‹ Les musiciens célèbresChapitre 70 sur 153 · PAGANINI · texte numérisé non relu

PAGANINI

nesse, el, convaincu qu'un joueur est partout méprisé, je renonçai pour jamais à ma funeste passion. »

Paganini cessa d'être un joueur, mais il resta un homme fantasque et bizarre. N’est-il pas étrange de le voir soudain abandonner son instrument et se passionner pour la guitare en même temps qu’il étudie l’agronomie dans le château d’une dame dont il est amoureux ? Quatre ans environ se passent dans ces occupations, puis le violoniste revient à la conscience de lui-même et reprend le cours de ses voyages. En 180ü, il est fi Lucquesoù il. séjourne pendant trois ans, remplissant les fonctions de premier violon solo de la cour ducale, et enseignant son art au prince Bacciochi. Un de ses tours de force, à celte époque, est la sceita amorosa, sonate dialoguée écrite pour deux cordes seulement du violon, la chanterelle et la quatrième. Il en vint plus tard à exécuter des morceaux entiers sur la quatrième corde.

Jusque-là le talent de l’illustre virtuose n'avait guère eu pour théâtre que laLomhardie; en 1808, Paganini quitta Lucques, et, pendant environ dix-neuf ans, il parcourut les différentes villes de la Péninsule. C’était un météore qui resplendissait tout à coup dans un endroit, puis, dont on perdait la trace jusqu’à ce qu'il reparût dans un autre avec un nouvel éclat. Tout était mystérieux dans cette existence coupée alternativement d’apparitions brillantes et d’éclipses profondes. Les fréquentes maladies de l’artiste auraient suffi à expliquer pourquoi il restait quelquefois si longtemps éloigné du public ; mais la crédulité populaire et le goût des foules pour le romanesque n'aiment pas à se payer de raisons aussi simples. On aima mieux accepter, sur le compte de l'éminent musicien, d’ineptes calomnies propagées par la haine et la jalousie de ses rivaux. Les uns prétendaient qu’il avait tué une de ses maltresses dans un accès d’humeur vindicative; les autres, que la victime était un amant préféré ; tous s’accordaient pour représenter Paganini comme un meurtrier qui aurait utilisé les loisirs forcés de la prison au proût du perfectionnement de son jeu, à peu près de la même manière que Pellisson avait apprivoisé une araignée.

La merveilleuse habileté qu’il avait acquise sur la quatrième corde du violon était, au dire de ses détracteurs, le fruit d’une longue détention. Ces rumeurs mensongères et odieuses, dont les gazetiers de France et d’Allemagne se firent trop complaisamment les échos, tourmentèrent longtemps la vie de l’immortel violoniste. Elles ne se dissipèrent qu’à l’apparition d’une lettre explicative, conçue en termes catégoriques et insérée dans la Revue musicale de. M. Fétis.

Nous ne suivrons point Paganini dans ses diverses pérégrinations à

travers l’Italie; l'histoire détaillée de sesalléeset venues nous entraînerait trop loin. Il est tour à tour ii Milan, sa cité de prédilection (1813), à Bologne, où commencent ses relations avec Rossini (1814) ; à Rome, où il excite l’admiration du prince de Metternich(1817); àN'aples,où il force h l’enthousiasme quelques artistes récalcitrants, en exécutant, à première vue, sous leurs yeux, un concerto très-difficile, écrit tout exprès par le compositeur Dana (1819). L'artiste génois n'avait qu'il paraître pour arracher les applaudissements et attirer la vogue à ses concerts.

Mais si son génie ne pouvait être nié de personne, son humeur hautaine et dédaigneuse à l'égard de ses émules, son mépris des conventions sociales, l'oubli des services rendus, et un certain charlatanisme de mise en scène qu’il n’évita pas assez, fournissaient de nombreux prétextes à l’esprit de dénigrement. Les habitants de Livourne qui avaient été des premiers à l'encourager de leurs bravos lui firent un accueil peu aimable lorsqu’il retourna chez eux en 1808 : « Dans un concert donné à Livourne, dit-il, un clou m’entra dans le talon; j'arrivai en boitant sur la scène, et le public se mit à rire. Au moment où je commençais mon concerto, les bougies de mon pupitre tombèrent : autres éclats de rire dans l'auditoire ; enfin, dès les premières mesures, la chanterelle de mon violon se rompit, ce qui mit le comble à la gaieté ; mais je jouai tout le morceau sur trois cordes et je fis fureur. » Il est seulement fâcheux que cet accident de chanterelle brisée ait eu plusieurs éditions : des gens malintentionnés ont trouvé cela peu naturel et n’y ont vu qu’une manœuvre destinée à faire briller l’habileté exceptionnelle du virtuose.

Après s’être fait entendre à Trieste, à Venise, à Palerme, à Florence, après avoir retrouvé ses anciens succès à Milan, à Rome et à Naples, Paganini se mit en demeure d'accomplir un projet que l’état de sa santé ne lui avait pas permis de réaliser jusqu’alors. Il partit pour Vienne et y arriva le 16 mars 1828. Qnelques ovations qu'il eût reçues précédemment dans sa patrie, elles n’approchaient pas de celle dont il fut l’objet dans la capitale de l'Autriche. C’était de la terreur superstitieuse qu'on éprouvait h la vue de cet homme d’aspect méphistophélique, jouant, avec la puissance que l'on sait, les fameuses variations dites le streghe (les sorcières). A cette époque où la photographie n’existait pas encore, le portrait des hommes célèbres avait sa place marquée sur les tabatières et les étuis à cigares : cette distinction enviée ne manqua pas à Paganini qui eut de plus l’honneur de donner son nom aux nouvelles modes de chapeaux, de chaussures, de

PAGAHIPil.

robes, de gants, etc. De Vienne, il alla à Drague où il fut moins heureux auprès du public ; mais Berlin, Munich, Francfort et les autres villes de l'Allemagne surent le consoler de l'indifférence que lui avaient témoignée les Bohémiens, amateurs de l’art sérieux. Enfin Paris eut à son tour la fortune de posséder le fameux virtuose. Dès son premier concert, donné à l’Opéra le 9 mars 1831, il devint l'idole du dilettantisme français. Dans le courant de la même année, il fit un voyage en Angleterre, et préleva sur la curiosité britannique un impôt que les journaux d'outre-Manche eurent le mauvais goût de trouver trop lourd et dont ils prirent texte pour accuser d’une bassecupidité le grand artiste. Lorsqu’il eut réuni dans ses pérégrinations musicales à travers la Grande-Bretagne, la Belgique et la France, des capitaux assez considérables, Puganini songea à les utiliser en achetant des terres. Ce fut là l'occasion d'un voyage qu’il fit en Italie en 1834. Entre autres propriétés, il acquit aux environs de Parme la villa Gajona.

Deux ans après, revenu à Paris, il dut soutenir un procès contre les entrepreneurs d'un Casino auxquels il avait engagé le concours de son talent, mais qu'il n’avait pu satisfaire par suite de l'affaiblissement de sa santé. Le tribunal se prononça contre l’artiste qui fut condamné, sous peine de prison, à payer la somme de 50,000 francs. Paganini ressentait déjà les atteintes de la phthisie laryngée dont il mourut. L’un des derniers actes de sa vie répondit victorieusement au reproche d’avarice qu'on avait si souvent formulé contre lui. En 1838, après avoir assisté au Conservatoire à l’exécution des deux premières symphonies de M. Berlioz, son enthousiasme fut tel qu’il envoya à Fauteur à titre d’hommage la somme de 20,000 francs. La carrière du violoniste ne pouvait être couronnée par un trait plus honorable. Quelque temps après, la maladie s’étant aggravée l'obligea de prendre l'air du Midi mais ni le climat de Marseille ni celui de Nice ne purent apporter de soulagement à son état. Il mourut dans cette dernière ville, le 27 mai 1840, à l’âge de cinquante-six ans.

Comme si tout devait être étrange dans la vie de Paganini, le clergé dut lui refuser les honneurs de la sépulture chrétienne, soit qu’il eût refusé de recevoir les sacrements, soit pour quelque autre cause. Les difficultés qui s’élevèrent à cette occasion, durèrent pendant plusieurs mois. Enfin, à la suite de longs pourparlers entre l'autorité épiscopale de Nice, celle de Parme, et les amis du défunt, ceux-ci obtinrent l’autorisation d'inhumer le cadavre prés de l’église du village de Gajona..

Paganini légua sa fortune estimée à 2 millions à son fils unique Achille, qu’il avait eu delà cantatrice Antonia Bianchi, sous la réserve de quelques legs particuliers que celui-ci était tenu d’exécuter. 11 ne laissa point d'héritier de son génie, et le secret auquel il attribuait sa merveilleuse habileté disparut avec lui dans la tombe. On peut après tout se demander si ce secret était autre que celui d’une organisation hors ligne servie par une persévérance infatigable.

FÉT1S

Histoire, théorie, enseignement, critique, toutes les parties de la bibliographie musicale ont été traitées et magistralement traitées par M. Fétis. Quiconque voudra désormais écrire sur ces matières devra payer tribut à la science de l’éminent directeur du Conservatoire de Bruxelles. Son esprit investigateur s’est attaché volontiers à toutes les époques de l’art musical ; mais c’est principalement à partir du quinzième siècle qu'il mérite véritablement le nom d'encyclopédiste, n’ayant laissé aucune question inexplorée, depuis l’aurore de la Renaissance jusqu’à nos jours. Dans ces vastes limites, le seul M. Georges Kastner excepté, nous ne sachions pas de musicien français que l'on puisse comparer à ce savant Belge, dont les travaux sont la gloire de sa patrie et l’instruction de la nôtre.

M. Fétis naquit à Mons, le 2!) mars 1784. Son père, organiste, professeur de musique et directeur de concerts, lui donna les premières leçons de l'art. A neuf ans, cet enfant précoce était organiste du chapitre noble de Sainte- Wandru. Ce fut vers ce temps qu’il commença ses études classiques ; mais peu après survint en Belgique la seconde invasion française, qui amena la fermeture momentanée des collèges et des églises. Four continuer sa double éducation d’humaniste et de musicien, le jeune Fétis fut réduit à prendre des leçons de lutin d'un vieux prote d'imprimerie, tandis qu'il entendait et exécutait la musique instrumentale de Haydn et de Mozart, dans une so-

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