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Le monde ne reverra peut-être jamais un violoniste comme Paganini. Virtuose extraordinaire, il a eu de plus cette fortune de paraître au bon moment, dans un temps où le tour de force en tous genres était à l’ordre du jour. Seulement, son violon domina tous les autres instruments dans le Tutti romantique de 1830.
Nicolas Paganini, ne à Gènes, le 18 février 1784, était fils d’un facteur du port qui, chose assez fréquente chez les Italiens de la classe populaire, avait un goût prononcé pour la musique et jouait même avec agrément de la mandoline. Les dispositions naissantes du futur artiste attirèrent bientôt l’attention de son père qui résolut de les cultiver ; mais il s’employa avec tant de brutalité à cette tâche que tout autre que Paganini eût pu se laisser rebuter par les mauvais traitements, et prendre en dégoût un art dont les leçons n’avaient rien de séduisant. Par bonheur, l’enfant semblait avoir été créé pour être musicien ; son éducation ne le détourna pas de sa destinée. A six ans, il jouait déjà agréablement du violon. Confié successivement aux soins de Servetto et à ceux de Costa, il fit de tels progrès, qu'à huit ans il put écrire une sonate de violon. L’année suivante, on l’entendit avec admiration exécuter des variations de sa composition sur l'air
PAUANINI.
de la Carmagnole dans un concert donné au grand théâtre de Gênes. Vers le même temps, son père le conduisit à Parme où il étudia sous Itolla et Ghiretti. Ce dernier lui enseigna le contre-point. Toutefois l’élève n’était pas des plus dociles : sa précoce originalité, déjà en quête d’effets nouveaux, acceptait difficilement les us traditionnels qui forment la base de tout enseignement.
Revenu à Gênes, Paganini composa ses premiers essais pour son instrument ; il y accumulait tant de difficultés que lui-même était obligé de travailler longtemps ses propres œuvres pour parvenir à les exécuter. 11 n’arrivait quelquefois à effectuer un trait qu’après dix ou douze heures d’efforts. C’est par cette application héroïque qu’il jeta les fondements d'un talent qui défia plus tard toute comparaison.
Au commencement de 1797, il inaugura scs tournées artistiques en parcourant avec son père les principales villes de la haute Italie. Partout son étonnante habileté lui fît des admirateurs ; mais l'adolescent, objet des applaudissements du public, retrouvait au logis plus de mauvais traitements que de marques d’affection. A force d’instances, il obtint enfin de son père l’autorisation de se rendre à Lucques pour la fête musicale de la Saint-Martin. Le succès éclatant avec lequel il se fit entendre dans cette ville se répéta à Pise et dans plusieurs autres localités. L’artiste émancipé du joug paternel marchait à pas de géant dans la voie de la célébrité et de la gloire; mais lu maturité de sa raison n’était pas aussi précoce que celle de son génie. Rappelons-nous qu’il n’avait que quinze ans, lorsqu’il prit en main le gouvernement de sa vie ; à cet âge, l’inexpérience peut faire commettre bien des fautes. La plus grave pour Paganini fut de contracter la passion du jeu et de se lier avec des gens qui plus d’une fois lui volèrent en une soirée le produit de plusieurs concerts. Sans parler du tort que ces habitudes firent à sa réputation, il en résulta pour le jeune musicien des embarras financiers qui l'obligèrent même de temps à autre à vendre son violon. Un jour qu'il s'était vu dans cette nécessité et qu’il devait donner un concert à Livourne, il pria M. Livron, négociant français, fort adonné à la musique, de lui prêter son violon, un magnifique Guarnerius. Aprèsle concert, notre compatriote, dilettante aussi généreux que distingué, refusa de reprendre son instrument en disant : « Je me garderai bien de profaner des cordes que vos doigts ont touchées; c’est à vous maintenant que mon violon appartient. » Paganini ne se sépara plus du violon qui lui ôtait offert d’une façon si honorable, et il s'en servit dorénavant dans tous ses
concerts. A Parme, Pasini, peintre et amateur de musique, l'avait mis au défi de jouer un concerto manuscrit d’une exécution extrêmement difficile; il n’hésita même pas, tant il était sûr de son fait, à lui promettre, en cas de réussite, un très-beau violon de Stradivarius. — «S'il en est ainsi, répondit Paganini, vous pouvez lui faire vos adieux. » En effet, l’exécution fut telle, séance tenante, que Pasini n’eut plus qu’à s’exécuter.
Désordre et génie, ces deux mots résument la jeunesse de Paganini. S’il aimait son art, il n’aimait pas moins le plaisir, et trop souvent ses excès eurent des suites préjudiciables à sa santé. Mais à peine ses forces étaient-elles revenues par un repos réparateur de quelques semaines, que le démon intérieur qui s’agitait en lui le précipitait de nouveau tête baissée à travers toutes les aventures de la vie de bohème. Il est vrai que le remède jaillit quelquefois de l’excès du mal. C’est ainsi que notre artiste se corrigea de sa passion effrénée pour le jeu. Nous mettons sous les yeux du lecteur la page curieuse dans laquelle il a raconté lui-même les circonstances de sa conversion. « Je n’oublierai jamais, dit-il, que je me mis un jour dans une situation qui devait décider de toute ma carrière. Le prince de‘” avait depuis longtemps le désir de devenir possesseur de mon excellent violon, le seul que j’eusse alors, et que j’ai encore aujourd’hui. Un jour, il me fit prier de vouloir bien en fixer le prix ; mais ne voulant pas me séparer de mon instrument, je déclarai que je ne le céderais que pour deux cent cinquante napoléons d’or. Peu de temps après, le prince me dit que j'avais vraisemblablement plaisanté en demandant un prix si élevé de mon violon, et ajouta qu'il était disposé à en donner deux mille francs. Précisément, ce jour-là, je me trouvais en grand besoin d'argent, par suite d’une assez forte perte que j’avais faite au jeu, et j'étais presque résolu de céder mon violon pour la somme qui m’était offerte, quand un ami vint m'inviter à une partie pour la soirée. Mes capitaux consistaient alors en trente francs et déjà je m’étais dépouillé de mes bijoux, montre, bagues, épingles, etc. Je pris aussitôt la résolution de hasarder cette dernière ressource, et, si la fortune m’était contraire, de v endre le violon et de partir pour Saint-Pétersbourg, sans instrument et sans effets, dans le but d’y rétablir mes affaires. Déjà mes Ironie francs étaient réduits à trois, et je me voyais en route pour la grande cité, quand la fortune, changeant en un clin d’œil, me lit gagner cent francs avec le peu qui me restait. Ce moment favorable me fit conserver mon violon et me remit sur pied. Depuis ce jour, je me suis retiré du jeu, auquel j'avais sacrifié une partie de ma jeu-