Les Djinns furent méme chantés au Cercle Volney en
pondance de Gabriel Fauré a été livrée a la publicité, sous le titre de Lettres d une fiancée (Revue des Deux Mondes, du 15 aout 1928).
Fauré avait été introduit en 1872 dans la maison de Pauline Viardot, par son grand ami Camille Saint-Saéns. Dans ce petit hdtel situé 28, rue de Douai, a langle de la Place Vintimille, Vancienne cantatrice, mariée a Louis Viardot, recevait volontiers les artistes et les hommes de lettres. Gustave Flaubert fréquentait ses soirées ; il y retrouvail son ami Tourguenieff, qui était le genius loci et méme quelque chose de plus. Gounod, célebre, les honorait de sa présence; Saint-Saéns s’y prodiguait comme organiste, pianiste, acteur de charades et de parodies. Il y avait deux jours de réunion : le jeudi, grande soirée musicale ; le dimanche, amusements entre intimes, charades, bouts rimés, sauteries. On se donnait le mot, le dimanche matin, & orgue de la Madeleine '*.
M™’ Viardot avait trois filles, toutes musiciennes, dont Vainée, M™ Héritte-Viardot, était compositeur comme sa metre; les deux cadettes chantaient avec talent. Leur frere Paul fut violoniste et méme chef d’orchestre a Opéra. Fauré, beau garcon, excellent valseur, était aimable, gai, bon enfant, spirituel; il se plaisait aux gamineries, collaborait aux pochades musicales. Grande belle fille brune, Marianne possédail, avee une voix tres pure, une excellente méthode (je l’ai plusieurs fois entendue au concert dans ma jeunesse). Elle devait
1. Musica deo juin 1907 (souvenirs de M=* Viardot sur Saint-Saéns)
chanter les mélodies de Fauré au fur et & mesure qu il les écrivait. IL advint ce qui devait arriver : le jeune compositeur s’éprit de son interprete; il sut lui plaire et les promesses de mariage furent échangées.
En ce temps, i] habitait avec André Messager, son éleve de ’Ecole Niedermeyer, rue Mosnier, dite aujourdhui rue de Berne. Comment tant de musiciens (car Emmanuel Chabrier y a demeuré aussi, au n° 23) ontils pu élire domicile en cette rue construite au-dessus de la tranchée du chemin de fer de l'Ouest? L’incessant roulement des trains, les sifflets stridents des locomotives ne vous laissent de repos ni jour, ni nuit (jen parle par expérience, l’ayant habitée trois ans). Fauré se plaint de ce vacarme dans une lettre écrite de Cauterets & Marianne Viardot (aout 1877). Tandis qu'elle se reposait sur une plage du Calvados, & Luc-sur-Mer, il suivait un traitement thermal pour sa gorge, aux Pyrénées. ll se proposait, une fois marié, dhabiter avec elle Place Vintimille ; il lui parle de ses projets pour l’ornement de ce logis quil décorera d’une estampe apres la Sainte Cécile de Raphaél, des lithographies de Fantin- Latour d’apreés Tannhauser et les Niebelungen.
Dans la montagne, il cueille, pour sa « perle rare », des cillets sauvages, lui envoie, pour elle et pour sa scour, des chales en laine des Pyrénées ; il s’efforce eauchement de former des phrases allemandes pour lui plaire, car tout le monde était polyglotte dans la famille Viardot. Bref il se montre trés sincere, tres tendre et tres épris; il la prie d’excuser ce que sa tendresse a eu « de turbulent et d’ombrageux » et lui promet de deyenir
« un mari tres doux ». Jeune, Fauré était d'un caractere vif et emporté; il se montrait, m’a-t-on assuré, fort jaloux. La derniere de ses lettres est signée : « A tout jamais, votre Toto. » Or, !es fiancailles furent rompues quelques mois apres.
On a expliqué cette rupture par le fait que la famille Viardot aurait désiré voir Fauré se tourner vers le thédtre, source de renommeée et de revenus. L’artiste ne se sentait pas attiré vers la scene; il se montra intransigeant. C’est la version de la famille Fauré; celle de la famille Viardot serait assez différente. Quels qu'aient été les motifs de cette rupture, Fauré en ressentit un chagrin profond; mais il est excessif de prétendre que ses cheveux blanchirent en une nuit. On m’a montré un portrait de lui par Eugene Baugnies ; les cheveux et la barbe y sont du plus beau noir; or. ce portrait est daté de 1878. Mais il est certain qu'il grisonna trés jeune. Cependant la vie devait lui réserver des consolations multiples. Quelques années plus tard, en 1883, il épousa Marie Frémiet, la fille du sculpteur Emmanuel Frémiet et en eut deux fils, nommés le premier Emmanuel, Je second Philippe. M" Gabriel Fauré dessinait, exposait méme et peignait a l’aquarelle de charmants éventails. Elle contribua, par ses travaux, a faire vivre le ménage; son mari donnait des legons.
Investi des fonctions de maitre de chapelle a la Madeleine, en avril 1877, lorsque son prédécesseur Théodore Dubois, monta a la tribune du grand orgue abandonné par Saint-Saéns, Fauré fut du groupe d’amis qui accom-
pagnerent celui-ci en 1877, & Weimar, pour la premiere représentation de Dalila (2 décembre). On sait que ce drame biblique avait été monté & Opéra grand-ducal, erace & la recommandation de Franz Liszt.
En 1877, Saint-Saéns était venu habiter sur la rive gauche, 14, rue Monsieur-le-Prince, un grand appartement ou, tous les lundis, il recevait des amis, des admirateurs. des artistes francais ou étrangers. Ces réunions étaient fort suivies; on y faisait de bonne musique, les virtuoses du chant, du violon, du violoncelle, s’y produisaient volontiers. Fauré y venait et y donnait parfois la primeur de ses ceuvres nouvelles. C’est la que j’ai entendu, pour la premiere fois, les Berceaur et Notre amour est chose légére, chantés par Jeanne Huré, en décembre 1882, je crois. car e’est le 9 de ce mois qu'elle les révéla au public de la Société Nationale. J’y ai entendu aussi Fauré, avec André Messager, jouer & deux pianos les quadrilles imaginés par eux sur la Tétralogie de Richard Wagner, parodie célébre dans le monde musical. Entrainé par la verve bouffonne de ses éleves, le maitre de la maison ne dédaigna pas d’esquisser une valse de Parsifal, ou les objurgations austéres du theme de la Foi alternaient avec les susurrations alliciantes des Filles-Fleurs. Ce quil y avait de plus piquant dans ces quadrilles burlesques, c'est que Fauré et Messager avaient concouru, en mars et avril 1880, a ’exéeution des fragments de VAnneau du Niebelung, organisée dans le hall de la Photographie Nadar, rue d’Anjou, par Judith Gautier et le wagnérien Benedictus. L’orchestre était remplacé
par quatre pianos; Camille Chevillard, le futur gendre de Lamoureux, était parmi les exécutants.
Faut-il en conclure que Fauré était wagnérien? Il navait pas été, en 1876, des premiers pelerins de Bayreuth. On a dit que sa Ballade fut inspirée par la scine dela Forét, de Siegfried, qui l’avait ravi, mais il ne la connaissait alors que par la partition, car c’est en 1879 quil se rendit a Cologne pour entendre la Tétralogie. Assurémentiln’est pas resté insensible aux prestiges de lartde Wagner; ila di en admirer la puissance dramatique, en gotiter les innovations musicales, mais, quoiqu’il soit allé deux fois a Bayreuth par la suite, ila subi beaucoup moins l'incantation wagnérienne que @autres rausiciens contemporains, précisément parce qu’il était moins attiré vers le thédtre et la symphonie que par la musique de chambre, de chant et de piano...
Dans la période de 1877 & 1888, grace aux soirées de la Société Nationale qui Vavait élu secrétaire le 22 novembre 1874 *, Fauré produit et fait connaitre non seulement toute une série de mélodies, anciennes ou nouvelles, mais des ceuvres plus importantes : le 341 janvier 1880, un Concerto de violon dont Ovide Musin avait joué l’ Andante, le 28 décembre 1878 ; son premier Quatuor pour piano, violon, alto et violoncelle le 44 février suivant (lauteur avait pour partenaires O. Musin, Van Weefelghem et Mariotti) ; a la méme séance O. Musin révélait la Berceuse pour piano et
4. Cependant il avait encouru, le 4° mars 1874, un blame du Président, « pour sa lamentable inexactitude » aux séances du Comité.
orchestre. La blonde violoniste américaine, miss Harckness, »xécuta, le 3 février 1883, la Romance en st 9 pour violon (op. 28) et le violoncelliste Loéb, le 15 décembre suivant, la fameuse Elégie pour violoncelle (op. 24). Le Madrigal a quatre voix (op. 35) fut chanté par le chceur de la Société le 12 janvier 1884; la scene mythologique avec choeurs : la Natssance de Vénus, le 3 avril 1886, eut comme solistes M™* Castillon, Storm, MM. Auguez et Dupas; le Ruisseaw, gracieux choeur pour deux voix de femmes, chanté d’abord au piano les 14 janvier 1882 et 5 avril 1884, fut paré d’un accompagnement de deux flutes et quintette a cordes, le 2 avril 1887; la Pavane avec cheeur fut exécutée le 28 avril 1888. Au concert du Chatelet, Ed. Colonne dirigea la symphonie en 7é mineur, le 15 mars 4885. Le deuxiéme Quatuor pour piano et cordes (op. 45) eut, le 22 janvier 1887, comme interpretes Rémy, Van Wefelghem, Delsart et Pauteur. Les compositions pianistiques de Fauré étaient entendues aussi dans les séances dela Société. Le compositeur exécutait en personne, le 23 avril 1881, sa Ballade pour piano et orchestre. Saint-Saéns mit sa virtuosilé au service des Impromptus : le 1° (9 décembre 1882) ; les 2° et 3° (10 Janvier 1885); M™° Pauline Roger avait jous, le 25 février 1881, deux Romances sans paroles. Le 23 janvier 1886, M™° Bordes-Péne exécutait le Nocturne en da » et la mazurka; c’est elle aussi qui fit connaitre, le 16 février 1889, la Valse-Caprice en ré | (op. 38). Le 19 février 1887, Marie Poitevin interprétait deux Barcarolles, celle en so/ et celle en fag; le 24 février 1885,
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Marie Jaéll avait choisi le Nocturne en mz 9 mineur (op. 36); le & février 1886, Impromptu (op. al )\ret te 19 février 1889, une des Romances sans paroles.
Quant aux mélodies, elles eurent pour interpretes, le Poeéme dun jour (29 janvier 1881), le ténor Mazalbert; Automne et Ne//,alaméme soirée, M™ Henriette Fuchs; Le Voyageur (7 mai 1884), fut dit par le baryton F. Lévy. Quirot révéla le Secret le 6 janvier 1883. Aurore et Fleur jetée furent confiées a la voix de M™ Mauvernay (16 octobre 1884); le Pays des réves et les Roses d'Ispahan’ M Thérese Guyon, le 27 décembre suivant; mais c’est le tenorino mondain Maurice Bages de Trigny, qui soupira le Clair de lune et la Fée aux chansons (28 avril 1888) et déclama les strophes de Jean Richepin : Aw cimetiére, le 2 février 1889.
Cette riche période de production (encore toutes les pieces de piano écrites a cette époque n’y figurent-elles pas, non plus que certaines mélodies), se complete avec la Messe de Requiem composée en 1887 et exécutée a la Madeleine en janvier 1888. Cette partition qui, depuis lors, fut inserite au répertoire de toutes les Sociétés de Concerts, qu’on a entendue au Trocadéro, qui a été chantée aux obseques de Pierre Louys, a celles du compositeur et méme aux funérailles nationales dun maréchal de France, vaingueur de la Grande Guerre, aurait alors passé presque inapercue si, dans son zele ami, Camille Benoit, chargé du Courrier de Paris au Guide musical, n’en avait entretenu les lecteurs de cette revue. Exécutée aux Concerts d'Harcourt, le 17 mai 1894, au profit d'une ceuvre de bienfaisance, elle
ne fut méme pas signalée par la presse. Absent de Paris a cette date, je ne pus l’entendre et méme, quatre ans apres, la partition n’étant pas encore éditée', je ne pus en parler que par oui-dire dans ma premivre notice sur Gabriel Fauré.
Jusque-la les ceuvres de Fauré, sauf les pieces de piano et les mélodies qui répandent son nom dans les salons, — n’ont gubre franchi le cercle intime et un peu fermé de la Société Nationale, car pour assister a ses concerts, il fallait alors étre membre-sociétaire ou invité (aujourd’hui y péneire qui veut, en payant sa place). Mais il est alors classé dans l’estime de ses ainés : Saint-Saéns, Edouard Lalo, César Franck, de ses contemporains et cadets, V. d’Indy, Henri Dupare, Ernest Chausson*. Une ceuvre nouvelle de Fauré est attendue par les initiés. Par ses qualités de grace mélodique, de clarté francaise, ses harmonies élégantes et subtiles, sa netteté de plan, sa concision, elle illumine certaines soirées mornes, ou figurent trop d’ceuvres mort-nées, amorphes ou soporifiques.
Le tenorino Bages, qui est un amateur bon musicien, se produit dans les mélodies modernes; il attire un auditoire mondain : Robert de Bonnitres et sa jolie femme, blonde élancée, le comte Robert de Montesquiou, la princesse de Scey-Montbéliard qui deviendra