‹ Les musset au MaineChapitre 1 sur 22 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Louis-François de Musset, acquéreur de Cogners.

Louis-Alexandre-Marie de Musset, son fils, pendant sa

jeunesse et jusqu'à la Révolution.

La correspondance d'Alfred de Musset, publiée cet hiver dans le Figaro, a ramené l'attention du public sur le célèbre poète des Contes d'Espagne et d'Italie. Ne serait-ce pas l'occasion de rappeler aux lecteurs des Annales Fléchoises quels liens rattachaient ce dernier au Maine et de rechercher la part, tonte minime et accidentelle qu'elle ait pu être, que notre sol peut revendi(|uer sur la formation de son génie poétique et la composition de certaines de ses œuvres ?

C'est à partir de 1762 que les aînés des Musset, famille jusqu'alors essentiellement vendômoise, et dont la principale résidence était depuis deux siècles le gracieux manoir de la Bonaventure, près Montoire, ont commencé à s'établir dans la province du Maine. C'est en effet le 17 février de cette année-là que

(i) En commençant cette étude, nous tenons à exprimer l'hommage de toute notre gratitude aux différentes personnes qui ont bien voulu nous aider dans notre tâche, soit en mettant à notre disposition les documents encore inédits qu'elles possédaient, soit en nous signalant des documents de même genre enfouis dans les dépôts publics. Parmi ces personnes, nous devons des remerciements tout particuliers k Messieurs Mac Léod qui, par leur mère, née de Musset, se trouvent aujourd'hui les seuls représentants de la branche aînée de la famille dont nous nous occupons, et conservent précieusement les papiers de leurs ancêtres et aussi de nombreux portraits de ceux-ci. Quant aux autres personnes à qui nous devons des communications aussi utiles qu'obligeantes, et qu'il serait trop long d'énumérer ici, nous les mentionnerons successivement, non sans leur témoigner notre reconnaissance, au fur et à mesure que l'occasion s'en présentera en poursuivant le cours de notre travail.

(( inessire Louis-François de Musset, clievalier, ancien capitaine au régiment de Chartres, infanterie, chevalier de Saint-Louis », avait acheté la terre seigneuriale de Cogners, située à quelques lieues au S.-O. de Saint-Calais, et à laquelle étaient attachées non seulement la seigneurie de la paroisse du même nom, mais aussi celle de Sainte-Osmane (1).

Fils aîné de Charles-Antoine, chevalier, seigneur de la Bonaventure, et de Marguerite- Angélique du Bellay, le nouvel acquéreur avait pour frère puîné Joseph-Alexandre de Musset-Patay, alors major au régiment de Chartres, infanterie, qui fut, comme on sait, l'auteur d'une branche cadette, celle à laquelle devaient appartenir au siècle suivant Paul et Alfred de Musset.

Comme on le voit, notre Louis-François de Musset avait consacré une partie de sa vie au noble métier des armes. Il n'avait fait en cela que suivre le glorieux exemple que ses ancêtres lui avaient donné depuis cinq générations. Paul de Musset, dans la biographie consacrée par lui à son illustre frère, a prétendu que deux Musset avaient commandé des compagnies d'arquebusiers ou de cinquante hommes d'armes d'ordonnance dès le règne de Henri IIL Nous ne savons oi^i il a pu prendre ce renseignement qui ne ligure dans aucun des dossiers généalogiques de sa famille conservés au Cabinet des titres de la Bibliothèque nationale. Mais il est certain que sous le règne de Louis XIII on voit quatre Musset servant dans les armées de ce prince. Ce sont d'abord les deux frères François et Charles de Musset. François, après avoir été nommé, par commission de l'année 1(112, capitaine ordinaire de la marine du Ponant, obtient, le 20 mars 1G2S, par une autre commission donnée au camp d'Ail' devant la Rochelle, une compagnie de gens de

(i) I.e B;is -Vcndômois, par Paty la Hilais, p. 189 et suivantes.

^'lierre à cheval, dits (^aiabiiis. Ce fut lui (jui, le premier, annonça à Louis XIII l'évasion de Marie de Médicis, du chAteau de Hlois, et il mourut en 1035, },'ouverneur de la ville de IMiilipshouij;. Quant à son frère Charles, pourvu, parcommission de l'année 1020, d'une compagnie de gens de pied dans le régiment de Villermont, il était passé quelques années après en qualité de premier capitaine dans le régiment de Feu(iuières, (juand il fut tué au cours de la guerre de la Valteline. Tous deux avaient vu leurs brillants services militaires récompensés par la charge de gentilhomme de la chambre du Roi. Leurs fils, François II et Charles II, avaient eu à cœur de niarcher sur leurs traces. Le premier, d'abord enseigne dans le régiment de Feuquières, probablement dans la compagnie dont son oncle était capitaine, succéda en 1035 à son père dans le commandement de sa compagnie de Carabins. Le second fut successivement capitaine au régiment de Beauce, puis dans celui de Gaston d'Orléans, et mourut jeune encore en 1045.

Après d'aussi beaux états de service, est-il étonnant qu'en 1007 Charles III de Musset, a écuyer, seigneur de la Bonaventure, y demeurant », fils de Charles II, n'ait pas eu de peine à obtenir de l'intendant de Machault la confirmation de sa noblesse?

Ce Charles III de Musset, contemporain de Louis XIV, ne semble avoir rempli aucune charge militaire; pourtant il fit partie en 1074 des troupes de l'arrière-ban du Vendômois et y servit brillamment en Allemagne dans l'armée du maréchal deTurenne. Il eut de Jeanne de Palay quatre fils : Charles-Antoine, Alexandre- Henri, Louis-François et Olivier-Pierre-César. Charles-Antoine, le père de notre Louis-François II'' du nom, l'acquéreur de Cogners, fut lieutenant, puis capitaine au régiment de Lautrec , dragons, et mourut le 2.1 novembre 1732. Alexandre- Henri fut la gloire de sa famille au point de vue

militaire, comme au siècle suivant son arrière-petit neveu devait l'être au point de vue poétique. Né le 3 février 1685, il était en 1745 lieutenant-colonel du régiment de Chartres, infanterie, brigadier des armées du Roi, et fut investi plus tard de la charge de lieutenant du roi à La Rochelle, a II commanda », dit la Chesnaye des Bois, « son régiment à la bataille de Dettingen (1743), en l'absence du comte de Balleroy, qui en était colonel, et on le vit, dans un moment où ce corps qui marchoit pour faire sa retraite, paroissoit prêt à être ébranlé par un feu très vif des ennemis, arrêter sa troupe, la mettre en bataille devant le corps qui l'attaquoit, prendre un drapeau des mains d'un enseigne, et crier aux soldats que, si quelquesuns d'entr'eux avoient peur, ils pouvoient se retirer, mais qu'il connoissoit assez le régiment pour être persuadé qu'ils préfèreroient tous mourir avec lui en gens d'honneur plutôt que de devoir la vie à une lâcheté. Par cette courte harangue, il ranima le courage du soldat, fit retirer le régiment au petit pas, et rejoignit l'armée sans avoir été entamé.

Il fut blessé à cette bataille et à celle de Rocoux (1746), où il reçut trois coups de feu, dont l'un lui fracassa la mâchoire, ce qui lempêcha de parler; mais, malgré ses blessures, ayant refusé de se retirer, il animoit le soldat, en lui montrant avec un chapeau les retranchements qu'il devoit emporter.

II fut encore blessé, mais légèrement, au siège de Berg-op-Zoom (1747); après la prise de cette ville, il fut chargé d'attaquer les forts de Frederick et de Lille, dont il se rendit maître. »

Ce brave entre les braves avait bien mérité la croix de Saint-Louis que lui accorda Louis XV, et après avoir, comme nous l'avons dit, exercé pendant quelque temps la charge de lieutenant du roi à La Rochelle, il se retira au manoir de la Bonaventure, où il mourut, sans alliance, au mois de janvier 1761.

Louis-François, 3^ fiis de Charles lïl de Musset, servit comme capitaine dans ce mcme régiment de Chartres, dont son frère Alexandre-Henri était lieutenant-colonel et mourut sans enfants, hien que marié.

Enfin Olivier-Pierre-César, le quatrième fils de Charles III, capitaine lui aussi, comme son frère Louis- François, au régiment de Chartres, fut blessé d'un coup de feu dans la poitrine au siège de Fribourg. Il était chevalier de Saint-Louis et des ordres de Notre- Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem; marié en 1722 avec Marie-Jeanne-Baptiste de Belsaire, il n'avait de cette union que des filles.

Tel était le glorieux passé militaire (1) de la famille dont Louis-François de Musset, II* du nom, et son frère Joseph-Alexandre, étaient en 1762 les principaux représentants. Eux-mêmes appartenaient à l'armée ou lui avaient appartenu. Né le 16 janvier 1709, cadet en 1720, Louis-François était entré au régiment de Chartres en 1721, y avait été fait ensigne de la compagnie colonnelle en 1723, puis capitaine le 13 novembre 1732. Chevalier de Saint-Louis en mai 1746, il avait été fait capitaine de grenadiers, le 13 mars 1748, et avait quitté le régiment en 1738, après 37 ans de service. Quant à Joseph-Alexandre, il avait eu une non moins belle carrière. Né le 5 avril 1719, il était entré comme son frère très jeune au régiment de Chartres : lieutenant en second le 30 janvier 1735, il avait été successivement enseigne de la colonelle le 22 février 1737, lieutenant le 12 décembre suivant, lieutenant de la colonelle le 2 janvier 1744, capitaine le 6 juin 1745, chevalier de Saint-Louis

(i) Tout ce qui précède sur le passé militaire des .Musset est tiré soit de l'article généalogique consacré à cette famillle dans le Dictionnaire de la Chesnaye des Bois, soit des divers dossiers la concernant, conservés dans les différents fonds du Cabinet des titres de la Bibliothèque nationale.

le 6 novembre 1747, aide-major le 7 juillet 1758 (1). Ces deux vaillants genlilsliotnnies n'étaient pas les seuls fils qui fussent issus du mariage de Charles-Antoine de Musset avec Marguerite-Angélique du Bellay. Ceux-ci avaient eu un troisième fils, né entre les deux précédents, le 12 janvier 1713, Edmond Bonaventure. Comme tous les autres membres de sa famille, comme ses oncles et ses frères, ce dernier s'était engagé dans le régiment de Chartres, où il avait été nommé lieutenant le 13 février 1725; mais il était mort à Belle- Isle, sur mer, dès l'année 1740. Outre ces trois fils, les époux Musset du Bellay avait eu aussi deux filles, dont l'une était religieuse au monastère de la Visitation, à Paris, et l'autre n'avait pas contracté d'alliance.

Louis-François de Musset, dont nous allons maintenant nous occuper, comme châtelain de Cogners, était alors remarié en secondes noces avec Suzanne- Angélique du Tillet, fille de M^® Elie du Tillet, chevalier, seigneur de Marsay et autres lieux, lieutenantcolonel du régiment de Lassay, infanterie, et de Marie-Renée du Bellay. De sa première femme, Claude-Angélique de Menou, qu'il avait épousée en 1746, il n'avait pas eu d'enfants; mais de la seconde il en avait eu quatre, deux fils et deux filles; ces deux fils étaient Louis-Alexandre-Marie, né le 14 mars 1753, et Charles-Joseph-Louis, né le 25 novembre 1760; les deux filles étaient Marie-Louise-Henrie, née le 24 juin 1752, et Jeanne-Françoise-Bonne, née sans doute entre les deux frères.

Le manoir que Louis-François de Musset et Suzanne- Angélique du Bellay venaient d'acquérir était un des plus anciens du pays. Dès l'année 1226, Gervais de

(i) Les états de service de Louis-François et de Joseph-Alexandre de Musset nous ont été gracieusement signalés par M. Talon, le sympathique bibliothécaire du Prytancc, d'après les Essais historiques sur les régiments d'infanterie, de cavalerie et de dragons, par M. de Roussel, 1767.

Cogners, chevalier, en étaitseigneur. Dès la findu même siècle, il était passé aux LeVassoiii- (|iii devaient continuer à le posséder jusque vers la tin du XVII^ siècle. En l.'i08,JehannotLeVasseur,écuyer,seigneurdeCogners. et premier veneur du roi Louis XII, avait assisté au Mans à la promulgation de la coutume du Maine. Il eut probablement pour lils Joachim Le Vasseur, qui fut gouverneur de Vendôme en L%4, et se signala, comme chef du parti huguenot dans la contrée de Saint-Calais, par ses terribles exploits contre les catholiques et les ligueurs du même pays. C'est lui, à moins que ce ne soit son père, (|ui avait fait reconstruire le manoir de Cogners, où l'on voit encore, dans certaines de ses parties, l'empreinte du XW siècle. En 1643 un des seigneurs de Cogners avait considérablement augmenté l'importance de cette terre en achetant du chapitre de l'église collégiale Saint-Pierre du Mans la seigneurie de la paroisse, et en 1651, Jacques II Le Vasseur avait obtenu par lettres patentes l'érection de cette même terre en marquisat. Si l'on en croit Pesche, ce marquis de Cogners, qui devait être très en faveur auprès de Louis XIV, s'était, pendant les troubles de la Fronde, emparé du donjon de la ville de la Chartre pour assurer le passage de l'armée des princes qui se rendait en Beauce en venant de l'Anjou .

Vendue une première fois en 1666 par les Le Vasseur, la terre de Cogners avait été possédée successivement, entre cette vente et celle de 1762, par les Le Jay- Maison-Rouge, les Le Camus, et les Bodineau (1).

Voilà quelle était l'histoire de l'importante terre seigneuriale que le chef de la maison de Musset venait d'acquérir au Maine. Il ne tarda pas à y fixer sa rési-

(i) Voir le Dictionnaire de Pesche, article Cogners, et le Bas-Vendômois historique et monumental, par Paty la Hilais, p. 189 et suivantes.

dence, et même, avant la fin de cette même année 1762, sa femme et lui acceptèrent d'être parrain et marraine de la nouvelle cloche de l'église de Sainte- Osmane, qui venait d'être fondue, et sur laquelle, toujours existante, on peut lire encore aujourd'hui leurs noms (1).

Quatre ans après, Joseph-Alexandre de Musset, le frère cadet du châtelain de Gogners, abandonnait à son tour le service militaire, et s'établissait dans le manoir de la Vaudourière, situé en la paroisse de Lunay, au Vendômois (2). Il avait épousé douze ans auparavant Dem'^^ Jeanne-Catherine de Besnard d'Harville, fille de défunt M'^^ Charles de Besnard, chevalier, seigneur d'Harville, de Villeprouvaire, des Vaux, etc., capitaine au régiment de Quercy, pensionnaire du Roy, et de dame Marie Hérité, sa veuve, demeurante au logis des Vaux, par*'' de Lunay. Il faut donc croire qu'il s'était rendu acquéreur du manoir de la Vaudourière pour se rapprocher de celui où demeurait déjà sa belle-mère, dans la même paroisse. Il avait toujours attaché à son nom de Musset celui de Patay, peut-être à cause d'une terre située près de la ville de ce nom, qui lui venait de son ayeule paternelle,

(i) Bas-Vendômois, notice sur Cogners, déjà cité.

(2) V^oici comment M. Armand Brette, dans un article intitulé La Vaudourière et les Musset-Patay, article publié par le journal Le Siècle, décritle manoir en question. « Le château de la Vaudourière, que l'on gagne aisément par de jolis chemins sous bois lorsque, quittant la route, on se dirige du côté de Savigny (à 5 kilomètres à peine de Lunay), est une demeure sans aucun intérêt architectural. L'ancien château a presque complètemenl disparu; on retrouve difficilement dans les murs blanchis à la moderne, quelques traces de l'habitation qui fut pendant près de cinquante années la propriété des Musset de Patay. 11 est entouré d'un parc superbe de plus de 200 hectares, et un gracieux vallon, paré de bois de haute futaie, doit en rendre le séjour agréable. Le jardin avait été dessiné par Le Nôtre.. . Le château de la ^'audùu^ière était demeuré depuis i6b6 dans la famille Petit de la Boullaye, qui le conserva jusqu'en lySo, époque de sa cession à la famille de Musset. »

Jeanne de Patay. A l'époque de son riiariafj:e et dans les années suivanlcs, il se qualiliail srignenrde Heauvoir (I), qualilication qu'il avait reii)j)lac«'e depuis son établissement dans la paroisse de Lunay par celle de seigneur de la Vaudouriùre.

Joseph-Alexandre de Musset avait eu antérieurement à cette époque de son union avec Jeanne- Catherine de Besnardd'Harville un fils Charles-Henry, baptisé le 8 septembre 17.').") en l'église de Saint-.Marlin de Lunay, et une lille Marie-Madeleine-Calherine, baptisée le 29 avril 1700 dans la même église. Deux ans après son installation à la Vaudourière, il lui naquit encore un fils, Victor- Donatien, le père du poète. Voila dans ses parties essentielles, et tel qu'il a été extrait des registres paroissiaux de Lunay, l'extrait baptistaire de ce dernier : « Victor Donatien, né d'hier en et du légitime mariage de M'^'^ JosepJi-Alexandrede Musset de Patay, seigneur de la Vaudourière et autres lieux, chevalier de l'O. H. M""^ de Saint-Louis, ancien major d'infanterie, et de dame Jeanne-Catherine de Besnard d'Arville, a été par nous vicaire soussigné baptisé le 6 juin 1768 ; parrain : haut et puissant seigneur M"^*" Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, chevalier, comte de Rochambeau, maréchal des camps, et armées du Roy, inspecteur général d'infanterie, conmiandeur de Saint-Louis, représenté par M'^^ Louis- Alexandre-Marie de Musset; marraine : Françoise Félicité de xMusset qui ont signé avec nous ».

(0 Voir à la fin de cette étude, aux pièces justificatives, l'acte de mariage (26 novembre 17.^4.), de Joseph-Alexandre de Musset avec Anne-Catherine de Besnardd'Harville, ainsi que les actes de baptême de leur fils aine Charles-Henry (8 sept, i-jbg], et de leur fille Marie- Magleleine-Catherine (29 avril 1760), extraits à notre intention des anciens registres paroissiaux de Lunay, par M. Camille Girard, instituteur et secrétaire de mairie, à qui nous adressons ici nos plus sincères remerciements, non seulement pour cette obligeante communication, mais aussi pour celle de l'extrait de baptême de Victor- Donatien de Musset que nous reproduisons un peu plus loin, et pour celle de l'intéressant article de M. Armand Brette sur la Vaudourière.

Ainsi, c'est, en l'absence de comte de Rochambeau, le fils aîné du seigneur de Cogners, alors âgé de 13 ans, qui avait été chargé de tenir sur les fonts baptismaux le père d'Alfred de Musset. Quant à la marraine, Françoise-Félicité de Musset, c'était sans doute l'une des deux sœurs de Louis-François et de Joseph- Alexandre, celle qui n'était pas entrée au Couvent.

Ajoutons, pendant que nous nous occupons de la branche cadette des Musset, que le frère aîné de Victor- Donatien faisant alors ses études au collège royal de La Flèche où son père avait obtenu son admission dès l'année 176i (1) ; il y resta au moins jusqu'à l'année 1770 où son nom figurait encore sur le contrôle des élèves (2). Ajoutons aussi que, à la même époque où il venait de voir baptiser son second fils Victor-Donatien, Joseph-Alexandre de Musset Patay songeait à faire élever sa fille à Saint-Cyr; il adressa pour cela une demande au roi Louis XV qui s'empressa d'y faire droit au mois d'août 1768. Mais, comme il fallait pour les admissions à Saint-Cyr, aussi bien du reste que pourcellesà l'école militaire, faire preuve de noblesse, il écrivit à la date du 10 décembre la lettre suivante adressée « à Monsieur le Président d'Hozier, vieille rue du Temple à Paris. »

« Du dix Décembre 1768.

« Le Roy, Monsieur, ayant eu la bonté d'accorder le mois d'aoust dernier une place à Sainl-Cyr pour ma fille, je vous aurois bien de Tobligation de vouloir bien faire remettre à M. d'Ormessonun certificat de noblesse; je crois que les preuves sont les mômes que celles que Ton fit pour son frère en 1764 pour son entrée au Collège Royal de La Flèche. M. de Serigny, votre frère, Monsieur, a l'extrait de baptême de ma fille légalisé. Je vous serois bien obligé de le luy demander.

(i) Voir un peu plus loin la lettre adressée le lo décembre 1768 au président d'Hozier, par Joseph-Alexandre de Musset.

(2) Renseignement dû à l'extrême obligeance du commandant Digard qui prépare une histoire de l'ancien collège militaire de La Flèche.

Contez sur toute ma reconnaissanoe el sur les sentiments respectueux avec lesquels j'ay rhoiineur (Tostre. Monsieur, Vostre très humble el très obéissant serviteur Musset Palhay, ancien major du régiment d'infanterie de Chartres.

A la Vaudourière, près Querohant, Bas-Vendômois, ce 10 Décembre 1768 ».

Trois mois après, le 10 mars 1701), le père de Marie- Madeleine-Calherine de Musset écrivait au sujet de la même aflaire une seconde lettre « à Monsieur d'Hozier, président de la Chambre des comptes de Houen, juge d'armes de France, en son hôtel, vieille rue du Temple », lettre qui, croyons-nous, mérite, non moins que la précédente, d'être reproduite ici :

« A la Vaudourière, le 19 Mars 1769,

J'ay envoie. Monsieur, à M. du Tillet les extraits de mariage et autres filtres que vous me faites Thonneur de me demander par votre lettre du dix février dernier. Je vous auray, Monsieur, la plus grande obligation de vouloir bien faire le certificat dès qu'ils vous seront parvenus, et de le faire passer à M. d'Ormesson pour que l'entrée de Saint-Cyr ne soutfre pas de plus longs retards. Je ne la mèneray pas que Je ne sois sur qu'elle entrera sur le champ, étant très éloigné d'estre en situation de pouvoir faire avec elle un séjour à Paris, ce qui seroil trop coûteux. Contez sur l'étendue de ma reconnaissance et sur les sentiments respectueux avec lesquels j'ay l'honneur d'estre. Monsieur.

Vostre très humble et très obéissant serviteur, Musset de Palhay, major du régiment de Chartres, infanterie, à la Vaudourière près Querohant, Bas-Vendômois ».

Le certificat réclamé par Joseph-Alexandre de Musset ne se lit du reste pas attendre plus longtemps; établi et signé par d'Hozier, le 31 mars suivant, il permit au seigneur de la Vaudourière de conduire enfin sa fille à l'école de Saint-Cyr et de pourvoir ainsi à son éducation (1).

(i) Les originaux des deux lettres que nous venons de reproduire se trouvent au dossier Musset, dans le dossier d'Hozier du Cabinet des titres de la Bibliothèque nationale.

Mais revenons au château de Cogners et à ses châtelains. Le lils aîné de Louis-François de Musset, Louis-Alexandre-Marie, qui avait été mis au collège de Vendôme, venait d'y terminer ses études de la façon la plus brillante. Le R. P. Duverdier, de la Congrégation de l'Oratoire, avait distingué chez le jeune de Musset un goût précoce pour l'étude; dès lors il s'était attaché à son élève et devait rester toujours son ami (I). Mais, comme tous les fils de gentilhommes sousl'ancien régime, Louis-Alexandre Musset était destiné à la carrière des armes. Aussi, dès l'âge de seize ans, aussitôt ses études terminées, il entra au régiment d'Auvergne, ce corps d'élite, qu'avait illustré quelques années auparavant, pendant la guerre de sept ans, le dévouement héroïque d'un de ses ofïiciers, le chevalier d'Assas. C'est le 18 décembre de l'année 1768 qu'il avait fait son entrée dans ce régiment (2). Si l'on en croit l'auteur de la biographie d'Alfred de Musset, le jeune officier avait, malgré ses dix-sept ans à peine révolus, déjà si bonne mine sous son uniforme de sous-lieutenant, que le roi Louis XV, dans une revue passée quelques mois auparavant, l'aurait fait sortir des rangs pour le regarder de plus près. Le Marquis d'Espagnac, dans son Histoire du maréchal de Saxe, rapporte le même fait, mais d'une façon quelque peu différente, d'ailleurs tout à l'honneur de Musset. C'était en juillet 1769, pendant que le régiment d'Auvergne était au camp de Verberie, près de Sentis. Le roi, qui était venu le passer en revue, ayant appris par le comte de Rochambeau qu'il y avait à ce régiment un parent de Musset-Bonaventure, l'ancien lieu-

(r) Voir la notice nécrologique sur Louis-Alexandre-Marie de Musset composée par sa fille Odile et insérée en iSSq dans le Bulletin de la Société royale d'Agriculture, Sciences et Arts du Mans.

(2) Voir la généalogie Musset dans la Chesnayc des Bois et aussi la lettre adressée le 20 juin 1769, par Louis-François de Musset, à M. Gentil, lettre que nous citons un peu plus loin.

tenant-colonel du régiment de Chartres, se tourna vers le duc d'Orléans qui racconiiiagnail, et lui dit : « Il y a dans les rangs des grenaditMs du régiment d'Auvergne un petit neveu de lionavenlure, lieutenantcolonel de notre régiment de (Chartres; c'était un lum olHcier » (1).

Tandis que son lils aîné faisait ainsi ses débuts, pleins de promesses pour l'avenir, dans le réginient d'Auvergne, le seigneur de Cogners s'occupait déjà de l'éducation à donner à son second fils, Cliarles- Louis-Joseph, (jui avait alors tout juste un peu plus de huit ans. A l'exemple de son frère, qui, ainsi (pie nous l'avons dit, avait fait entrer en ITOi son lils aîné à l'école militaire de La Flèche, il voulut y faire admettre son cadet, mais ce ne fut pas chose aisée, à en juger par la correspondance qu'il entretint à cette occasion avec dillérents personnages plus ou moins haut placés dans l'administration de l'époque. Il écrivit d'abord à un certain « Monsieur Gentil » qui était « secrétaire de l'intendance à Tours », la lettre suivante, datée du 20 juin 17G1J :

« Monsieur, j'ay l'honneur de vons pryer de vouloir bien m'estre favorable dans le dessein que j'ay de faire admettre mon fils à l'Ecole militaire; je croy être susceptible de la grâce que je demande au Roy. Je lay servy pendant trentesept ans, sans interruption, dans le régiment infanterie de Chartres, où jay finy par estre dix ans capitaine de grenadiers; ma fortune n'est pas considérable, et j'ay un fils actuellement au service quy me cousle beaucoup, et je sens très bien que la dépence que je suis obligé de faire pour luy me met hors d'état de donner à son frère l'éducation qu'il conviendroit qu'il eût; j'espère, Monsieur, que vous voudrez bien m'accorder votre protection dans cette affaire; Madame d'Ormasson, à quy ma femme a l'honneur d'appartenir, ma promis de se joindre à nous pour vous la demander. Monsieur de Passac quy veut bien se charger, Monsieur, de vous remettre cette lettre, aura la bonté de donner aussi

(i) La Chesnaye des Bois; généalogie Musset.

— iodes éclaircissements nécessaires; il a eu la bonté de vouloir bien être porteur des papiers que l'on l'ouruit en pareille occasion; Je suis avec tout le respect possible, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur, de Musset.

A Cogners, ce 20 juin 17G9. »

Comme on le voit, Louis-François de Musset, pour obtenir plus facilement la faveur qu'il demandait, s'était fait dans sa lettre plus pauvre qu'il n'était en réalité; comme on le pense aussi, sa prétention à la pauvreté eut du mal à être prise au sérieux par l'administration, et, à la fin de cette même année 1769, il n'était pas plus avancé qu'avant sa première démarche. On lui conseillait, il est vrai, de faire constater l'état de sa fortune, et si cette constatation prouvait le bien fondé de son allégation au point de vue de la médiocrité de ses ressources, alors il pourrait peut-être arriver au but souhaité. De là, une seconde lettre écrite par le seigneur de Cogners, à la date du 31 décembre 1769, au même « Monsieur Gentil « :

« J'étois incommodé, Monsieur, ce qui m'empêcha d'avoir l'honneur de vous demander mes papiers moy mesme; M. de Passac voulut bien s'en charger, et ils me sont parvenus par M. de la Tabaize (1) quy me les a l'ait remettre. G'étoit pour y ajouster l'attestation de deux gentilshommes de mes voisins au bas du certificat que M. le subdélégué de Saint-Calais m'avait donné pour constater l'état de ma fortune, formalité qui est prescrite par l'ordonnance du mémoire instructif sur ce que les parents doivent observer pour proposer leurs enfants à l'EcoUe militaire. J'espère qu'à cemoyen tout sera en règle, et mettra M. l'intendant à portée de me donner des tesmoignages de la bonne volonté dont il veut bien m'honorer.

Joignez vous à moy. Monsieur, je vous prie, pour le luy

(i) Jean Villain de la Tabaize, était alors lieutenant général civil, criminel et de poIice,près la iustice du roi à Saint-Calais; il joignait aussi à cette charge celle de subdélégué de l'intendant de Touraine. 11 mourut à Saint-Calais en 1792.

«lemander; Je suis âgé et inlirine, el je cruins que mon lils ne me perde avant qu'il soit placé; j'attends cette grâce de luy, et vous prie d'(^lre persuadé (lu parfait attactiement avec lequel j'ay l'honneur d'estre, Monsieur,

Vostre très humble et très obéissant serviteur, De Musset.

A Cogners, ce 31 décemhre 17G9. "

Le 9 janvier 1770, M. Gentil répondait à Louis- François de Musset en ces termes :

" A Tours, le 9 Janvier 1770.

«J'ay reçu, Monsieur, les pièces que M. de laTabaize m'a adressées, et Je les ay fait passer sur le champ à M. l'Intendant qui est à Paris et qui se fera sûrement un plaisir de proposer Monsieur votre fils. Mais, comme il pourrait s'y présenter un petit obstacle, dont j'ay déjà eu l'honneur de vous informer, je crois que vous ferés très bien d'ajouter à la recommandation de M. l'Intendant l'appuy de vos connaissances auprès du Ministre. Gela en accélérera beaucoup le succès auquel je prends en véritable intérêt par les sentiment du respectueux attachement avec letiuel J'ay l'honneur d'être. Monsieur, votre, etc. »

L'affaire dont il s'agit était donc cette fois en bon train, et le ministre Choiseul était sur le point d'en être saisi. Le surlendemain, en effet, l'intendant de Touraine, qui était alors, comme on vient de le voir, à Paris, écrivait à ce dernier :

« A Paris, le II Janvier 1770.

« Monseigneur, J'ay l'honneur de vous envoyer le mémoire et les pièces qui m'ont été remis par M. de Musset qui, après 37 années de service dans le régiment de Chartres, infanterie, s'est retiré dans la paroisse de Cogners, de l'élection de Chàteau-du-Loir. Il demande une place à l'école militaire pour un de ses fils âgé de 9 ans et 6 semaines, el celte demande vous paraîtra sans doute (l'autant plus favorable que les anciens services du père se réunissent à ceux des parents du même nom qui ont servi avec distinction dans dilVérenls corps pour mériter à cet ancien officier les grâces <le la Cour... •■

Le même jour, l'Intendant écrivait à M. de Musset :

<> Je viens, Monsieur, de taire passer à M. le duc de Choiseul les pièces que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser el qui ont pour objet, d'obtenir une place à l'école milILaire pour l'un de Messieurs vos fils. Je suis persuadé que ce ministre aura beaucoup d'égard à l'ancienneté de vos services dans le régiment do Chartres, mais pour mieux réussir, je vous conseille de faire appuyer Ibrtement cette demande par vos connaissances et vos protections.

J'ai l'honneur d'être, etc »

Enfin, le même jour encore, l'Intendant adresse la lettre suivante à Madame d'Ormesson, qui, en sa qualité de parente de Madame de Musset, avait pris à cœur l'admission du jeune de Musset à l'école militaire :

« A Paris, le 11 janvier 1770,

« J'ay eu l'honneur. Madame, de vous promettre toute mon attention à la demande de M. de Musset, votre parent, qui désire d'obtenir une place à l'école militaire pour un de ses enfants. Comme il ne m'a envoyé que depuis très peu de tems les pièces nécessaires, je viens de les adresser à M. le duc de Choiseul, à qui j'ay représenté avec plaisir combien les anciens services du père devaient luy mériter les grâces de la Cour. Mais la fortune honnête dont jouit M. de Musset pouvant être un obstacle au succès de cette demande, il sera bon de l'appuyer fortement près du ministre, et j'ai cru devoir vous en prévenir en vous priant d'agréer, etc. » (i).

Il est peu probable néanmoins que Charles-Joseph- Louis de Musset ait fait ses études à l'école militaire de La Flèche (2) ; c'est plutôt le collège de Vendôme

(i^ C'est encore à M. Talion, bibliothécaire au Prytanée. que nous devons la découverte de cette curieuse correspondance, dont les originaux se trouvent aux archives départementales d'Indre-et-Loire et dont des copies font partie à la bibliothèque du Prytanée d'un dossier de pièces et documents concernant l'école militaire de La Flèche.

(2) D'après une obligeante communication que nous devons à M. Bouhoure, professeur au collège de Vende me et bibliothécaire de cette ville, qui prépare une histoire du collège auquel il est attaché, on trouve en 1772 un Loui-^ de Musset parmi les écoliers de cinquième du collège de Vendôme, tenu à cette époque par les Oratoriens. Or, ce Louis de Musset semble bien être notre Charles-.Ioseph-I.ouis.

qui semble avoir droit de le revendi(juer comme un de ses élèves.

Mais revenons pour le moment à son aîné Louis- Alexandre-Marie, le jeune ollicier au régiment d'Auvergne.

A la fin de l'année 1770, notre sous-lieutenani avait sans doute obtenu un congé pour passer l'hiver dans sa famille; nous voyons, en effet, à la date du 21) novembre de cette année là, à l'occasion du baptj'Uie, dans l'église de Cogners, d'une humble enfant de la localité, Victoire-Félicité Dugas, ligurer comme parrain et marraine : « Louis-Alexandre-Marie de Musset, chevalier, seigneur de la lionaventure, officier au régiment d'Auvergne », et sa sœur cadette « Jeanne- Françoise-Bonne de Musset ».

Tandis que la seconde des filles de Cogners, alors à peine âgée de 10 ans, était encore au sein de sa famille, l'aînée, Marie-Louise Henrie, était alors, soit comme élève, soit comme religieuse, au couvent des dames bénédictines de Chàteau-du-Loir ; elle y mourut, hélas ! (juelques semaines après, le 24 décembre 1770(1). Son père, Louis-François deMusset, ne lui survécut du reste pas longtemps, puisqu'il mourut lui-même lel4 février 1771 (2). Suzanne-Angélique du Tillet, la veuve du défunt, avait au contraire de longues années à vivre, de trop longues, malheureusement pour elle, car elle verra les premières années de la Révolution et mourra en pleine Terreur.

Devenu ainsi, par suite de la mort de son père, chef de sa famille, Louis-Alexandre-Marie de Musset, qui n'avait guère plus de dix-huit ans, ne pouvait certes pas encore songer à se marier et à perpétuer sa race. Il allait continuer pendant quelques années à suivre le métier des armes, en garnison tantôt dans

(i) La Chesnaye des Bois, article Musset. (2) La Chesnaye des Bois, article de Musset.

une ville tantôt dans une autre. C'est de la sorte qu'il avait débuté par Strasbourg et Valenciennes, et qu'il devait ensuite séjourner successivement avec son régiment à Dunkerque (1772), à Thionville(1773-1774), à Givet, où il sera nommé lieutenant en second (1775), à Lille (1776), à Valenciennes (1777), enfin à Brest (1778) (1).

Toutefois cette vie de garnison ne l'empêchait pas d'être d'un sérieux au-dessus de son âge et assez rare, il faut en convenir, dans la carrière qu'il avait embrassée. Les armes, dira plus tard de lui sa fille, ne lui avaient point enlevé son goût pour l'étude; la majeure partie des instants qu'il pouvait dérober au devoir de sa profession était consacrée à la lecture des meilleurs auteurs latins et français; déjà aussi les recherches historiques avaient pour lui un grand attrait (2). Et non-seulement le jeune officier lisait beaucoup dès cette époque; il se hasardait même à écrire. Sa première publication semble avoir été un Mémoire sur la confrérie de Saint-Georges en Franche- Comté, qui parut en 1773. L'année suivante il fit imprimer sous la forme et le titre de Contes moraux : Le duel et L'amitié à l'épreuve de l'amour propre et de l'amour. On le trouve aussi à partir de 1775 parmi les collaborateurs des Etrennes du Parnasse, où, sous le pseudonyme de Billerie, il donna plusieurs pièces fugitives, tant en vers qu'en prose (3).

Mais son principal ouvrage en ces années-là fut la Correspondance d'un jeune militaire ou Mémoires du Marquis de Luzigny et d'Hortense de Saint- Just. Cet ouvrage, il est vrai, n'était pas entièrement de lui, mais il l'avait fait en collaboration avec un autre

(i) Voir l'Etat militaire, 1769 à 1778.

(2) Voir aux pièces justificatives la notice nécrologique d'Odille de Musset sur son pcre.

(3) Voir le Dictionnaire biographique de Guérard, article Musset.

jeune oflicierau régiment d'Auvergne, Jean-François baron de Bourgoing, le futur (lii)loinale, avec qui il s'était lié, senible-l-il, d'une aniilié assez étroite. Voici comment, dans une lettre adressée plus lard par lui en 1822 au principal rédacteur du Journal de la Librairie, le M''* de Musset rappellera les circonstances au milieu desquelles il avait conçu la première idée de cette sorte de roman dans le genre alors en vogue, et en même temps en exposera le sujet :

Cogners, le 28 janvier 1822.

Monsieur,

Permettez-moi, je vous prie, de vous adresser les détails qui me sont demandés sur un livre intitulé : Correspondance d'un jeune militaire ou Mémoires du M'^ de Lusiyny et d'Hurtensc de Sainl-Jusl.

J étais sous-lieutenant au régiment d'Auvergne avec Jean- François de Bourgoing (1) que vous avez vu depuis ambassadeur en Espagne. Il avait pris son congé de semestre au mois d'octobre 1771, et m'écrivait de Paris, le 5 février 1772, une lettre dont j'extrais ce qui suit :

« En quittant le bal de Madame la Dauphine, je suis parti seul pour Paris, et, pour charmer les ennuis et le froid du trajet, j'ai beaucoup déclamé et me suis occupé du canevas de ce roman conçu dans mon pèlerinage de Calais à Arras. Le voici, puisque tu le désires :

« Julie est retirée du couvent par une amie de sa mère que des allaires retiennent en province. Le M'* de X, jeune officier et lils de maison, prend peu à peu du goût i)our Julie. Les progrès de cette passion sont la matière ordinaire des lettres de ces deu.v dames. Le M''* a une sœur, amie de la personne qu'il adore et qu'il voudrait adorer à l'insu de tout le monde. Sa mère rit de ses ellbrts et l'amène, après plusieurs circonstances épisodiques que j'ai déjà conçues, à lui faire l'aveu de sa passion. Il faut dans ce moment que le M'* aille prendre possession d'une compagnie de cavalerie

(i) Jean-François, baron de Bourroing, né à Ncvers en iT48, entré à récole militaire de Paris en 1760, reçu officier au régiment d'Auvergne en 1768. 11 avait, dans les années précédentes, été envoyé par le gouvernement français étudier à Strasbourg le droit public sous le célèbre professeur Kùgler.

qu'on vient de lui acheter. Il part avec la plus grande peine. Tout plein de son amour, il devient dans son corps plus bouillant que jamais; il relève avec aigreur des propos libertins, injurieux à la vertu des femmes, à laquelle il croit; et, mourant d'un coup d'épée que sa vivacité lui attire, il dicte à son ami une lettre pathétique pour sa mère et pour Julie qui, de douleur, renonce au monde. »

J'étais à Vendôme [i] lorsque Bourgoing m'écrivait; je lui répondis le 23 février 1772 :

« Faire mourir un personnage coupable malgré lui, comme le fut la chère Glarice, voilà un moyen puissant de vous arracher des larmes; le faire mourir lorsqu'il est près d'être heureux, frappé de la main d'un rival, son sort pourra nous attendrir; mais priver cette pauvre Julie de son amant, vouloir qu'il périsse victime d'un moment d'emportement et du juste respect que lui inspire la vertu des femmes, sans lier ce fatal événement au fond de l'histoire, ton roman sera triste et sans intérêt.

« Qu'un amant dédaigné de Julie parle mal de cette aimable fille; que le M'^ soit tué par son rival, ou mieux encore, qu'il ne soit que blessé, et qu'après sa guérison il soit heureux, cela pourra produire quelqu'effet. »

Telle fut. Monsieur, la première idée de la Correspondance d'un jeune militaire. Le plan de ce petit ouvrage resta sans exécution jusqu'en 1777. Nous étions alors en garnison à Valenciennes. Nous convînmes, vers les premiers jours de septembre, des noms que nous donnerions à nos acteurs, dont le nombre fut fixé à six. Nous convînmes également des sujets que nous traiterions et de l'ordre où chaque pièce serait inscrite au recueil. Je me chargeai d'écrire toutes les lettres attribuées à la M>'« de Luzigny, à M. de Saint-Just, et à Hortense. Mon ami eut pour son lot celles qui devaient être au nom du M'^ de Luzigny, de Madame de Saint-Just, et de M. de Lausel.

L'ouvrage fut terminé au 1" octobre ; Bourgoing me quittait pour aller à Nevers. Notre manuscrit resta entre mes mains pendant l'hiver et j'y fis des corrections, des notes dont mon ami profita lorsqu'il le mit au net, avant son premier départ pour l'Espagne en 1777 (2).

(i) Evidemment en congé et pour affaires de famille, car le régiment d'Auvergne était alors à Dunkerque.

(2) J.-Fr. de Bourgoing avait en effet été à la fin de 1777 attaché en qualité de premier Secrétaire à l'ambassade de France, en Espagne, sous M. de Montmorin.

M. Blondeaii, professeur à Brest (1), que je consultai, me donna par écrit, sur chaque lettre, «les ohservalions «pii me furt'nt très utiles, et, d'après le consentement de mon collaborateur, je refis en entier le dénouement depuis la 31" lettre de la seconde partie jusqu'à la fin.

Je demandai, au mois de décembre 1777, ce qu'on appelait alors une permission tacite d'imprimer; elle me fut accordée sur le rapport du censeur M. de Pidansat et Mairobert. Au mois de mars 1778, M. Dorât, dont nous étions connus, Bourgoing et moi, imf)rima dans son Journal des Dames dixsept lettres de notre Correspondance et annonça que les Mémoires du M'* de Luzigny étaient l'ouvrage de deux jeunes militaires unis par le goût des lettres. Plusieurs journaux du temps l'ont répété.

J'ai depuis, sur un privilège obtenu le 27 septembre 1787, au nom de M. Dérieux, fait imprimer la Correspondance que j'ai refondue en entier d'après les conseils de Bourgoing et ceux de nos amis communs MM. Blin de Saint-Maur, Dorât et autres. M. Artaud a été mon censeur. M°"= veuve Balland a imprimé la première édition que M. Dériaux, rue de Tournon, à Paris, a été chargé de vendre. Il y a eu contrefaçon, 1° à Paris, 2° à Maestricht, 3" en Suisse. M. Régnault a débité ce qui restait de l'édition originale, en y joignant un titre nouveau en 1784. La deuxième édition, imprimée au Mans, par M. Charles Monnoyer, fut mise en vente à Paris, chez M. Savoye, au mois de juillet 1789, et M. de Bourgoing fit choix en 1800 d'un autre libraire. L'ouvrage se trouve à présent chez M. L. Colas.

J'ai survécu à mon ami; les Mémoires du 3/'* de Luzigny, que nous avons composés en commun, sont pour moi une sorte de monument. Si, à l'avenir, des biographes y impriment le nom de Bourgoing, je leur demande d'y inscrire aussi le mien,

J'ai l'honneur, etc..

Louis-A.-M. de Musset. » (2)

Comme on le voit par cette lettre aussi curieuse qu'instructive pour nous, qui, tout en nous expliquant la genèse de la principale production littéraire de la

(i) Le régiment d'Auvergne était allé tenir garnison à Brest dans les derniers mois de 1777.

{2) Journal de la librairie, année 1822, p. idS-iSq.

jeunesse du marquis de Musset, jette un jour aussi complet que possible sur sa vie et ses préoccupations au temps où il était jeune officier au régiment d'Auvergne, celui-ci était en relations assez intimes avec plusieurs des hommes de lettres les plus célèbres de son temps, entr'autres Dorât. Il s'était également lié à Valcnciennes avec quelques savants ou littérateurs locaux, tels qu'un certain M. Hécart, qui plus tard, devenu un des principaux membres de la Société des Arts de cette ville, lui écrira pour se rappeler à son bon souvenir et lui demander de vouloir bien faire partie de cette société. La réponse que cet aimable correspondant recevra à cette occasion contient quelques passages qui, non moins que la lettre précédente, méritent d'être cités ici; ils achèvent de nous montrer de quelle façon, à la fois sérieuse et intelligente, l'oncle à la mode de Bretagne d'Alfred de Musset savait utiliser ses loisirs que lui laissaient sa vie de garnison.

« Je vous suis très reconnaissant, Monsieur, des témoignages d'amitié que vous me donnez. Il y a longtemps que nous nous sommes perdus de vue, mais nous ne nous sommes jamais oubliés.. Vous avez conservé le livre que je vous avais prié de recevoir (évidemment la Correspondance d'un jeune militaire pàvue en 1778); et moi, j'ai encore les trois volumes de l'Histoire critique de la philosopliie que vous me procurâtes. J'ai lu souvent cet ouvrage, et toujours en le lisant j'ai fait des vœux sincères pour votre bonheur.... J'ai en effet passé en 1778 capitaine à la suite du régiment d'Orléans.... Vous voyez que je vous parle avec abandon et confiance comme quand vous veniez me voir ctiez M. Rémy, rue Saint-Géry.... >»

Ainsi que nous l'apprend d'ailleurs cette dernière lettre, c'est en 1778 que le M'^ de Musset avait cessé de faire partie du régiment d'Auvergne et s'était, en revanche, fait attacher comme capitaine à la suite au régiment d'Orléans. Il avait donc abandonné le service

actif et n'était plus que ce qu'on appellerait de nos jours un ollicier de réserve. Cette nouvelle situation lui permettait de venir se fixer désormais à Cogners pour s'y occuper lui-môme de l'administration des biens composant sa fortune territoriale, en conservant toutefois la faculté, en cas de guerre, d'aller partager les fatigues et les périls de ses nouveaux compagnons d'armes du régiment d'Orléans.

De son côté, son frère cadet, Gharles-Joseph-Louis, après avoir terminé ses études au collège de Vendôme, s'était fait recevoir en 1776 au nombre des pages du roi Louis XVI et allait en 1781 entrer comme sous-lieutenant dans le régiment de Chartres, infanterie.

Cependant à la Vaudourière, Joseph-Alexandre de Musset-Patay, qui était loin d'avoir la même situation de fortune que ses parents de Cogners, continuait à se préoccuper du sort de ses enfants. L'aîné, il est vrai, Charles-Henry, était casé; au sortir de l'école militaire de La Flèche, son père l'avait fait recevoir chevalier novice de Saint-Lazare, et après un stage comme sous-lieutenant au régiment de Poitou, il n'avait pas tardé à passer, en 1775, dans celui de Bresse (1) où il devait parvenir avant la fin de l'ancien régime au grade de capitaine. Marie-Madeleine-Catherine n'était plus, elle aussi, un sujet de soucis pour son père; elle achevait son éducation de jeune fille noble à Saint-Cyr, et n'allait pas tarder à obtenir un Canonicat (2). Toutefois il s'agissait maintenant pour le seigneur de la Vaudourière de s'occuper de l'avenir de son plus jeune fils, Victor Donatien. II recommença donc pour lui, en 1778, les démarches qu'il avait déjà faites en 1764 pour Charles-Henry. Après l'avoir

(i) La Chesnayedes Bois, article Musset.

(2) Voir Fleury-Vindry, les demoiselles de Saint-Cyr, notice sur Marie-Madeleine-Catherine de Musset-Patay.

fait aj^récr par le roi I.ouis XVI « pour être admisaii nombre des genlilsiioniines que S. M. avait fait élever dans les écoles royales militaires », il fit établir pour la troisième fois les preuves de noblesse de ses enfants, par d'Hozier, qui lui envoya en mai 1778 le certificat suivant :

(( Nous certifions au Hoy que Victor-Donatien de Musset de l^itay a la noblesse requise pour être admis au nombre des gentilhommes que S. M. fait élever dans les écoles royales militaires, ainsi qu'il est justifié par les actes énoncés et visés dans le procès-verbal que nous avons dressé et signé à Paris le 14« jour de may de l'an 1778

d'Hozier Sérigny » (1).

C'est ainsi que celui qui devait donner le jour à Alfred de Musset entra à l'automne de 1778 à ce collège militaire de Vendôme où on le trouve élève de sixième et de cinquième en 1780 et 1781. « Ses progrès » y « furent rapides et ses talents remarqués )) (2). Il termina, il est vrai, ses études au collège de La Flèche. Parmi les cinquante-trois élèves du roi, inspectés en 178o dans ce dernier collège, figurera en effet un de Musset-Patay. Cet élève fera alors sa rhétorique et sera signalé, chose curieuse ! par les frères de la Doctrine chrétienne comme ayant réellement la vocation ecclésiastique (3). Comme on le voit, du reste, Joseph-Alexandre de Musset-Patay, dans ses préoccupations pour l'avenir de ses enfants, n'avait rien négligé pour leur faire donner à tous trois, à la fille aussi bien qu'aux deux fils, une solide instruction; peut-être y avait-il été poussé par sa femme, car d'après Paul de Musset, Catherine de Besnard d'Harville était une personne de beaucoup d'esprit.

(i) Bibl. nat. Cab. des titres, nouveau d'Hozier, Musset.

(2) Renseignement dû à l'obligeance de M. Bouhoure.

(3) Renseignement communique par le commandant Digard.

Revenons à Cof^ners. Depuis 1778, Louis-Alexandre- Marie de Musset y était lixé, non pas (ju'il eût tout à fait abandonné le service militaire, mais après s'être, ainsi que nous l'avons dit, fait attacher comme capitaine au régiment d'Orléans. 11 songea dès lors à trouver une compagne digne de lui et crut l'avoir trouvée dans la tille du seigneur de Poillé et de Marçon près la Chartre, Marie-Marguorile-Doniirii(|ne de Malherbe. C'était certainement la plus biillanle alliance que les Musset eussent jusque là contractée. Il y avait en efïet plus de trois siècles que les Malherbe possédaient la terre de Poilléen Marçon. C'est vers 1444 que cette importante terre seigneuriale avait été portée en mariage par Jacqueline de Poillé à Jehan de Malherbe, de la branche des Malherbe, seigneurs de Neaufle en Normandie, mais déjà établi au manoir d'Aligny près Vendôme. Ce dernier était capitaine de 50 hommes d'armes, et commanda le ban et l'arrière- ban de sa province. Il se lixa dans le Vau du Loir et lit en 146!) au nom de sa femme hommage de Poillé au seigneur de Marçon. En 1526, René de Malherbe, seigneur de Poillé, et mari d'Anne de Moustiers, était l'un des gentilshommes du duc de Vendômois, et, après la mort de celui-ci, Françoise d'Alençon, sa veuve, lui confia la charge de maître de son hôtel ; plus tard, en 1550, au moment de sa mort, elle le prit comme témoin à son testament fait à La Flèche. Enfin, dans les années suivantes, il fut gouverneur de Vendôme, mais se vit en 1564 retirer cette charge par la Reine de Navarre au profit du célèbre Joachim Le Vasseur dont nous avons déjà parlé. René II de Malherbe son fils fut gentilhomme de la Chambre du roi de Navarre et lieutenant d'une compagnie de 50 hommes d'armes des ordonnances : il servit sous le duc de Joyeuse et mourut au siège d'une place forte du Rouergue en

Il avait épousé Charlotte de Gruel, fille du seigneur

de la Frette, dont il eut pour fils, Pierre de Malherbe, chevalier, mari de Madeleine de Montausier. Celui-ci, bien qu'ayant vu sa maison de Poillé pillée en 1593 par les troupes de Saint-Luc, lieutenant du maréchal d'Aumonl, n'en servit pas moins le roi Henri IV. Il prit part aux sièges du Mans, de Paris, de Chartres, de Dreux, de Laon et de la Fère, et reçut au siège d'Amiens une mousquetade qui lui rompit la jambe. Il fut inhumé dans l'église de Marçon en 163i. Son fils Jacques de Malherbe, seigneur de Château Guibert et d'Huchigny, servit aux armées sous le règne de Louis XHI et fut frère de François II, premier comte de Malherbe, qui commanda, en 1674, la noblesse des bailliages de Vendôme et d'Etampes à l'armée des maréchaux de Créqui et de Turenne.

Au commencement du XVIII® siècle, la famille de Malherbe était représentée à Marçon par Joseph et Louis de Malherbe : tous deux fils de François II et de Geneviève de Vanssay, ils se distinguèrent par leurs services militaires, le premier comme lieutenant de dragons au régiment de Senneterre, et le second comme capitaine d'infanterie au régiment de Vendôme. Joseph de Malherbe fut inhumé dans l'église paroissiale, le 17 décembre 1738. Il laissait, de Marie- Louise Peillot de la Garde, Adam-François Bonaventure de Malherbe, qui servit comme capitaine au régimentd'Au vergue et épousa Marguerite de Sedilhac. C'est de cette union qu'était née, en janvier 1761, Marie-Marguerite-Dominique, baptisée le 26 du même mois, en l'église de Marçon (1).

Telle était l'anciennsté de la famille à laquelle appartenait la nouvelle châtelaine de Cogners. Le contrat de mariage des deux époux avait été passé le 3 avril devant Julien Hazard, « notaire à Tours, rési-

(i) Voir notice sur Marçon, par l'abbé Paul Chaudron, 1909.

dant et seul réservé au bourf? de Marçon », et Loiiis- Alexandre-Marie de Musset y était encore qualilié « capitaine d'infanterie au régiment d'Orléans », mais il est dit (( demeurant à Cogners » (1). Le lendemain, 4 avril, la cérémonie de son mariage avec Marie- Marguerite-Dominique de Malherbe fut célébrée dans l'église de Marçon, au milieu d'une nombreuse assistance de parents et d'amis. Parmi les parents se trouvaient, du côté du marié, d'abord sa mère, « dame Suzanne-Angéli(iue du Tillet, dame de Beaulieu (en Anjou » , puis son frère Charles-Joseph-Louis de Musset, « chevalier, seigneur de Musset-Bonaventure, ofïicier au régiment de Chartres, infanterie », et sa sœur « demoiselle Jeanne-Françoise-Bonne de Musset de Sainte-Osmane, demeurant à Vendôme »; ensuite son oncle et sa tante, « Joseph-Alexandre de Musset de Patay, chevalier de Saint-Louis, ancien major au régiment de Chartres, infanterie, seigneur de la Vaudourière », et « Jeanne-Catherine de Besnard de Harville », épouse de celui-ci, « demeurants paroisse de Lunay »; enfin son cousin germain « Charles-Henri de Musset de Patay, chevalier novice de l'ordre de Saint- Lazare ». De son côté, la mariée était assistée de « H' et P^ seigneur Adam-François Bonaventure de Malherbe, seigneur de Poilié, Marçon et autres lieux », son père; de Louis-Charles-Joseph de Malherbe, « chevalier, ofiicier au régiment de Bassigny », son frère; et l'on remarquait comme amis ou parents plus éloignés de chacun des deux époux : « Marie-Anne des Essarts, demoiselle, demeurant à Vendôme » ; « Thérèse- Madeleine-Odet du Tillet de Balincourt, épouse de messire François-Michel-Antoine de Bancher, marquis de la Ferrière », et « Charlotte-Françoise-Félicité-Odet de Rancher de la Ferrière », leur fille, « demeurants

(i) Arch. nat. F* 7, carton 5.202, dossier Musset.

au château et paroisse de la Perrière »; « Messiré Isaac-Nicolas de Ueiiouard, ciievalier, seigneur de Courcillon, y demeurant, paroisse de Dissay » ; « Messire Jean-Jacques Cottin, chevalier, seigneur de la Thuilr lerie. capitaine au régiment Koyal Cravates, demeurant au chîlteau de laComterie, paroisse de Beaumont pied de hœuf »; « Messire Jean-Baptiste-René Lemaçon de Trêves, chevalier, seigneur d'Ourne, Sainte-(^écile et Vouvray, lieutenant-colonel d'infanterie, chevalier de Saint-Louis, demeurant à Sainte-Cécile » (1).

Au moment où Louis-Alexandre-Marie de Musset emmène sa jeune femme au château de Cogners, oii il va résider désormais, c'est peut-être le lieu de nous demander quelle était au juste l'importance de sa fortune territoriale, en y comprenant les terres (|ue lui apportait sa femme en dot. Or, cela nous est facile à établir, en nous reportant à l' a Etat des biens » à lui appartenant, qu'il sera obligé de fournir quelques années plus tard aux autorités révolutionnaires, état que nous possédons (2). Ces biens étaient alors : « La terre de Cogners, consistant en maison, bâtiment d'exploitation, cours, jardins, terres labourables, prés et bois, les corps de ferme du domaine de Ronnefay , de Champvernaux , de l'Etang, de la Hermonière, de la Forêt, de la Crosnerie, du Perray , le bordage de la Roche , la maison du Fouleret, les métairies de la Germinière, de la Bourgerie et de la Tufîelière; les moulins de Cogners etdeBellequeue, le tout situé commune de Cogners...; la métairie et autres dépendances de Sainte-Osmane, situées commune de Sainte-Osmane..., le moulin et dépendances de Pontilleux..., commune d'Evaillé; des prés et terre en la commune de Sainle-Cerotte;

(i) Anciens registres paroissiaux conservés aux archives de l'Etat civil de Marçon.

(2) Arch. nat. F* 7, carton 5.202, dossier Musset.

— :vt —

des prés situés dans les communes de Bessé, La Chapelle-iiaugain, et Vancé; le tout estimé d'un revenu de ii.UOU à 0.000 francs, une portion de pré en la commune de Bonnevaux, canton de Savigny, département de Loir-et-Cher; le tiers indivis dans la succession de Suzanne-Angélique du Tillet. sa mère, consistant : 1° en la métairie de la Grande-Bonce; 2" dans des près situés près de Vendôme, dans le moulin de Longis, commune de Ternay; 3" dans la métairie de Beaulieu, près de Beaufort-en- Vallée.

Voilà ce que le châtelain de Cogners devait pos.séder de son chef dès 17(S3; mais en outre, toujours en nous rapportant à l'état des biens déjà cités, a comme chef de la communauté » qui était « entre Marie-Marguerite-Dominique de Malherbe et lui », il était administrateur de la métairie de Courcelies-Saint-Martin, commune de Savigny-sur-Braye, et de Cillé, et de la métairie de la Hutte-d'Auchapt, commune d'Ouzouerle-Marché, département de Loir-et-Cher ».

Comme on le voit, le manoir et la terre de la Bonnaventure n'avaient pas été attribués lors du partage de la succession de Louis-François de Musset, en 1771, à son fils aîné; ils n'étaient pas du reste échus davantage à son fils cadet Charles-Joseph-Louis; c'était la sœur de ceux-ci, comme onle verra, qui les avait eus dans sa part.

L'année d'après son mariage, Marie-Marguerite- Dominicjue de Malherbe accoucha d'une fdle (jui fut baptisée le 24 août dans l'église de Cogners et nommée Odille. Elle avait pour parrain son grand père maternel, le seigneur de Poillé, et pour marraine sa grand mère maternelle, Suzanne Angélique du Tillet. Une autre tille naquit aux châtelains de Cogners deux ans après; celle-ci, qui reçut le nom d'Osmane, fut tenue le 5 novembre 178G sur les fonts baptismaux de l'église paroissiale par son oncle maternel, « Louis- Charles-Joseph de Malherbe, ollicier d'infanterie »,

et par sa tante paternelle, n Jeanne-Françoise-Bonne de Musset, dame de la terre et seigneurie de la Bonaventure, demeurant à Vendôme » (1).

En ces années-là, tout en ayant, on le conçoit aisément, des préoccupations très différentes de celles qui avaient absorbé ses loisirs quand il était officier au régiment d'Auvergne, le M'^ de Musset n'avait pas cessé pour cela de s'intéresser au mouvement littéraire de son temps. Il avait, il est vrai, renoncé à sa collaboration aux Etrennes du Parnasse, et autres recueils de ce genre; et même, devenu critique sévère des ouvrages des autres, il trouvait qu'il y avait alors une trop grande production d'ouvrages imprimés. C'était chez lui une idée très arrêtée, et qu'il ne put s'empêcher de formuler dans une lettre adressée par lui en 1784 au Journal général de France qui s'empressa de l'imprimer. Voici, dans toute sa teneur, cette lettre qui à coup sûr ne manque pas d'originalité et qui vaut, croyons-nous, la peine d'être portée à la connaissance de nos lecteurs, ne fût-ce que pour leur montrer quel était à cette époque le style du châtelain de Gogners et quelles étaient ses idées en littérature.

*« On se plaint vivement, Monsieur, de la multitude des livres nouveaux. Les bibliomanes gémissent de n'être pas assez riches pour acheter tous ceux qu'on imprime et les juges sévères regrettent l'argent qu'ils mettent à s'en procurer, même en petit nombre. Je veux épargner des chagrins aux uns et aux autres.

Laissons pleine liberté d'écrire, mais bornons celle d'imprimer, sans cependant employer la contrainte. Un manuscrit sort des mains du censeur; si la religion, si l'état n'a rien à en craindre, qu'il soit déposé dans un lieu public, à la Bibliothèque du Roi, par exemple; et que l'auteur ne se fasse point encore connaître. Son ouvrage sera lu et examiné

(i) Voir pour ces deux baptêmes, les anciens registres paroissiaux conservés aux archives de l'£tât civil de Cogners.

pendant un certain temps par toutes les personnes qui le demanderont; chacun sera admis à en donner son jugement par écrit. Averti des taches (}u'on y aura remarquées, l'auteur le retirera, et, après l'avoir corrigé, il le rapportera de nouveau; alors les journalistes, l'annonçant, le loueront ou le critiqueront; qu'ils soient, comme Fontenelle, grands ennemis des manuscrits; mais qu'ils laissent en paix les imprimés. Après un mois d'exposition, si l'auteur, à ses risques et périls, ou à l'aide d'une souscription, fait gémir la presse, qui aurait le droit d'en montrer de l'humeur? La brochure, l'in-folio, la compilation, le discours académique, tout, excepté 1' Almanach royal, et les Etrennes mignonnes, sera sujet à la même loi; et, si les souverains de l'Europe veulent l'adopter, le savant assez heureux pour faire une découverte n'aura pas même à s'en plaindre. On tient un registre exact du jour où chaque manuscrit est déposé, et les journaux en l'ont mention. Mais, direz-vous, le public n'aura plus pour les nouveautés des libraires le même empressement; nos ouvrages seront trop connus avant l'impression. On relit les bons livres; ce qui est utile et beau ne vieillit point.

Je suis, etc..

Le M'" de Musset. »

Avons-nous besoin d'ajouter qu'il convient, après tout, de ne voir autre ctiose dans cette lettre qu'une boutade aussi originale que spirituelle? En tous cas, cette sortie contre la manie de se voir imprimer était assez imprévue sous la plume de celui qui, entre sa vingtième et sa trentième année, avait si souvent, pour son propre compte, fait gémir la presse, et qui devait d'ailleurs la faire gémir encore plus d'une fois.

Au mois d'octobre de l'année 1787, se tinrent au Mans, dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, sous la présidence du Marquis de Juigné, les séances de l'assemblée provinciale du Maine. Non seulement le seigneur de Cogners fit partie de ces réunions si importantes par les objets de leurs délibérations, mais dans la séance du 14 octobre, lors de la nomination des membres des districts, il fut choisi par la noblesse

du pays pour la représenter dans le bureau de Saint- Galais (1). C'était un lioniniage rendu à la fois à la dignité de son caractère et à sa compétence, déjà connue de tous, dans les choses administratives.

L'année suivante, ce fut le tour de son frère cadet, Charles-Joseph-Louis, de prendre femme. Celui-ci, qui s'était d'abord qualifié chevalier, seigneur dé Musset-Bonaventure, et se qualifiait alors Musset- Signac, épousa, le 3 juin 1788, en l'église de la Magdeleine de Vendôme, Marie-EmiUe Compaignon de Flosville, fille de M'' Jean-Baptiste Compaignon de Flosville, médecin du Roy et lieutenant de maire de la ville de Vendôme, et de dame Louis-Catherine Bouvart. Il allait être la tige d'une branche établie au XIX^ siècle, d'abord en Vendômois, puis en Normandie, enfin en Provence.

Nous sommes arrivés aux années qui ont précédé immédiatement la Révolution de 1789. Il y avait en ces années-là, raconte le biographe d'Alfred de Musset, une grande union entre tous les membres de la famille de Musset, qu'ils appartinssent au Maine ou au Vendômois. « Rentré dans la maison paternelle à dix-huit ans », après sa sortie du collège de La Flèche, Victor-Donatien de Musset « y trouva une société nombreuse et aimable de parents, d'amis et de voisins. L'aîné de la famille habitait le château de Cogners, près Saint-Calais, d'autres parents ou alliés demeuraient à Tours, à Blois, à Chartres. Vendôme étant le point central, on s'y réunissait souvent pour passer quelques jours ensemble, on voyageait par des chemins afïreux; on faisait bonne chère et on menait le temps gaiement. Tout ce monde là prenait ses mesures pour vivre ainsi le plus doucement possible, sans se douter qu'on fût à deux pas d'un cataclysme politique».

(i) Arch. nat. K 92 *. 6.

chaimtkh: Il

Le M" de Musset pendant les premières années de la Révolution

Au mois fie mars 1789, les représentants des trois ordres furent, comme on sait, eonvo(|ués au chef-lieu de chaque province pour procéder aux élections des députés aux Etats Généraux. Parmi les électeurs nohies qui comparurent au Mans à cette occasion, soit par eux-mêmes, soit par leurs fondés de pouvoir, nous trouvons : « Louis-Alexandre-iMarie de Musset, chevalier, seigneur de Saint-Pierre de Cogners et de Sainte-Osmane ». Le seigneur de Cogners est également cité tant pour le bailliage de Vendôme que pour celui de Saint-Calais dans le catalogue des gentilshommes de l'Orléanais, Blaisois, lieauce et Veiidômois qui prirent part à ces mêmes élections. Au regard du bailliage de Saint-Calais comme pour la sénéchaussée du Maine, il est le seul de son nom qui figure sur la liste. Mais il n'en est pas ainsi en ce qui concerne le bailliage de Vendôme où nous rencontrons au nombre des électeurs nobles jusqu'à quatre représentants de la famille dont il s'agit ; c'est d'abord : « M"^ de Musset (Jeanne-Françoise-Bonne), à cause du fief de la Bonnaventure »; ce sont ensuite : « de Musset-Signac (Charles-Louis-Joseph) »; puis : o de Musset l'aîné (Louis-Alexandre-Marie) »; enfin : « de Patay (Joseph-Alexandre de Musset), seigneur de fiefs à Lunay, défaillant ».

Quand les Etats Généraux, réunis le 5 mai à Versailles, se furent peu à peu transformés en Assemblée nationale constituante, les événements ne tardèrent pas à se précipiter : le serment du jeu de paume, la fusion des deux ordres, la prise de la Bastille, annonçaient qu'on était en pleine révolution. La noblesse

allait être une des principales victimes du grand changement qui se préparait, et pourtant, au sein de l'Assemblée constituante, combien de ses membres, sans parler de Mirabeau et de Lafayette, ne se montraient-ils pas alors parmi les plus ardents promoteurs des nouvelles réformes? Dans ladéputationdu Maine, par exemple, René Mans de Froullay, « comte de Tessé, grand d'Espagne de la première classe, seigneur du comté grandesse de Vernie, de Froullay, de Lavardin, des villes de Beaumont et de Fresnay », cachaitil sa sympathie pour les idées alors à l'ordre du jour? Et parmi les autres membres de la noblesse mancelle, députés ou simples électeurs, il en était assurément plus d'un à partager cet enthousiasme. Au nombre de ces derniers était notre marquis de Musset qui, lui aussi, nous le savons, avait donné sa pleine adhésion à ce qu'on appelait, en ces années-là, les principes de la Révolution, et, disons-le tout de suite, devait leur rester longtemps fidèle, malgré les persécutions et les malheurs qu'il allait éprouver du fait de leur application.

Mais n'anticipons pas sur la marche des événements, et voyons de près le rôle parfois difïicile, toujours honorable, que l'ex-seigneur de Cogners va jouer, sous le coup de ceux-ci, dans sa modeste sphère.

Nous sommes au lendemain de la prise de la Bastille; c'est le moment où, pour sauvegarder l'ordre matériel déjà très menacé, les gardes nationales s'organisent dans toute la France. Ce fut, dit l'abbé Froger, dans son histoire de Saint-Calais, le 25 juillet 1789 qu'on résolut de créer en cette ville une milice bourgeoise. C'est aussi à la même époque que Louis- Alexandre-Marie de Musset se fit inscrire sur le registre de la garde nationale de Cogners (1). Est-il

(i) Arch. nat. F' 7, 520i. dossier Musset pendant la période révolutionnaire; extrait du tableau civique de la commune de Cogners pour

besoin d'ajouter que, lors de réh'clion des olliciers, celle-ci s'empressa de prendre pour chef l'ancien capitaine au régiment d'Orléans? Mais ce ne fut pas tout. Quelques autres niunicipalités voisines, celle de Vancé par exemple, tinrent, elles aussi, à honneur de l'avoir pour premier commandant. Voici, en ce qui regarde cette dernière munici|)alilé, e| d'a|)r»'s P. Moulard(l), le douhle procès-verhal où sont relatées la nomination de M. de Musset comme premier commandant de la garde nationale de Vancé et sa prise de possession de la charge (jui lui était ainsi conférée.

(( Le 30 août 1789, la municipalité, après avoir pris connaissance de l'extrait de l'Assemblée nationale du 5 août, du décret pour le rétablissement de la tranquilité publique du 10 août.... reconnaît à l'unanimité qu'il est nécessaire d'établir à Vansay une milice nationale pour veiller au maintien de l'ordre, et, séance tenante, nomme un commandant général, entre les mains duquel lad. milice nationale prêtera le dimanche suivant le serment ordonné. En conséquence, lad. municipalité a choisi et nommé M. de Musset, seigneur des paroisses de Cogners et de Sainte- Osmane, pour premier comniandanl , à l'effet de former les différentes compagnies et de faire prêter le serment à tous ceux qui les composent, et pour prier led. seigneur de Musset d'accepter lad. nomination que la municipalité a faite conformément au vœu de toute la paroisse et lui faire part des sentiments respectueux des uns et des autres ».

Kt le 6 septembre suivant, M. de Musset se présenta devant la municipalité et tous les habitants qui se sont fait inscrire aux rôles de la milice nationale; il accepta avec reconnaissance sa nomination et prêta entre les mains de la municipalité le serment dont la teneur suit : « Je jure de rester fidèle à la Nation, au

(i) Voir Vancé pendant la Révolution, par P. Moulard.

Roi et à la Loi, et de ne jamais employer ceux que la municipalité de Vancé mettra sous mes ordres que pour le maintien de la paix, pour la défense des citoyens, et contre les perturbateurs du repos public ».

Le procès-verbal relate ensuite la formation des quatre compagnies de fusiliers qui devaient composer la garde nationale de Vancé et la constitution de leur état-major d'ofliciers, de sergents et de caporaux, et il se termine ainsi : « M. de Musset a prié les municipalités et la milice nationale de cette paroisse de leur permettre de leur offrir, ainsi qu'à la paroisse de Cogners et à celle de Sainte-Osmane, un drapeau commun aux trois paroisses, afin d'entretenir en elles l'union et la bonne harmonie qui ont toujours régné. Laquelle proposition a été acceptée d'une voix unanime... »

Comme on le voit, le M'^ de Musset allait avoir sous ses ordres les gardes nationales des trois paroisses de Cogners, de Sainte-Osmane et de Vancé. Comme on le voit aussi, on était encore dans nos campagnes du Maine à ce qu'on pourrait appeler l'âge d'or de la Révolution, si celle-ci, hélas! n'y avait pas été déjà souillée en quelques endroits, à Ballon notamment, par de véritables crimes. Loin d'être alors pour le peuple et la bourgeoisie, comme ils devaient le devevir un peu plus tard, des objets de défiance et d'aversion, les membres de la noblesse, à quelques rares exceptions près, étaient encore très respectés chez nous et jusqu'à un certain point très populaires; pourquoi faut-il que cette heureuse harmonie entre les diverses classes de la nation ait si peu duré et se soit si vite changée en antipathie réciproque et en haines civiles.

Cependant le mauvais état des finances publiques faisait craindre une banqueroute prochaine. Pour écarter ce danger, Necker, rentré depuis peu au contrôle des finances, avait proposé à l'Assemblée

iiulioiiale, ihiiis la séance du 7 sepleiiibre, le système de la conlribution palrioti(iuo. Fixée au quart du revenu net de toute charge, cette contribution devait être basée sur la simple déclaration du contribuable et payée par tiers en trois années. C'est pour décider l'Assemblée à voter ce projet (jue Mirabeau prononça son fameux discours sur la banqueroute. Adopté d'urgence, ce projet rencontra pourtant dans son application de grandes dillicultés. Mais le M'* de Musset était trop dans les idées du jour pour ne pas s'empresser en cette occasion d'afïinner son patriotisme en sacrifiant allègrement son intérêt particulier à l'intérêt public; il fit donc a sa soumission pour la contribution palrioti(|ue au chapitre de ceux qui » avaient (( déclaré conformément à la proportion » (1).

En février 1790, en conséquence du décret de l'Assemblée nationale du 14 décembre précédent, des municipalités furent constituées dans chaque ville et bourgade de France. Les citoyens actifs, c'est-àdire ceux qui jouissaient du droit politique de voter, élisaient en assemblée primaire le maire qui était le chef de cette nouvelle administration, les municipaux, dont le nombre était réglé sur l'importance de la population, les notables, en nombre double des membres de la municipalité, et le procureur de la commune, chargé de défendre les intérêts de la communauté, mais sans voix délibérative. A Gogners, les électeurs n'hésitèrent pas à élire, comme maire, leur ancien seigneur, lui prouvant ainsi dans quelle estime ils le tenaient et combien aussi ils comptaient sur sa fermeté de caractère pour administrer les affaires de la commune au mieux de leurs intérêts dans ces temps difficiles (2).

(i) Arch. nat. F" 7, 5202, dossier Musset déjà cité; Extrait du tableau civique, etc.

(2) Ibidem.

Peu de temps après, Louis-Alexandre- Marie de Musset reçut une nouvelle preuve de l'opinion avantatageuse qu'on avait de son caractère et de son expérience des afïaires administratives non plus seulement dans sa commune, mais dans tout le district dont celle-ci faisait partie. En outre des municipalités, le décret de l'Assemblée nationale du 14 décembre 1789 avait institué deux administrations supérieures, celle du département et celle du district. La seconde de ces administrations, composée de douze membres, était aussi divisée en directoire et en administration de district. Près de cette dernière était attaché un procureur syndic, chargé de requérir l'application des lois et de veiller au bon ordre dans l'étendue de sa juridiction. C'est cette importante fonction qui, en juin 1790, fut confiée au maire de Cogners (1). C'était, à cette époque de troubles et d'anarchie, un poste des plus difïiciles, où il fallait déployer à la fois de la prudence et de l'énergie afin de maintenir l'ordre sans se rendre impopulaire. Musset devait conserver ce poste pendant une année environ.

En juillet de la même année, le premier anniversaire de la prise de la Bastille fut célébré à Cogners, comme dans toutes les communes de France, avec la plus grande solennité. A cette occasion, l'ex-marquis de Musset eut, en sa qualité de maire, à donner à ses concitoyens assemblés lecture du serment civique qu'il prêta le premier et fit ensuite répéter à tous ceux qui l'entouraient (2).

Ainsi, en cette année 1790 qui vit se précipiter d'une façon si décisive la marche de la Révolution, Louis-Alexandre-Marie de Musset exerçait à la fois les fonctions de maire dans sa commune et celle de procureur syndic dans son district: il était de plus

(i) Archives.

(2) Ibidem.

toujours profiiior roininandaut rie la garde nationale des trois roniinunes de Cogners, de Sainle-Osniane et de Vancé. Nous savons en efïet, en ce qui concerne cette dernière commune, que c'était sur son invitation que le 10 septembre 1790 la garde nationale avait délégué L.-G. (^lappel de Sappey, adjudant, à l'effet d'assister le surlendemain, à Conilans, à la bénédiction desdrapeaux do la garde nationale dud.Conflans(l).

Comme bien on pense, le mari deMarie-Marguerite- Domini([ue de Malherbe, retenu tantôt à Cogners, tantôt à Saint-Calais, par ses triples fonctions de maire, de procureur syndic et de commandant de gardes nationales, n'avait guère le loisir de s'éloigner de son district, même pour assister à des fêtes de famille. Aussi ne nous étonnons-nous pas de voir sa femme figurer seule sans lui, le l.'i novembre de cette année 1790, au baptême de leur nièce, Pauline de Malherbe, célébré dans l'église de Marçon. Elle signa en cette circonstance sur le registre paroissial : « Malherbe- Musset, Sainte-Osmane » (2).

L'année 1791 fut marquée par la mort de Mirabeau et la clôture de l'Assemblée constituante. Le premier de ces deux événements n'avait fait (fue hâter le cours de la Révolution en faisant disparaître, avec le grand tribun désormais assagi et réconcilié avec la cour, le seul homme qui eût pu l'arrêter. Pendant qu'avec une précipitation fébrile l'assemblée achevait de détruire tout ce qui restait debout de l'ancienne constitution monarchique, dans les provinces l'anarchie faisait des progrès effrayants. Aussi, malgré ses idées profondément et sincèrement libérales, Musset était-il parfois lassé de l'inutilité de ses efforts pour remplir consciencieusement ses fonctions de procureur syndic. Ce qui le décourageait surtout, c'était de

(i) Vancc pendant la Révolution, par Moulard. (2) RegisM-es paroissiaux de Marçon.

voirnonstamment(( violer clans la pratique des théories qu'on établissait avec une solennelle hypocrisie (1) ». Puis, dans les derniers mois de l'Assemblée constituante, deux choses l'avaient révolté dans ses sentiments les plus intimes et les plus délicats : c'était, d'une part, au point de vue politique, la situation amoindrie et presque humiliante qu'on avait fait au malheureux Louis XVI depuis sa fuite à Varennes, et, de l'autre, au point de vue religieux, les funestes conséquences de la constitution civile du clergé. Aussi, quand au mois d'octobre 1791, l'Assemblée législative eut remplacé l'xAssemblée constituante, « il donna sa démission de procureur syndic, ses principes politiques et religieux ne lui permettant plus de remplir les fonctions de cette place » (2). Du reste, après le renouvellement des municipalités en novembre de la même année, il ne conserva pas davantage dans sa commune ses fonctions de maire, soit que ses ingrats concitoyens n'aient pas voulu le réélire, soit que, écœuré de tout ce qui se passait, il n'ait pas jugé à propos de se représenter devant les suffrages populaires.

Le moment était venu où, devant le péril manifeste et de plus en plus prochain que courait la royauté désormais directement attaquée parles passions révolutionnaires, les constitutionnels, et parmi eux notre Musset, avaient compris que leur premier devoir, dans l'intérêt même des principes libéraux qu'ils avaient soutenus jusque-là, était de se serrer autour du Roi. Vers le milieu de juin 1792, l'ex-maire de Cogners, après s'être entendu avec plusieurs gentilshommes manceaux et normands, se rendit à Paris pour prendre les ordres de la cour. Là on lui lit ordonner par M""^ de Mackau, attachée au service des

(i) Voir lettre écrite le ii avril 1811, par le M'^ de Musset à M. Hécart.

(2) Voir la notice nécrologique d'Odille de Musset sur son père.

enfants de France, de demeurer dans la capitale. On méditait alors un coup de main ayant pour but de faire évader Louis XVI. L'entreprise manciua, et chacun de ces Messieurs, n'ayant échappé qu'avec peine aux massacres de septembre, revint chez lui douloureusement affecté de n'avoir pu contribuer à sauver l'infortuné monarque et à préserver sa patrie d'une souillure à jamais inefïaçable (I). En ce qui concernait L.-A.-M. de Musset, il était de retour à Cogners dans les derniers jours d'octobre. Malgré les précautions qu'il avait eu soin de prendre pour cacher au public le but de son voyage, les Jacobins de la contrée ne tardèrent pas à s'en douter. Aussi, quelques années plus tard, quand en germinal en IV, mis en état d'arrestation, il subira un interrogatoire en règle sur tout ce qu'on croira alors pouvoir lui reprocher, le voyage de 1792 à Paris ne sera point oublié. On le sommera de dire « là où il était à la journéedu lOaoût 1792... si à cette époque il n'habitait point Paris... quel quartier il habitait, et à quel poste il se rendit, si enfin il ne faisait pas partie des Suisses et autres qui étaient au château des Tuileries ». Et naturellement il se gardera d'avouer la vérité; le cas eût été trop grave pour lui. Il se contentera de répondre a qu'à cette époque il habitoit Paris pour traiter d'affaires particulières, qu'il était logé au cy-devant hôtel de Lyon, rue Grenelle-Saint-Honoré; que, conformément à la loi qui déclarait la patrie en danger, il lit déclaration de ses armes et preuve de son inscription sur le registre de la garde nationale, et qu'en conséquence il était le même jour dix au poste de réserve de la Halle aux blés, compagnie du Bacq ; qu'il ne s'absenta point de son poste jus(iu'à trois heures après-midi et rentra, après avoir pris congé de ses chefs, dans sa maison dont il était sorti depuis onze heures de la nuit du 9

(i) Voir la notice nécrolorique d'Odillede Musset sur son père.

au 10, qu'il se rendit à la réserve ». Il affirmera en outre pouvoir appuyer sa déposition verbale par des preuves écrites (1).

Il va sans dire que tout ne sera pas faux dans les détails qu'il donnera alors pour établir sa non culpabilité; mais il n'en était pas moins vrai que s'il s'était trouvé à Paris au 10 août 1792, c'était dans le noble but que nous avons indiqué plus haut.

Chose singulière! quelques semaines s'étaient à peine écoulées depuis le retour de Musset à Cogners, que, à la suite du renouvellement des corps administratifs prescrit par une loi du mois d'octobre précédent, il avait repris ses anciennes fonctions de maire. Que s'était-il donc passé dans sa commune pour expliquer ce revirement en sa faveur à une époque où la Révolution se faisait de plus en plus violente et hostile à la noblesse ? S'était-il vraiment fait nommer maire par cabale et en induisant ses concitoyens en erreur sur le sens de la loi du mois d'octobre, ainsi qu'on ne tardera pas à le lui reprocher? N'est-ce pas plutôt que les habitants de Cogners, désabusés sur le compte de la dernière administration, avaient éprouvé le besoin de l'avoir de nouveau à leur tète? Quoi qu'il en soit, cette seconde élection de l'ancien châtelain, comme maire de sa commune, ne devait pas être de longue durée et allait même devenir pour lui la source des plus graves ennuis, grâce à l'implacable hostilité du curé assermenté, Jacques-François-Marie Couasse du Rocher, et du notaire Etienne Renvoisé.

Une circonstance assez insignifiante en elle-même contribua surtout à déchaîner contre le nouveau maire les colères envieuses de ces deux personnages. Nous ne saurions mieux faire que de laisser ici la parole à L.-A.-M. de Musset qui, dans une supplique adressée le 20 mars 1793 aux Administrateurs composant le

(i) Arch. de la Sarthe, L. 336.

Dirortoirp du flcpartoment do la Sartho. an Mans (I), va nons expos«3r avec anlant dCsitril (jue de verve les persécutions auxquelles il se trouvait en butte de la part du prêtre jacobin et de l'ambitieux tabellion.

(( Le curé de la paroisse est notable et ollicier public. Il s'est absenté le 25 février. Le 26, il a fallu recevoir la déclaration d'un acte de naissance. Le maire, à la réquisition du père de l'enfant, s'est rendu au lieu public servant provisoirement aux séances de la commune. Il a demandé au secrétaire grellier de lui représenter les registres. Celui-ci a déclaré que l'oflicier public continuait à les garder dans sa maison. On a été chez le curé absent, on a appris de sa servante qu'il les avait remis au citoyen Etienne Renvoisé notaire et ofïicier municipal. Le cit. Renvoisé a refusé de se rendre à la maison commune. Le maire a dressé procès-verbal de tous ces faits et l'a renvoyé à l'administration du district et du département ».

Là dessus grande colère du curé Couasse du Rocher. Ecoutons encore Musset : « L.-A.-M. de Musset et sa femme assistaient ce jour-là (3 mars) à la première messe (dans l'église de Cogners). Jacques- François-Marie Couasse du Rocher, curé de Cogners, monte en chaire après la communion, et d'abord, dans un discours écrit dont il fait la lecture, dit, entr'autres choses, que le maire actuel de la commune de Cogners s'est fait nommer à cette place par cabale et en induisant la commune en erreur sur le sens de la loi du mois d'octobre 1792 qui ordonne le renouvellement des corps administratifs; qu'il falloit se défier du maire, et, tout en discourant des événements de la Révolution, à propos de la municipalité de Cogners le curé parla de La Fayette, de Montesquieu, et surtout du cit. Fontenay (2), dem' à la Motte,

(ij Arch. de la Sarthe L. 290.

(2) Louis Céscr de Fontenay, chevalier, seigneur de la Motte- Thibergeau.

commune de Fiée, district de Chàteau-du-Loir. Enfin il passa à l'examen du procès-verbal dont nous avons parlé plus haut; il lit de vive voix une pieuse diatribe contre L.-A.-M. de Musset qu'il nomma par ses noms et prénoms, l'accusant d'avoir rédigé le procès-verbal dans la vue de nuire tant à lui curé qu'au notaire Renvoisé.

« Le sermon et la messe finis, la séance municipale commença au banc d'œuvre. Couasse et Henvoisé y assistent. Henvoisé y est sans écharpe. Il veut contraindre le maire à sortir du lieu choisi par la commune pour la tenue de ses assemblées Couasse et Renvoisé renouvellent leurs accusations contre le maire. Celuici se contente d'opposer à leurs invectives, à leurs sarcasmes, le calme de la modération et le sourire de la pitié. Renvoisé sort furieux en disant qu'il fait sa démission. Le curé reste, demande à consigner sur le registre la naissance de l'enfant né pendant son absence, et cette scène scandaleuse est terminée sans produire en faveur du curé et du notaire l'efïet qu'on s'en était promis ».

Dans la soirée du même jour, ajoute encore Musset, le notaire Renvoisé signe et fait signer contre le maire un mémoire qui fut présenté par lui le lendemain au Directoire du département.

Voilà donc le châtelain de Cogners dénoncé en haut lieu, mais ce ne fut pas tout. On était alors au lendemain de la mort de Louis XVI, et la Convention, en guerre avec presque tous les rois de l'Europe, déclarait la patrie en danger, et prenait des mesures extrêmes pour se créer des armées. Un décret du 24 février précédent avait ordonné de faire dans chaque commune le recensement des citoyens en âge de porter les armes pour la défense de la patrie. Or, les jeunes citoyens de Cogners, étaient, paraît- il, très patriotes. Le 12 mars, ils se rassemblèrent de leur propre mouvement pour aviser aux moyens de faire

le recensoment ordonné. Ils agiteront à cette occasion la (jnestion de savoir si lecit. lU'nvoisé, (jui avait fait sa demande verbalenient le 3 mars, serait compris sur la liste des citoyens sujets à l'appel.

« Le citoyen Renvoisé », nous citons une fois de plus Musset, « était présent à cette séance ainsi que tous les membres du corps municipal que les jeunes gens avoient été chercher, chacun en particulier. A peine la discussion s'ouvre sur le sujet, (iu(; Henvoisé part, se rend à Bessé, porte ses. plaintes publiquement contre le maire de Cogners, n'accuse que lui seul, revient, se déclare le défenseur des citoyens (}ui ont été armés pour marcher à la défense de la patrie ».

Puis, dans les jours suivants, il fait signer par quelques-uns de ceux-ci une pétition contre Musset qu'il envoie aussitôt au Directoire du département.

Cette pétition, malheureusement, ne resta pas sans effet. Les administrateurs à qui elle s'adressait prirent, le 17 mars, un arrêté suspendant de leurs fonctions le maire et le procureur de la commune de Cogners. Cet arrêté fut notifié aux intéressés le 21 mars.

Musset était donc destitué de ses fonctions de maire ; il accepta sans récriminer une décision aussi injuste, mais il était loin de se douter des terribles conséquences que celle-ci allait avoir pour son repos et sa sécurité. En etïet, les haineuses déclamations de ses deux irréconciliables ennemis, le curé Couasse et le notaire Renvoisé, avaient déjà porté leurs tristes fruits.

Dans celle même journée du 21 mars, où l'arrêté qui le suspendait de ses fonctions lui avait été signihé, voici ce que le châtelain de Cogners, d'après son propre récit, vit tout à coup :

« Plus de cinq cents habitants du canton de Tresson, armés de fusils, de sabres, de piques, brocs, haches et autres instrumens, s'étaient réunis en troupe sur le territoire de la municipalité de Cogners. Vingtcinq ou trente de ces hommes armés s'introduisirent

dans la maison de Germain Rochereau, procureur de la comnmne, et le forcèrent de les suivre. D'autres vinrent à la maison de Louis-Alexandre-Marie de Musset, maire, et l'investirent de toutes parts; il était alors à se promener dans la partie de son enclos qui donne aumidy. 11 s'avança vers les premiers hommes qu'il apperçut, et leur demanda quel sujet les amenoit. Un d'eux, élevant la voix, lui répondit qu'ils voulaient faire une visite domiciliaire dans sa maison, afin de voir s'il était vrai que des émigrés et des prêtres y fussent cachés. L.-A.-M. de Musset leur représenta qu'ils agissaient contre la loi et les arrêtés du Directoire du département qui défendoient aux municipalités et à la force armée d'empiéter sur le territoire les uns des autres. Que si sa maison leur étoit suspecte, ils dévoient, sans se rassembler en aussi grand nombre et de tant de communes différentes, se contenter de le dénoncer aux Directeurs du district et du département qui auraient ordonné la visite domiciliaire, et commis à cet effet telles personnes en tel nombre qu'il aurait été jugé convenable. »

Ces représentations ne firent que les animer davantage. « Nous sommes f.... pour faire cette visite » crièrent à la fois plusieurs voix. « Il est dénoncé au département, c'est un aristocrate, un traître. Il n'était pas f.... pour être maire. Marchons! » En disant ces mots, « ils s'élancent dans l'intérieur de la maison, se réunissant à ceux qui y étoient entrés par les autres portes, et la parcourent depuis les caves jusqu'aux greniers. Ils ouvrent ou se font ouvrir les chambres, les armoires, les coffres; menacent, insultent le chef de famille, sa femme, ses enfants, ses domestiques; bouleversent les meubles, feuillettent les papiers, consomment le vin, le cidre, le pain et les autres comestibles qui tombent sous leurs mains. Plus le jour avançoit vers la fin, plus les têtes fermentoient, plus les motions, que quelques-uns delà troupe se

permeltoicnl, clevenoieiil violentes. 11 ne s'agissoit plus que de brûler la maison, d'en tuer les maîtres : un événement imprévu les sauva.

« Quelques volontaires nationaux prirent cjuerelle avec un jeune lionmie de la commune de Cogners qu'ils disoient bien reconnaître pour être inscrit avec son signalement sur la liste des aristocrates (\u\ leur avoit été remise. Ce jeune liomme parvint à écbapper de ceux qui le maltraitoient. On le poursuivit, et, au.x cris de ceux qui le poursuivoient, tous sortirent à l'exception de quelques citoyens qui tirent à l'instant fermer toutes les portes extérieures de la maison et empècbèrent qu'on y rentrât. Mais plusieurs coups de fusil chargés à balles furent tirés du dehors, et les balles vinrent frapper contre les murs, ou coulerdans le jardin ».

Telle fut pour L.-A.-M. de Mus.set cette terrible journée du 21 mars 1793 où il avait vu son château envahi par une population armée, et où lui et sa famille avaient failli y être massacrés. Toujours fidèle à ses principes d'obéissance avant tout aux lois de son pays, il ne perdit pas la tête et ne songea pas pour cela à émigrer, mais il adressa une plainte en règle aux administrateurs composant le Directoire du département de la Sarthe au iMans. Après y avoir exposé les événements qui précèdent, et réclamé pour lui plus que jamais la protection de la loi, « qui défendait les attroupements armés et devait être », disait-il, « la même pour tous », il rendit responsable de ce qui venait de se passer son mortel ennemi, lecuré Couasse du Rocher, a Presque tous », disait-il, et ne se faisait-il pas en cela illusion? « convenoient qu'ils avoient été trompés par les faux rapports d'un seul homme, plusieurs le nommaient... » « Et certes », continuait-il, « c'est le vil calomniateur qui doit être poursuivi devant les tribunaux. La multitude n'était qu'égarée par lui; elle nous a rendu justice; elle nous a plaint

d'avoir un ennemi aussi dangereux que digne de mépris ». Puis il remerciait sincèrement « ceux des citoyens de Tresson, Sainte-Osmane, Evailié, Montreuille-Henri, qui, par leurs soins fraternels », l'avaient (' préservé des dangers dont » il était « environné. Il n'y avoit à Cogners, le 21 mars, que deux officiers municipaux; ils sont accourus au lieu du rassemblement; leurs représentations, leurs sages remontrances ont contribué à calmer les esprits. Nous leur devons beaucoup en cette fâcheuse circonstance ». En terminant, il annonçait aux Directeurs du département qu'il avait présenté trois jours auparavant, le dimanche 24, au corps municipal de Cogners, une pétition à l'effet défaire faire une visite domiciliaire dans sa maison afin d'enlever à ses ennemis tout prétexte à le tourmenter, et que, cette pétition, n'ayant point obtenu de réponse, il formait la même demande auprès des Directeurs du District et du département (1).

Cependant les deux ennemis de Musset, le curé Couasse du Rocher et le notaire Renvoisé étaient loin d'avoir désarmé. Le 3 avril, le juge de paix du canton de Bessé avait rendu son ordonnance portant qu'il serait « fait enquête des vies et mœurs dud. Musset ». Dès le lendemain, 4, le curé « notable et officier public de la commune de Cogners, prétendant qu'il est urgent de débarrasser le pays d'un homme dont le civisme ne s'est jamais montré », n'hésita pas à requérir « les officiers municipaux de s'assembler, et les invita aussitôt à le nommer dans le nombre des six citoyens de la commune de Cogners qui devaient ce jour-là comparaître devant le juge de paix du canton de Bessé au désir de son ordonnance de la

(i) Tout ce qui précède au sujet des démêlés de L-Â.-M. de Musset avec le curé Couasse du Rocher et le notaire Renvoisé, est tiré du mémoire du 25 mars dont nous avons déjà parlé, de même que ce qui suit,toujours au sujet de ces démêlés, fait l'objet d'un second mémoire contenu au même dossier adressé par lui aux administrateurs d-. la Sarthe postérieurement au 3 avril.

veille». Mais, les olïiciors municipaux n'étant pas en nombre, il avait fallu (|u'Kliorm(î Hruvois»'. soi-rlisant premier ollicier numiciital, prit sur lui île rL'(]uc'rir deux notables pour suppléer au défaut de ceux qui se trouvaient absents, et il avait choisi pour cela non pas les premiers notables dans l'ordre de la liste , mais les premiers qu'il avait eus sous la main. Dans de pareilles conditions, le curé Couassedu lioclier n'avait pas eu de peine à diriger la délibération du (Conseil municipal deCogners dans le sens où il voulait, mais cette déclaration était-elle bien valable? 11 semblait bien que non. Aussi, dès (ju'il en eut connaissance, Musset adressa-t-il aux « administrateurs composant le Directoire du département de la Sarthe au Mans » un nouveau mémoire où il leur demandait d'ordoimer « que la prétendue délibération du Conseil municipal de Cogners du 4 avril 1793 serait bitîée de dessus le registre, que le citoyen Renvoisé, qui se qualifiait premier ofïicier municipal, et qui paraissait avoir tenu la séance, serait suspendu de ses fonctions pour avoir admis Ambroise Bertie, l'un des derniers notables, et Louis Seigneuret a remplir des fonctions qui ne sont dévolues aux notables que dans le cas de démission ou vacance par mort, destitution ou suspension, et encore en suivant entre lesd. notables l'ordre de la liste, ainsi qu'il était porté par l'article 4;j du décret sur la constitution des municipalités du H décembre 1789. »

Dans ce mémoire, du reste, l'ex-maire deCogners, tout en exposant le nouveau fait dont il s'agit, flagelle encore plus vigoureusement que la première fois le prêtre jacobin qui s'était fait son persécuteur. Ecoutons-le plutôt :

« Le curé dit à Renvoisé qu'il est urgent de débarrasser le pays d'un homme dont le civisme ne s'est jamais montré; il en croit le curé sur i)arole, et, vile, convoquons otïiciers municipaux et notables; tenons

un Conseil municipal, ne fussions-nous que deux olîiciers et un notable. H est urgent de débarrasser le pays du ci-devant seigneur du village qui ose présenter des requêtes au juge de paix, lorsqu'on prêche en cliaire en le nommant par ses noms et surnoms, lorsque par des prédications on a soulevé toutes les communes voisines contre lui, lorsqu'entin on a porté l'insolence (ou l'extravagance), jusqu'à le faire soupçonner dans un écrit, déposé au greffe le 29 mars, d'avoir volé 27 sols dans une armoire de la sacristie où le curé dépose ses calices !

« C'estun monstre que le ci-devant seigneur; il a osé tenir tète au notaire et au curé, et on lui suppose encore assez d'audace pour résister à ces deux puissances !

« Pendant qu'il exerçait ses fonctions de maire, il a fait notifier au curé les arrêtés du Directoire du département, qui défendaient aux ecclésiastiques salariés par la nation de recevoir aucun casuel ecclésiastique salarié; ce mot choque les patriotiques oreilles du curé Couasse qui se qualifie du Rocher, et qui trouve mauvais que le ci-devant seigneur ait cru jusqu'à présent pouvoir signer de Musset, sans violer la loi du 19 juin 1790.

« Le curé sait la règle :

De Du Des Le La Les Faciunt nobiles

« Patience, scientifique, vénérable et discrète personne, nous changerons de nom , s'il le faut, mais laissez-nous en paix cultiver la terre dont les fruits nous nourrissent et payent votre salaire. Nous allons à votre messe; mais nous sommes, selon vous, des dévots peu fervens : s'ensuit-il qu'on ne puisse aimer sa patrie, et qu'on ne soit bien convaincu que la souveraineté réside essentiellement dans le peuple entier, et que chaque citoyen a un droit égal à concourir à son exercice ? »

Gomme on le voit, il était impossible de déployer

plus de verve et de spirituelle ironie que Musset n'en avait mis dans sa lulle avec le curé (douasse du Hoiher et le notaire Kenvoisé.

Et pourtant, en ces tristes temps où la force primait le droit, L.-A.-M. de Musset, mal^MCî loiit resi)rit et le talent qu'il employait à sa défense, devait fatalement succomber sous les attaques de ses lAches adversaires. Si nous en croyons la notice nécrologique (jue devait plus tard lui consacrer sa fille Odille, il aurait éti'; mis en arrestation dès le mois de mars de cette même année 1793, et, après avoir passé quelques jours dans les maisons d'arrêt de Sainl-Calais, puis de Bessé, il serait revenu chez lui sous la caution d'un ancien domestique de sa famille et d'un entrepreneur en bâtiments, tous deux domiciliés aud. Bessé. Nous n'avons pas le droit de contester la vérité de celte assertion en elle-même, mais il y a là certainement une erreur de date. Cette première arrestation du maire révoqué de Cogners, à laquelle il n'est fait aucune allusion dans les deux factums que nous avons analysés plus haut, n'a pas dû avoir lieu au mois de mars 1793, mais dans les mois suivants.

A cette époque, Suzanne-Angélique du Tillet, la veuve de Louis-François de Musset, alors âgée de 71 ans, vivait encore, retirée à Vendôme où eJle habitait, en compagnie de sa fille, depuis de longues années, une maison située au grand faubourg, succursale de la Madelaine, paroisse de la Trinité. Mais elle n'avait plus que quelques mois à vivre : elle mourut dans cette maison le iî septembre 1793. Le lendemain matin, son domestique, le citoyen Maudhuy, comparut devant Louis le Roy, officier municipal et public de la commune de Vendôme pour déclarer le décès de sa maîtresse (1).

(i) Arch. nat. F. 7 5202, dossier Musset. Extrait du registre de la commune de Vendôme.

L.-A.-M. de Musset n'avait évidemment pu assister aux derniers moments de sa mère, mais, prévenu de son décès, il arriva peut-être à temps pour être présent à la sépulture. Il paraît en tous cas avoir passé une grande partie du mois d'octobre à Vendôme pour s'occuper des affaires concernant la succession de la défunte (1). Or, cette succession n'était point facile à recueillir pour les héritiers, car elle venait d'être mise sous le séquestre à cause de l'émigration du fils cadet de Suzanne-Angélique du Tillet. Nous avons dit au chapitre précédent que Charles -Louis-Joseph de Musset-Signac avait épousé, en 1788, Emilie Compaignon de Flosville. Vers la fin de 1790, il s'était installé avec sa femme, à Vendôme, dans une maison située au faubourg Chartrain, qu'ils venaient d'acquérir (2). Ils avaient eu, avant et depuis cette installation, trois enfants : Louis-Almire et Emilie, morts en bas âge, et Adolphe-Louis, né à Vendôme en septembre 1791, baptisé en l'église de Gogners en mai 1792, qui était destiné à continuer sa race. Quels avaient été les motifs qui avaient décidé Musset-Signac à émigrer? Peut-être avait-il fait partie, avec son frère aîné, du groupe de gentilshommes manceaux qui, pendant l'été 1792, s'étaient rendus à Paris pour concourir à la délivrance du malheureux Louis XVI, et peut-être aussi, après les massacres de septembre, plus effrayé par les événements que Louis-Alexandre-Marie, n'avait-il pas osé reprendre le chemin de sa province. Toujours est-il que son départ pour l'étranger avait eu lieu avant le mois de novembre de cette même année 1792 (3).

(i) Voir la notice nécrologique.

(2) Tout ce que nous disons ici et un peu plus loin sur Charles- Louis-Joseph de iMusset, est tiré d'un dossier très intéressant que M. l'Archiviste de Loir-et-Cher a%'ait eu l'extrême obligeance de rassembler à notre intention dans le fonds révolutionnaire de ses archives (q, 9202, 9252, 77085, etc.).

(3) Arch. de Loir-et-Cher.

Ainsi, vers le milieu d'octobre 1793, L.-A.-M. de Musset se trouvait à Vendôme, occupé avec sa sœur Françoise-Jeanne-Bonne de Vendôme à disputer péniblement aux autorités révolutionnaires la succession de leur mère mise sous séquestre par suite de l'émigration de leur frère Louis-Charles- Joseph, dont la veuve et le fils étaient d'ailleurs restés à Vendôme (1). On était alors en pleine Terreur, et ce n'était plus seulement du fait de populations égarées, c'était désormais de la part des représentants même de l'autorité légale qu'un homme dans la situation de l'ex-marquis de Musset avait tout à craindre. Que pouvait-on reprocher à ce dernier, même en se plaçant au point de vue des républicains de la Convention? Assurément sa conduite politique, depuis le commencement de la Révolution, avait toujours été très correcte et, comme on disait alors, animée du plus pur patriotisme. Ce n'était pas de lui qu'on pouvait dire qu'il s'était jamais élevé contre les lois de son pays, et. en tous cas, malgré les persécutions dont, ainsi qu'on l'a vu, il avait déjà été victime, à aucun moment il ne s'était rendu coupable du crime, alors réputé si grave, d'émigration. Hélas! il n'en avait pas moins contre lui la terrible loi des suspects, cette loi qui ne frappait pas seulement les émigrés eux-mêmes, mais aussi leurs parents les plus proches, et qui avait été promulguée le 17 septembre 1793. Il se trouvait donc depuis quelques semaines dans cette catégorie si à plaindre, et cela du fait de son frère Charles-Louis-Joseph, émigré depuis un an, et il pouvait s'attendre à être arrêté d'un moment à l'autre. Il le fut en effet le 21 octobre (1" brumaire, an II), étant encore à Vendôme. De cette ville il fut aussitôt conduit dans les prisons de l'Evèché du Mans (2).

(i) Ibidem.

(2) Voir la notice nécrologique et arch. nat. F. 7, dossier Musset passim.

II y resta enfermé jusqu'au 30 novembre suivant (10 frimaire). C'était le moment où les Vendéens, qui s'étaient peu de temps auparavant emparés de Laval, étaient attendus sous les murs du Mans. Dans sa séance du o frimaire, l'Assemblée du Conseil général de la Sarthe « considérant que, dans ce moment de crise, où le territoire du département paraît menacé d'une incursion des brigands de la Vendée, il serait dangereux de laisser au Mans les prisonniers n, avait arrêté de proposer au représentant Garnier de Saintes, présent à la séance, de les faire transporter en la ville de Chartres « où la commission militaire pourroit se rendre et y continuer l'in^^truction et le jugement des prévenus ». Le représentant ayant donc pris un arrêté en conséquence, un premier convoi de prisonniers quitta le chef-lieu du département de la Sarthe, le 30 novembre (10 frimaire), et arriva le 5 décembre à Chartres, où il fut interné dans la maison d'arrêt des ci-devant Carmélites. Or, L.-A.-M. de Musset faisait partie de ce premier convoi (l). Malgré la rigueur de la température en ces premiers jours de décembre, il fit, au dire de sa fille, cette longue route à pied, attaché avec un autre suspect; aussi, arrivé à Chartres, ne tarda-t-il pas à tomber gravement malade dans sa prison (2). Heureusement pour lui que M"^ de Musset, dont le dévouement était au-dessus de toutes les épreuves, était loin, pendant ce temps là, de rester inactive; « on la vit », dit sa fille, « faible, délicate, courant de ville en ville après les représentants du peuple pour obtenir la liberté de son mari mourant dans les prisons de Chartres (3) ». Enfin, « à force de peine et de courses entreprises à cheval dans la saison rigoureuse de l'hiver », elle fut assez heureuse

(i) Arch. nat. F. 7, 5202, dossier Musset, et arch. de la Sarthe, I. 3o, séance du 3 brumaire, an II.

(2) Voir la notice nécrologique.

(3) Ibidem.

pour obtenir de (îarnier de Saintes un ordre d'élargisseinenl (jui mit lin à la détention de son mari, le 25 nivôse, an II (1).

Comme on le voit, L.-A.-M. de Musset n'avait pas eu trop à se plaindre du fameux proconsul. Kt il ne faut pas s'en étonner outre mesure. Si Garnier de Saintes se montra im[)itoyabIe à l'égard dos Vendéens, il eut, au contraire, remarque l'historien Chardon (2), une indulgence relative envers les suspects. Modéré vis-à-vis de ces derniers dès son arrivée dans notre département, il en aurait fait mettre le plus grand nombre en liberté de nivôse à floréal, an II, n'ayant pas eu de peine à reconnaître le peu de gravité, où même l'inanité des motifs qui avaient déterminé leur arrestation.

Le mari de Marie-Marguerite de Malherbe avait donc été mis en liberté le 25 nivôse, an II, c'est-à-dire au bout de près de trois mois de détention. Toutefois il ne quitta pas pour cela la ville de Chartres, mais alla résider à l'auberge tenue par le ci-toyen Bruat, rue du Cul-Salé, section C. n° .32. Nous voyons en efïet cet aubergiste fournir au Comité de surveillance révolutionnaire de la ville de Chartres, à la date du 26 nivôse, une addition au tableau des personnes qui logeaient dans sa maison, et en même temps une déclaration par laquelle il attestait que le citoyen Musset était sorti de la maison d'arrêt des ci-devant Carmélites et résidait chez lui, et que ses moyens d'exister étaient les revenus de ses biens fonds, sis dans les départements de la Sarthe et de Loir-et-Cher (3).

Si L.-A.-M. de Musset s'était vu obligé, au sortir de sa prison, de se mettre ainsi en pension chez l'hôte Bruat, c'est que « son état de santé et les per-

(i) Ibidem et arch. nat. F. 7, 5202, dossier Musset.

(2) M. Chardou : Les Vendéens dans la Sarthe.

(3) Arch. nat. F. 7, 6202, dossier Musset.

séditions toujours renouvelées dont il avait été victime (I) » ne lui avaient pas permis de regagner tout de suite son château de Cogners, et c'est alors qu'on vit M"'" de Musset « prodiguer à cet époux échappé par ses soins à une mort certaine sur l'échafaudoudans les cachots, ses veilles et ses attentions les plus délicates (2) ». Revenu ainsi peu à peu à la santé, Musset put enfin quitter Chartres le 5 ou le 6 ventôse, an II, non sans s'être fait délivrer par le maire de cette ville un passeport pour aller à Cogners, daté de la veille ou de l'avant-veille (3). Mais il ne semble pas s'être rendu directement chez lui en s'éloignant de Chartres. Ce n'est qu'après avoir séjourné à Vendôme, du 7 ventôse au 2 floréal, qu'il nous apparaît réinstallé à Cogners (4) où il attendra la fin de la Terreur et aura enfin, au bout de quelques mois, l'immense soulagement d'apprendre la chute de Robespierre.

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