CHAPITRE III
Le Marquis de Musset depuis la fin de la Terreur jusqu'à l'avènement de Bonaparte
La chute de Robespierre avait été un véritable soulagement pour tous les honnêtes gens en France, qu'ils fussent royalistes ou non. La guillotine avait cessé d'être un moyen de gouvernement; les prisons s'étaient largement ouvertes, et l'on n'avait plus à craindre à chaque instant pour sa vie ou pour sa liberté. Il ne faudrait pas croire toutefois que la fin de la Terreur eût amené l'abrogation des lois révolutionnaires : celles-ci étaient toujours en vigueur, et il n'était pas question de les supprimer. Ainsi, en ce
(i) Voir la notice nécrologique.
(2) Ibidem.
(3) Arch. nat. F. 7, 5202, dossier Musset.
(4) Ibidem.
qui concernait les émigrés, leur situation restait la niènie; ils continuaient à être frappés de proscription dans leurs personnes comme dans leurs biens.
Assurément l'ex-marquis de Musset ne s'était pas mis, on l'a vu, dans le cas de ceux qui avaient franchi la frontière du territoire français, et, de ce fait, il aurait dû être libre désormais de toute inquiétude. Mais, s'il n'avait pas émigré, il n'en avait pas moins été porté sur la liste des émigrés, car dans ces tristes temps, pour ne pas figurer sur la liste en question, il ne sulîisait pas d'être resté en France, il fallait encore prouver qu'on y était resté. Or, pendant sa détention dans les prisons du Mans et de Chartres à la fin de 1793 et au commencement de 1794, L.-A.-M. de Musset s'était trouvé dans l'impossibilité d'envoyer aussi exactement qu'il l'avait fait auparavant ses certificats de résidence aux autorités compétentes. Aussi, au mois de mars 1794, à sa sortie de prison, avait-il eu la désagréable surprise d'apprendre que son nom était sur la liste supplémentaire des émigrés, non pas, il est vrai, pour le département de la Sarthe, mais pour celui de Loir-et-Cher (1).
Sa première pensée, après le 9 thermidor, fut donc d'obtenir du Directoire de ce dernier département sa radiation, ce qui d'ailleurs ne lui fut pas diflicile. Sur le vu de plusieurs certificats, desquels il résultait que {( le citoyen L.-A.-M. Musset » avait « résidé sur le territoire de la République depuis le 1" janvier 1789 jusqu'au 4 thermidor an II », le directoire du département de Loir-et-Cher, dans sa séance du 16 fructidor an II, considérant que « led. citoyen » n'avait « pas justifié de sa résidence conformément aux lois », qu'il avait « été porté sur la liste supplémentaire des émigrés de ce département, mais que par une nouvelle production qu'il » avait « faite de
(i) Arch. nat. F. L. 3202, dossier Musset.
puis, il )) remplissait « parfaitement le texte de ces lois en ce qui » concernait a la résidence », arrêtait « que le nom dud. cit. L.-A.-M. Musset sera rayé de la liste supplémentaire des émigrés; que cependant, en exécution de l'art. 07 , l'efïet du présent arrêté sera suspendu jusqu'à la décision favorable et motivée des administrations civiles, police et tribunaux substituées au conseil exécutif » (1). Ainsi, cette radiation n'était que provisoire, et, pour qu'elle devînt définitive, il aurait fallu que la commission des administrations civiles, police et tribunaux, se hàtAt de confirmer la décision du Directoire du département de Loir-et-Cher, décision dont celui-ci d'ailleurs lui avait adressé une copie dès le 18 du même mois (2). C'est ce qui malheureusement n'eut pas lieu, et celte négligence devait être plus tard pour notre personnage la cause de nombreux ennuis. Mais Musset était loin alors de se douter que tout n'était pas en règle dans son affaire, car, après l'expiration du délai de trois mois requis pour rendre le jugement de radiation définitif, il s'était assuré que la commission des domaines nationaux ne l'avait pas porté sur la liste générale des émigrés, et il se croyait par là même à l'abri de toute nouvelle persécution (3).
Cependant, la fin de cette même année 1794 avait été attristée pour lui par un grand chagrin. Son fils unique Augustin, né le 20 août 1792 et âgé par conséquent d'un peu plus de deux ans, lui avait été enlevé par la mort le 28 octobre 1794. Il l'avait du moins fait enterrer dans le cimetière qui, à cette époque, joignait encore l'église de Cogners, près de la petite allée menant à la chapelle de cette église (4).
(i) Arch. nat. F. L. 5202, dossier Musset.
(2) Arch. nat. F. L. 5202, dossier Musset.
(3) Arch. nat. F. L. 3202, dossier Musset.
(4) Manuscrits généalogiques sur la famille de Musset, communiqués par M. Louis Mac Léod.
— ni —
Ainsi s'ûlail écoulée pour L.-A.-M. de Musset la fin (le ramiée 17!)4. Au conuiienceineul de l'auriéc suivante, nous le voyons occupé, de concert avec sa sœur Jeanne-Françoise-Bonne de iMusset, et avec sa belle-sœur Emélie Compagnon de Floville, dont le mari était toujours absent comme émigré, à essayer de régler les alTaires concernant la succession de leur mère et belle-mère. Ce n'était pas chose aisée, Suzanne-Angélique du Tillet ayant été mise après sa mort sur la liste des émigrés, évidemment à cause de l'émi^M-alion de son fils cadet, et ses biens se trouvant confisqués par la nation ou du moins mis sous séquestre. C'était donc tout d'abord d'arriver de faire lever ce séquestre qu'il s'agissait pour les héritiers de la veuve de Louis-François de Musset; ce premier résultat obtenu, ils comptaient solliciter de l'administration du département de Loir-et-Cher l'envoi en jouissance provisoire, en attendant mieux, des biens composant la succession. Un de leurs premiers actes à cet effet fut de fournir à la date du 21 ventôse an III (11 mars 1795) un acte de notoriété où ils exposaient que Louis-François de Musset, mort le 14 février 1771 à Cogners, bas Vendômois... et Suzanne-Angélique du Tillet, son épouse, morte à Vendôme au mois de septembre 1793, avaient laissé pour seuls et uniques héritiers, nés de leur légitime mariage :
1" Louis-Alexandre-Marie Musset, âgé de 41 ans, demeurant commune de Cogners ;
S*' Jeanne-Françoise Bonnede Musset, fille majeure, âgée de 37 ans, demeurant à Vendôme ;
3° Charles-Louis-Joseph Musset, âgé de 35 ans.
On faisait d'ailleurs observer que ce dernier « n'était que présumé avoir survécu sa mère », et que, dans le cas où il serait mort, « il avait laissé de son mariage avec Emélie Compaignon Flosville, son épouse, actuellement demeurant en cette commune (de Vendôme), un seul enfant âgé de 4 ans, né en cette commune, qui
a reçu les noms et prénoms d'Adolphe-Louis » (1).
Kst-il besoin d'ajouter que Musset et sa sœur ne devaient pas arriver sans beaucoup de temps et de peine au but qu'ils se proposaient? Us obtinrent bien au bout de quelques mois d'être reconnus chacun comme ayant droit pour un tiers dans la succession maternelle, mais la part de leur frère émigré fut déclarée acquise à la nation, et, de plus, le tout allait rester indivis entre celle-ci et eux pendant de longues années. C'est ainsi qu'au prairial an JV il leur restera toujours à faire liquider leurs droits respectifs et ce ne sera qu'en messidor de la même année qu'ils obtiendront l'envoi en possession provisoire (2). Quant à la levée du séquestre et aux partages définitifs, il leur faudra les attendre jusqu'à l'an X.
Cependant, tandis que L.-A.-M, de Musset et sa sœur s'occupaient ainsi de recueillir dans la mesure du possible la succession de leur mère, la Convention, qui n'allait pas tarder à faire place au Directoire, venait d'élaborer la fameuse constitution de l'an III qui, le 20 fructidor an III (6 septembre 1795), fut soumise dans toute la France à l'acceptation populaire.
A cette même époque, M'"'^ de Musset avait eu la douleur de perdre sa tante paternelle, Marie-Marguerite-Agathe de Malherbe, veuve de Renaud-Jacques Gaudin, écuyer, sieur de la Chénardière, la Chapelle- Saint-Rémy, Courvallain, et ancien lieutenant au régiment d'Auvergne, laquelle était décédée le 19 fructidor an III (o septembre 1795). Sous le coup de ce récent malheur, elle écrivit (c'était précisément le jour de l'acceptation de la constitution), à M"« de la Chénardière, alors à Couléon, une lettre qui vaut la peine d'être re reproduite ici à cause des divers détails, tous également intéressants pour nous, qu'elle contient (3) :
(i) Arch.de Loir-et-Cher g, ySgg, dossier Musset.
(2) Arch. de Loir-et-Cher, o, 7399, dossier Musset, L 143.
(3) Nous devons la communication de cette lettre ainsi que celle des
Mon mari éti'- absent, ma chère cousine, lorsque votre exprès est arrivé. C'est à moi qui! a dit la triste nouvelle qu'il été chargé de lui apprendre. Mon respect et ma tendresse sincère pour ma Tante vous répond de la douleur que je resent de sa perle et tlu partage (pie Je fais de la. peitme que vous éprouves. Si Je ne craignois de l'aire une imprudence dont vous me blâmeriez, je serois bien vile auprès de vous, et je vous asswois de vive voix, ma chère cousine, de l'attachement tendre que je vous ai voué pour toujours. J'ai envoyé ce matin cbercber mon mari. J'ai retenu Moiré, pensant qu'il seroit bien aise de vous écrire par lui. J'ai empêché qu'on ne fut à Poillé. Je vas prendre avec M"" de Musset des mesures pour qu'on apprene doucement à Papa la perle qu'il vient de faire. Il y sera bien sensible, et, à son âge, tout peut porter coup.
Quanl à la lettre de mes cousines, on l'enverra à une de leurs amie qui se chargera de leur porter. Pendant le temps gue j'ai passé auprès de ma Tante cet hiver, elle me dil qu'elle avoit fait un testament, qu'elle vous l'avoit remis entre les mains, qu'elle savoit bien que par les loix nouvelle il n'avoit nulle valeur, mais qu'elle s'en reposoitsur Vhonaiteté de ses enfants, et elle me chargea expressément de vous prier, ainsi que son fils, lors de sa mort, d'exécuter ses dernières volontés, qu'elle l'exigeait de vous pour dernière marques de votre attachement pour elle. Je m'acquitte, ma chère cousine, de celle dure commission et suis bien persuadée que, quand Je ne vous en aurois pas parler, ses volontés se serais exécutée.
Mon mari a été malade il y a près de trois semaines. Nous avons craint que se ne prit un caractère grave : on Ta purgé, et heureusement il ni parois pas. Vous l'auriez vus la semaine passée si M"" et M^ Rodrigue n'éloient issi. J'ignore encore le tems où il nous quitterons. Mes enfans se porte bien et vous offrent leurs respects. Je vous prie, ma chère cousine, d'assurer Saint Rémy de la part que je prend à tous les événements qui peuvent lui arriver et de mon sincère attachement. Je ne vous dit encorre rien de M'' de Musset : il n'est pas encorre de retour de Bessé, où il été allé pour l'acceptation de la constitution, J'espère que toute chose se seront passée sans bruit. Je suis fâchée que Forge ne soit
deux autres lettres de M"« de Mussetque nous reproduisons au cours de ce travail à l'extrême obligeance de notre ami le vicomte Menjot d'Elbenne; nous le prions de recevoir ici pour cette gracieuse communication l'expression de nos remerciements les plus sincères.
pas des vôtres, J'espère qu'il ne tardera pas à vous revenir. Adieu, ma bonne cousine, tachez de vous bien porter. Donnez nous de vos nouvelles et contez pour toujours sur l'attachement le plus tendre de votre cousine.