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CHAPITRE VIII

Dernières années de Louis de Musset

Nous voici arrivés à la Révolution de 1830 et à la chute de Charles X, suivie de l'avènement de Louis- Philippe. Quels furent les sentiments de Louis de Musset en voyant disparaître cette royauté des Bourbons pour le rétablissement de laquelle il s'était au-

(i) Manuscrits généalogiques.

trefois si loyalement employé? Assurément, tel que nous le connaissons, tel surtout que nous l'ont montré ses lettres à son ami et collègue Deslandes de Bazouges, le système de gouvernement adopté par le successeur de Louis XVIIl était loin d'avoir toutes ses sympathies, et l'entreprise insensée du ministre Polignac suivie de la catastrophe qu'elle avait provoquée ne pouvait (|ue la contirmer dans ses préventions contre la politique ultra-royaliste. D'un autre coté l'avènement au trône du représentant de la maison d'Orléans au service de laquelle plusieurs membres de sa famille et lui-même dans sa jeunesse avaient été longtemps attachés ne pouvait qu'être avantageux sinon pour lui, trop avancé en âge, du moins pour les siens. Toutefois, en dépit de ces diverses considérations, nous croyons que Louis de Musset avait été profondément attristé de tout ce qui venait de se passer. Il était trop clairvoyant pour se dissimuler que la substitution de la branche cadette à la branche aînée ne pourrait sauver le principe monarchique et que ce n'était là que la première étape dans la voie de la révolution finale. D'ailleurs lui, si religieux au fond, malgré ses boutades contre les jésuites, comment n'aurait-il pas été effrayé du commencement de persécution religieuse que les derniers événements avaient déchaîné ? Aussi ne sommes-nous nullement surpris du profond découragement auquel, si nous en croyons Pesche qui l'avait beaucoup connu à cette époque, il semblait s'être abandonné: il était, paraît-il, devenu sensiblement morose, et sa correspondance administrative, comme maire de Cogners, révélait un état d'irritation et de mécontentement qui était pénible à voir. Pesche ajoute, il est vrai, que cet état chez Musset provenait peut-être, comme cela est assez ordinaire, d'une légère surdité dont il était atteint, seule infirmité dont sa vieillesse fût affligée (1).

i) Pesche, notice biographique déjà citée sur Louis de Musset.

Cette môme année 1830, dont les événements politi(iiies avaiLMJt tant contribué à assombrir les dernières années du cliAtelain de Cogners, avait vu le jeune Alfred de Musset entrer tout à coup dans la célébrité poétique grftce à la publication de son premier recueil de vers, ces fameux Contes d'Esijagnc cl d'Italie (jui avaient fait tant de tapage et n'allaient pas tarder à être suivis de plusieurs autres recueils destinés à une vogue non moins grande. Quelle avait été à la suite de cet événement littéraire qui le touchait de si près, l'impression produite sur l'esprit du niarcjuis de Musset? Tout en étant très flatté de voir ainsi une auréole de gloire poétique s'ajouter chez les Musset à leurs illustrations militaires d'autrefois, ne fut-il pas un peu scandalisé du genre par trop cynique et par trop dédaigneux de toute morale auquel le jeune poète devait son incontestable succès? C'est ce que nous ignorons, et nous ne saurions faire là-dessus que des conjectures. Mais ce qui est certain, c'est que, même au milieu de l'enivrement delà gloire et des plaisirs, le neveu de Louis de Musset avait gardé dans la partie la plus saine de son cœur un culte respectueux et reconnaissant pour cet oncle, très difïèrent de lui, qui supportait si dignement au fond de sa province le double poids du veuvage et de la vieillesse, et il savait le lui prouver à l'occasion, témoin la lettre suivante (1) écrite par lui à ce même oncle en 1832 pour lui apprendre la mort de son père récemment enlevé par une attaque de choléra :

Paris, lundi 16 avril 1832.

Mon cher oncle.

C'est aux tristes circonstances dans lesquelles nous nous

(i ) Nous devons la communication de cette précieuse lettre jusqu'ici inédite comme celle des manuscrits généalogiques sur la famille de Musset, utilisée par nous, à l'extrême obligeance de Madame Louis Mac Léod, dont le mari était par sa mère le représentant le plus direct du Marquis Louis de Musset et en gardait tous les papiers dans son château de la Bouverie près Roquebrunnc (Var).

trouvons à m'excuser si je ne vous ai pas fait part plus tôt du maltieur affreux qui vient de frapper notre famille. Les journaux vous l'auront sans doute déjà appris ; mon père est mort dans l'espace de quelques heures de la maladie qui règne en ce moment à Paris.

Il n'aimait pas sa femme et ses enfants plus qu'il ne vous aimait. Vous jugerez d'après votre propre cœur de ce qui s'est passé dans le nôtre. Ma mère et ma sœur sont parties pour Melun le jour même où il a été frappé. Il était impossible <{u'après de telles émotions ma pauvre mère ne fût pas malade ; tieureusement que son indisposition, prise à temps, ne nous laisse plus d'inquiétude.

La position dans laquelle notre famille se trouve tout à coup jetée ne nous permet pas, à mon frère Paul et à moi, de rester oisifs un seul instant. Depuis cinq ou six jours, nous attendons le résultat des démarches qui peuvent seules nous tirer du plus cruel embarras.

Ce n'est guère, mon cher oncle, qu'en se trouvant dans de telles circonstances qu'on peut juger du prix de ce qu'on a perdu. Où en sommes-nous maintenant, nous qui nous plaignions quelquefois de notre situation il y a un mois ou un an? Jamais on ne sent mieux non plus combien on aimait son père que lorsque de pareilles souffrances vous l'enlèvent!

Mais il faut bien que le courage prenne le dessus sur le chagrin. Mon frère a quelques espérances d'avancement à la Guerre (1) ; il sera bientôt décidé là-dessus. Dieu fasse qu'elles se réalisent ! Les miennes trouveront peut-être plus d'obstacles malgré la protection du prince, qui s'est montré pour moi plein de bienveillance (2). Avec de la persévérance, l'intérêt qu'inspire nécessairement notre triste position finira peut-être par l'emporter.

L'épouvantable aspect de Paris dans ce moment est presque pour nous une consolation. Nous sommes ici comme en un jour de bataille, où les hommes sont décimés. Les portes des cimetières encombrées. Mais que sur des milliers d'êtres le fléau choisisse un père de famille aimé de tous, nécessaire à tous, voilà ce qui est cruel.

Jamais personne, vous le savez, ne rendit tant de services que lui ; je n'ai encore vu personne de ceux qui l'ont connu apprendre sa mort sans une vive douleur. Que ne suis-je

(i) Paul de Musset avait alors un emploi au ministère de la guerre.

(2) Le duc d'Orléans qui avait été camarade de collège d'Alfred de Musset et devait lui faire obtenir peu après la place de bibliottiécaire au ministère de l'intérieur.

auprès de vous, mon cher oncle, vous qui l'avez connu dès les prenners Joiii's de sa vie, pour parier de lui ensemble, pour le pleurer, pour nous aider l'un l'autre à supporter un coup que je n'aurais pas osé vous porter aussi brus(|uemenl, si je n'avais i)ensé que déjà vous en étiez instruit par les feuilles publiques, et qu'il ne restait plus qu'à môler mes larmes aux vôtres.

Je vous embrasse tendrement et suis avec respect, mon cher oncle, votre tilleul et neveu.

Alfred de Musset.

J'espère que vous voudrez bien vous charger d'être mon interprète auprès d'Onésiphore, de ma cousine Odille, et de la comtesse de Musset (1).

Cependant, à l'époque où nous sommes arrivés, l'oncle d'Alfred de Musset, qui était presque octogénaire, n'avait plus que quelques années à vivre. Mais si nous devons en croire sa fille, aucune de ses facultés morales et intellectuelles n'avait été afïaiblie par la vieillesse (2). Obligé depuis l'année 1828 de renoncer à siéger dans les assemblées du Conseil général, il n'en était pas moins toujours maire de sa commune. Il continuait à remplir, malgré son grand Age, avec une scrupuleuse exactitude les fonctions de cette humble magistrature, et même il regardait plus que jamais comme un devoir d'assister, à l'occasion, ses administrés de ses conseils si autorisés. A quatrevingts ans passés, il étonnait tous ceux qui l'approchaient par la fraîcheur de sa mémoire comme par la vivacité de son esprit. 11 était, nous apprend encore sa fille, d'une taille élevée, d'une ligure noble et spirituelle. Il avait conservé dans ses manières celte pose et cette dignité que donne ordinairement la profession des armes. Son commerce était doux, agréable, plein de modestie. Il accueillait avec une bienveillance

(i) Gaétanne-Marie-Zoë de Saint-Chamans, femme d'Onésiphore de Musset, lequel avait pris le titre de comte.

(2) Il semble y avoir une certaine contradiction entre ce que dit Pesche (voir plus haut} et ce que dit Odille de Musset des dernières années du Marquis de Musset. La vérité doit être entre les deux assertions qui ne sont après tout pas inconciliables.

peu commune les personnes qui réclamaient sess ervices, sans jamais leur faire sentir la supériorité de son esprit. La religion qu'il pratiquait clans toute la sincérité de son âme tempérait son caractère naturellement vif et impatient, mais bon et généreux.

Enfin sa dernière heure arriva. Il s'éteignit dans sa quatre-vingt-sixième année, le 17 septembre 1839. Il avait eu du moins, sur son lit de mort, la consolation d'être entouré de ses trois enfants, qu'il édifiait par son admirable résignation non moins que par les sentiments religieux manifestés par lui jusqu'à son dernier soupir (1). Il fut enterré près de sa femme dans le cimetière de Cogners.

La disparition de cet homme de bien fut vivement

regrettée par tous ceux qui avaient pu apprécier ses

rares qualités intellectuelles et morales. Mais parmi

les lettres de condoléances qui furent adressées, en

cette triste circonstance, à sa fille Odille, aucune ne

dut la toucher davantage que celle qu'elle reçut de

l'évêque du Mans qui était alors Mgr Bouvier. Voici

cette lettre :

Laval, le 21 septembre 1839.

Mademoiselle,

Le respectable père que la mort vient de vous enlever était digne de tous vos regrets ; je les partage bien sincèrement et je compatis à votre juste douleur. Sa probité, sa piété l'avaient fait estimer de tous ceux qui avaient l'honneur de le connaître. Veuillez donc, Mademoiselle, instruire votre estimable famille de la part que je prends à la perle qu'elle vient de faire ? Mais ce qui me console, c'est la grande foi qu'il professait et dont il a donné des preuves si touchantes jusqu'à son dernier soupir et qui doit nous faire croire que Dieu l'aura placé dans le sein de sa miséricorde.

J'ai l'honneur d'être avec respect, Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.

J. B. év. du Mans.

Avant de clore cette étude biographique sur le marquis Louis de Musset, il nous reste à dire en quelques mots ce que sont devenus après lui, et cette

(i) Manuscrits généalogiques.

terre de Cogners où il avait passH la plus grande et la meilleure partie de sa longue oxistenne, et la brandie (les Musset issue de lui en ligne niasculirie.

Comme il arrive malheureusement à beaucoup de ceux qui s'occupent d'agriculture en grand, le châtelain de Cogners, en rendant service autour de lui, avait plutôt diminué qu'augmenté sa propre fortune, et à son décès, il avait laissé une succession assez embarrassée. Aussi ses trois héritiers, (|ui étaient son fils Onésiphore et ses deux filles Odille et Madame de Fhilmain, se virent-ils bientôt obligés de vendre la terre où ils avaient été élevés. L'acquéreur fut M. Hennet,et c'est ainsi que cette terre appartient aujourd'hui au général de Roincé à qui elle a été apportée en mariage par Madame de Roincé. née Hennet.

Obligée ainsi de quitter le château de Cogners, Odille de Musset n'abandonna pas pour cela la population qui lui était si attachée et si reconnaissante de tout le bien fait par elle depuis de longues années; elle alla habiter dans une des maisons du bourg, de façon à pouvoir y continuer l'exercice de ses charités. C'était d'ailleurs, comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, une personne très instruite et qui avait souvent aidé son père dans ses travaux intellectuels. C'est elle qui avait rédigé pour la Société des Arts du Mans la notice nécrologique sur le marquis de Musset qui fut imprimée en 1840 dans le bulletin de cette Société, et à laquelle nous avons fait plus d'un emprunt dans le cours de celte étude. Elle mourut à Cogners le 3 avril 18(>0 et fut enterrée à côté de ses parents dans le cimetière paroissial.

Son frère Onésiphore, qui avait héritéàla mort de son père du titre de marquis, habitait, comme on l'a vu, le château du Vau en Sainte-Cérotte où il perdit sa femme le 15 décembre 1850 et mourut lui-même le IG janvier 18G4. Tous deux sont enterrés dans le cimetière de Cogners. De leur union étaient issus trois enfants,

un lils, Georges, et deux lilles, Marie et Gabrielle.

Georges de Musset, né en 1827, porta comme son ayeul et son père le litre de marquis de Musset. Il n'habitait pas le château du Vau, mais celui de la Croix en Marolles. Ancien otîicier, il commanda en 1870 le bataillon de mobiles de l'arrondissement de Saint-Calais, ce qui lui valut la Croix de la Légion d'honneur, fut ensuite conseiller d'arrondissement, président du comice agricole et du cercle catholique de Saint-Calais et mourut en son château de la Croix le i^" octobre 1885. Il avait épousé Louise-Bénédicte- Laure Guillaume de Sauville dont il ne laissait point d'enfant. Sa veuve est morte en 1902 et tous deux reposent dans le cimetière de Cogners.

Marie de Musset, née en 1830, avait épousé John Mac-Léod ; elle décéda en 1871 et fut inhumée dans le cimetière de Cogners. Elle laissait trois fils, Louis, John et Alfred. Louis Mac-Léod, en sa qualité d'aîné des fils de Marie de Musset, eut en 1885, à la mort de son oncle maternel, les papiers de la branche aînée de la famille de Musset ; il les conservait à son château de la Beuverie près Roquebrune (Var), où il est mort le 16 novembre 1910. Marié avec Mademoiselle Mehl, il n'a laissé que deux filles. Monsieur John Mac-Léod habite le château de la Thuillerie près de Vendôme et possède plusieurs portraits de différents membres de la famille de Musset. Monsieur Alfred Mac-Léod est chef d'escadron au 26^ régiment d'artillerie.

Gabrielle de Musset, la seconde fille d'Onésiphore de Musset et de Mademoiselle de Saint-Chamans, née en 1836, s'est faite religieuse ; elle était dans les derniers temps de sa vie prieure du Carmel de Cork en Irlande, où elle est morte en 1908; son corps a été ramené en France et inhumé avec ceux des autres membres de sa famille dans le cimetière de Cogners.

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