CHAPITRE Vil Louis de Musset pendant la Restauration
En 1814, après la chute de Napoléon et le rétablissement de la monarchie avec Louis XVIII, une charte constitutionnelle fut promulguée. Or, d'après un des
(i) Histoire généalogique de la famille de Musset.
articles de cette charte, les députés des départements qui siégeaient au corps législatif lors du dernier ajournement devaient continuer à siéger dans la nouvelle chambre des députés. C'est ainsi que Louis de Musset, avec Barin de la Galissonnière. Hardouin, aîné, et de Tascher, resta au nombre des représentants de la Sarthe. Sa spécialité dans les occupations de la vie politique paraît avoir été à cette époque l'étude de la question financière, à en juger du moins par une brochure qu'il publia dans les derniers mois de cette année-là, et qui était intitulée : Considérations générales sur l'état des finances du royaume. Dans cette brochure de circonstance, faite évidemment en réponse au projet de loi présenté à la chambre des députés dans la séance du 22 juillet 1814, Musset passe en revue, en remontant au règne de Louis XV, tous les systèmes successivement adoptés par les différents ministres de nos finances depuis cette épocjue jusqu'au début de la Restauration, pour équilibrer le budget. Il constate que la France, contrainte de se renfermer dans ses anciennes limites, a, comme en 1759, une dette considérable et que ses recettes ne sont point au niveau de ses dépenses. Il blâme les expédients proposés par le ministre d'alors dans sa loi de finances, expédients qu'il qualifie de jeux de banque, et il affirme qu'il n'y a de salut pour la France que dans une sévère économie et l'observation religieuse des lois protectrices de la liberté, de la sûreté et de la propriété. Il termine par ce conseil adressé à ses concitoyens : « La charte constitutionnelle que le roi nous a donnée et que nous avons acceptée parera à ce grave inconvénient. Attachons-nous à nos nouvelles lois. Notre fidélité à nous y conformer sera plus puissante pour relever le crédit public que toutes les combinaisons de banque et d'agiotage ». (1).
(i)Un exemplaire de ces Considérations générales sio l'Etat des finances, etc., se trouve à la Bibliothèque municipale de la ville du Mans,
Comme on le voit, Musset n'était pas de ces royalistes exaltés qui regardaient Ja charte constitutionnelle comme une entrave à l'action réparatrice du nouveau régime et se proposaient de la combattre. 11 l'avait au contraire acceptée de bonne foi et la regardait comme le plus sur appui de la monarchie. Du reste, ses opinions libérales et modérées ne l'empêchaient pas d'avoir la faveur de Louis XVIIl. Il fut en effet chargé par le duc d'Aumont, gentilhomme de la chambre du roi, de distribuer la décoration du lys à ceux dont il avait reçu les serments en 1795, 1790 et depuis Est-il besoin d'ajouter qu'en 1815, pendant la crise des Cent jours, le roi de Gand n'eut pas de serviteur plus fidèle? 11 s'opposa de tout son pouvoir à Bonaparte et rallia au parti du souverain légitime tous les royalistes qu'il connaissait (1).
Toutefois, lors des élections qui suivirent le retour de Louis XVIII et amenèrent la chambre introuvable de 1815, il ne s'était pas mis sur les rangs. Il était rentré dans la vie privée. Il avait sans doute compris qu'au milieu des passions ultra réactionnaires dont la nouvelle chambre allait être animée, un royaliste raisonnable comme lui n'avait rien à faire. Il se contenta au printemps suivant de reprendre son ancienne place dans le conseil général de la Sarthe dont Louis XVIII l'avait nommé membre en remplacement de M. Gondret (18 avril 1816) (2).
On sait comment la chambre introuvable fut dissoute par une ordonnance royale du 5 septembre 1816 et remplacée par une chambre beaucoup plus libé-
(i) Tous ces détails se trouvent dans la notice d'Odiile de Musset s\ir son père, non pas, il est vrai, dans celle qui a été imprimée dans le Bulletin de la Société des Arts, mais dans celle qui fait partie des manuscritsgénéalogiques à nouscommuniqués par Madame Mac Léod; bien des détails qui sont dans la seconde ont été omis dans la première.
(2) Voir Arch. Nat , F 162 Sarthe, n° 5.
raie qui eut pour principaux chefs MM. de Richelieu, Lahié et Decazes. Dans le ministère qui ne tarda pas à être nommé, le second de ces personnages politiques, ancien collègue de Musset au corps législatif de l'Empire, devint ministre de l'intérieur. Un de ses premiers actes fut de mettre sous les yeux de Louis XVIII un rapport récemment adressé par le préfet de la Sarihe duquel il résultait que « î)300 mètres de chemins vicinaux, qui étaient impraticahles ou difliciles, avaient été réparés, élargis ou refaits à neuf, tant par les soins du nouveau conseiller général de Saint-Calais que par l'impulsion qu'il avait donnée, sur les communes de Saint-Calais, Sainte- Cérotte, Cogners, Sainte-Osmane et Saint-Georges •>, et que ±2.000 francs avaient été dépensés par lui à cet efïet. Le roi, paraît-il, fut très satisfait du contenu de ce rapport, et il fit écrire à Louis de Musset le 5 décembre 1816 par son ministre une lettre des plus flatteuses qui se terminait par ces mots : c Le roi est satisfait de votre conduite » (1). C'était, venant de si haut, la plus belle récompense que le châtelain de Cogners put recevoir. Mais ce ne fut pas tout. Le conseil d'arrondissement de Saint-Calais, dans sa session de 1817, lui vota à son tour des remerciements (2). Enfin au mois d'août de cette même année 1817, Musset fut nommé par Louis XVIII chevalier de la légion d'honneur (3).
A cette époque, les rapports de Louis de Musset avec la Société des Sciences et Arts du Mans semblent avoir été assez intermittents. II est vrai que cette société avait alors perdu son dévoué secrétaire M. de Tournay, avec qui le châtelain de Cogners avait entretenu les relations les plus cordiales et s'entendait si
(i) Voir Dictionnaire de Pesc/je, article Cogners et manuscrits généalogiques..
(2) Ibidem.
(3) Manuscrits généalogiques.
bien. Ce dernier eut cependant au mois de septembre 1817 à envoyer à ses collègues du Mans deux communications, et il écrivit à cette occasion la lettre suivante à l'un de ceux-ci que nous supposons être Renouard, membre comme lui de la Société des Antiquaires de France :
Cogners, 27 septembre 1817.
Monsieur et ctier collègue,
Je me plains toutes les fois queje vais au Mans de ne plus vous y voir, je demande de vos nouvelles, on me dit : il est à sa campagne, il n'en sort point. Je pense cependant que vous venez quelquefois aux séances de notre Société des Arls à laquelle je vous prie de présenter les deux lettres cijointes...
Depuis que nous avons perdu M. de Tournai, ne remarquez vous pas, mon cher collègue, que, si on a multiplié nos correspondans, on les a bien négligés ?
... Je ne suis guère édifié de vous voir des membres honoraires... un pair peut bien être sur la même ligne que vous et moi. Quant au voyageur, il me semble que l'imprimeur pourroit oublier son nom. D'ailleurs nos statuts imposent des obligations, et quand on ne les remplit pas, on cesse d'être membre de la Société... Autre observation : V Académie celtique n'existe plus...
Agréez, etc.
Louis A. M. de Musset (1).
Comme on le voit par cette curieuse missive, Musset boudait alors la Société des Arts du Mans, et c'est probablement pour cela qu'il lui envoyait alors de si rares communications.
Comme il le dit aussi dans cette lettre du 27 septembre 1817, l'Académie celtique n'existait plus à cette date, mais elle avait été remplacée par la Société des Antiquaires de France dont Musset ne tarda pas à faire également partie. Depuis qu'en 1810 il avait accepté le mandat de député, absorbé qu'il était par les nombreuses occupations inhérentes à la vie politique, il
(i) Archives de la Société des Arts \ communication de M. Genty.
n'avait guère eu le loisir de renouveler sa collaboration aux mémoires de V Académie celtique. Mais rendu, comme nous l'avons vu, en 1815 à la vie privée, il avait composé dans le courant de l'année 181G une étude sur la Légende de Roland. Dans ce récit, écrit avec autant de verve que d'érudition, l'auteur faisait de Roland le fils d'un comte d'Anjou et d'une srpur de Gharlemagne ; il racontait ses campagnes victorieuses en Espagne, et il le montrait, au retour, succombant à Roncevaux dans unguet-apens préparé par le perfide Ganes ou Gannelon. G'était un sujet qui depuis quelques années déjà le hantait, car dès le 2 juillet 1810 il avait communiqué à la Société des Arts un mémoire sur le célèbre paladin (1).
Musset n'eut donc en 1816 qu'à mettre son travail au point, le destinant cette fois à l'Académie celtique. Mais ce fut la Société des Antiquaires de France qui le publia dans le premier volume de ses mémoires (1817) sous ce titre : La légende du bienheureux Roland, prince français.
Cependant les deux filles de Louis de Musset, Odille et Osmane, âgées, l'une de 33 ans, et l'autre de 31 ans, n'étaient pas encore mariées. L'aînée, il est vrai, d'une mauvaise santé, avait tout à fait renoncé au mariage; mais il n'en était pas de même de la cadette. Osmane de Musset épousa en effet à la fin de 1817 un gentilhomme qui, lui aussi, n'était plus de la première jeunesse. C'était « Messire Alexandre de Phillemain, écuyer, capitaine de cavalerie, brigadier des gardes du corps, compagnie de Luxembourg, mestre de camp de cavalerie, chevalier de l'O. R. de la légion d'honneur ». Il demeurait au Mans, rue de l'Etoile, et était fils de « feu Messire Alexandre-Louis- Ambroise de Phillemain, écuyer, ancien lieutenant
(i) Archives de la Société des Arts, procès-verbal de la séance du 3 juillet i8io.
des gardes du corps du Roi, compagnie de Luxembourg, maistre de camp de cavalerie, chevalier de l'O. R. et M. de Saint-Louis, pensionnaire du Roi, seigneur de Beigneux et autres lieux », et de « noble dame Madeleine Le Barbier de la Bourdonnière ». Dans le contrat de mariage qui fut passé à cet effet le 30 novembre 1817, Louis de Musset se qualifiait : « Marquis de Cogners, ancien capitaine au régiment d'Orléans, chevalier de l'ordre royal de la légion d'honneur » (1).
Quant à Onésiphore de Musset, le seul fils qui restât à Louis de Musset, il venait à peine de terminer ses études, ayant tout juste seize ans accomplis. Son père s'occupa alors de lui faire obtenir un brevet de sous-lieutenant de cavalerie, afin de le faire attacher en celte qualité à la compagnie de Luxembourg des gardes du corps du Roi, où, ainsi que nous l'avons dit, le mari d'Osmane de Musset servait déjà comme brigadier. Il ne tarda pas à obtenir de Louis XVIII cette faveur, et reçut pour Onésiphore le brevet désiré en date du 27 janvier 1818 (2).
Si le chef de la maison de Musset n'avait qu'à se louer du retour des Bourbons de France, et du rétablissement de la monarchie, il n'en était pas tout à fait de même pour son cousin Musset Pathay. Ce n'est pourtant pas que, dès le commencement, le Gouvernement de la Restauration lui eût fait sentir qu'on ne le considérait pas comme franchement rattaché au nouvel ordre de choses. En 1814, non seulement on lui avait conservé la situation qu'il avait depuis 1811 au Ministère de l'Intérieur comme chef du bureau des prisons, des établissements pénitentiaires et des eaux thermales, il avait encore obtenu la croix de la légion d'honneur que le comte d'Artois
(i) Ce contrat de mariage fait partie d'une liasse d'actes concernant la famille de Musset dans la première moitié du XIX^ siècle, liasse conservée à Vendôme, dans l'étude Croyère.
(2) Manuscrits généalogiques.
lui avait envoyée par le duc des Cars. Et, lors de la seconde restauration, bien qu'il fût devenu légèrement suspect, surtout à cause de certains de ses ouvrages littéraires qui semblaient peu orthodoxes, il fut cependant encore maintenu dans son poste au Ministère de l'Intérieur. Mais en 1818, au mois de mars, il fut tout à coup destitué par M. Laîné, toujours Ministre de l'Intérieur, et, chose curieuse ! membre d'un ministère libéral (1).
Ainsi, un abime politique séparait alors les destinées des deux cousins. Et pourtant, même alors, ils n'avaient pas cessé de garder entre eux les rapports de l'intimité la plus confiante. A la tin de 1818, par suite des partages faits le 22 novembre devant M« Blondel, notaire à Villiers, entre Victor Donatien et sa sœur Magdeleine Catherine, alors femme Monlarin, de la succession de leurs parents, le père d'Alfred de Musset était devenu propriétaire de la terre de la Vaudourière. Mais, n'ayant pas l'intention de garder cette terre, il chercha dès lors à la vendre, et la vendit en effet le 29 juin 1820 à Hippolite-Pierre Dourday. Or, en cette dernière circonstance, c'est « Louis- Alexandre-Marie de Musset, chevalier de la légion d'honneur, demeurant à Cogners (Sarthe) », que nous voyons agir comme « mandataire de M. Victor-Donatien de Musset, chevalier de la légion d'honneur, et de Madame Edmée-Claudette Guyot des Herbiers, son épouse, demeurant ensemble à Paris, rue Cassette, 11^21 )) (2). Les événements politiques n'avaient donc pu altérer la profonde amitié qui continuait à unir le cousin royaliste au cousin libéral !
Nous avons vu, d'après la lettre écrite le 27 sep-
(i) Voir pour plus de détails l'ouvrage de Maurice Dumoulin sur Les Ancêtres d^Alfred de Musset, pages 72 et suivantes.
(2) Renseignement dû à une très obligeante communication du comte de Saint-Venant, ancien président de la Société archéologique du Vendômois.
tembre 4817 par Louis de Musset à un de ses collègues de la Société des Arts, qu'il était loin à cette époque d'approuver tout ce qui s'y était fait depuis la mort de M. de Tournay. Au printemps de 1820 il se fit dans la Société une petite révolution dans le sens des idées qu'il avait toujours préconisées, et il fut fait un nouveau règlement dont on s'empressa de lui envoyer un exemplaire. De là la lettre adressée par lui le 29 juin au Président qui était alors M. de Clermont du Plessis.
J'ai reçu le 26 juin la circulaire sans date que vous avez bien voulu m'adresser, ainsi qu'un exemplaire du nouveau règlement que la Société vient d'adopter. J'apprends avec plaisir que vous êtes dans l'inlention de remplir les obligations que vous, Monsieur, et les autres membres résidans avez contractées envers les non résidans. Ainsi je puis désormais espérer que les lettres écrites à la Société ne resteront plus sans réponse, comme elles y restent depuis la mort de M. de Tournay.
Je me suis plaint plusieurs fois de ce que, dans le tableau des membres qui composent la Société rogale des Arts du Mans, on me donne la qualité de correspondant de la Société des Sciences d'Orléans...
Je suis correspondant de \a. Société royale et centrale d'agnculture, associé de là Société royale des Antiquaires de France J'ai reçu des diplômes des académies ou associations littéraires formées à Laval et à Valenciennes, mais je suis étranger à la Socié/é rfe*' Sciences d'Orléans : je (iemsinde donc de rechef qu'on ne me donne point au Mans un titre littéraire qui ne m'appartient pas.
M. Mony que vous comptez au nombre de nos collègues, est décédé à sa terre de Goulonges, commune de Rahay, il y a plus d'un an.
M. Deslandes, ainsi que M. Souquaire de Souligné, sont correspondans de la Société royale et centrale d'agriculture. MM. Bérard et Renouard ne sont point portés comme correspondans de la Société des Antiquaires de France.
J'invite la Société royale des Arts du Mans de réformer le tableau de ses membres et je la prie d'observer qu'aucun article de son règlement ne l'autorise à nommer des honoraires...
Nous avons tenu à reproduire ici cette importante
lettre de Louis de Musset au Président do la Société des Arts, d'abord à cause de l'intérêt incontestable qu'elle présente pour l'histoire de celle-ci, et aussi parce qu'elle nous montre une fois de plus quel ton de hauteur dédaigneuse le châtelain de Cogners savait prendre vis-à-vis de ses collègues quand il croyait qu'ils mancfuaient volontairement aux égards dûs à sa personnalité. Il avait joint d'ailleurs à sa loilre (juelques observations sur l'article 8 du règlement que nous ne pouvons passer sous silence.
Voici quel était cet article : La Société juge nécessaire de renvoyer à l'examen des commissaires nommés pour en faire leur rapport par écrit les descriptions, résultats d'expérience et mémoires fournis par les candidats. Or, Musset faisait à ce propos l'observation suivante :
Il sera peut-être utile, disait-il, que la Société, maîtresse par l'article 24 de régler sa police intérieure, rappelle souvent aux commissaires qu'elle nommera qu'ils ne sont point des censeurs, des juges, et encore moins des régens. Les rapports qu'ils sont chargés de faire doivent être rédigés avec urbanité autant qu'avec impartialité. L'analyse des productions de tout genre qui seront adressées à la Société (art. 12) exigera de la part des commissaires rédacteurs et du secrétaire les précautions que l'amour des sciences et de la vérité inspirent et que l'homme honnête ne néglige Jamais. Les rapports, les analyses écrites pour instruire, et non pour servir la haine d'un parti ou le commérage d'un cercle, seront avec avantage communiqués aux auteurs de mémoires analysés avant la séance publique dans laquelle il sera rendu compte des travaux de la Société.
Si Musset insistait tant sur ce dernier point, c'est qu'il avait encore sur le cœur certain procédé dont avait usé à son égard son collègue Ouvrard lors de la séance publique du 21 novembre 1808. Ce dernier, chargé de lire un rapport au sujet d'un mémoire sur la culture de la vigne que Musset avait présenté en 1807, s'était acquitté de sa mission avec un manque d'impartialité et de bienveillance qui donnait à son
rapport les allures d'un pamphlet plutôt que d'un compte rendu.
Ce fut à la séance de la Société des Arts tenue le 11 juillet que les collègues de Musset entendirent la lecture de sa lettre ainsi que des observations qui y étaient jointes. Ils n'eurent pas de peine à comprendre les reproches qui leur étaient adressés, et, pour emprunter les termes même du procès-verbal de la séance « cette lettre paraissant faire allusion à quelques actes ou omissions qui ont pu choquer M. le Membre correspondant, M. le Secrétaire » fut « prié de lui écrire pour l'inviter à s'expliquer d'une manière plus positive et afin d'ailleurs qu'il n'eût pas à se plaindre que sa lettre » fût a restée sans réponse » (Ij.
Dans cette même séance du 11 juillet, on avait donné un successeur définitif à M. de Tournay. Houdebert avait été élu secrétaire général, et, dès le 16 du même mois, il en informa Louis de Musset, qui lui répondit par la lettre suivante :
Cogners, 27 juillet 1820.
Monsieur,
J'apprends avec plaisir par la lettre que vous avez bien voulu m'écrire le 16 de ce mois que vous avez remplacé M. de Tournay et que c'est avec vous que j'aurai à correspondre. Je félicite la Société des Ai^ls sur le bon choi.x qu'elle a fait de votre personne pour être son secrétaire.
Vous m'annoncez, Monsieur, que vous n'avez pas idée d'une seule pièce manuscrite de moi adressée à la Société depuis la mort de M. de Tournay. Je me rappelle cependant avoir en 1817 et 1818 présenté plusieurs fois une série de questions relatives à la culture des arbres résineux conifères et toujours verds. Je désirois obtenir une réponse de la Société sur ces questions afin de la communiquer à M. de la Marre. Ce propriétaire se désespérant, ainsi que moi, du silence qu'on a gardé envers nous, est venu dans le Maine ; il y a consulté M. le chevalier Menjot d'Elbenne, M. Le Marchand de Foulogne, M. Thoré; il y a visité les bois dé-
(i) Archives de la Société des Arts \ communication de M. Gentil.
pendant de la terre de Montfort-le-Rotrou, ceux de Couléon, et de retour à Paris, après avoir passé quelque temps sur son domaine d'Harcourt, déparlement de l'Eure, il a l'ait imprimer, au nombre de cent exem[)laires seulement, un ouvrage dont j'ai essayé de faire une courte analyse; Je vous prie, mon cher collègue, de le présenter à la Société (1).
Le 8 août suivant, eut lieu une nouvelle séance de la Société des Arts. Louis de Musset se trouvait justement au Mans pour la session du conseil général. Il en prolita pour aller présenter lui-même à ses collègues le compte rendu en question. Bien accueilli par eux, et sur leur invitation, il leur en fit la lecture. On se sépara de part et d'autre sous la meilleure impression, et Houdebert, dans le procès-verbal rédigé par lui a la suite de cette séance, rendit ainsi compte de ce qui s'y était passé : « M. de Musset, qui a bien voulu se distraire des travaux administratifs qui l'occupent au conseil général en se rendant au sein, de la Société, a donné communication, etc. » (2).
Pendant sa session d'août 1820, le conseil général de la Sarthe avait accueilli favorablement la proposition qui lui avait été faite par la Société des Ai'ls de commander à un sculpteur parisien un buste de Pierre Belon, d'après les portraits peints ou gravés de cet illustre naturaliste. Musset se demanda à cette occasion s'il ne serait pas opportun d'entreprendre la publication des œuvres complètes de celui dont le buste allait décorer une des places de la capitale du Maine. Aussi, dans une lettre adressée par lui le 5 nor vembre 1820 au président et aux membres de la Société des Arts, cherchait-il à leur faire partager sa préoccupation. « Ce ne sont pas », leur disait-il, c les images de Belon, mais ses ouvrages qu'il faut multiplier. 11 en a publié un grand nombre en latin et en français, sous difïérents formats. Le recueil complet
(i) Archives de la Société des Arts ; communication de M. Gentil. (2) Archives de la Société des Arts; communication de M. Gentil.
des œuvres de P. Belon serait une entreprise digne de cette société. Je vous propose, Messieurs, de vous occuper, à dater du i"' janvier 1821, de réunir les matériaux nécessaires pour donner en 1822 une édition en 6 volumes in-8" de tous les écrits d'un des hommes les plus recommandables qui aient pris naissance dans le Maine » (1).
Cette idée de faire réimprimer au moins en partie les œuvres complètes de P. Belon tenait tellement au cœur de Musset qu'il y revient dans une autre lettre écrite par lui le 20 mars 1821 au président de la Société des Arts :
Lorsque jai proposé, lui disait-il, à la Société des Arls d'entreprendre une édition des œuvres de P. Belon, je me rappelais ce que la Société royale et centrale d'agriculture de Paris avait fait pour Olivier de Serres. Le style de cet auteur a vieilli, et des physiciens, des chimistes ont bien rectifié les opinions accréditées parmi les cultivateurs ; cependant le Théâtre d'agriculture a été réimprimé, et la nouvelle édition a beaucoup de succès. On ne s'est pas contenté de frapper une médaille, d'élever un monument à Olivier de Serres; on a réimprimé ses ouvrages. Ceux de P. Belon sont volumineux. Ne pourroit-on pas en faire un choix et donner une notice exacte des livres qu'on ne réimprimerait pas en entier ?
Dans cette même lettre, Musset exprime le souhait qu'un homme bien intentionné compose sur l'agriculture et l'économie rurale un écrit bien méthodique, bien simple, qu'on puisse mettre entre les mains des enfants qui fréquentent les écoles primaires, et il rappelle à ce propos le livre destiné à remplir ce but que l'abbé Froger avait publié en 17G9 ; il en recommande la réimpression de façon à ce qu'un exemplaire au moins de cet ouvrage puisse être fourni gratis à chaque école primaire des quatre arrondissements de la Sarthe (2).
(i) Archives de la Société des Arts; communication de M. Gentil. (2) Arcli. de la Société des Arts, communication de M. Gentil.
Aux vacances de 1822, Louis de Musset eut à Cogners la visite de son cousin Victor Donatien, (jui avait amené avec lui ses deux (ils i'aul, Agé de 19 ans, et Alfred âgé de 12 ans. Paul de Musset, dans sa biographie d'Alfred, nous a décrit l'impression que le château de Cogners et ses habitants avaient fait sur leurs jeunes imaginations :
« Le reste de nos vacances fut partagé entre le petit chAteau des Musset (la Ronne-Aventure en Vendômois) où habitait alors un de nos cousins ...et le vieux manoir de Cogners, résidence seigneuriale du chef de la famille. Cogners, érigé en marquisat sous la régence d'Anne d'Autriche, est un château féodal qui doit aux vastes constructions ajoutées par le XVIP siècle un caractère à la fois pittoresque et majestueux. Son large escalier de pierre, bâti dans une tour, dessert les deux étages. La partie moderne, où sont les appartements d'honneur, contient des pièces immenses, des fenêtres d'une hauteur démesurée. Dans la partie ancienne, les chambres sont de formes irrégulières, les portes étroites, les fenêtres à embrasures profondes... » (1).
Tel était, d'après P. de Musset, l'aspect que présentait alors le château de Cogners. Quant à ses hôtes, il va nous les dépeindre successivement.
Voici d'abord le maître de la maison, le septuagénaire marquis de Musset :
(i) Il n'est peut-être pas sans intérêt de rapprocher de celte description du château de Cogners par Paul de Musset, celle qu'en a donnée vers 1876, Paty de la Hilais dans son Bas- Vendômois historique et monumental : « (.e château, situé près du bourg, date en partie du XVIe siècle. Il se fait remarquer par sa belle position et ses grandes façades de briques, agréablement disposées en forme de lozange . Celle de l'Ouest, est accompagnée d'un tourillon en encorbellement, au Nord, et d'une grosse tour circulaire, au Sud, avec entablement crénelé, fenêtres à meneaux croisés, lucarnes à frontons aigus. Une autre tour, à pans, occupe le centre de la façade opposée, et sert de niche à un bel escalier de pierre en spirale. Un second corps de bâtiments, plus ancien, fait retour à l'Est, et se termine par un pavillon à toit très élevé, où, dit-on, le roi Henri IV se serait arrête. »
« ... Il avait servi sous l'ancien régime... ses petits neveux n'ont pu admirer en lui que les agrémens d'un vieillard; mais il se tenait encore droit comme un cierge ; il avait le teint d'une fraîcheur remarquable, l'œil à fleur de tête, la nez aquilin, la jambe admirable, et il marchait les pieds en dehors, le jarret tendu, la tête haute, comme s'il eût fait son entrée dans les salons du roi. Ses grands airs, son langage correct, son répertoire d'anecdotes anciennes, qu'il racontait fort bien, nous inspiraient une curiosité mêlée de respect... o
Quant à la marquise de Musset, née Marie-Marguerite Dominique de Malherbe, « c'était une excellente personne et une vraie figure des temps passés, connaissant peu le monde, car elle n'était sortie du château de son père (Poillé-en-Marçon) que pour aller s'établir, le jour de son mariage, dans celui de Cogners, d'où elle n'avait plus bougé » (1).
Outre ces deux vénérables personnages, le château de Cogners avait encore pour hôte ordinaire cette Odille, leur fille aînée, qui avait alors près de quarante ans, et « ne s'était point mariée ». Elle « pratiquait la charité en grand ; elle avait pharmacie et cuisine pour ses pauvres et lisait autant ses livres de médecine que son paroissien. Souvent on venait la chercher au milieu de la nuit. A toute heure, en toute saison, elle partait, son trousseau sous le bras, pour porter des secours aux malades. Ni la fatigue, ni l'altération de sa santé ne purent arrêter son zèle un seul jour. Elle mena cette vie de dévouement dans un pays perdu, sans autre récompense que les béné-
(i) Ce portrait de la Marquise de Musset ne semble pas tout à fait exact. Sous son aspect réservé et modeste, elle cachait une grande force de caractère. Nous avons vu en effet avec quel actif dévouement elle s'employa en 1793 à obtenir la liberté de son mari tombé très malade dans la prison de Chartres, et à lui rendre ensuite la santé à force de bons soins.
dictions des bonnes gens de sa commune, jiis(iiraii jour où il ne lui resta plus que la force de prier le Dieu qu'elle avait si noblement servi... » (1).
Voilà quelles étaient les trois figures qu'évoquait dans la mémoire de Paul de Musset le souvenir des jours passés dans son enfance au château où résidait alors le chef de sa famille. Du reste « tout, au chAteau de Cogners, jusqu'aux mœurs hospitalières et patriarcales des habitants, reportail aux sii'cles passés. On dînait à deux heures, et on soupait à huit. Le voyageur, curé, médecin ou gendarme, ((ui traversait le pays, trouvait un couvert mis à table et une place à l'écurie pour son cheval. A l'entrée de la nuit, on se réunis.sait dans l'immense salon du rez-dechaussée dont un chandelier à deux branches, posé au centre sur un large guéridon, n'éclairait que d'un demi jour les extrémités et les angles... Pour faire attendre le souper à ses hôtes, le châtelain leur faisait à haute voix la lecture du journal... >)
Ajoutons que, dans cette vie de château dont nous venons de voir le côté plutôt sérieux, les amusements ne manquaient pas aux deux collégiens qu'étaient alors les fils de Musset Pathay. Il y avait surtout à Cogners une cachette qu'ils avaient eu le plaisir de découvrir, et où ils purent croire avoir fait une véritable expédition. Voici comment Paul de Musset raconte la chose, a Dans une des chambres de la partie la plus ancienne du château, on avait pratiqué une loge secrète, dans laquelle on descendait par une trappe cachée sous un grand lit à colonnes et à baldaquin. Des femmes et des curés avaient trouvé là un
(i) Le portrait d'Odille de Musset est, lui aussi, incomplet. Comme nous aurons plus loin l'occasion de le dire, la fille aînée du Marquis de Musset était non seulement une vraie sœur de charité laïque, mais une personne très instruite et qui fut plus dune tois la collaboratrice de son père dans ses travaux intellectuels.
asile pendant les orages de la Révolution (1). Un de nos rêves les plus chers se réalisait tout à coup... La joie d'Alfred lut grande lorsqu'on lui permit d'habiter la chambre à cachette. Malgré la fatigue d'une journée de voyage, il ne dormit guère, tant il avait hâte d'ouvrir la trappe. Il m'éveilla au point du jour, et nous descendhnes dans l'entresol mystérieux. C'était une pièce basse, mais parfaitement habitable. Nous en revînmes couverts de toiles d'araignées, et, en découvrant sur les belles tapisseries qui décoraient notre chambre le sujet de don Quichotte prenant le plat d'étain du barbier pour l'armet de Mandrin, nous ne pûmes nous empêcher de rire de notre expédition ». C'est ainsi que le vaste et antique château dont il s'agit offrait par ses recoins inconnus et mystérieux à Paul de Musset et à son jeune frère une sorte d'attrait qui leur faisait facilement oublier tous les amusements de la capitale. Mais ce qui les rendait surtout heureux à Cogners, c'était la bonté qu'on leur y témoignait. « Nos bons parents », dit encore Paul de Musset, « partageaient leurs caresses entre mon frère et moi. L'oncle avait une prédilection évidente pour Alfred ; la tante, par esprit de justice, me témoignait de la partialité. Tandis que le mari donnait à son favori les plus beaux fruits (2), la femme glissait dans mon assiette les meilleurs morceaux. Ce régime de Cocagne plaisait fort à des écoliers de bon appétit. Aussi lorsqu'on nous demandait où nous voulions
(i) C'était sans doute la cachette dont il était question, on s'en souvient, dans la lettre de dénonciation, écrite le i8 prairial an Vil, par le commissaire du pouvoir exécutif près l'administration centrale du département de Loir-et-Cher à son collègue de la Sarthe. Ajoutons que cette cachette n'existe plus depuis un certain nombre d'années, le plancher de l'entresol qui la contenait ayant été démoli pour donner plus de hauteur à la salle à manger située juste au-dessous de la chambre qu'habita Alfred de Musset.
(2) Le potager du château de Cogners est encore renommé de nos jours pour la qualité exceptionnelle de ses fruits.
passer le temps des vacances, nous insistions pour retourner chez ronde de Musset ».
C'est dans le oourant de cette même année 1822 que Louis de Musset a dû rédiger ses deux mémoires sur les Auierces et les Cénomans qui devaient paraître l'année suivante dans le tome IV des Mémoires de la Société des Anliquaires de France. Comme pour sa Légende de Roland, il y avait déjà un certain nombre d'années qu'il avait cette étude en vue, quand il se décida à y mettre la dernière main. Il est certain que dès 1802 il avait présenté à la Société des Arts une communication sur ce sujet (1). Les deux mémoires publiés par lui en 1823 prouvent combien il avait approfondi la question des origines de notre histoire provinciale; il remonte en effet jusqu'aux Gaulois et rapporte tout ce qu'ont dit tant des Auierces que des Cénomans les historiens de l'antiquité, Polybe, César et Tite Live, le naturaliste Pline l'ancien, et les géographes Strabonet Ptolémée. Le mémoire sur les Auierces est très peu développé, mais il n'en est pas de même de celui sur les Cénomans. Outre leur histoire qui le conduit jusqu'au XIII*' siècle, il étudie successivement leurs monuments, leurs mœurs et leurs usages, leurs traditions et leur langue. D'après Musset, plusieurs monuments remontant à l'époque gauloise existaient encore de son temps dans le Maine. Telles étaient les pierres au lait, ces deux vastes tables de pierres qu'on voyait encore dans sa jeunesse près de la porte de la cathédrale, en face de la grande rue. Telle était encore la pierre en forme de cône aplati qu'on remarquait dans une angle de la cathédrale, en y entrant par la grande porte ; cette pierre avait 14 pieds de hauteur sur 4 de largeur. Ce genre d'énormes pierres plates non taillées se retrouvait dans plusieurs églises de campagne, à l'encoignure,
(i) Voir aux Archives de la Société des Arts, le procès-verbal de la séance du 8 germinal an X.
vers la porte d'entrée. Musset signalait aussi comme ayant été élevées par les Celtes et ayant servi à leur culte les pierres qu'il avait constatées : 1° sur le chemin deConnerré à Dollon, 2° dans la commune de Cérans ; 3" près de Vouvray, sur l'Huisne ; 4° à l'entrée de Torcé ; 5'^ dans la lande des Moirons : 6° dans celle de Saint-Mars. L'auteur du Mémoire sur les Cénomans indiquait encore, comme monuments de l'ancienne religion des Celtes, les deux tumuli qui se trouvaient dans l'arrondissement de Saint-Caiais, l'un aux portes de l'Anille, l'autre entre Ruillé et Vancé, au lieu nommé a la vallée aux Termaux ». 11 se gardait bien du reste de confondre ces tumuli avec les mottes féodales qui, au début du moyen âge, servaient de base à la demeure du seigneur ou au gibet de sa justice. En terminant le chapitre de son mémoire relatif aux monuments des Cénomans, il n'oubliait pas de mentionner le travail fait par Maulny, son collègue de la Société des Arts et Sciences au Mans, sur les Main-Hirion ou pierres élevées, Meini-Girr, ou hommes piliers, qu'on rencontrait dans le Maine, enfin il signalait les observations de M. Renouard, un autre de ses collègues, sur le culte des arbres et des fontaines dans les départements de la Sarthe et de la Mayenne.
Comme on le voit, le chapitre où Louis de Musset passe en revue ce qui restait de son temps des monuments élevés par les Céromans, ofïre un véritable intérêt. Mais un chapitre de son mémoire encore plus intéressant pour nous, c'est celui qu'il a consacré aux mœurs et aux usages de cet ancien peuple qu'il croyait retrouver dans plusieurs usages existant encore de son temps et qui ne sont peut-être pas encore tous disparus. Ici nous ne pouvons nous contenter d'une simple analyse; il faut laisser la parole à notre auteur :
L'usage de célébrer avec pompe la fête de Noël, de poser
vers la fin du jour, dans le foyer, lo t réfaux nu bûche de Noël, de chanter pendant plusieurs soirées avant cette fête NO... NO ! celui de faire des quêtes pour les églises pendant les premiers Jours de l'année; tous ces usages tiennent aux habitudes anciennes des Celtes. Les quêtes dont nous parlons se nomment les quêtes d'An Gui l'an neuf. Chaque bourg ou village a eu et quelques-uns conservent encore leurs fêtes ou jours de réjouissances particulières. Ici, avant le carême, on tire l'oiseau ; là, dans la semaine de Pâques, on fait sauter aux nouveaux mariés un ruisseau; on jette, avec certaines cérémonies, des bouquets de primevères; on brise des lances, ou l'on s'exerce à la course; la danse de la biche ou bidocbe est connue dans tout le Maine ainsi que dans les provinces voisines du Mans ; pendant les jours de carnaval, le rendez-vous des masques hors de la ville, dans un bois de sapin, paraît être un usage fort ancien, ainsi que la procession des lanciers qui se faisait dans la semaine sainte. Au premier jour de Mai, on élève des arbres, ou du moins on pose des branches à la porte des maisons. Dans ce même mois, on s'exerce à tirer, avec des armes à feu, à la cible. La cible ou but a retenu le nom de pavois. Le premier dimanche de carême, on fait à la fin du jour avec des douelles sur des busses ou poinçons vides, une espèce de charivari qui, entendu de loin, ressemble au bruit d'une meute qui chasse. On se propose d'éloigner ainsi les mulots des champs ou plutôt on annonce l'ouverture des travaux de la campagne comme, au temps des semailles, on en annonce la fin en faisant demander à la fermière, par le laboureur, qu'elle coupe le cou au coq, et qu'elle fasse de cet éveille-matin un ragoût parce que les labourages sont terminés.
Autrefois, au commencement du carême, on parcourait la campagne, portant au bout de longues perches de petites bottes de paille auxquelles on mettait le feu. La police a défendu ces réjouissances connues sous le nom de fête des Brandons ; elle a défendu également les feux de la Saint- Jean d'été. Pendant la moisson des grains de mars ou de printemps, les moissonneurs chantent en chœur des chansons dont le refrain est : « Au bois, joli bois, oh ! je m'en vas ». On se plaint dans ces chansons de la chaleur du jour, et on invite la ménagère à donner des rafraîchissements à ses ouvriers.
Le christianisme n'a point fait perdre au peuple la crainte des sorciers et sorcières qui tourmentait nos Gaulois. Par-
tout des spectres blancs, des loups garous, des revenants. Les anciens habitants connaissent tous les carrefours oij se fait le sabbat. On raconte aux jeunes gens, pendant les longues soirées d'hiver, de merveilleuses aventures de magiciens et de sorciers; il se trouve même des gens qui se donnent comme ayant le don de prédire l'avenir, de découvrir les choses cachées, de détruire l'effet des charmes et des sortilèges. Jamais ces charlatans n'ont été si hardis et en si grand nombre que pendant que l'exercice de toute religion était comme interdit, et que la décade avait remplacé le Dimanche.
Tel était ce mémoire sur les Cénomans qui, avec un autre mémoire sur les Aulerces, fut imprimé sous la signature de Louis de Musset en 1823 dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de France.
Dans le mémoire que nous venons d'analyser, l'auteur parle de fouilles faites depuis peu à la base des deux tumuli signalés par lui dans l'arrondissement de Saint-Calais ; il est à croire qu'il n'y avait pas été étranger. Il est certain en tous cas que Musset n'avait pas négligé ce moyen de demander au passé de livrer ses secrets. Au dire de Pesche, il avait été assez heureux pour trouver dans un ravin, sur le territoire de Cogners, un de ces instruments tranchants en pierre appelés Céraunites qu'on croit avoir servi aux sacrifices humains chez les Gaulois, une petite enclume en fer, des morceaux de larges briques romaines à rebords, des scories de fer qu'on croit provenir des forges à bras des Romains (1). D'un autre côté, nous savons par Odille de Musset que le musée du Mans devait à son père des monuments antiques et des pétrifications recueillies dans l'arrondissement de Saint-Calais (2).
En 1824, Paul et Alfred de Musset retournèrent passer une partie de leurs vacances chez leur oncle ;
(i) Voir Dictionnaire de la Sartlie, article Cogners. (2) Notice nécrologique sur le Marquis de Musset dans les manuscrits généalogiques.
mais « cette fois », dit le biographe du poète, « un accident auquel tout autre enfant que mon frère n'aurait pas fait grande attention, vint mêler une impression terrible aux délices du chAteau de Cogners. Alfred brûlait du désir de faire sa première partie de chasse (il avait alors quatorze ans). On lui trouva un petit fusil à un coup, et, sous la conduite du garde, on lui permit de tuer des lapins dans la garenne. Un matin, il marchait derrière moi, portant sous le bras son fusil qu'on venait de charger et dont le canon était dirigé sur mes talons. Ce fusil ne valait rien ; la batterie en était usée. Le coup part sans qu'on sache pourquoi, et la charge de plomb fait un trou dans la terre à quelques lignes de mon pied droit ; je me retourne au bruit, et, à travers un nuage de fumée, je vois mon frère chanceler et s'asseoir. II eut une attaque de nerfs suivie d'un accès de fièvre. Son indisposition ne dura pas ; mais son goût pour la chasse se trouva fort diminué, le séjour de Cogners terni dans son esprit, et le chiffre même de 1824 remplacé à jamais par cette périphrase : « l'année où j'ai failli tuer mon frère ».
Quelques mois seulement après avoir reçu à Cogners la seconde visite des fils de son cousin, Louis de Musset eut le malheur de perdre sa femme. Il y avait quelques années déjà que celle-ci souffrait de la gravelle. Après une cruelle maladie, elle expira le 25 novembre 1824, sur les huit heures du matin, et fut inhumée dans le cimetière de Cogners. C'était une femme de bien dans toute la force du terme, et nous ne saurions mieux faire, pour donner au lecteur une idée suffisante de ses admirables qualités, que de reproduire ici les quelques pages où sa fille Odille a essayé de retracer cette belle existence.
Mademoiselle Marie- Marguerite Dominique de Malherbe naquit au château de Poillé le 25 janvier 1761 ; elle fut baptisée en l'église paroissiale de Marçon le lendemain et eut
pour parrain : Messire Dominique de Sérignac, ch', baron de Bellemont, de la paroisse de Savigny-sur-Brazye, son oncle maternel, et pour marraine Dame Marie-Louise Peillot de la Garde, veuve de iMessire Joseph de Malherbe, son ayeule paternelle. Mademoiselle de Malherbe, privée bien jeune de sa mère, passa quelques années au couvent des Ursulines du Mans et à Tabbaye de la Fontaine-Saint-Martin ; agréable, spirituelle, les jeunes gentilshommes du pays briguèrent l'honneur de prétendre à sa main. Mais elle avait entendu parler de Louis-.\lexandre-Marie de Musset : une amie des deux familles. Madame la baronne de Durcet, avait souvent dit qu'elle voulait unir ces jeunes voisins. Mademoiselle de Malherbe connut le jeune de Musset et lui sacrifia un parti beaucoup plus riche.
M. et M"" de Musset étaient unis depuis six ans, lorsque les troubles révolutionnaires éclatèrent. D'un caractère noble, franc, généreux, M™^ de Musset sut afTronter les dangers. On la vit en imposer par son calme aux troupes armées qui envahissaient son château; on la vit faible, délicate, courant de ville en ville après les représentants du peuple pour obtenir la liberté de sou mari mourant dans les prisons de Chartres. On la vit prodiguant à cet époux, échappé par ses soins à une mcîrt certaine sur l'échafaud ou dans les cachots, ses veilles et ses attentions les plus délicates. Dans les temps les plus difficiles de la Révolution, elle administra seule les biens de son mari, et les conserva par sa sage économie, son ordre, son travail. Le malheur trouva toujours près d'elle un appui; jamais elle ne se souvint d'une injure lorsqu'elle put contre elle échanger un bienfait. Mère tendre et alïectionnée, on était assuré de la trouver près de ses enfants lorsque leurs souffrances réclamaient ses soins. D'une piété sincère el éclairée, elle pensait que le meilleur moyen de prouver à Dieu son amour était de faire du bien à ses semblables. Aussi secourir les malades, protéger la veuve el l'orphelin faisaient-ils ses plus douces occupations. M""* de Musset a éprouvé dans les dernières années de sa vie de cruelles atteintes de gravelle ; elle a supporté ses souffrances avec le calme et la résignation d'une àme religieuse. Dans sa dernière maladie, les pauvres, ses amis de tous les temps, furent présents à son esprit, et presque les dernières paroles que ses enfants recueillirent d'elles furent celles-ci, adressées à sa fille aînée : « Odille, les pauvres 1 >> Ce fut avec cette charitable pensée, n'ayant jamais, comme elle le disait elle-même, conservé ni rancune, ni animosité contre per-
sonne, qu'elle s'endormil dans le seigneur sur les huit heures du matin le 25 novembre 1824 (1).
On conçoit le vide que la disparition d'une telle femme ait laissé après elle dans sa maison. La douleur de Louis de Musset fut immense. D'après .sa tille, il écrivit à cette date du 25 novembre 1824 sur un registre qui lui servait de vade mecum : « 25 : séparation ; amie n'existe plus ; amie vraie » (2). Ces quelques mots de lui en disent long sur la sincérité et la profondeur de son chagrin.
A cette époque, Onésipliore de Musset était toujours au service dans les gardes du corps. Reçu garde surnuméraire de la compagnie deLu.xembourg avec rang de sous-lieutenant en janvier 1818, il était pa.ssé garde de '.i" classe le IG avril 1820, et garde de 2« classe le 10 mars 1824 avec rang de lieutenant. Peutêtre aurait-il continué quelques années encore, au moins jusqu'à son mariage, à suivre la carrière des armes ; mais la mort de sa mère l'ayant rappelé dans sa famille, il comprit qu'il était de son devoir d'y prolonger indéfiniment son séjour, « tant pour ses propres affaires que pour soulager dans celles de sa famille un père de soixante-douze ans auquel il ne » restait « que lui de fils ».
Aussi, invoquant ce motif, il fit dès les premiers jours de janvier 1825, demander au ministre de la Guerre par l'intermédiaire de M. d'Andigné de Uesteau, député de la Sarthe, sa mise en disponibilité sans solde, puis il donna sa démission le G avril suivant (3).
Le Marquis de Musset allait donc avoir auprès de lui pour le consoler dans son veuvage, son fils Onésiphore et sa fille Odille. Mais ce fut surtout cette der-
(i) Manuscrits généalogiques.
(2) Ibid'im.
(3) Archives du ministère de la Guerre, d'après Maurice Dumoulin
nière qui fut l'appui de ses vieux jours. Non seulement elle l'entoura de tous les soins matériels nécessaires à un vieillard, mais, grâce à sa vive intelligence et aux fortes études qu'elle avait faites, elle le secondait mieux que personne dans ses recherches et suivait ses publications avec un grand intérêt. Elle avait surtout la passion de la généalogie ; c'était elle qui avait classé les archives de sa famille, et soit du vivant de son père, soit après lui, elle continua l'histoire généalogique des Musset que celui-ci n'avait pns menée au delà de 1789.
On était alors sous le règne de Charles X, ce roi que les libéraux prétendaient n'être que l'agent couronné de la Congrégation, et que de leur côté les monarchistes raisonnables blâmaient de mêler trop ostensiblement la religion à la politique, de façon à les compromettre l'une par l'autre. C'était, d'ailleurs, le moment des fameuses missions qui étaient en train de parcourir la France et qui, par leur zèle brûlant et intempestif, provoquaient trop souvent chez les adversaires de la royauté de regrettables démonstrations en sens contraire. Or, Louis de Musset était trop avisé pour ne pas sentir qu'il y avait là un abus, et, malgré la sincérité incontestable de ses principes religieux, ou peut-être même en raison de cette sincérité, il déplorait des agitations qui, faites sous le couvert de la religion, ne pouvaient qu'en diminuer le prestige aux yeux des indifïérents. Et, comme il était naturellement frondeur, ce qu'il voyait en ces années-là devenait l'objet le plus ordinaire de sa spirituelle causticité. On a conservé une boutade en vers composée par lui à la suite de la mission qui avait eu lieu au Mans à la fin de 1826 (1). Elle est
(i) Ouverte le 12 novembre à la cathédrale, cette mission que prêcha le Père Guyon, assisté des Pères Rondeau, Brénoi, Guillermet et Petit, prit fin le 3i décembre. Elle eut, si nous en croyons le Journal du département de la Sarthe, le plus grand succès, et ne paraît point avoir donné lieu à aucun désordre.
intitulée : Souvenirde la Mission{[). Kn voici un passage intitulé : La Confession, dont les vers ne sont pas dépourvus d'un certain talent ; ce passage peut nous donner une idée de ce qu'étaient les poésies de jeunesse de Musset au temps où il collaborait au Journal de Dorât. Qu'on juge plutôt :
Aprùs noire préfeL (2), quel autre homme s'avance ? C'est un prêtre jureur, pour lui point d'indulgence. « De mes péchés je suis bien repentant ; Mais, mon Père, qu'il vous souvienne Que j'étais avec vous quand Monseigneur de Vienne Un de vos vrais amis. Le Franc de Pompignan, Présidait en bon courtisan Les députés rassemblés à Versailles ; Je servais à l'autel de Monsieur de Talleyrand Lorsque les fédérés y prêtaient le serment Et du clergé faisaient les funérailles.
Au rang des prêtres je montai Par le sacré pouvoir de l'Abbé Lamourette (3). Notre église était en goguette.
( I ) Cette pièce de vers avait paru avec les titre et sous-titre suivants : « Souvenirs de la Mission (en vers) dédies aux Conquérants de la France, les R.R. P.P. Thelket, irlandais, russes, polonais, allemands, italiens, picmontais et autres, par Simplicien Thomas, bourgeois de Brives-la-Gaillarde. A Trévoux, de l'imprimerie prvilcgiée, chez Rusé, Maufranc et Cie, A. M. G. B. 1827 in-8 de 5 feuilles 1/2.
(2) Le préfet de la Sarthe était alors le comte du Bourblanc. Fait assez curieux à remarquer: parmi les principaux personnages officiels qui accompagnaient de temps à autre le préfet aux exercices de la mission, le Journal du département de la Sarthe cite M. Desherbiers, secrétaire-général de la préfecture, oncle maternel d'Alfred de Musset. (Voir numéro du i5 novembre).
(3) Lamourette (Adrien), grand vicaire de l'évèque d'Arras, en 1789, très protégé par Mirabeau qui se servit de sa plume quand il prépara la Constitution civile du Clergé; plus tard évéq-ue constitutionnel de Rhône et Loire et député à l'Assemblée législative. 11 eut un jour de célébrité dans cette Assemblée : le 7 Juillet 1792, dans un moment où des craintes réciproques se changeaient en haines, il monta à la tribune, parla, avec elTusion, de réconciliation, de concorde, de fraternité; l'émotion gagna les ennemis politiques les plus acharnes, on se précipite des bancs opposés, on s'embrasse ; une députation, conduite par Lamourette, court en informer le roi ; le soir, la réconciliation est oubliée, et le lendemain on ne l'appelle que baiser Lamourette ; le mot est resté proverbe.
De ce bon temps je profitai Et je devins l'époux d'une jeune nonette
Que bientôt après je quittai.
J'étais trop confiant; elle était trop cofjuette.
Sous nos drapeaux je m'enrôlai, Et, presqu'à mon début, on me fit capitaine. Je courtisai les chefs ; je fus mauvais soldat.
Et ma fortune était certaine
Sans une maudite migraine
Qui me prit un jour de combat.
Je courus me cacher dans les forêts du Maine ; J'y fus chouan et je dupai sans peine Les Bretons, les Normands et même les Manceaux.
Je leur prêchais la dissidence
Et je vivais dans l'abondance
Des ofTrandes de mes dévots.
Le pénitent dont il s'agit ici n'est point un personnage de fantaisie que l'auteur a inventé pour le besoin de sa cause. Ce prêtre jureur, qui se marie, puis s'engage dans les armées de la république, a réellement existé ; c'est tout simplement notre ancienne connaissance, l'ex-curé jacobin de Gogners, l'abbé Gouasse du Rocher, dont la vie, depuis que nous l'avons perdu de vue, avait été en effet remplie des aventures auxquelles il est fait ici allusion (1).
Mais ce n'était pas seulement dans des boutades de ce genre que se donnait ainsi carrière l'esprit frondeur de Louis de Musset à l'égard du gouvernement de Gharles X, c'était aussi dans sa correspondance avec ses amis. Nous possédons deux lettres écrites
(l) Voici en effet sur cet assez triste personnage quelques renseignements biographiques précis que nous devons à lextrême obligeance de M. l'A. Giraud qui prépare, comme on le sait, une Histoire du Clergé Manceau pendant la Révolution. François-Jacques-Marie Gouasse du Rocher, né le 14 Septembre 1742; vicaire à Saint-Guingalois de Ghâteau-du-l,oir, lyyi-ij-jb ; puis titulaire de la chipcUe Saintc-Gatherine à la Gharlrc ; curé constitutionnel de Gogners le 2 Janvier 1 793 ; abdique les fonctions sacerdotales le 27 pluviôse an II (i5 février 1794); réside à Château-du-Loir de l'an m à l'an IV ; transfère ensuite son domicile à Angers où il demeure en l'an v; était alors marié et représentait la loi à l'armée.
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par lui à cette époque à son ami cl coilèj,nie du Conseil général de la Sarlhe M. Doslandes de Hazonges. Ces lettres, (|ui nous trahissent le fond de sa pensée, valent la peine d'être reproduites ici bien qu'elles semblent un peu étranges sous la plume d'un homme aussi profondément religieux. La première fut écrite à l'occasion d'une visite que J. R. Pesche, qui parcourait alors le département pour préparer son célèbre dictionnaire, venait de faire au châtelain de Cogners. Nous en détachons les principaux passages :
Notre voyageur arriva hier après midi et veut nous quitter ce matin : vous en concluerez que sa quête n'a pas été abondante. Je lui ai donné tout ce que je pouvais lui oflrir, les pauvres n'ont que des deniers et encore en petitequantité.
M. Pesche est en guerreavec unsainthomme (1) qui mérite d'être présenté comme chanoine dans réghse de Monsieur Sain^ Juhen du Mans dès qu'on aura restitué à cette égUse les terres prés, vignes, bois, honneurs, fiels et privilèges qu'elle possédait de droit divin, comme chacun sait et doit faire profession de croire. Quant à notre historien, il sera bien heureux, s'il doit mourir de mort naturelle, qu'on l'enterre sous l'égout des toits de la cathédrale
Vous voulez de grands coups ; vous parlez de massues • mais Adonis (2) est vieux ; il n'a jamais porté d'armes pesantes, et la massue ne convient qu'à Hercule
Je pense. Monsieur, que le mouvement de dévotion cordicole (3) n'aura pas de suites fâcheuses : nous avons d'ex-
(i) Musset fait ici allusion au curé d'Ancinnes dont Pesche, dans l'article de son dictionnaire relatif à cette commune, dit à propos du presbytère : « Le presbytère est habité par un vénérable desservant, occupé des choses du ciel à tel point que depuis vingt-cinq ans qu'il habite la commune, il ne la connaît pas encore. Du moins il nous l'a assuré en nous refusant, d'un ton fort sauvage et que nous avons cru devoirattribueranvoisinagedelaforét, toute espèce de renseignements. »
(2) Il s'agit ici de Charles X qui, comme on le sait, avait dans sa jeunesse et même dans son âge mûr beaucoup aimé les aventures galantes. Musset est évidemment un peu dur pour lui.
(3) Musset fait probablement allusion ici à la Société des religieuses du Sacré-Cœur de Jésus dont la congrégation avait été approuvée par le Saint-Siège en 1826. Assurément on a besoin, en l'entendant s'exprimer ainsi sur une Société des plus respectables, de se rappeler qu'il n'en était pas moins l'auteur de la brochure sur le Triomphe de
cellents remèdes, et nous saurons les appliquer en temps et saison convenables. Les Ignorantins (l), loin de nous nuire, nous ont bien servi en se montrant non taies quales, mais tels qu'ils sont
Voici maintenant la seconde lettre de Musset à M. Deslandes ; elle est datée du 14 mai 1827. Après quelques mots sur la santé de ce dernier, elle contient une amère diatribe contre les jésuites que nous nous ferions scrupule de reproduire ici dans ses passages les plus virulents :
Monsieur, vous me confirmez par écrit ce que notre correspondant m'avait appris. Vous n'êtes pas encore parfaitement guéri, et vous éprouvez de fâcheuses atteintes de je ne sais quel mauvais génie qui dirige les vents, fait gronder le tonnerre, luire le soleil, scintiller les étoiles et voyager la lune rousse ; mais ce mauvais génie ne nous ravit pas l'espérance ! Tant que cette magicienne nous reste, on peut supporter le rhumatisme et d'autres maux plus graves encore, tels que ceux qui marchent à la suite de Tartufe et de Laurent, du P. Girard et du P. Picher, de Villèle et de Meiternich, etc.
Bien convaincu qu'il ne faut qu'un coup de tonnerre ou un bon vent pour changer la température et faire périr des insectes, je ne pense pas qu'il soit nécessaire de recourir à de grands moyens dont nos faiseurs n'ont que trop abusé depuis 1789 jusqu'à l'avènement du Corse (2). Conservons avec soin ce qui nous reste de l'ordonnance de réformation du 4 juin 1814 (3) ; travaillons avec persévérance à reprendre ce qu'on nous a dérobé, à rétablir ce qu'on a détérioré, à perfectionner la partie qui n'était qu'ébauchée. Borée a fait rage, et les cadards ont gardé des manteaux sur leurs épaules : que le soleil renaisse, et les maux tomberont.
la religion et des Lettres critiques sur l'origine du Christianisme.
fi) Allusion aux frères des écoles chrétiennes qui, sous le ministère Villèle, avaient le monopole de l'enseignement primaire. Hélas I si Musset avait vécu de nos jours, ce ne serait plus d'eux^qu'il se plaindrait-
(2) Est-il besoin de faire remarquer que Musset, malgré son antipathie pour le gouvernement de Charles .X, ne désirait pourtant pas revenir à ceux de la Convention et du'Directoire.
(3) Ici, comme on le voit, Musset exprime ses préférences politiques qui sont toujours, comme dans ses Considérations sur les finan' ces du Royaume, a la fin comme au début de la Restauration, celles d'un monarchiste selon la Charte.
Voiifi me demanrlez co que j'entends ici par le soleil. Ce n'est assiirénienl ni tel ni tel honrinie, mais la nation française toute entière, respeiîtant les pouvoirs qu'elle a institués et soumise à la loi qu'elle s'est donnée... Mon parent (1) est fort occupé en ce moment à revoir son histoire de... (2). la censure, encore arrêtée, rugit dans l'antre de Peyronnet ; bientôt elle sera comme le lion quaeretis qucm devorel. Il faut se hâter de mettre ses petits en sûreté afin de pouvoir échapper soi-même à la dent de la grande bêle. (3)
Aux vacances de celle même année 1827 nous retrouvons à Cogners le jeune Alfred de Musset (jui venait de terminer brillamment ses études au collège Henri IV en remportant au Concours général le second prix de dissertation latine. Ce troisième séjour du futur poète de llolla et des yuiU chez son oncle de Musset nous est connu par une lettre de lui à son am i Paul Foucher datée du 23 septembre 1827 (4). A cette époque le fils cadet de Musset-Palhay n'était plus, hélas ! le naïf blondin qui en 1822 se sentait si heureux de passer ses vacances dans un château perdu au fond de la province et pour qui la découverte d une cachette sous sa chambre à coucher était un véritable événement. C'était maintenant un de ces échappés de collège aux passions précoces qui croient connaître déjà la vie aves toutes ses désillusions et traînent partout avec eux une mélancolie égoïste et malsaine. Aussi la vie austère et patriarcale qu'on menait à Cogners devait-elle offrir peu d'intérêt pour l'adolescent à la fois blasé et en quête d'émotions romanesques. Il ne faut donc pas s'étonner que, dans sa lettre à son ami resté à Paris, il ne parle du château où il
(i) Victor de Musset-Pathay.
'2) Sans doute une Histoire de Jean-Jacques Rousseau dont la première édition était parue en 1821.
(3) Les deux lettres dont nous avons extrait les passages qui précèdent avaient été communiqués à Hesche qui les a reproduites dans sa notice biographique sur Louis de Musset composée en i843 etconscr vée en manuscrit aux Archives de la Société des Arts.
(4) Cette lettre a été publiée par Paul Foucher dans son livre intitulé : Entre cour et jardin, Amyot, éd. 1867.
était en train de passer une partie de ses vacances que pour prétendre qu'il s'y ennuie et que rien ne l'y attache. Certes, dans l'état d'esprit (jui était alors le sien, ce n'était pas sa cousine Odile qui pouvait réaliser son idéal féminin : « J'ai besoin » disait l'ex-coUégien, (( d'un joli pied et d'une taille line ; j'ai besoin d'aimer. J'aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si elle n'était pas pédante et économe. » Quant à l'oncle septuagénaire, voici ce qu'en disait son neveu :
(( Mon oncle a mille bontés pour moi; mais les idées d'un homme à cheveux blancs ne sont pas celles d'une tête blonde. C'est un homme excessivement instruit, et quand je lui parle des dames qui me plaisent ou des vers qui m'ont frappé, il me répond : « Est-ce que tu n'aimes pas mieux lire tout cela dans quelque bon historien? Cela est toujours plus vrai et plus exact. » Et pourtant cet homme-là est bon, il est vertueux, il est aimé de tout le monde ! 11 n'est pas de ces gens pour qui le ruisseau n'est que de l'eau qui coule, les forêts que du bois de telle ou telle espèce et des cents de fagots. »
Ainsi, malgré la présomption étourdie de ses dixsept ans, celui qui quelques années après va écrire Mardoche, ne pouvait pas s'empêcher de rendre justice aux éminentes qualités intellectuelles du châtelain de Cogners, toujours aussi frappantes en dépit de son grand âge, et cette appréciation du neveu est peutêtre le plus bel éloge qui ait pu être fait de l'oncle !
Du reste, s'il faut en croire Cauvin, Louis de Musset n'avait pas encore renoncé à faire gémir la presse, pour employer une de ses expressions ; il travaillait alors à mettre la dernière main à une histoire du Maine qui devait paraître l'année suivante, sous un pseudonyme (1), ce qui prouve que la vieillesse n'avait pas diminué chez lui la puissance du travail !
(i) Voir, dans l'Annuaire de la Sartlie pour 1840, VEssai sur l'Armoriai du diocèse du Mans, par Cauvin, article Musset,
A la fin do l'année 1827, le chAteau do Cogners, si morne depuis trois ans, avait vu enfin un peu de joie en dissiper la tristesse. Onésiphore de Musset qui, nous l'avons dit, avait donné au commencement de l'année précédente sa démission de (Jarde du Corps, s'était décidé à se marier, et il avait épousé le 18 décembre Gaëtane- Marie -Zoé de Saint -Chamans, fille de Marie-Georges de Sainl-Chamans et de Henriette-Victoire de Thienne (1). Nul doute qu'il y ait eu à cette occasion quelques fêtes à Cogners et que le père du nouveau marié ne se soit réjoui à l'idée de voir son fils et sa belle-fille babiter avec lui sa vaste demeure, comme plus tard les enfants nés de cette union l'égayer par leurs joyeux ébats. Mailieureusement pour le père d'Onésiphore de Musset, il n'en devait pas être ainsi. Pour des raisons de famille qui nous échappent, son fils unique alla s'installer quelque temps après son mariage au château du Vau en Sainte- Cérotte qu'il avait acquis des deniers de sa femme (2).
A cette époque, Louis de Musset était dans sa soixante-quinzième année. Il était temps qu'il se débarrassât du pesant souci des affaires administratives et se dérobât à la fatigue que ne pouvaient manquer de lui apporter les sessions du Conseil général. Aussi, dès avant celle de 1827, avait-il demandé au préfet de le relever du poste où il avait été appelé pour la première fois au début du Consulat, vingt-sept ans auparavant, et qu'il n'avait abandonné que pendant le temps où il avait été député. Mais, comme bien on pense, le représentant de l'autorité royale dans notre département avait éprouvé quelque peine à se priver des lumières d'un collaborateur aussi précieux, et il l'avait décidé à garder provisoirement sa place de conseiller. Enfin, le 2 juillet 1828, Musset avait de
(i) Manuscrits généalogiques.
(2) Ibidem,
nouveau fait part au préfet de son intention de se faire remplacer comme Conseiller général et sa démission fut enfin acceptée (1).
Cependant, pour ne plus faire partie de l'assemblée provinciale, Louis de Musset n'avait pas renoncé à mettre, l'occasion échéant, au service de ses amis ou de ses concitoyens, son activité bienfaisante. C'est ainsi ({ue dans les années suivantes, comme exécuteur du testament de son ami Jean-Henri Richer de Montauban, décédé le 11 novembre 1827 au château de Puys, en Saint-Martin-de Connée, il s'occupa avec un grand dévouement d'assurer à la commune de Vimarcé l'établissement de deux sœurs d'Evron chargées à la fois de donner l'instruction aux jeunes personnes et de porter des secours aux malades pauvres tant dans cette commune que dans celle de Saint-Martin-de- Connée. La chose n'avait pas été sans difTiculté, carie défunt, qui avait d'ailleurs chargé son testament d'un grand nombre de legs charitables, n'avait affecté à l'établissement en question qu'une maison et quelques journaux de terre situés à Vimarcé et aux environs. Mais on reconnut par la suite que le revenu annuel de ces quelques journaux de terre, qui n'était que d'environ 200 francs, était absolument insuffisant pour faire subsister convenablement deux sœurs de la charité. D'un autre côté la commune deVimarcé, malgré toute sa bonne volonté, ne pouvait rien faire en cette circonstance, ses ressources étant trop limitées. La congrégation des Sœurs d'Evron allait donc se trouver dans la pénible nécessité de refuser de prendre à sa charge un établissement qui lui aurait été trop onéreux. C'est alors que Louis de Musset trouva dans la bonté de son cœur le moyen de surmonter cette difficulté. Après avoir pris l'avis de ses enfants, il ajouta, de ses propres deniers, une somme d'au moins
(i) Arch. nat., F i B. 2, Sarthe, n" 6.
500 francs, et l'établissement, aii(|uol il consacra tous ses soins, eut lieu. « Maintenant », disait-il avec l'accent d'une conscience délicate et heureuse, « toutes les intentions de mon viel ami sont remplies » (1).
C'est en souvenir de cette fondation de François- Jean-Henri Uicher de Monlauban et de la part qu'y avait prise le châtelain de Cogners qu'une plaque de cuivre, contenant une inscriplion commémorative en latin, fut placée pendant le cours de l'année 1830 dans l'église de Vimarcé, près de l'entrée du chœur à droite où on la voit encore. On y lit :
inclytis et munmficentisssimis
ilsdemque inter se arcta amicitia conjunctis viris
Francisco Johanni Henrico Richer de Montaudan
Anno reparat.e salutis MDCCCXXVII
.flTATIS VER0 LXVII PROH DOLOH ! DEFUNCTO
Et LuDOvico Alexandro Marl« de Musset Marchioni de Cogners superstiti