CHAPITRE IV Louis de Musset pendant les années du Consulat
Avec l'avènement de Bonaparte comme premier consul, la France, depuis plus de dix ans en proie tour à tour à l'anarchie ou à la terreur, allait entin retrouver l'ordre et la sécurité. Sous l'empire de la constitution de l'an VIII, une réorganisation générale était en train de s'accomplir, tirant peu à peu le pays du chaos révolutionnaire dont l'incohérente faiblesse du Directoire n'avait pas pu le faire sortir. En ce qui concernait, par exemple, l'organisation départementale, les préfets, relevant directement du ministre de l'Intérieur, et ayant entre leurs mains toute l'autorité executive, avaient remplacé les Directoires électifs sur lesquels le pouvoir central avait peu d'action, et qui eux-mêmes n'agissaient point ou agissaient mal. A côté du préfet, la nouvelle constitution avait placé, dans le conseil de préfecture, une sorte de conseil d'état départemental, et enfin, dans le conseil général, une sorte de corps législatif qui, s'il ne faisait pas de lois, exprimait du moins les vœux du Département. La Sarthe reçut comme préfet Louis-Marie Auvray, naguère colonel de la 40« demi-brigade en garnison au Mans, lors de la surprise de cette ville par les Chouans, en septembre 1790; son installation eut lieu le 16 floréal an VIII (6 mai 1800). Les trois sous-préfets furent ensuite nommés pour les trois arrondissements de La Flèche, de Mamers et de Saint-Calais. Louis Souin de la Tibergerie (1) avait été mis à la tête de ce
(i) Louis Souin de la Tibergerie appartenait à une ancienne famille de bourgeoisie de Saint-Calais, laquelle y exerçait déjà des charges publiques dans la première moitié du X Ville siècle. En 1 716, Claude-César Souin, sieur de la Tibergerie, était conseiller du Roy, receveur au grenier à sel de la ville de Saint-Calais. En 1724, il s'était démis de cette charge pour acheter l'office de garde de la porte du Roy. Il habitait alors le lieu de la Ganterie à Montaillé. De sa femme, Barbe
dernier arrondisseiuent. Quant au (Conseil général du département, (jui devait se réunir pour la première fois au Mans le l -' thermidor de la même année, Bonaparte venait, sur la présentation du préfet, d'en nommer les membres.
Parmi ces membres se trouvait notre Louis de Musset.
On aimera sans doute à savoir (jnels étaient les collègues au milieu desquels celui-ci allait être appelé à siéger, quels étaient leur situation sociale, leur passé et leur valeur intellectuelle. Aussi, croyonsnous devoir reproduire ici l'arrêté de Bonaparte en vertu duquel avaient été nommés ces premiers Conseillers généraux de notre département (1).
Paris, le 22 prairial l'an VIII de la République une el ind.
Bonaparte, premier consul de la République, nomme les citoyens dont les noms suivent pour remplir dans le département de la Sarlhe les fonctions ci-après désignées, savoir :
Aux places de membres du conseil général du département les citoyens Blin de Béru, es. législateur, au Mans (2).
Ménard, il avait eu, entr autres enfants, César Souin de laTibcrgerie, gendarme de la garde du Roi, en 1765, et, en 1770, propriétaire à Montaillé. Ce dernier avait épousé Françoise de Vigneau, et semble avoir eu pour hls : 1° Claude-Marie, prêtre, licencié de Sorbonne, prieur commandataire et seigneur baron fondateur d'Harponvillicrs, mort en 1790; 2" François-Marie, lieutenant particulier des eaux et forêts de Vendôme, moit également en 1790, enfin César-François, qui la veille de la Révolution exerçait l'office de contrôleur de la régie générale à Château-du-Loir. C'était peut-être de ce dernier qu'était fils Louis Souin de la Tibergeric. Le futur sous-préfet de Saint-Calais avait été maire de cette ville.
(i) Arch. nat. F. 162, Sarthe, n" 3.
(2) Jacques-Louis Belin de Béru, né au Mans en 1747, licencié en droit à l'Université d'Angers (1768); ensuite avocat au parlement de Paris, puis procureur au Mans, avait eu toutes ses charges supprimées par la Révolution, qui l'avait emprisonné et même avait failli lui enlever la vie. Marié en 1796 avec Anne-Françoise Guyonneau, il avait été élu l'année suivante au Conseil des Anciens. 11 mourut en 1828, laissant la réputation d'un des membres les plus distingués de l'ancienne société mancelle.
Le Prince, l'aîné, négociant au Mans (1);
Desportes de Linières, ex-administrateur de la ci-devant compagnie des Indes (2);
Bourdon du Rocher, maître de forges (3);
Perrochel, l'aîné, ex-président de l'administration munie, de Fresnay (4);
Delélée, père, homme de loi (5);
Drouard, homme de loi (6) ;
Dreux de Brezé (7) ;
(i) Jean-Baptiste-Henri-Michel Le Prince d'Ardenay, né en lySy au Mans, de Jean-Baptiste-Jacques Le Prince, riche marchand cirier, plus tard acquéreur de la terre d'Ardenay, et de Marie Desportes, après avoir rempli des charges administratives et consulaires, fut maire du Mans de novembre 1790 à avril 1791. II a laissé de curieux mémoires et est mort en 1819.
(2) Charles-Henry-Jean-Baptiste Desportes de Linières, né au Mans en 1743, fils aîné de Charles-Henri Desportes de Linières, officier de la Reine, et de Catherine-Louise-Marguerite Le Prince, avait fait une fortune considérable comme intéressé dans la compagnie des Indes et dans les bois de la marine française. Il mourut en i8o3.
(3) Alexandre Bourdon du Rocher, dès 1773 maître de forges de Chemiré-en-Charnie, avait eu, de Jeanne-Madeleine Prévôt, trois fils : i" Ferdinand Pierre, colonel de dragons sous le premier Empire, mort des suites de ses blessures en 1806; 2° Alexandre, maître de forges, députe sous la Restauration; 3^ Frédéric, qui fut membre distingué de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts du Mans.
{4) René-François-Hortense de Perrochel, ancien major de grenadiers au régiment de Champagne, chevalier de Saint-Louis, propriétaire de la terre de Saint-Aubin de Locquenay, époux de Henriette- Rose le Vicomte de Blangy.
(5) Pierre-Charles-Joseph Delélée, ancien lieutenant général à Beaumont. 11 appartenait alors au ci-devant district de Fresnay, et avait été recommandé comme très instruit par le préfet Auvray.
(6) Drouard appartenait au ci-devant district deSillé; nous n'avons pas d'autre renseignement à son égard.
(7) Henri Evrard, marquis de Dreux Brezé, né en 1762 de Joachim de Dreux marquis de Brezé, et de Louise-Jeanne-Marie de Courlarvel de pezé, propriétaire au droit de sa mère de la terre de la Lucazière, près de Sillé, grand-maître des cérémonies sous Louis XVI, pair de France, gendre du général Custine, avait réglé l'étiquette observée dans les premières séances des Etats généraux de 1789. Ce fut lui qui, chargé par le roi, après la séance du 2? juin, d'enjoindre aux députés de se retirer, reçut la fameuse réponse de Mirabeau : « Allez dire à votre maître », etc. Emigré après le 10 août 1792, il était cependant rentré peu après en France, et n'avait point été inquiété sous la Terreur. Il devait reprendre sous la Restauration ses anciennes fonctions, et mourut en 1829.
— no —
Demiisset, ex procureur syndic;
Mony, ci-devant notaire à l'aris;
(ïonduin, ex noinirc;
Godefroy, propriétaire-cultivateur (1);
Verrier, idem.
Desarcé, propriétaire (2) ;
Hoyau, président de l'administration munie, de Châteaudu-Loir;
Rigault de Beauvais, ex président de l'administration munie, du district de La Flèche (3).
Guérin de Brùlon, maître de forges;
Bachelier, président de l'administration munie, de Sillé;
Courte Vildehert, homme de loi ;
Pioger, juge de paix (4).
Comme on le voit, la plupart des hommes fjue Bonaparte avait jugés dignes d'entrer dans la composition du Conseil général de la Sarthe, en ces années de reconstitution sociale, étaient, chacun dans leur genre, des hommes de valeur, expérimentés dans les afïaires administratives; comme on le voit aussi, le chef du nouveau gouvernement n'avait pas hésité à faire figurer sur cette liste quelques noms appartenant à l'ancienne noblesse de notre province. A quel mobile avait-il obéi en agissant ainsi ? Si l'on en croit Odille de Musset, dans la notice nécrologique consacrée par elle à la mémoire de son père, le général de Bourmont, commandant les forces royalistes dans la
(i) Godefroy appartenait au district de Mamers; nous ne sommes pas autrement renseignés à son égard.
(2) Louis-Pierre-Antoine de Sarcé, tils de Pierre Sarcé, chevalier, seigneur de Colombier, et de Eléonore de Bardon de Morange, avait acquis, en 1745, la terre de Bossé prcs de Chàteau-du-Loir. 11 y demeurait alors.
(3) Homme sage et modéré, qui, avant la Révolution, avait été lieutenant général de police au siège présidial de La Flèche, et en décembre 1794 avait succédé comme maire de cette ville au maire terroriste Panneau.
(4) Jean Pioger, avant la Révolution, notaire à Auvers-le-Hamon, avait été nommé juge de paix de Sablé avant 1798; en i8oô, il était toujours président de canton; en 181 3 il devint maire de Sablé, mais mourut presqu'aussitôt.
Sarthe et dans la Mayenne, aurait eu, dans les premiers mois de l'année, à présenter au Premier Consul les principaux personnages de son parti (jui, aux termes d'un certain accord passé entre ce dernier et les chefs de l'insurrection de l'Ouest, devaient faire partie des conseils généraux dans les deux départements que nous venons de nommer; et c'est ainsi que l'ex marquis de Musset aurait été agréé par le gouvernement issu du 18 brumaire. El si l'on admet cette assertion, le choix fait en cette circonstance de MM. de Dreux Brezé, de Sarcé et de Perrochel n'aurait évidemment pas eu d'autre raison. Mais, n'ayant pu trouver dans l'Histoire de ce temps-là la moindre allusion à l'accord en question, nous préférons expliquer ces quatre nominations par le seul fait de la politique d'apaisement et de libéralisme éclairé qui prévalait alors dans les sphères gouvernementales. Comme nous l'apprend dans ses Mémoires dignes de foi un contemporain de cette glorieuse époque, le chancelier Pasquier, les préfets avaient généralement ménagé dans les départements l'influence des plus anciens, des plus considérables propriétaires; les nouvelles formes employées dans les élections; les choix faits pour la présidence des cantons étaient tombés sur les hommes les plus honorables, quels que fussent leurs antécédents (1). Oui, c'est bien là la vraie raison du choix qui avait été fait de Musset et des autres nobles compris avec lui sur la liste présentée parlepréfet Auvray et approuvée par Bonaparte. Du reste, si quelqu'un dans la noblesse du Maine était digne de figurer sur cette liste par ses lumières et ses talents, n'était-ce pas l'ancien procureur syndic du district de Saint-Calais? Et c'était, paraît-il, bien l'avis de ses nouveaux collègues qui, dès leur première
(i) Voir Mémoires du chancelier Pasquier, publiées en 1888, par le duc d'Audiffred Pasquier, tome i, 203-204.
session, en thermidor an VHf, allnient le nommer leur secrétaire et devaient le maintenir dans cette importante charge jusqu'au moment où, en 1810, il les abandonnera pour passer au corps législatif.
Si, sur le terrain politique, il avait fallu l'avènement réparateur de Bonaparte pour faire cesser l'ostracisme dont Louis de Musset avait été victime pendant toute la durée du gouvernement directorial, sur un autre terrain, il y avait déjà plusieurs années que ceux qui composaient alors l'élite intellectuelle de notre département lui avaient rendu complète justice en lui montrant le cas fait par eux de son savoir et de son érudition dans les matières les plus variées. Dès l'an IV, en efïet, l'ancien Bureau d'Agriculture du Mans, qui venait de se reconstituer sous le nom de Société libre des Arts, avait tenu à honneur de se l'associer comme membre correspondant, et nous savons, grâce aux procès-verbaux des séances de cette société (1), que, cette année là et dans les années suivantes, il avait pris une part très importante aux travaux de ses collègues. Qu'il fût question d'agriculture ou du passé historique et littéraire de la province du Maine, il avait, à maintes reprises, adressé au Bureau d'instructives communications pour lesquelles il avait reçu les félicitations les plus enthousiastes et les plus méritées. On a conservé dans les archives de la Société des Arts un très important mémoire qu'en réponse aux questions posées tant à lui qu'aux autres membres correspondants, il avait rédigé au commencement de l'an IV sur l'état du
(i) Les procès- verbaux delà Société des Sciences et Arts qui remontent au moins à 1 795, sont conservés au siège de cette société ; nous ne saurions trop exprimer notre reconnaissance à son président actuel, M. Gentil, qui a bien voulu prendre la peine d'extraire lui-même de ces précieux procès-verbaux, à notre intention, les nombreux passages relatant les communications diverses faites par Louis de Musset depuis le 5 brumaire an IV jusqu'au 19 août 1824.
canton de Ressé considéré surtout au point de vue agricole. Ce mémoire, lu dans la séance du 2'A frimaire par Le Prince d'Ardenay, président, avait été accueilli avec la plus grande faveur. Ainsi que l'atteste le procès-verbal, on avait apprécié dans l'auteur « l'agriculteur expérimenté, l'observateur éclairé et l'homme de lettres instruit ». Dans les années suivantes, le Bureau s'était activement occupé de préparer, avec l'aide des membres correspondants épars dans les différentes parties du département, une description de celui-ci par cantons dans laquelle les souvenirs du passé ne devaient pas être oubliés, et qui, si cette louable entreprise avait pu être menée à bon terme, eût beaucoup ressemblé à l'ouvrage si précieux que, quarante ans plus tard, Pesche devait faire paraître sous le titre de Dictionnaire topographique, historique el statistique de la Sarthe. Or, il convient ici de le faire remarquer, c'est Louis de Musset qui avait eu le premier l'idée de ce vaste et utile travail. Il avait, en effet, dans sa lettre du 8 fructidor an IV, proposé à ses collègues, avant qu'il en eût encore été question, de rédiger pour eux le plan d'un ouvrage comprenant « une description bien détaillée et exacte du département de la Sarthe divisé par cantons ». Cette proposition ayant été très goûtée, il s'était mis sans retard au travail, comptant du reste s'aider pour cela de certains manuscrits « fruits des recherches » qu'il avait faites avant la Révolution ; mais, hélas ! disait-il dans une autre lettre du 30 floréal an V, « ces papiers ont péri avec une partie de mes livres par la maladroite amitié de mes domestiques; ils ont craint que mon cabinet ne devînt la proie des gens qu'on animait contre moi, et, lorsqu'ils m'ont vu traîné de tribunaux en tribunaux, ils ont mis dans une cache mes titres, mes papiers, mes livres; j'en ai retiré [)Ius d'un tiers en pourriture ». Musset avait pu cependant, à cette même date, envoyer au Bureau,
comme chapitre prf'liniinaire an prnnd travail dont il s'aj^issait, un mémoire intitulé Tableau hisloriquc cl topoyraphitjur du département de la Sarlhe. Le Prince en avait donné lecture dans la séance du 18 prairial an V. « Ce savant observateur » est-il dit de notre Musset dans le procès-verbal, « donne la description de l'ancienne composition de la province, de la nouvelle du département, de son sol, de ses productions, de son commerce, de ses manufactures, de ses grandes routes et rivières, de ses anciens et nouveaux établissements relatifs aux sciences et beaux-arts ; il entre aussi dans des détails intéressants sur l'origine de la ville du Mans, sur celle de son nom, sur les difïérentes formes de gouvernement sous lesquels elle a passé jusqu'à nos jours, sur la répartition de ses impôts, en un mot sur tout ce qui peut intéresser cette province. Le Bureau a envisagé cet excellent mémoire comme une riche mine dans laquelle il puisera quand il s'occupera de son travail sur l'histoire du Maine ». Telle avait été, sans parler d'autres communications faites ultérieurement par lui sur différents objets, la part très importante prise par Louis de Musset aux savantes préoccupations de la Société des amis des Arts. Ces communications s'étaient, il est vrai, faites plus rares après le 18 fructidor, et nous ne saurions nous en étonner quand nous nous rappelons les persécutions auxquelles il avait été en butte dans les tristes temps qui avaient suivi le triomphe momentané du parti jacobin. C'est d'ailleurs le sentiment qu'il exprimait dans une lettre écrite par lui, le ^ ventôse an VI, à un de ses savants collègues : « Il est inutile sans doute de vous dire, citoyen, que je ne peux m'occupera présent du travail que je vous avais promis. Les nouvelles persécutions dont je suis l'objet auront un terme peut-être, et alors j'acquitterai ma parole ». Ses malheurs eurent en effet, comme nous l'avons vu, un terme, surtout après le 18 brumaire.
Au commencement du Consulat, le Bureau d'Agriculture qui s'était reconstitué une fois encore en Société d'Agriculture, Sciences et Arts, avait élaboré à cette occasion un nouveau règlement qu'il avait arrêté dans la séance du 2r) ventôse an VIII. On l'envoya aussitôt à Musset pour le soumettre à son acceptation avant de le mettre définitivement en pratique. C'est alors que celui-ci écrivit à ses collègues la lettre suivante :
A Cogners, ce 1 Messidor an VIII.
Louis-A.-M. de Musset, A la Société libre des Arts du département de la Sarthe, séante au Mans, Citoyens, J'étais absent de ma maison de Cogners lorsque votre lettre du 8 prairial y est parvenue. Sans cette absence, j'eusse eu l'honneur de répondre plus tôt à la nouvelle marque de bonté que vous me donnez. J'ai lu avec attention le règlement que vous avez arrêté dans votre séance du 28 ventôse : il me paraît sage et Je me soumets aux obligations que m'imposent, en qualité de membre non résidant, les articles 36, 38 et 39 de ce règlement. Je regrette ainsi que vous, citoyens, de n'avoir pu depuis quelque temps entretenir avec la Société une correspondance aussi active que par le passé, mais je vous prie de croire, citoyens, que je n'ai point cessé de m'intéresser à ses utiles travaux. Salut et respect,
Louis-A.-M. DE Musset.
A l'envoi de cette lettre, Musset avait joint d'ailleurs un Mémoire sur la division des temps relativement à l'Histoire. Ce mémoire fut lu dans la séance du 29 messidor suivant/ La Société, si l'on en croit les termes du procès-verbal, avait témoigné « le plus vif empressement de l'entendre », et cette lecture ne put que (( la confirmer dans la haute opinion » qu'elle avait « conçu du mérite et de l'érudition de l'auteur » qui n'avait « cessé de lui en donner des preuves et de lui rendre des services signalés ». On lut ensuite dans la même séance les a observations du citoyen Renouard, membre du bureau, en réponse à l'ouvrage
du citoyen Musset ». On a conservé dans les archives de la Société des Arts, à défaut du Mémoire de Louis de Musset, sa réponse eii celte circonstance aux observations de Renouard ; ce second mémoire, aussi remarquable, à notre sens, dans le fond que dans la forme, est fait pour nous donner une très haute idée de la profonde érudition de son auteur. Aussi, ne sommes-nous pas surpris que dans son procès-verbal de la séance du :iO thermidor, le secrétaire ait tenu à allirmer que la Société avait retrouvé dans « le second mémoire de ce laborieux collègue toute l'étendue des connaissances » dont il n'avait « cessé de donner la preuve ».
Dans les années suivantes, nous voyons Louis de Musset continuer plus que jamais sa collaboration aux- travaux de ses collègues soit par des communications intéressantes, soit par de savants mémoires. Tantôt il propose à ceux-ci « comme un des plus puissants moyens d'animer l'émulation et d'entretenir le goût des sciences et des arts», de « distribuer des prix en obtenant du gouvernement les fonds nécessaires pour offrir des médailles d'or ou d'argent » ; tantôt il les engage à s'enquérir de a ce qui avait été tenté avant le citoyen Chappe, pour parvenir au but, qu'il a si heureusement atteint, de transmettre par le moyen du télégraphe des avis importants à de grandes distances et avec célérité ». Tantôt encore il donne lecture dans une des séances de la Société d'un intéressant « mémoire sur l'état des sciences et des lettres dans les départements de la Sarthe et de la Mayenne ». Le 4 germinal an X il demande la permission de lire dans la séance du 20 du môme mois un mémoire intitulé : Itecheïxhes sur les Gaulois en général, et en particulier sur les Aulerces cénomans. En l'an VI, deux sujets paraissent l'avoir principalement préoccupé dans les communications très fréquentes faites cette année-là par lui à la Société : le premier est une étude sur Lame-
sure de la lieue gauloùc p\ sur Pontlieuc, près Le Mans; le second est le Diciiontiaire de Géoçiraphie ancienne, que le géographe Edme Menjlelle venait alors de faire paraître. Comme cela résulte de ses rapports avec la Société des Arts, les questions relatives à l'érudition semblaient à cette époque solliciter avant tout l'attention de Musset Mais il était loin de s'être désintéressé de celles qui touchaient à l'agriculture; c'est ainsi que dans une lettre écrite par lui en ventôse an XI au secrétaire de la Société, il expose les inconvénients qui résultent du peu de précautions que prennent les propriétaires qui font creuser des marnières, et que, dans une autre lettre écrite à ce même secrétaire, le 5 germinal suivant, il recommande, d'après une récente expérience personnelle, l'emploi des rigoles couvertes en madriers d'aune pour le drainage des prés.
Ainsi, pendant ces années du Consulat, Louis de Musset, absorbé tour à tour par ses fonctions de secrétaire du Conseil général de la Sarthe et sa collaboration aux travaux scientifiques de la Société des Arts, avait une vie des plus occupées. Du reste, bien que royaliste de principes, il s'était rallié assez franchement, semble-t-il, au gouvernement de Bonaparte qui non seulement lui avait donné enfin la sécurité nécessaire à ses nobles préoccupations intellectuelles, mais, encore en faisant de lui un conseiller général, l'avait mis à même de pouvoir rendre service à ses concitoyens. Or, un des premiers besoins de nos populations, à cette époque de reconstitution sociale, n'était-ce pas d'assurer l'éducation et l'instruction religieuses des enfants ainsi que les soins à donner aux malades? Et qui avait mieux rempli cette double tâche dans notre province sous l'ancien régime (juc la Congrégation des Sœurs de la Charité, autrement dites Sœurs de la Chapelle-au-Riboul, malheureusement dispersées en 1793? Aussi quand, en 1802, Mgr de Pidolle, nommé,
en vertu du Concordai, évèijue du Mans, eut la bonno inspiration tic rélaljlir cet ordre si utile, le conseiller général de Bessé s'empressa de seconder de toute son inllucnce, aupr«'s du préfet Auvray, la généreuse entreprise du saint prélat. C'est grâce aux démarches répétées et infatigables de Musset que ce fonctionnaire, après s'être mis d'accord avec son collègue de la Mayenne, Harmant, se décida à mettre à la disposition de la nouvelle communauté, reconstituée sous l'ancienne supérieure des Sœurs de la Chapelle-au- Riboul, l'abbaye d'Evron, avec la jouissance de tout son enclos, et une somme de i.OOO francs pour frais d'installation (1).
Acette époque, Louis de Musset, avons-nous besoin de le dire? avait enfin obtenu, tant pour lui que pour sa femme et sa mère, la radiation qu'il avait si vainement sollicitée pendant toute la durée du Directoire. Ce n'avait pas été pour lui chose très difficile. On sait que la politique largement libérale du premier Consul favorisait les radiations , surtout quand il s'agissait de nobles qui, comme le châtelain de Cogners, n'avaient pas quitté le territoire français, et n'avaient été portés sur la fatale liste que par erreur. Il lui avait donc sufîi, ainsi qu'à sa femme, de se présenter devant le sous-préfet de son arrondissement et de jurer entre ses mains fidélité à la constitution pour obtenir sa radiation (2). Leur situation se trouvant ainsi ré-
(i) Ce rôle important joué par notre personnage dans l'atfaire du rétablissement des Sœurs de la Charité, résulte pour nous de ce passage de la notice d'Odille de Musset sur son père : u Mgr de Pidolle Ihonorait de sa confiance, et lorsque ce vénérable prélat voulut rétablir les Sœuf-s de la Charité d'Evron, M. de Musset le seconda pour l'accomplissement de cette utile et pieuse entreprise ». \'oir d'ailleurs dans le Dictionnaire de M. l'A. Angot l'article Evron.
(2) Voir dans un des dossiers Musset, aux archives nationales (F. 7.341 ij la promesse de fidélité à la Constitution faite le 7 frimaire an IX par le citoyen Louis-Alexandre-Marie Musset, demeurant à Cogners, entre les mains de Louis de la Tibergerie, sous-préfet de l'arrondissement de Saint-Calais.
gularisée. sa sœur Jeanne-Françoise Bonne de Musset etluiavaienlpuentrerdédiiilivenienten possession des biens composant la succession de leur mère. Mais en ce qui concernait la part qui revenait dans cette succession au jeune Adolphe-Louis-Joseph de Musset-Signac, fils mineur de Charles-Louis-Joseph de Musset-Signac, le frère cadet de Louis, et de Marie-Emilie Compaignon de Flosville, la radiation avait été beaucoup plus difficile à obtenir. Il ne faut pas oublier en effet que le père de cet enfant avait réellement émigré, et que de plus il avait pris part, c'était un fait notoire, à la descente de Quiberon, à la suite de laquelle il avait péri, les armes à la main.
Mais l'oncle d'Adolphe-Louis de Musset s'était fait auprès du premier Consul le soutien éloquent et autorisé de l'infortuné orphelin. Profitant d'une loi d'amnistie que Bonaparte venait de faire voter par le corps législatif en faveur des émigrés ou fils d'émigrés dans la catégorie desquels se trouvait précisément son neveu, il avait adressé au premier Consul, à la date du 10 septembre 1802, la supplique suivante :
Au premier Consul,
Général premier consul ,
Louis-Alexandre-Marie de Musset, membre du Conseil général du département de la Sarthe, demeurant à Cogners, près de Saint-Calais,
Demande pour Louis-Adolphe de Musset-Signac, son neveu, âgé de 11 ans, procèdent sous rautoritè du cit. Bouvart, son tuteur, la prompte expédition du certificat d'amnistie en faveur de Charles-Louis-Joseph de Musset-Signac, père dud. Louis-Adolphe, décédé en Tan IV dans le département du Morbihan.
Toutes les pièces relatives à la présente demande ont été remises au Ministère en temps utile.
L'exposant a droit à la grâce qu'il sollicite pour un enfant qui donne d'heureuses espérances. En effet, le cit. de Musset a été depuis 1789 toujours appelé à des fonctions publiques, et a rempli avec zèle, depuis trois ans, la place de membre du Conseil général à laquelle le premier Consul l'a nommé.
Il demande la prompLe expédition d'un cerlilical d'amnistie qu'on ne peut refuser à son malheureux frère.
Cliarles-Louis-Josopli n'avait quitté son domicile que pour fuir ses persécuteurs.
Salut et profond respect.
Louis-A.-M. DE Musset (1).
En même temps que Musset avait adressé au premier Consul la supplique que nous venons de reproduire, il avait écrit au ministre de la i»olice la lettre qui suit pour lui demander de vouloir bien appuyer sa requête auprès de celui à qui elle était adressée : Cogners, près Saint-Galais, Sarthe, 20 fructidor, an X.
Citoyen Ministre,
La bonté avec laquelle vous avez accueilli les mémoires que je vous ai présentés sur les moyens de prévenir le crime de l'infanticide me fait espérer que vous ne refuserez pas de faire valoir au Premier Consul la demande que je lui adresse en faveur d'un enfant d'onze ans : malheureux orphelin ! à qui le gouvernement peut encore assurer quelques moyens de subsistance.
Mon frère, mort en l'an IV dans le département du Morbihan, a été, ainsi que ma mère et toute ma famille, cruellement persécuté. Ses biensont été vendus, mais il reste à son fils unique l'espoir d'avoir une part de la succession de son ayeule. Cette part sera tout au plus de centpistoles de revenu.
Cette modique somme nous mettra à même de le faire élever avec quelque soin, et il servira un païs où nous oublions depuis le 18 brumaire que nous fûmes persécutés pour ne plus songer qu'à y être utile à nos concitoyens.
Agréez, citoyen Ministre, l'hommage de mon respect. Louis-A.-M. DE Musset (2).
Le Ministre de la police avait-il renvoyé à Musset sa pétition en lui conseillant de la faire plutôt transmettre au premier Consul par le Ministre de la justice et grand juge Abrial? Toujours est-il que nous voyons l'oncle de Louis-Adolphe de Musset, le 4« jour complémentaire de l'an X, envoyer de nouveau au chef
(i) Arch. nat., dossier Musset, F. 7.6039. (2) Arch. nat., dossier Musset, F. y.OoSg.
de l'Etat cette même pétition mais en la faisant cette fois passer par le canal du Ministre de la justice, à qui il s'adresse en ces termes :
Citoyen Ministre de la justice et grand juge, Je sollicite en faveur d'un enfant mineur la délivrance du certificat d'amnisLie d'un frère, Charles-Louis-Joseph de Musset-Signac, mort en l'an IV dans le département du Morbihan. C'est pour obtenir cette grâce que j'adresse au premier Consul la pétition ci-jointe, que je vous prie de lui présenter.
Les pièces relatives à Charles-Louis-Joseph de Musset- Signac sont inscrites à la police Reg. n° 5605. Le cit. Bouvard, tuteur de mon neveu, a fait à la préfecture du département d'Eure-et-Loir, au mois de prairial dernier, les diligences prescrites par le sénatusconsulte et les arrêtés des consuls.
Salut et respect.