‹ Les musset au MaineChapitre 6 sur 22 · DUVAL · texte numérisé non relu

DUVAL

Invité par le ministre lui-même à faire poursuivre le châtelain de Cogners avec toutes les rigueurs de la loi, le commissaire de la Sarthe déféra sans tarder le le cas dont il s'agissait à l'administration centrale du département. Or celle-ci, dans sa séance du 3 messidor, prit l'arrêté qui suit :

Vu les renseignemens authentiques et officiels qui lui sont parvenus sur le compte du nommé Musset demeurant commune de Cogners, canton de Bessé, desquels il résulte que cet individu est gravement inculpé de machinations criminelles contre le salut intérieur de l'Etat, et de relations coupables avec les ennemis de l'ordre actuel.

(i) Arch. de la Sarlhe, L. i83.

Considérant qu'il est de l'intérêt général do prendre les mesures les plus el'ficaces pour déjouer les complots des conspirateurs et les mettre hors d'élal de troubler la tranquillité.

Lecture prise des lettres du ministre de la police générale au commissaire central près cette administration, en date du 17 prairial an VI et 4 frimaire an VU, portant autorisation de prendre les mesures nécessaires contre les individus dont la moralité ne présenleroit pas une garantie sulTisante pour le maintien de la tranquilité publique ;

Le commissaire du Directoire exécutif entendu, arrête :

Article I

Le nomme Musset, demeurant à Cogners, canton de Bessé,

sera sur le champ mis en arrestation par mesure de sûreté

et traduit de suite dans la maison d'arrêt, ci-devant l'Evêché,

au Mans.

Article II

Au moment de son arrestation, il sera fait une visite et fouille exécutée dans son domicile, et tous les armes et papiers et autres effets suspects seront enlevés et déposés au secrétariat de cette administration centrale.

Article III

L'exécution du présent est spécialement confiée à la gendarmerie nationale.

Fait et arrêté en administration centrale les jours mois et an que dessus, où étoienl présens le cit. Bollart, vice-président, Théophile Le Clerc, Reignard, Aubert, administrateurs. Baudet du Bourg, commissaire du Directoire exécutif, et Rousseau, secrétaire général. (1)

Muni de cet arrêté, il ne tenait plus qu'à Baudet du Bourg de faire arrêter Musset. Il ne fut pas long à prendre un parti. Dès le 6 messidor, il envoyait au commissaire de Saint-Calais une expédition de l'arrêté en question en l'accompagnant des instructions suivantes :

Ci-joint, cit. collègue, expédition d'un arrêté de l'administration centrale, portant arrestation du nommé Musset, de la "commune de Cogners. Vous le ferez mettre à exécution par

(i) Arch. de la Sarthe, L. 247.

la gendarmerie de votre commune, et même, s'il est nécessaire, vous requerrez celle du Grand-Lucé. Mais faites en sorte que le coup ne soit pas manqué ; préparez tout pour qu'il soit porté primidi au matin, et pas auparavant. J'écris en même temps au collègue de Vendôme pour le même objet parce que Musset a des propriétés dans son arrondissement et il pourrait s'y trouver; il ne faut rien précipiter afin de mieux réussir. Musset est un grand scélérat.

Salut et confiance, Baudet du Bourg (1).

Comme il l'avait annoncé au commissaire de Saint- Calais, Baudet du Bourg adressait ce même jour, G messidor, au commissaire de Vendôme une autre expédition de l'arrêté du 3 messidor avec des instruc tions analogues :

Ci-joint, cit. collègue, expédition d'un arrêté de l'administration portant arrestation du nommé Musset de la commune de Cogners. Veuillez prendre les mesures nécessaires pour que le coup soit porté primidi prochain au matin, et pas auparavant. J'écris en même temps au collègue de Saint-Galais pour le même objet. Musset demeure habituellement à Cogners, canton de Tresson ; je sais qu'il a aussi des propriétés dans votre arrondissement. En faisant en même temps des perquisitions dans les deux endroits, il est présumable qu'il n'échappera pas, ne négligez rien pour mettre cet ennemi public dans l'impuissance de nuire. Musset est un grand scélérat, d'autant plus à craindre qu'il joint beaucoup d'esprit à une profonde hypocrisie. Si vous l'arrêtez, je vous prie de le conduire au Mans sous bonne et sure garde.

Salut fraternel,

Baudet du Bourg (2).

Au moment où l'administration centrale de la Sarthe et le commissaire Baudet du Bourg prenaient contre lui cette grave mesure, Musset était certainement loin de se douter de l'orage qui s'amassait sur

(i) Arch. de la Sarthe, L. 177.

(2) Arch. de la Sarthe, L. 177.

— lOn —

sa tête. N'était-on pas au lendemain de la grande journée du 30 prairial qui avait été pour les modérés la revanche du 18 fructidor en forçant les trois membres du Directoire les plus asservis à la politique jacobine, à donner leur démission? Aussi n'avait-il pas hésité en ces jours-là à présentera l'administration de Loir-et-Cher, tant en son nom qu'au nom de sa sœur, une pétition tendante à obtenir, en exécution des lois du ;") floréal an III et 29 frimaire an VII, le partage des biens de la succession de leur mère (I), pétition que cette administration, dans sa séance du 14 messidor, devait du reste prendre en considéralion. C'était également à la même époque qu'étant dans l'intention d'établir son domicile à Chartres, afin d'y vaquer à l'éducation de ses enfants, il avait fait à la municipalité de Bessé les déclarations prescrites par les lois pour ceux qui avaient à changer de résidence. Il fut donc bien surpris quand on lui annonça que, pour la troisième fois depuis l'avènement du gouvernement directorial, un mandat d'arrêt était lancé contre lui. Avait-il eu connaissance du danger qui le menaçait avant le il messidor, et s'était-il absenté de chez lui exprès afin qu'on ne pût s'emparer de sa personne? Toujours est-il que les gendarmes chargés de l'arrêter ne devaient pas le trouver à Cogners. C'est le 10 messidor que le cit. Pion, commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale du canton de Saint-Calais, reçut de l'administration centrale communication de l'arrêté concernant Musset. II le transmit aussitôt au cit. Joseph Lemaire, brigadier de gendarmerie à la résidence du même canton, et le requit d'agir en conséquence. Celui-ci, après avoir dépêché un de ses gendarmes pour demander l'assistance de la brigade du Grand-Lucé, se transporta, aussitôt la nuit arrivée, avec quatre autres

(i) Arch. de Loir-et-Cher, L. 146.

— lOG —

gendarmes, à Cogners, où il arriva sur les deux heures du matin. Là, il trouva le brigadier de Lucé, Charles Duval, qui venait précisément d'arriver, lui aussi, avec quatre gendarmes, au rendez-vous indiqué. Cette petite troupe armée, s'avançant alors vers le château, I)rit ses dispositions pour parvenir le plus toi possible au but de sa mission (1). Ici nous n'avons plus qu'à laisser la parole au brigadier Lemaire qui s'exprime ainsi dans son procès-verbal :

Etant tous parvenus aux environ du domicile du nommé Musset, désigné dans led. arrêlé, nous avons commencé à l'investir et nous assurer de toutes les issues de sa maison et dépendances jusqu'au grand jour en nous conformant à la loi, et, après que nous avons sonné à la porte pour entrer, s'est présenté un domestique de la maison, lequel nous avons sommé, au nom de la loi, et étant revêtus de nos uniformes, de nous ouvrir la porte ; il a obéi a l'instant, et, étant entrés dans la cour de lad. maison, lui avons demandé si led. Musset étoit chez lui. Il nous a répondu que non. Ensuite, étant entrés dans lad. maison, nous avons demandé à parler à sa femme à laquelle lui avons demandé oii étoit son mari, c'est-à-dire led. Musset. (Elle) nous a répondu qu'il était absent pour affaires de son beau-père depuis cinq à six jours, et ne nous a point dénommé le lieu où il étoit allé. Perquisition faite de sa personne et de ses armes, papiers et autres choses suspectes au désir du dit. arrêté, n'avons trouvé rien de contraire contre le gouvernement français. Nous avons de suite fait appeler deux des plus proches voisins dud. Musset, qui sont les citoyens Nicolas Bourgoin, hôte, et Jean Boudet, tous deux domiciliés en la commune de Cogners, en présence desquels nous avons rappelé les interpellations et recherches ci-dessus détaillées et dressé le présent procès-verbal

Fait à Cogners les jour, mois et an que dessus en la maison et présence du ciloyen agent municipal de lad. commune de Cogners qui a signé avec nous.

Lemaire, brigadier Renvoisé, agent (1)

Renvoisé, l'ancien ennemi et persécuteur de Mus-

(i) Voir aux arch. de la Sarthe, L. 247, le rapport du brigadier Lemaire.

(ij Arch. de la Sarthe, L. 247.

set, élîiit donc à cette époque agent national, c'est-àdire représentant de l'autorité gouvernementale, à Gogners. Nul doute que sans avoir eu, senihle-l-il, un rôle très actif en cette circonstance, il ne se réjouit au fond du cœur de la nouvelle disgrâce de l'ex-seigneur de sa commune.

A peine cette perquisition des gendarmeries de Saint-Calais et du Grand-Lucé s'était-elle terminée à Gogners que d'autres perquisitions du môme genre et dans le même but avaient lieu à Vendôme et dans les environs, sans plus de succès d'ailleurs. L'arrêté de l'administration centrale de la Sarthe relatif à L. de Musset avait été en elTet envoyé du Mans, en même temps qu'au commissaire de Saint-Galais, à celui de Vendôme, et ce dernier, qui l'avait reçu un jour plus tard, le 11 messidor, avait sur le champ requis le cit. Guillaume Ghatou, lieutenant de gendarmerie aud. Vendôme, a de procéder à la recherche du cit. Musset, dem' ordinairement commune de Gogners, gravement accusé de machination criminelle contre la sûreté intérieure de l'état, et de relations coupables envers les ennemis de l'ordre actuel » (1). Cet officier obtempéra sans délai à la réquisition dont il s'agissait, non, il est vrai, sans s'y être fait d'abord autoriser par deux mandats spéciaux des juges de paix de l'arrondissement de Vendôme et du canton de Sélonnes (2). Le premier de ces deux mandats l'autorisait à faire la visite et perquisition à Vendôme a même dans les maisons de la citoyenne Musset, sœur du prévenu, demeurant sur le Mail, et citoyen Patay, demeurant faubourg de l'Union, ainsi que dans la closerie dud. cit. Patay, sise au hameau de la Ghappe (dans les

(i) Voir aux arch. de la Sarthe, L. Sot, le rapport du lieutenant Chatou.

(2j Voir aux arch. de la Sarthe, L. 3oi, le rapport du lieutenant Chatou.

environs de la ville) » (1), car c'était en l'un de ces trois endroits que l'on supposait que Musset pouvait être caché. Voici maintenant, d'après le procès-verbal du lieutenant de gendarmerie Ghatou, dans quel ordre et comment se firent ces recherches :

Nous lieutenanlsusdit, accompagné du cil. Vallet, adminis- Irafeur municipal, décoré de son écharpe, et de noire brigadier, avons de suite procédé à la visite et recherclie du dit Musset, commençans nos perquisitions chez le cit. Patay, (2) où nous avons trouvé la citoyenne Rodrigue, parente du prévenu (3), à qui nous avons fait part de Tordre dont nous étions porteur, et avons, en sa présence, fait la visite de toutes les localités qui composent lad. maison. N'y ayant pas trouvé led. Musset, nous lui avons demandé si elle savoit oiî il étoit: elle nous a répondu que non, qu'il était parti la veille. Sur ce que le cit. Vallet lui dit qu'il avoit vu led. Musset vers les neuf heures du soir de la veille de notre visite, elle a répondu que cela étoit vrai, mais qu'il étoit parti plus tard.

Ensuite nous nous sommes transporté, accompagné comme dessus, au domicile de lad. citoyenne Musset, sœur du prévenu, (4) où nous n'avons trouvé que le jardinier et deux

(i) Voir aux arch. de la Sarthe, L. 3oi, le rapport du lieutenant Chatou.

(2) Joseph-Alexandre de Musset Pathay, oncle du marquis de Musset, avait pour résidence ordinaire le petit manoir de la Vandourière, en Lunay, dans l'arrondissement de Vendôme, mais depuis le commencement de la Révolution, il habitait la plupart du temps à Vendôme, dans une maison située au faubourg de l'Union, qui appartenait à sa fille Marie-Magdeleine-Catherine de Musset, l'ex-chanoinesse; c'est là que lui et sa femme, Anne-Catherine de Besnard d'Harville, devaient finir leurs jours, lui, le 28 vendémiaire an VIII, et elle le 7 ventôse suivant.

(3) Marie-Magdeleine-Catherine de Musset, mariée, comme nous l'avons dit, en germinal an II avec l'ex-oratorien Paul Rodrigue, habitait avec son mari la maison du faubourg de l'Union qui lui avait été léguée par sa tante Françoise-Félicité de Musset, morte en 1783. C'est là qu'elle se retira de nouveau sous la Restauration, et c'est là qu'elle reçut en 1822 la visite de son frère Victor Donatien et de ses fils, ainsi que Paul de Musset l'a raconté dans sa biographie d'Alfred.

(4) Jeanne-Françoise Bonne de Musset, sœur du marquis de Musset, avait continué à habiter à Vendôme, après la mort de sa mère, en 1793, la maison située sur le mail, où celle-ci était décédée.

filles, lad. cit" Musset étant partie le matin pour Blois, à ce que nous a dit le jardinier; nous avons néamnioin procédé à la visite et recherche... et n'avons rien trouvé. Enfin, nous nous sommes de suite transporté, toujours accompagné des susnommés, à la closerie dud. cit. Patay, que nous y avons trouvé ainsi que son épouse; (1) nous lui avons fait les mêmes demandes qu'aux précédents, et nous sommes de suite mis en devoir de procéder à la visite comme dessus, et n'avons rien trouvé ; n'avons également pu avoir aucun renseignement sur le lieu de la retraite dud. Musset... (2)

En même temps que ces perquisitions en vue de trouver L.-A.-M. de Musset et de s'emparer de sa personne étaient faites à Vendôme et aux environs, une autre perquisition avait été faite par l'ordre du lieutenant de gendarmerie et par quatre de ses gendarmes à la ferme d'Huchigny, « sise commune de Coulommiers, appartenant au cit. Malherbe, beau-père dud. cit. Musset » où l'on était informé qu'il « pourroit être ». Mais cette recherche fut aussi infructueuse que les autres; les gendarmes surent seulement par le fermier que celui qu'ils cherchaient « étoit parti de la veille au soir pour se rendre à Vendôme » et, quant au lieu où il descendait en cette ville, « que c'étoit ordinairement chez la citoyenne Musset, sa sœur, demeurante sur le Mail, ou chez le cit. Patay, son parent, faub^ de l'Union (3) )).

Le lendemain, 12 messidor, le commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale du canton de Vendôme, par l'ordre de qui avaient eu lieu toutes ces perquisitions, écrivit, la lettre suivante au commissaire central de la Sarthe, pour lui en rendre compte :

Cit. collègue.

J'ai hier malin requis le commandant de la gendarmerie

(i) Voir la note 4, p. i3.

(2) Arch. de la Sarthe, L, 3oi.

(3) Arch. de la Sarthe, L. 3oi. .

de meUre à exécution l'arrêté du dép' de la Sarthe concernant le nommé Musset, qui avoit été vu à Vendôme le décadi dernier.

Ce particulier n'a ni bien, ni domicile à Vendôme, mais il y a des parens.

Dans le canton de Sélonnes, commune de Coulomniers, au lieu appelé Huchigné, son heau-père a une petite terre.

J'ai donc indiqué au commandant pour faire ses perquisitions :

La maison de la citoyenne Musset sa sœur ;

Celle du cit. Musset Patay son oncle ;

Et le lieu de Huchigné.

Le commandant a requis mandat spécial des juges de paix de Vendôme et de Sélonnes et on a fait et fait faire simultanément les perquisitions requises dans les trois locaux en se conformant à l'acte constitutionnel et à la loi du 28 germinal.

Le trouble qu'on a manifesté dans la maison du cit. Musset Patay, et la demande d'une clef d'armoire, ont appris au commandant, ce que j'ignorais, que le cit. Musset Patay tenoit à loyer au lieu de la Chappe, près Vendôme, une petite closerie. Il a fallu alors avoir un nouveau mandat spécial qu'on a obtenu.

Quelqu'adresse qu'on ait mis, nous soupçonnons que l'individu Musset que nous cherchions étoit réfugié à la Chappe et qu'il avoit échappé.

La veille au soir, il étoit à Huchigné ; sa sœur est partie le matin de la perquisition pour Blois dans une charrette.

Ainsi, citoyen, quels qu'aient été mes efforts pour atteindre Musset, ils ont été infructueux, mais peu t-étre l'occasion se représentera-t-elle de le saisir; peut-être s'est-il rendu du coté de Cogners, et alors faites veiller là, comme je vais faire veiller ici.

Salut et fraternité,

Morand. (1)

De son côté, trois jours après, le lieutenant de la gendarmerie nationale à la résidence de Vendôme, en envoyant à Baudet du Bourg le procès-verbal relatant ses opérations, lui écrivait :

Citoyen, Au désir de l'arrêté de votre administration et du réquisitoire du commissaire près celle de Vendôme, j'ai fait la re-

(0 Arch. de la Sarthe, L. 3oi.

chorche du cit. Musset. Si J'eusse été prévenu plus tôt, il ne m'eut pas éctiappé, car, la veille de cette recherche, il étoit à Vendôme, comme vous le verrez par mon procès-verbal. Je ne conçois môme pas le bonheur qu'il a eu d'échapper à mes poursuites. Dans tous les cas, citoyen, J'ai son signalement: s'il reparaît. Je vous réponds de l'arrêter. J'ai prévenu les brigades de ma lieutenance, et J'ai l'ait passer son signalement au capitaine à Blois.

Salut et fraternité.

Ghatou (1).

Pendant qu'on le recherchait ainsi à Cogners et à Vendôme sans pouvoir le trouver, que devenait le mari de Marie-Marguerite-Dominique de Malherbe? Comment avait-il pu se soustraire à toutes ces poursuites? Où était-il allé en quittant Vendôme où sa présence avait été, comme on l'a vu, signalée dans la soirée du 10 messidor? (2). Nous sommes mal renseigné à ce sujet. Mais ce que nous savons, c'est que le 22 du même mois sa femme se trouvait au Mans. C'est de cette ville en elïet que ce jour-là elle adressa au nom de son époux aux administrateurs du département de la Sarthe la pétition que nous allons reproduire :

Citoyens,

Louis-Alexandre-Marie de Musset, propriétaire, demeurant commune de Cogners, canton de Bessé, vous représente que le 3 de ce mois, sur les conclusions du commisaire central, vous avez pris un arrêté tendant à le mettre en état d'arrestation par mesure de sûreté.

Le 11, la gendarmerie de Saint-Calais a exécuté votre arrêté, visité et fouillé le domicile de l'exposant et examiné ses papiers où il ne s'est rien trouvé de suspect. Voire arrêté est calqué sur ce que le cit. Musset est gravement inculpé

(i) Arch. de la Sarthe, L. 3oi.

(2) 11 était évidemment allé ces jours-là à Vendôme pour s'y entendre avec sa sœur au sujet de la pétition que tous deux étaient alors en train de présenter à l'administration de Loir-et-Cher à l'effet d'obtenir le partage des biens de la succession de leur mère, pétition dont le rapport allait être présenté à ladite administration le 14 messidor.

de machinations criminelles contre la sûreté extérieure de l'état et relations coupables envers les ennemis de l'ordre actuel.

La mesure rigoureuse que vous avez pris contre l'exposant a fait dire dans le canton de Bessé qu'il étoit suspecté d'avoir détourné, dans le canton de Villiers, des conscrits de rejoindre les drapeaux de la République pour porter leur pas du coté de la Vendée. On a même été jusqu'à compromettre l'honneur et la réputation du cit. général Marescot.

Cette inculpation est aussi mensongère qu'elle est en opposiiion aux sentimens de l'exposant. Jamais citoyens, nous ne pourrez acquéj'ir la preuve de cette grave inculpation parce qu'elle n'existe pas. L'administration de Loir-et-Cher, qui n'a recueilli aucuns renseignemens à cet égard, n'a pas hésité de se prononcer sur cela.

L'exposant a donc lieu de croire que ses ennemis et ceux de la tranquilité publique vous ont fait de faux rapports présentés peut-être par des commissaires du pouvoir exécutif trompés eux-mêmes. Vous y avez donné quelque créance.

L'exposant ne peut rester sous les liens d'un mandat d'arrêt basé sur la calomnie la plus coupable; son honneur, sa tranquillité personnelle, le désir de se réunir à sa famille s'y opposent ; il attend de votre justice et de la Constitution qu'il sera incessament rapporté ou que vous communiquerez officiellement les dénonciations des ennemis de l'exposant qu'il démasquera aux yeux de la justice. Au Mans le 22 messidor au VII.

Malherbe Musset (1).

M'"® de Musset, dans son grand désir d'obtenir Ja liberté de son mari, ne se contenta pas de recourir ainsi aux administrateurs de son département : elle s'adressa, par l'intermédiaire des amis dévoués que celui-ci avait à Paris, peut-être par le canal de M. de Bourgoing, au ministre de la police lui-même qui était alors le fameux Foucher. Nous voyons en effet le futur duc d'Otrante envoyer, à la date du 23 thermidor, au commissaire central du dép' de la Sarthe au Mans la note suivante, laquelle semble prouver qu'il n'était pas sans porter un certain intérêt à cette affaire :

(i) Arch. delà Sarthe, L. 3oi.

On réclame, citoyen, contre un arrêté pris le 3 termidor dernier par l'administration centrale près laquelle vous êtes placé, et qui ordonne par mesure de sûreté l'arrestation du nommé Louis A. -M. Musset, de la commune de Cogners, canton de Saint-Calais ; en m'instruisant des motifs qui ont provoqué cette mesure, vous me transmettrez tous les renseiguemens que vous avez sur cet individu.

Salut et fraternité.

FOUCHER (i).

Quoiqu'il en soit, cette intervention de Foucherdans l'alîaire en question ne tarda pas à lui faire prendre une tournure aussi favorable que M°"® de Musset pouvait le souhaiter. Dès le surlendemain du jour où le ministre avait envoyé au commissaire du Directoire exécutif au Mans la note qui précède, celui-ci faisait prendre à l'administration centrale de la Sarthe, dans sa séance du 25 thermidor, l'arrêté suivant :

L'administration centrale de la Sarthe; vu la présente pétition et l'avis de l'administration municipale du canton de Bessé; vu également les renseignements ultérieurs qui lui sont parvenus sur le compte du pétitionnaire; considérant que l'arrêté du 3 messidor dernier, contre lequel réclame le pétitionnaire, a été provoqué par l'intérêt de la tranquillité publique dans le canton de Bessé;

Que sa présence dans led. canton sembleroit aujourd'hui ne devoir pas être incompatible avec le maitien du bon ordre en le plaçant sous la surveillance particulière de l'administration municipale, etque cette dernière disposition pourroit être une garantie suffisante de sa conduite ultérieure;

Le commissaire du Directoire exécutif entendu, arrête :

Article I

Sont et demeurent rapportées les dispositions de l'arrêté du 3 messidor dernier, relatives à la mise en arrestation du nommé Musset, de la commune de Cogners, canton de Bessé.

Article II

Il est en conséquence autorisé à rentrer dans son domicile sous la surveillance particulière et immédiate de l'administration municipale du canton.

(I) Arch. de la Sarthe, l.. i83.

Article III

Expédition du présent sera adressée à la municipalité de Bessé (i).

Le jour même où l'administration centrale du Mans révoquait ainsi, en faveur de Musset, son premier arrêté, celui-ci, ignorant ce qui venait de se passer, adressait à cette administration une pétition, écrite cette fois de sa main et signée de son nom, pour réclamer, comme l'avait fait déjà pour lui sa femme un mois auparavant, le rapport de l'arrêté du 3 messidor. En voici la teneur :

A TAdministration centrale du département de la Sarthe, Citoyens administrateurs,

Louis-Alexandre-Marie de Musset, étant dans l'intention d'établir son domicile à Chartres (2), afin d'y vaquer à l'éducation de ses enfants, a fait à la municipalité de Bessé les déclarations prescrites par les lois, et, depuis plus de six semaines, il s'occupe uniquement d'effectuer son changement de domicile. Quel n'a pas été son étonnement, citoyensadministrateurs, d'apprendre qu'après la journée du 30 prairial, après cette journée regardée par les amis de la Liberté comme devant assurer nos droits civils et politiques, on avait, par de simples lettres ministérielles, et d'une date ancienne, ordonné que l'exposant seroit arrêté par mesure de sûreté !

Vous êtes trop amis de la justice, citoyens administrateurs, pour maintenir un arrêté qui appartient à ce triumvirat contre lequel vous vous êtes élevés avec tant de courage.

(i) Arch. delà Sarthe, L. 3oi.

(2) C'est évidemment à cette occasion que par un Hcte daté de l'an VIII mentionné dans un des répertoires de l'étude de M* Paul Croyère, à Vendôme, il avait donné procuration au citoyen Lussault, officier de santé, demeurant à Saint-Calais, à l'effet de régir et administrer ses biens dans les départements de la Sarthe et d'Eureet-Loir. Nous sommes heureux d'adresser ici nos meilleurs remerciements au nouveau titulaire de celle des études de Vendôme qui contient dans ses riches archives notariales tant de documents relatifs à la famille de Musset ; il a bien voulu, pendant notre court passage à Vendôme, se mettre tout entier à notre disposition et nous a ainsi grandement facilité nos recherches.

Louis-A.-M. Musset a été l'objet de persécutions injustes ; il a démasqué ses persécuteurs, mais il n'a pu les désarmer. Vous avez reçu leurs dénonciations; faites les lui connaître; il lui sera facile de vous démontrer qu'elles sont l'ouvrage de la calomnie.

Dans ces considérations, Louis-A.-M. Musset n'étant plus, dès avant ce jour, domicilié au déparlement de la Sarthe, requiert le rapport de l'arrêté du 3 messidor dernier, portant que, par mesure de sûreté, il sera détenu dans une maison il'arrét du Mans.

Louis-A.-M. Musset (1).

Celle pétilion parvint à l'administration à laquelle elle était destinée, mais elle se trouvait sans objet, puisque, comme nous l'avons vu, elle avait déjà reçu satisfaction. Toutefois, il n'est pas sans intérêt de reproduire ici, pour servir d'épilogue à cette affaire, la réponse faite le, 29 thermidor par le commissaire de la Sarthe à la lettre du ministre de la police Fouché :

Au Ministre de la Police,

En réponse à votre lettre du 23 courant, cit. minisire, vous trouverez ci-joint un arrêté de l'administration centrale du département relative au nommé L. -A. -M. de Musset, et différentes pièces qui le concernent. Je n'ay rien à y ajouter, et je me réfère entièrement à ce que dit l'administration centrale parce que je ne pourrois que répéter les mêmes détails et vous donner les mêmes renseignements qu'elle vous a donnés... (2).

Cette fois l'ère des persécutions jacobines était bien close pour le châtelain de Cogners. Le gouvernement directorial touchait en effet à sa fin, heureusement pour les honnêtes gens ; quelques mois encore, et la journée du 18 brumaire an VIII, suivie de l'avènement réparateur de Bonaparte, va rendre aux bons citoyens les deux biens dont ils étaient privés depuis trop longtemps : la sécurité dans le présent et la conhance dans l'avenir.

(i) Arch. de la Sarthe, L. 3oi.

. (2) Arch. de la Sarthe, L. i83.

— lir. —

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