CHAPITRE V Louis de Musset pendant les premières années de l'Empire
L'année 1804 vit la Hépubliqucconsulaiie se changer en Knipire. C'est le 18 mai de cette année-là que Bonaparte s'était fait proclamer empereur sous le nom de Napoléon !«■; le 14 décembre suivant, le pape Pie Vil devait venir le sacrer de ses propres mains à Paris, en l'église Notre-Dame. Les jours qui précédèrent cette date mémorable furent une époque solennelle entre toutes, car le nouvel empereur avait résolu d'étonner la France et le monde par une cérémonie des plus imposantes. Voici, d'après les Mémoires de M'"'- de Chastenay, l'impresssion qu'en avaient gardé ceux qui avaient vu ces préparatifs :
Le couronnement s'annonçait; on inventait un beau costuiue de cour; on préparait des magnificences supérieures à tout ce qu'on avait jamais vu, le Pape était attendu tous les jours; enfin l'époque du couronnement devait être celle d'une amnistie totale, de la restitution des biens des émigrés, de toutes les grâces en un mot. Cliacun était en mesure, chacun hâtait le moment, et tout était dans un mouvement favorable à celui qui montait et s'élevait de plus en plus. Evêques, préfets, sous-préfets, présidents de tribunaux, chefs de corps, dignitaires, tout fut convoqué et réuni, tout, jusqu'aux présidents de canton... (1).
Ainsi le châtelain de Cogners, en sa qualité de conseiller général, ou de président de canton, comme on disait alors, avait été convoqué à la grande solennité qui se préparait à Paris pour les premiers jours de décembre. Nous savons, du reste, grâce à une lettre écrite le 12 frimaire par M""" de Musset à son oncle Menjot d'Elbenne (2), que son mari était parti de Cogners le 30 brumaire précédent pour se rendre dans
(i) Voir Mémoires de Madame de Chastenay publiés chez Pion, en 1896, tome II, ch. II, p. 1 1 .
(2) Nous devons la communication de ce précieux document à notre ami le Vicomte d'Elbenne, et nous lui adressons ici à ce sujet l'expression de nos plus sincères remerciements.
la cai)ilale en conipaj,'iiie du soiis-prôfet d<; Saint-Calais, (]iii était toujours Louis de la Tliiher^'erie. Le début de cette letti(; a [)our nous un i,'raud iuléièt :
A Cogners, ce 12 frimaire.
Monsieur de Musset nous a quittés, Monsieur, le 30 lniiniaire. Il est |>ai-ti avec noire sous-préfel, M. <le laTiherl^erie \un\v se rendre à Paris, aCni d'être téinf)in de lagrandt^ cérémonie. J"ai déjà veru deux lois de ses nouvelles depuis son départ. Il jouissait d'une l'orl bonne santé et me paroissoit très occupé de la belle toilette qu'il lui aura fallu faire tîier. 11 loge chez son cousin, M. Victor de Musset-Patay, rue des Noyers, n" 16; je lui ai écrit sitôt la réception de votre lettre; je le charge de remplir où il est vos intentions, et je ne doute [)as du zèle qu'il mettra à vous obliger. Depuis son absence, j'ai reçu pour lui une lettre circulaire du préfet et un modèle du serment de fidélité à l'Empereur. Cette formalité devoit être remplie plus tôt qu'il n'eu a été averti; je l'ai instruit du tout: il avisera comment il faudra faire avec le préfet qu'il voit et qui a été assez heureux pour se trouver logé, lui et ses chevaux, à l'hôtel de M. de Hrezé, celui-ci étant resté malade à la campagne...
Comme on le voit par la lettre de sa femme, Musset semble avoir partagé dans cette circonstance solennelle l'enthousiasme général ; comme on le voit aussi, il était dès cette épocjue dans les rapports les plus affectueux avec son cousin Victor-Donatien de Musset, chez qui il était descendu. C'est sans doute le cas pour nous de rappeler ([uelle avait été la vie de ce dernier depuis que nous l'avons perdu de vue après sa sortie du Collège de La Flèche. Pourvu en 1788 d'un canonicat dans l'église cathédrale de La Hocholle, mais se sentant évidemment peu de vocation pour l'état ecclésiastique, il avait prolité des événements de la Révolution pour reprendre la vie laïque, non sans avoir obtenu, à cet égard, paraît-il, une dispense en règle du Souverain Pontife. Il avait alors vécu pendant quelque temps auprès de ses parents, tantôt à la Vaudourière, tantôt à Vendôme. Devenu suspect en 1793, à cause de l'émigration de son frère, l'ancien
officier au Régiment de Bresse, il avait été incarcéré pendant plusieurs jours, en même temps que sa sœur, à la Maison nationale de Pontlevoy. Peu de temps après sa sortie de prison, grâce à on ne sait (juolles protections, il s'était vu nommer Chef du secrétariat général du bureau central des Commissaires ordonnateurs et des guerres de l'armée de l'Ouest. C'est dans ce poste qu'il avait passé les derniers mois de la Terreur. Entre la chute de Robespierre et le 18 brumaire, il avait été successivement Agent des hospices militaires à l'hôpital de Marmoutiers, près de Tours (8 août 1794 - 19 juin 1795) ; Chef aux entrées au magasin des effets à Tours (19 juin 1795 - 20 mai 1795) ; Employé dans l'administration de l'enregistrement et des domaines (22 janvier ~ 8 décembre 1797). Sous le Consulat, il avait presque aussitôt, grâce à l'influence du général Marescot, obtenu l'emploi de Commis titulaire au bureau de l'inspection du Génie, puis au printemps de 1803, il avait été nommé Garde du Génie de '2" classe, et, peu après, Garde-x\djudant du Génie. Entre temps il s'était occupé de littérature et avait publié plusieurs ouvrages : L'Anglais Cosmopolite ou Voyage de Milord Laugher (1798) ; La Cabane Mystérieuse (1799); Voyage en Suisse et en Italie à la suite de l'Armée de Réserve (1800) ; Abrégé de l'Histoire Grecque (1801) (1). Enfin, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, Victor-Donatien de Musset, qui avait perdu son père et sa mère à quelques mois d'intervalle en 1799 et en 1800, avait senti le besoin de se faire un intérieur, et il avait épousé en juillet 1801 Edmée-Claudette Guyot des Herbiers, fille de Claude-Antoine Guyot des Herbiers et de Marie- Anne Daret. H n'avait encore que deux enfants de ce mariage : Louise-Jenny, née en juillet 1802 et destinée,
( I ) Tous ces détails sur la vie de Victor-Donatien de Musset pendant la Révolution sont tirés du très intéressant ouvrage publié au commencement de cette année 1911, par le regretté Louis Dumoulin sur « Les Ancêtres d'Alfred de Musset ».
hélas! à mourir on bas-Age, et un lils, Paul-Edme. né depuis quelques semaines seulement. Ajoutons (ju'au mois de janvier suivant, Victor-Donatien allait être promu Chef du bureau du dépôt des fortilications (1). Telle avait été l'existence de Musset Pathay pendant la tourmente révolutionnaire, et telle était la situation (ju'il s'était faite sous le Consulat. Avons-nous besoin de faire remanjuer (jue la maison où, en décembre IHOi, il donnait ainsi l'hospitalité à son cousin du Maine était celle où, quelques années plus tard, devait naître son lils cadet Alfred, le futur poète de liolla et des Nuits ?
Mais revenons, après cette digression, à la lettre que M'"'' de Musset avait écrite le 3 décembre 1804 à son grand-oncle Menjot d'Elbenne. Dans cette missive, trop longue assurément pour que nous puissions la reproduire ici tout entière, il est pourtant encore un passage qui mérite d'être mis sous les yeux de nos lecteurs : c'est celui où elle parle de ses enfants qui étaient alors au nombre de (juatre: ses deux fdles Odille et Osmane, âgées de vingt et dix-huit ans, et deux lils Onésime, né, comme on l'a vu, en janvier 179G, et Onésiphore, qui était venu au monde le 28 novembre 1801. Voici ce passage :
... J'avais toujours espéré pouvoir aller à Couléon; je désirais plus que toute autre chose embrasser ma cousine, mais tout s'est opposé à l'exécution de, ce projet: la santé de ma fille, l'incertitude du moment du départ de M. de Musset, son absence actuellement, tout me retient au gîte, et j'en suis contrariée plus que je ne peux vous le dire. Mon Odille est bien sensible à l'intérêt que vous prenez à sa santé. Elle est encore sans fièvre, et l'on profite de cette trêve pour lui faire prendre tous les matins un verre de lait d'ànesse, car elle tousse encore et a de l'enrouement tous les soirs. Je la cache et fourre bien à son corps défendant. Cela nous occasionne de grandes querelles; elle est peu raisonnable sur
(i) Ibidem.
larticle de sa santé, l'appétil manque de nouveau, et j'en suis bien fâchée; pour Osmane et mes deux polissons, (ils) se portent à merveille; tous vous prient de recevoir leurs compliments, leurs respects et l'assurance d'un véritable attachement.
Dans ces premières années de l'Empire, et en dehors des occnpations (|ue lui donnait plus que jamais sa situation de Conseiller général de la Sartlie, Louis de Musset semble avoir partagé son temps entre l'administration de ses terres, sur lesquelles, en grand propriétaire-cultivateur qu'il était, il veillait de près, et sa collaboration aux travaux de la Sociélé des Arts du Mans. A celle-ci, il continuait en etTet d'adresser de fréquentes communications sur diiïérents sujets, parfois même de véritables mémoires. Parmi ces mémoires, il convient de citer les Itéflcxions Unloriques sur Saint Odon, lues par Ouvra rd dans la séance du 2 ventôse an xn ; les Observations sur quelques points de l'Histoire du Maine (18 fructidor an xii) ; le Mémoire sur l'état de l'agriculture dans l'arrondissement de Saint-Calais (13 janvier 1807); les Considérations sur l'état de V agriculture en France et en particulier dans le déparlcmenl de la Sarthc (IG juin 1807) ; le Mémoire relatif à la culture de la vigne dans l'ancienne province du Maine (27 juin 1807). (1)
Notre personnage était décidément, on le voit, un des correspondants les plus actifs et les plus zélés de la Sociélé des Arts{l); toutefois, nous devons l'avouer, si son activité et son zèle étaient très grands, sa sus-
(i) Ces divers mémoires sont conserves dans les archives de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts du Matts ; nous exprimons ici toute notre reconnaissance à M. Gentil, Président de cette Société, qui a bien voulu nous en donner communication.
(2j Ses collègues lui rendaient pleine justice à cet égard; c'est ains' que nous voyons à la fin du procès-verbal de la séance du i3 janvier 1807, où Musset avait présenté à ses collèt^ues un Mémoire sur i'Etat de l'Agriculture dans l'arrondissement de Saint-Calais, que ceux-ci avaient terminé la séance en exprimant le regret u de n'avoir pas dans chaque arrondissement et département un correspondant aussi instruit, aussi zélé et aussi bon observateur. »
(•('plil)ilité dans ses rapports avec ses eollè^'iics, (|iiand il rtuyait (|Uo ceux-ci avaient iiiaïKjiié aux égards dus à sa personnalité, était non moins {grande. Nous avons là-dessus un téni()i;^Miaj,'e assez curieux dans une lettre qu'à la date du 17 pluviôse an xn, il avait écrite a Nioclie de Tournay, alors secrétaire de la Société. Cette lettre commence ainsi :
Citoyens, les rédacteurs do VAtunuiire du dép/irleinent de la Sarllie pour l'an VI ont imprimé une liste des membres {\e \n Société des Sciences et Avis de ce département : mon nom ne s'y trouve point, et on en conclut que j'ai cessé de faire partie de cette Société que j'honore sincèrement. Je crois cependant, citoyen, avoir rempli avec exactitude les obligations que le Règlement m'itnpose. Je vous prie de me l'aire savoir si la Société m'a coiiservé, oui ou non, au nombre de ses correspondants (1).
Il n'y avait là, du reste, est-il besoin de l'ajouter? qu'un simple malentendu, et, dans la séance du 2 ventôse suivant, les collègues de Musset s'empressèrent de lui prouver (jue c'était bien ainsi qu'ils l'entendaient. 11 fut en etïet unanimement arrêté par eux, atteste le procès-verbal de cette séance, que le Secrétaire serait « invité d'assurer ce Membre recommanilable par ses connaissances et sa correspondance et sous tous autres rapports » que ce n'était qu' « une erreur de l'Imprimeur », que « la Société se félicitait de l'avoir comme collaborateur et qu'elle saisirait toutes les occasions de lui donner des preuves de sa considération particulière. » Et ce n'était pas là une vaine protestation. Non seulement les collègues de Musset devaient dans la suite accueillir avec une faveur de plus en plus marquée ses communications et ses mémoires, mais nous les voyons, en plus d'une circonstance, tenir avec la plus grande déférence compte de ses avis pour le bon fonctionnement de leur Société. Il avait demandé par exemple, au cours
(i) Arch. de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts du Mans.
de cette inrine lettre du 17 pluviôse an xii, dont nous avons reproduit tout à l'iieure le début, (lu'il fût déclaré (' que tous ceux des Membres de la Société des Arts qui résidaient dans l'étendue du département eussent dans les séances voix délibérative, et qu'on les considérât comme résidants au chef-lieu, ne regardant comme correspondants que ceux qui habitaient hors du département. »> Or, dans la séance du 4 fructidor de la même année, séance honorée de la présence du préfet Auvray, Leprince d'Ardenay, président, ayant rappelé à la Société la demande de Musset, celle-ci fut aussitôt prise en considération et approuvée, et il fut même décidé, pour lui donner plus d'extension, que tous les membres correspondants, Iors(iu'ils assisteraient aux séances, y auraient voix délibérative. Comme bien on pense, un pareil acte de déférence ne pouvait qu'être très agréable à celui qui en était l'objet. Aussi, dès qu'il en fut informé, Louis de Musset se hâta d'écrire au secrétaire de Tournay une lettre qui commence ainsi :
Monsieur, Je suis bien reconnaissant de l'accueil favorable que la Société des Arts a fait à ma dernière proposition. Eln donnant voix délibérative aux correspondants lorsqu'ils assisteront aux séances, et en tenant la main à l'exécution de l'article du Règlement qui prescrit à chaque membre de fournir chaque année un mémoire sur une partie des sciences ou des arts, il y a lieu de penser que la Société reprendra une nouvelle vie... (1).
Ce n'était pas là le seul point où Musset eût obtenu satisfaction de ses collègues. On .se souvient qu'en l'an IX c'est lui (jui avait eu le premier l'idée de leur proposer, comme un des moyens les plus puissants d'animer l'émulation et d'entretenir Je goût des sciences et arts, de distribuer des prix. Si cette idée n'avait pas tout d'abord été prise en considération,
(i) Arch. de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts du Mans.
elle nvait f;ii( ropoudîint peu ;i peu sou cliofiiin, si liieu (jULMi l'an XI la Suciélc des Arts s'élail (Mifin déterminée à proposer des prix, et que, depuis lors, les projjfrauinies de ces j)rix avaient été régulièrement publiés clKKiue année. Il est vrai (|ue relte innovation ne semble pas avoir eu, à ses débuts du moins, tous les heureux résultats qu'en attendait celui qui s'en était fait le promoteur. Il suflif, pour s'en convaincre, de lire la lettre (|u'à loccasion de la publication des prix de l'an XIII, le secrétaire de Tournay, avait reçue de Louis de Musset :
Cogners, 8 pluviôse an XIII.
J'ai reçu, Monsieur et cher collègue, avec votre lettre rlu 28 nivôse les quatre exemplaires du programme des prix que la Société se propose de distribuer en la présente année. Je vais en envoyer un à M. Colas, directeur du Journal d'économie rurale; ie suis en correspondance avec lui, et Je pense qu'il est avantageux de donner beaucoup de publicité aux actes de la Société.
Les sujets proposés en l'année onze sont-ils abandonnés? Je serais fâché d'a[)prendre que la Société eût renoncé à traiter cette question : « Quelle seroit la meilleure manière d'utiliser les landes du département de la Sarthe? » Il me semble qu'il seroit important de connoître [" l'étendue de ces landes, 2" les variétés des terres ou sables qui les composent.
Mais, pour remplir à cet égard les intentions de la Société, il faut sortir de son cabinet, parcourir le pays, y faire des recherches, renoncer pour quelque temps aux occupations qu'on s'est fait avant de connoître le programme; il en coule en frais de déplacement, arpentage, fouilles, etc. Ces considérations ont sans doute empêché plusieurs personnes de s'occuper des deux questions proposées en l'an onze. Ces mêmes considérations ne seront pas moins puissantes sur ceux qui auraient (fuelqu'envie de traiter les questions qui viennent d'être proposées. Je pense, Monsieur, qu'il étoit convenable de ne [)as publier un nouveau programme avant de s'être bien assuré que celui de l'an onze ne pouvoit être rem|)li, et que, si celte année vous n'avez qu'un ou deux mémoires de chacun des sujets mis au concours, il faudra mieux renvoyer à une autre année à donner les prix el en doubler la valeur, que de renoncer absolument à traiter ces sujets. Souvent, lorsque les Sociétés savantes ont présenté
aux concurrens dans une séance publi(iue des observations sur leur travail, on a obtenu des résultais satisfaisants l'année suivante en proi)Osant de nouveau la même question. Je vous prie, Monsieur et cher collègue, d'accueillir avec bienveillance mes civilités.
Louis A. -M. Demusset (1).
Ainsi, en ces années-là, rares étaient les concurrents cliercliani à mériter les prix proposés par la Société (la Sciences et Arts du Mans. Musset n'en avait pas moins, comme on a pu s'en convaincre par tout ce qui précède, une situation prépondérante parmi ses collègues empressés à déférer à ses avis. Et pourtant la lettre suivante, adressée par lui à M. de ïournay à la date du 2 thermidor an XllI au sujet de l'envoi fait du programme de ses prix par la Société iV Agriculture de la Seine, paraît bien indi(juer de sa part une sorte de découragement sur l'eOicacité de la tâche ({u'ils poursuivaient en commun, le dévoué secrétaire de la Société des Arts et lui :
Monsieur, j'ai reçu avec votre lettre du 26 messidor dernier, les i)rogrammes des pri.x que vous voulez bien m'adresser. Je ne négligerai rien pour remplir vos vues et celles de la Société d'encouragement. Nous trouverons peut-être dans le département peu de personnes qui veuillent concourir. On s'y défie assez généralement des olFres, des promesses qui nous viennent de loin, et surtout de l^aris. D'ailleurs, nous n'avons qu'un très petit nombre d'hommes qui s'occupent de la profession des arts, et j'entends dire à ceux qui s'y livrent avec le plus de succès qu'on cherche peu à les seconder. Je sais cependant par ma propre expérience qu'en particulier. Monsieur, vous ne perdez aucune occasion de faire valoir les travaux de chacun des membres de la Société. Mais cette Société est peu unie; on en cherche moins la gloire qui seroit plus solide et deviendroit un bien commun, qu'on ne cherche un avantage qui soit propre à chacun de nous, dût cet avantage n'être que passager. Je fais des vœux pour que nous parvenions à rapprocher tous nos coUè-
(i) Arch. de la Société d^ Agriculture^ Sciences et Arts du Mans.
pues, à les intéresser aux travaux de la Sociélé en général plus encore qu'à ceux de (iuel(|ues-uns de ses membres. Je suis, etc.
Louis-A. M. Demusset (1).
A celte ni«''ii)e époijue, venait de se fonder à Paris, sous le titre il Académie celtique, une réunion de savants ;>|>parl('naiit à tontes les régions de la France, dont le but était de s adonner à l'étude du passé, (ju'il fût question d'histoire ou d'arcliéologie. La première Assemblée générale avait été tenue le 30 mars 1805, et on y avait élu JaccjuesCambry (2) comme président, et Eloi Jolianneau (ii) comme secrétaire perpétuel. Est-ce le découragement signalé par nous tout à l'heure chez Louis de Musset au sujet de la Société des Arts de son département qui l'avait porté à se rattachera un groupe de savants plus dégagés, semblait-il, des mes(juineries locales, comme pouvait l'être l'Académie celtique''^. Ce qui est certain, c'est qu'il n'avait pas tardé à s'agréger comme membre correspondant à cette nouvelle Société dont il suivait les publications avec un vif intérêt. C'est ainsi (juil avait été très frappé d'un ouvrage intitulé : Mo)iumc)its celtiques ou Recherches sur le culte des pierres, précédées d'une notice sur les Celtes ou sur les Druides, et suivies d' étymolofjics celtiques, qu'avait publié, à la fin de l'année ISOo, le président lui-même de V Académie celtique, Jacques
(i) Arch. de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts du Mans.
(2) Jacques Cambry, antiquaire, né à Lorient en 1749, mort en 1807, fut un des fondateurs de l'Académie celtique. On a de lui : Essai sur la \'ie et les Tableaux dt Poussin (:jS3) ; Xotice sur les Troubadours (ijgi); Description du Département de l'Oise (dont il avait été le Préfet) ; erfin, Monuments Celtiques ( iSo3}.
(3) Johanneau (Eloi', né en 1770 à Castres, près de Blois, mort en i83i, a éié Téditcur des Mémoires de V Académie Celtique, Paris, 1807 et suivantes, 3 volumes, qu'il enrichit de dissertations intéressantes. On lui doit aussi des Mélanges d'origines étymologiques et de questions grammaticales fiSiSj, une bonne édition de Montaigne (iSiSl, en 5 volumes, et une édition Variorum de Rabelais (i8z3- 1826), en volumes.
Caml)ry. La lecture lie cet important ouvrage lui avait suggéré un certain nombre d'observations que, dans la séance tenue par la Société des Arts, le 27 janvier l.SOO, il fit présenter à des collègues i)ar M. de Tournay. Il chercha surtout à attirer l'attention de ceux-ci sur les détails très intéressants, selon lui, donnés par ce célèbre archéologue sur les monuments de pierre ayant existé ou existant encore dans les Gaules. Toutefois, il se permettait de regretter que l'auteur de l'ouvrage en question, après avoir parlé avec complaisance de ceux des monuments de pierre qu'on trouve dans les départements du Morbihan, d'IUe-et- Villaine, du Finistère, de Maine-et-Loire, d'Indre-et- Loire, de Loir-et-Cher et d'Eure-et-Loir, semblât avoir ignoré qu'il en existait au Mans, dans le département de la Sarthe, et dans celui de la Mayenne. Aussi, le correspondant de la Société des Arts invitait-il celle-ci à se faire rendre un compte succinct du livre dont il s'agissait et à adresser en outre à ï Académie celtique une copie du Mémoire qu'un de ses membres, Louis Maulny (I) avait composé sur les monuments druidiques de notre pays. Il mentionna également à ce propos les Obscrailions que Pierre Renouard (2), un
(i) Maulny (Louis-Jean-Charles), petil-his de Louis Maulny, qui avant 1789, était Conseiller au Prcsidial du Mans, né dans cette ville en 1738, mort en mars 181 3. Naturaliste et antiquaire, il a laissé un CCI tain nombre d'ouvrages relatifs à ces deux sciences, notamment, une Xntice sur plusieurs monuments du culte des Druides, observes dans le Déparlement de la Sarthe.
On remarque parmi ses principaux ouvrages : Observations sur VHistoire du Maine, depuis la première croisade des Cénomans en Italie, 5oo ans avant J.-C. jusqu'en i~8q ; Mémoire sur les Cérémonies religieuses et le vocabulaire des Ouijiclies (imprimé dans les Mémoires de l'Académie Celtique) ; Recherches sur les Statues Mérovinfçiennes et sur Quelques autres Monuments de iKglise Cathédrale du Mans [1 8 1 3).
(2) Renouard (Pierre), ancien Rcgcnt du Collège de [,aval, ancien Curé d'Izé, Bibliothécaire de la Ville du Mans (i8o3-i823). Historien, Biographe, né à Laval en 1733, mort au Mans le 9 Décembre 1823. Un de ses principaux ouvrages est un Essai sur l'Histoire et les antiquités du Département de la Sarthe, en i~gi .
autre de ses confrères inanceaiix, avait jointes au Mémoire (\e Mauliiy. Dans ces Ol)scnalio)is, faisait reinarquev Musset, i'érudil bibliothécaire de la ville du Mans s'était peut-être un peu trop rapprociié de l'opinion de Tite Live, détracteur naturel des (laiilois, mais, tout en s'éloignanl sur ce point du scnlinienl de Cand)ry, Henouard n'en était pas moins d'accord avec lui sur plusieurs autres; enfin, concluait-il, il fu; doutait point que les remarques du second des deux savants locaux ne fussent aussi bien accueillies de l'Académie celtique (}ue le Mémoire du premier.
L'Académie dont Cambry était président fit en eflet un excellent accueil aux Observations de Henouard non moins qu'au Mémoire de Maulny, lesquels lui étaient sans doute parvenus par l'entremise de Louis de Musset. Justement désireuse de connaître les monuments druidiques qui lui étaient ainsi signalés comme existant sur le territoire du département de la Sarthe, elle chargea son secrétaire perpétuel, Eloi Johanneau qui, en sa qualité de Blésois d'origine, était presqu'un compatriote pour le descendant des seigneurs de la Bonne-Aventure, d'aller voir les monuments en question. Le représentant de la Société celtique se mit donc en route, au commencement de juillet 1807, pour accomplir sa mission, et, parvenu dans notre province, commença, comme de juste, par y explorer la région de Saint-Calais où le correspondant de son Académie lui avait évidemment ofïert l'hospitalité dans son château, et s'était non moins évidemment mis à sa disposition pour lui servir de guide. C'est là, du moins, ce qui semble résulter assez clairement d'une lettre écrite, par ce dernier, le 24 juillet, au secrétaire de la Société des Arts :
Nous avons eu de ces côtés le secrétaire de ÏAcailcmie celtique, il se propose d'aller au Mans, d'y voir les memlires que M: Maulny a fait connoître. Je prends la liberté de vous recommander ce voyageur, nommé M. Eloi Johanneau...
Ce fut, il est vrai, le 7 août seulement que Jolianneau quitta la région de Saint-Galais pour se rapprocher de la capitale du Maine, Avant de prendre congé de son hôte, le châtelain de Cogners, il lui demanda un mot d'introduction auprès de M. de Tournay afin d'ohlenir de celui-ci d'rtre mis en rapports avec ceux de ses collègues ayant plus particulièrement étudié la question des monuments druidiques dans le Maine. De là, ce billet adressé par Louis de Musset au secrétaire delà Société mancelleetdont son hôte allait être porteur :
Monsieur et cher Collègue,
Monsieur Eloi Johanneau, secrétaire de VAcadémie celtique, que j'ai déjà eu le plaisir de vous annoncer, vous remettra lui-même cette lettre. L objet de son voyage vous est connu. Je ne doute point du zèle que Messieurs Maulni, Le Dru (1) et Renouard mettront à seconder M. Johanneau. Je vous prie, mon cher collègue, de lui procurer la connaissance de M. de Clermont du Plessis (2).
Je suis, etc.
Louis-A.-M. Demusset.
Nous ne faisons aucun doute que les membres de la Société des Arts, avec qui le Secrétaire de V Académie ce//<çi<cavaitété ainsi mis en relation, n'aient fait de leur mieux pour lui faciliter l'accomplissement de sa mission tant au Mans que dans les environs. Toujours est-il que, quinze jours après avoir quitté Louis de Musset, il lui envoya, sous forme de lettre, une relation des différentes excursions qu'il venait de faire tant dans l'arrondissement de Saint-Calais que dans les autres parties du département de la Sarthe, avec autorisation de la communiquera M. de Tournay. En même temps
fi) Le Dru (André-Pierre), ancien Cure de N.-D.-du-Pré, au Mans, Professeur de législation à l'École Centrale de la Sarthe (1795) voyageur, naturaliste et archéologue, ne à Chantenay en 1761 mort au Mans en Juillet i825.
(2) Sans doute le même personnage que M. de Clermont, Chevalier de rO. R. et M. de Saint-[,ouis, Colonel de la Garde-Nationale du Mans, qui, en 1820, sera Président de la Société des Arts.
il annonçait à son collègue de ['Acnd/'mie celtifjtte (juavant (le regagner i'aris, et à son passage au Mans, il se ferait un devoir d'aller exprimer au Secrétaire de la Socit'lé (1rs Arts tous ses remercieineiils. C'est alors (jue Musset écrivit à M. de Tournay le billet suivant, acconi|)agnant l'envoi (ju'il lui faisait de la relation de Johanneau :
Cogners, ce 24 août.
Monsieur et cher Collègue,
Je pense que la Société verra avec plaisir la relation d'une excursion de M. Johanneau dans notre départemenl. Il m'a permis de vous communiquer la lettre ci-jointe ([ue. je vous prie de lui remettre à son passage avec celle que je lui écris.
Je suis, etc.
Louis-A.-M. Demusset (1).
Dès qu'il fut en possession des deux lettres qui lui étaient ainsi adressées, le Secrétaire de la Société des Ails s'empressa évidemment de les montrer au Président de cette Société, alors Le Prince d'Ardeuay, (jui pensa ne pouvoir mieux faire en cette circonstance qu'en invitant le représentant de V Académie celtiiiue à venir lire lui-même devant les membres de la Société mancelle, réunis en son honneur, l'intéressante relation qui leur était destinée.
La séance de la Société des Arts à laquelle Johanneau avait été invité à assister avait été fixée au 1«^ septembre. Le savant voyageur, très sensible, comme bien l'on pense, à I honneur (jui lui était fait, ne manqua pas de se trouver au rendez-vous. La parole lui ayant été donnée dès l'ouverture de la séance, il lut, nous apprend le procès-verbal de celle-ci, la relation de ses dilïérentes découvertes dans plusieurs communes du département. Il y joignit des réflexions et des dissertations relatives aux étymologies, aux usages, aux monuments,
( I ) Ibidem.
aux pierres levées, etc. On trouva qu'il était parfaitement instruit sur tout ce qui avait rapport aux Celtes, aux Gaulois, et à tous les anciens peuples; qu'il en possédait les langues, (|u'il connaissait tous les ouvrages des auteurs qui avaient traité ce sujet. Quand il eut terminé sa relation, la Société, par l'organe de son président, lui exprima le plaisir qu'elle avait goûté à l'entendre et son admiration de la multiplicité des connaissances qu'il réunissait.
Renouard se fit ensuite accorder la parole. Il représenta que « les travaux et les connaissances acquises de M. Eloi Johanneau deviendraient une source de richesses pour la Société si elle l'admettait au nombre de ses correspondants ». Il en lit en conséquence la proposition formelle qui fut adoptée à l'unanimité. Le Président, Le Prince d'Ardenay, proclama aussitôt M. Eloi Johanneau, Secrétaire de V Académie celtique, Membre correspondant de la Société libre des Arts, et de son côté, le nouvel élu exprima de son mieux aux Membres de cette Société, toute « sa reconnaissance » pour l'honneur qu'ils venaient de lui faire, et il les assura de la ferme volonté qu'il avait de « coopérer à leur travaux » de tout son pouvoir (1).
Tel fut, au cours de cette mémorable séance, l'accueil fait par la Société des Arts du Mans au Secrétaire de l'Académie celtiqiie chargé par la célèbre réunion de savants dont il faisait partie d'aller reconnaître les monuments celtiques de notre département. C'était assurément une grande et légitime satisfaction personnelle pour le noble châtelain de Cogners qui avait tant contribué pour sa part à attirer sur ces monuments l'attention de ses collègues parisiens de l'Académie celtique et sous les auspices duquel le
(i) Voir au sujet de cette réception faite à Kloi Johanneau par la Société des Arts du Mans, ce procès-verbal de la séance du i^f Septembre 1807.
savant Eloi Johaiineau avait [)U a(;(oiiii)lir son voyage (l'exploration à travers le Maine.
Cependant, tout en donnant à ce dernier lliospitalité dans son cliùlean de Cogners, Louis de Musset n'avait été évidemment pas sans lui parler d'un grand travail auquel il s'était livré ces années-là en dehors de ses communications à la Société des Arls du Mans. Ce travail avait pour objet Le Calendrier de l'Eglise catholique, et en particulier de l'église de France. C'était, à vrai dire, un sujet ne manquant pas d'actualité, puisque, comme on sait, le calendrier républicain avait été remplacé, à partir du l^"^ Janvier 180G, par l'ancien calendrier grégorien. Or, l'auteur de la brochure publiée, on s'en souvient, en 1797, et intitulée Le Triomphe de la lieligion, était, en même temps que. très porté à approfondir toutes les questions sollicitant son attention, trop sérieusement religieux pour ne pas avoir senti le besoin de rechercher, à l'occasion de cet heureux événement, quelles étaient les origines et la raison d'être du calendrier nouvellement remis en honneur. Et c'est précisément le résultat de ces recherches qu'il avait communiqué à son hôte. Vivement frappé à son tour de l'intérêt et de l'opportunité que présenterait pour les lecteurs érudits la publication d'un semblable travail, Johanneau avait instamment engagé le chùtelain de Cogners à le rédiger le plus tôt possible de façon à pouvoir être imprimé parmi les Mémoires de l'Académie celtique. Or, c'est ce que ce dernier s'était empressé de faire en donnant à son travail la forme et le titre de Lettres critiques sur l'origine du Christianisme et sur le Calendrier de l'Église grégorienne. Ces lettres, au nombre de douze, correspondant chacune à un mois de l'année, parurent en 1808 et 1809 dans les tomes II, III et IV des Mémoires de l'Académie celtique. La première, consacrée au mois de Décembre, est datée du G Octobre 1807. En voici le début :
Cogners, près Saint-Calais, 6 octobre ISO*. Vous voulez, mon cher confrère, que je vous donne une idée de mon travail sur le calendrier de l'église catholique, et en particulier sur le calendrier de l'église de France. J'ai suivi avec exactitude l'ordre des fêtes, depuis la saint André au 30 novembre de l'année civile; j'ai noté les leçons de l'Evangile pour les principaux dimanches; j'ai recherché les faits attribués aux apôtres, aux disciples, aux premiers diacres. Je ne me suis arrêté qu'aux légendes des saints ou saintes qu'on annonce avoir vécu avant le IV* siècle de l'église; j'ai recherché les étymologies des noms des apôtres dans les tables qui se trouvent à la suite de la Bible vulgate. J'ai noté l'époque de quelques fêtes, et rapporté sur rétablissement de ces fêtes l'opinion de M. Bergier... (1).
Tel était, d'après l'auteur lui-même des Lettres critiques, le plan qu'il s'était proposé pour la publication de son travail. Fruit de prodigieuses recherches sur les origines du Christianisme, ces lettres sont des plus instructives et la lecture en est facilitée la plupart du temps par un langage original où la couleur pittoresque est loin de manquer. Nous ne croyons pas trop nous avancer en affirmant que les Lettres critiques semblent annoncer l'Année liturgique de Dom Guéranger. Nous ne pouvons malheureusement que signaler à nos lecteurs cette très intéressante étude qui mériterait d'être publiée à nouveau et tirée de l'oubli.
Ce n'est pas là, ajoutons-le, la seule publication signée de Louis de Musset qu'on trouve en ces annéeslà dans les Mémoires de l'Académie celtique. On y rencontre également une autre étude de lui, un peu moins
(i) Bergier (Nicolas-Sylvestre), Théologien, né en 1718, à Damegen, en Lorraine, mort à Paris en 1790, Professeur de Théologie et Principal du Collège de Besançon, Chanoine de Paris et associé de l'Académie des inscriptions. Ses ouvrages, dirigés contre les philosophes du XVIlIe Siècle, sont : Athéisme refuté par lui-même (ij65j ; Certitude des preuves du Christianisme (i-jôSj; Apologie de la Religion Chrétienne (i-jOg); Examen du matérialisme (1771); Traité historique et dogmatique de la vraie religion [lySoj ; eic.
développée il est vrai, intitulée : De l'Êpée romidérée comme signe de reli(jion, et en principe de l'Epée de Koland. Bien (jiie ce second travail témoigne non moins que le premier, d'une rare érudition, nous avouons lui préférer les Lellres Criliijues sur l'orifjine du Christianisme. Ici en eiïet, le sujet choisi par l'auteur est. il faut en convenir, assez étrange. Après tout, Louis de Musset avait, comme Olîicier au Kégiment d'Auvergne, porté l'épée dans sa jeunesse, et c'était peut-être pour lui une façon discrète de glorilier cette carrière militaire qu'il avait abandonnée depuis longtemps, mais pour laquelle, en bon gentilhomme qu'il était, il gardait au fond de son cœur un culte inaltérable.
Musset n'avait donc pas tardé à justilier par des communications aussi importantes qu'intéressantes son titre de membre correspondant de {'Académie Celtique. A ce litre il allait bientôt en joindre un autre non moins llalleur, celui de membre correspondant de la Société d'Agriculture de la Seine. A vrai dire, nul n'était plus digne que lui de faire partie de cette dernière Société. L'agriculture avait toujours été une de ses principales occupations. Dans le Mémoire sur le canton de Bessé qu'il avait adressé en l'an IV à la Société des Arts, il nous apprend que dès les années qui avaient suivi son mariage il avait fait par lui-même divers essais agricoles sur sa terre de Cogners ; ce môme mémoire sutlirait, du reste, pour nous prouver combien était déjà profonde à cette époque sa connaissance pratique non moins que théorique des choses de l'agriculture. Ainsi ce n'était pas en vain qu'il s'intitulait agriculteur dans certaines requêtes qu'au milieu de ses tribulations nous lui avons vu adresser au gouvernement du Directoire. Et plus tard, quand, sous le Consulat, il était devenu conseiller général de son canton, ses occupations politiques ne l'avaient pas
empêché de continuer à s'occuper directement de la culture de ses terres ; ne l'avons-nous pas vu montrer dans les diverses communications faites par lui à ses collègues la place qu'y tenait chez lui ce genre d'occupations? La lettre qu'à la date du 28 Avril 1809 il leur écrivait est des plus suggestives à cet égard. A l'occasion des prix proposés par eux pour être distribués dans la séance du 20 novembre suivant, il ajoute :
Nos cultivateurs ne pourront jamais faire les expériences que vous leur indiquez... La betterave champêtre leur est inconnue, et, quoique je cultive tiepuis longtemps le topinambour, je ne suis parvenu que depuis deux ans à en faire planter à mes voisins. J'en ai distribué l'an dernier quelques mesures... Cette année j'en ai donné environ deux boisseaux. Ma plantation est faite ; elle occupe tout au plus quatre perches métriques... Je n'ai pas assez de racines pour cultiver dans un arpent de 66 ares au moins le topinambour. Mais je cultive cette racine depuis 1784; je n'ai rien négligé pour la faire connaître. J'en ai employé chaque année une portion assez considérable pour la nourriture des hommes , j'en ai fait donner quelquefois avec succès aux volailles de la ferme, et enfin cette année, malgré les murmures de la ménagère, j'ai nourri quatre vaches pendant six semaines avec le produit de la récolte. Le lait que ces vaches ont donné pendant ce temps a été fort bon. Les préjugés de mes domestiques contre les topinambours seront moins difficiles à combattre à l'avenir; mais je n'espère pas pouvoir les vaincre tous, au moins avant quelques années. Cependant, si l'un de mes fermiers, homme riche et bon laboureur, peut faire une bonne récolte des racines que je lui ai données cette année, si ses moulons manceaux mangent bien le topinambour, j'ai lieu d'espérer, sinon le triomphe, au moins quelques applaudissemens... (1)
Comme on le voit par cette citation dont nous n'avons pas redouté le côté technique, pour le châtelain
(0 Louis de Musset setait fait une spécialité si connue dans le monde des agriculteurs de cette culture du topinambour que son cousin, Victor Donatien, le cite dans la Bibliographie sous le numéro 2431 et page 461, à l'article topinambour (voir la lettre de ce dernier à M. Hécart, 7 avril 181 1).
doCopners ragriciilUire n'était pas soiiloiiieiit un luxe ou un prétexte à (lév«îloppem«jnts littéraires, c'était réellement une occupation pratique, dirigée il est vrai par des notions scientifi(|ues.
Il ne lui nian(|uait donc (ju'une occasion de se faire connaître de la Société d'Agriculture de la Seine pour que celle-ci s'empressât de se l'associer comme membre correspondant. Or cette occasion s'était présentée à la lin de l'année 1808. La Société en (juestion venait d'envoyer aux diverses Sociétés similaires de province, entr' autres à celle du Mans, un (|uestionnaire à remplir sur les améliorations introduites depuis environ cinquante ans dans les diverses branches de l'économie rurale en France. C'était justement là une consultation qui avait toujours paru à Musset des plus opportunes et qu'il avait particulièrement recommandée quelque temps auparavant dans ses remarquables Considérations sur l'état de l'agriculture en France et eu particulier dans le Départetnent de la Sarthe. 11 disait, enetlet, à propos des Sociétés d'agriculture formées dans chaque province depuis 1761:
Je voudrais que ces Sociétés s'attachassent à rechercher ce qu'était ragriculture vers 1750 dans le département pour lequel elles sont établies ; qu'elles fissent connaître les progrès de cet art jusqu'en 1800, et qu'ensuite on donnât, de cinq en cinq ans, un tableau de l'économie rurale de chaque préfecture. La Société d'agricullure de la Seine, à qui une copie de ce tableau serait adressée, pourrait, en rassemblant ceux de tous les départements, en former un général qui serait d'un grand intérêt...
Musset avait écrit ces lignes au commencement de 1807, et à la lin de 1808, la Société d'Agriculture de la Seine semblait avoir répondu à son appel. Enthousiasmé, il se mit rapidement au travail et rédigea à l'intention de cette Société un véritable mémoire qu'il intitula modestement : ^otes sur les améliorations introduites depuis environ cinquante ans dans les diverses
bra)}ches de l'économie rurale de l'arrondissement communal de Saint-Calais. Quand il eut terminé, 10 Décembre 1808, il l'envoya aussitôt à M. de Tournay, en accompagnant son envoi d'une lettre qui commençait ainsi :
J'ai lu avec beaucoup de plaisir que la Société [d'Agriculture du Département de la Seine adoptoit un projet que j'avois présenté à celle du Département delaSarthe il y a près de deux ans. J'ai pensé qu'il seroit utile de se reporter vers la moitié du siècle qui vient de s'écouler et de considérer ces progrès dans toutes les parties de l'économie rurale. C'est dans cet esprit qu'on été rédigés les différents mémoires que j'ai eu l'honneur de vous adresser... Je me bornerai à fournir quelques notes sur les objets que la Société d'agriculture indique comme devant fixer principalement l'attention de ceux qu'elle consulte...
Nous allons maintenant examiner le mémoire sous formes de notes composé par Musset en cette occasion. Dans ce mémoire, répondant aux diverses questions posées par la Société d' Agriculture de la Seine, et sans sortir de l'arrondissement de Saint-Calais, il passait successivement en revue les constructions rurales, les instruments aratoires, les prairies communes, les landes ou friches, le labourage, les assolements et la manière de faire la récolte, les connaissances vétérinaires, l'apiculture, le dessèchement des étangs et la destruction des bêtes malfaisantes, la composition des engrais, la culture des racines et la création des prairies artificielles, la culture de la vigne et des arbres fruitiers, les semis et les pépinières, la culture des plantes oléagineuses, textiles, usuelles en médecine, ou culinaires, le drainage des prés, la disposition des cultivateurs à entrer dans les voies du progrès, etc.
Telles étaient les différentes parties de l'économie rurale dans l'ordre desquelles le correspondant de la Société des Arts de la Sarthe avait à montrer quelles améliorations avaient été introduites depuis un demi
siècle dans le pays (ju'il habitait, et il s'en était acquitté avec une compétence (jui frappa les juges chargés d'examiner les mémoires soumis à cette sorte de concours. 11 apportait sur la plupart des questions une abondance et une sûreté d'informations prouvant à quel point il connaissait la situation agricole de son arrondissement, et s'il était quelques-unes de ces questions qui dans son remarquable mémoire fussent traitées d'une façon insulïisante, c'était, comme il le dit lui-même, parce qu'elles concernaient des genres de culture peu usités autour de lui. Est-il besoin d'ajouter que ces pages consacrées à des sujets en apparence assez vulgaires, sont, comme tout ce qui est sorti de la plume du châtelain de Cogners, écrites dans un excellent français et d'où les qualités littéraires sont loin d'être absentes. Qu'on nous permette de faire ici quelques citations. Voici d'abord ce ([ui a trait aux constructions rurales; il y a là, ce nous semble un assez joli tableau de la maison de ferme à cette époque dans la contrée dont il s'agit :
La maison du laboureur est mieux éclairée et plus souvent blanchie. Elle est mieux close, mais la façade et toutes les ouvertures sont toujours tournées en plein midi. Sil y a deux ctiambres, le four est presque toujours dans celle qu'occupent le maître et sa famille. C'est cette chambre qu'on appelle chambre froide. On pourrait approuver l'usage de tourner la façade de la maison au midi, si on pratiquait au moins une ouverture soit au levant, soit au couchant, pour faire dans les grandes chaleurs circuler un air plus frais dans l'habitation destinée à l'homme. Je voudrais que le riche propriétaire donnât à son fermier un logement composé de trois pièces principales et que la façade fut orientés à l'E. S. E. avec une ouverture du côté opposé.
Les abords de la ferme sont en général difficiles, surtout en hiver, et les fosses à fumier sont presque toujours trop près des bàtimens. Les écuries, les étables pour le gros et menu bétail sont un peu mieux disposées depuis quelque tems. L'on sent la nécessité de faire de grands changemens dans cette partie des constructions rurales.
Puis, toujours à propos des constructions rurales, Musset donne son opinion sur les habitations de troglodytes qui existaient de son temps, comme elles existent encore aujourd'hui, dans le val du Loir aussi bien que dans la vallée de la Loire :
Malgré de nombreux accidens arrivés dans tout, le vallon du Loir, où depuis cinquante ans un grand nombre de caves en roc ont écroulé, il y a encore trop de ces caves habitées. Ce sont souvent des asyles de la misère, mais ces asyles sont malsains. J'ai entretenu plusieurs fois la Société du grand nombre de logis ou cabanes établis depuis vingt ans sur des landes ou friches, à portée des forêts. Le moindre inconvénient de ces habitations éloignées des bourgs, c'est de receler une population oisive.
Citons encore sur ce sujet des constructions rurales un fait assez curieux rapporté par notre auteur :
Un habitant de la paroisse de Sainte-Cérotte vient de se faire construire une maison dont la couverture est appuiée sur des cintres ogives en sapin, suivant le procédé indiqué par notre collègue M. Menjot d'Elbenne (1). C'est un charpentier de la commune d'Evaillé nommé Charles Crosnier, qui a exécuté cet ouvrage.
C'est encore dans le mémoire de Musset un passage à citer que celui qui concerne les instruments aratoires :
Les instruments aratoires, malgré grand nombre de tentatives, ne sont point changés, mais ils sont mieux façonnés. Le doyen de la commune que j'habite, P. Crosneau, vieillard respectable, me faisait remarquer que, depuis cinquante ans, il y a dans tous les ménages de campagne bien plus de
(i) Ancien officier d'artillerie, membre de la Société des Arts du Mans, M. Menjot d'Elbenne avait, après la Révolution, installé et organisé à Couléon des ateliers et fours à chaux et à briques qui prirent une assez grande extension ; il avait aussi inventé un système de charpente décrit par lui dans une petite brochure intitulée : « Constructions rurales. Moyen de perfectionner les toits et de les rendre plus commodes, plus économiques, en conciliant l'élcgance à la solidité ; un supplément à l'art du charpentier, du tuilier et du chauffournier. (Note duc à l'extrême obligeance de son petit-neveu M. le Vicomte d'Elbenne.)
charrettes, de tombereaux, de charrues, civières, brouettes, etc., qu'il n'y en avait auparavant. Il trouve que l'on a bien plus d'ouvrages de taillanderie que de son tems et que les haches, coignées, scrmaux sont mieux laits. Il dit qu'il y a plus de charrues, de menuisiers, de charpentiers, de maréchaux. Ce brave homme a quatre-vingt-huit ans. Il a été maréchal ferrant; il n'est point insensible aux chagrins que causent aux pères et aux mères le départ de leurs enfans pour l'armée (i\ mais il console les jeunes gens en leur rappelant qu'il a entendu dire dans sa jeunesse que, pendant la guerre de succession, les garçons étaient bien tourmentés. « Tout tems a sa peine », dit le père Crosneau ; « mais il n'en est point qui n'ait aussi ses plaisirs. » Ce vieillard m'a fait observer encore que la machine à vanner et à cribler les grains a été adoptée récemment. Il croit que c'est M. de Fontenay, seigneur de Montreuil-le-Hanri (2), qui fit venir la première, sur laquelle un ouvrier de Chahaigne m'en a depuis fabriqué plusieurs...
Nous ne pouvons malheureusement citer tous les passages de ce mémoire qui auraient de l'intérêt pour le lecteur. Nous nous contenterons donc dans les pages suivantes de relever quelques renseignements qui ont leur pri.x. Ainsi, à propos des prairies communes: « J'ai fait observer précédemment à la Société qu'on avait défriché beaucoup de parcs à bœufs, parce qu'il y a, depuis vingt ans, moins de terres cultivées par des bœufs, et qu'on a trouvé de l'avantage à mettre en culture les pâtures qui étaient destinées à ces animaux. » Ainsi encore à propos des landes ou friches : « Ces landes ou friches étaient couvertes dans le XVI® siècle de futayes. Le bois n'y a pas repoussé, parce que les riverains qui y prétendoient droit de pacage, passage et autres, ont exercé leurs droits au détriment du seigneur foncier. )) Et au sujet du labourage : « Des fermiers amenés de la Beauce et de la Champa-
(i) On était en clfet alors au plus fort des guerres sans cesse renaissantes du premier empire.
(2) Dcnis-Jean-Baptiste de Bastard de Fontenay, en 1789 seigneur de Montrcuil-le-Henry, non loin de Cogners.
gne du Maine, ayant mal réussi, on en a conclu que tout changement de soc et de charrue serait peu favorable. Les petits chevaux qui, en plusieurs endroits, ont remplacé les bœufs, ne font pas un meilleur ouvrage que les bœufs. » De même encore, en parlant de la destruction des bètes malfaisantes: « La destruction du lapin étoit nécessaire ; mais l'agriculture n'avait ici guère à se plaindre des ravages de tout autre gibier. On remaniue que, depuis 1789, les oiseaux de proie, les pies, corneilles, corbeaux, se sont multipliés et qu'ils font plus de tort que le menu gibier qu'on a détruit. »
Un peu plus loin, nous trouvons des renseignements assez curieux sur la façon de fabriquer les vins, les cidres, la bière et l'eau-de-vie alors employée dans l'arrondissement de Saint-Calais. « Quoique plusieurs particuliers connoissent les principes dans l'art de fabriquer les vins et les cidres, on se borne presque partout à l'ancienne pratique. Presque tous les propriétaires font leur vin pour le cabaret et se soucient peu de la qualité, pourvu qu'ils aient quantité et débit. Les arbres fruitiers, surtout ceux à cidre, sont mieux choisis depuis cinquante ans. On les cultive avec plus de soin. Mais on fabrique mal le cidre. On le met dans de trop petites barriques II se garde mal. On ne brasse point de bière dans cet arrondissement, mais on en consomme une petite quantité qu'on tire du Mans, d'Orléans ou de Tours. M. Marion, de Bessé a une fabrique d'eau-de-vie et depuis cinq ans, il a fait brûler une assez grande quantité de vin. Ses alambics sont établis et servis avec intelligence. »
Nous avons essayé de démontrer plus haut que si lechAtelain de Cogners s'occupait ainsi d'agriculture, ce n'était pas seulement au point de vue théorique, mais aussi au point de vue pratique. Nous en trouvons de nouvelles preuves dans le mémoire que nous
sommes en train d'analyser. Ainsi, en parlant des semis et pépinières, il déclare posséder « une assez bonne quantité de pommiers, poiriers, noyers, pruniers, marronniers d'Inde, sycomores, etc. » et il ajoute : « Depuis dix ans, j'ai planté chaque année sur mes domaines de cent à cent cinquante pommiers extraits de mes pépinières. Tous mes arbres proviennent des semis que j'ai faits... (Ij » Et plus loin, à propos de la culture des plantes usuelles en médecine soit pour les hommes, soit pour les bestiaux, il nous apprend (ju'il y a depuis plus de quarante-cinq ans, dans son jardin, « un pied de lûius Ponticum qui fleurit chaque année, et donne de la graine », et que le Docteur Lussault (2) en « fait usage avec succès dans les fièvres » ; il s'y trouve aussi, dit-il, « de la Béroite ou Caria filala que nous recueillons pour lui et qui vient en assez grande quantité aux environs de ma maison... »
Si nous avons tenu à citer tous ces détails, c'est qu'outre l'intérêt qu'ils donnent au mémoire présenté par Louis de Musset à la Société d'Afjriculturc de la Seine, ils nous montrent en même temps, n'est-il pas vrai, le genre de vie qu'il menait à sa campagne, tantôt s'entretenant avec les ouvriers de son bourg,
(i) Odille de Musset, dans sa notice nécrologique sur son père, dit qu'il avait propagé, en distribuant des élèves de sa pépinière, la culture des arbres fruitiers, presque inconnue dans son canton, ce qui lui valut une médaille d'encouragement de la Société Royale d'Agriculture de Paris.
(2) Le docteur Loussault était médecin à Saint-Calais dès avant la Révolution. En 178g il avait été élu chirurgien-major de la garde nationale de cette ville. En 1792, il avait été mis sur la liste des suspects par la Société Révolutionnaire des Amis de l'Egalité et de la Liberté, et en Mars 1797, lors de^ élections cantonales, il avait été un de ceux sur lesquels s'était porté le choix des électeurs. Nous avons vu d'ailleurs qu'à cette époque, médecin des Musset, il eut plus d'une fois l'occasion de leur rendre de véritables services au milieu des persécutions dont ils étaient l'objet. 11 vivait encore en 1823, époque où une médaille lui fut solennellement remise pour le zèle avec lequel il avait propagé la vaccination.
ou les cultivateurs de sa commune, des progrès de l'agriculture, tantôt recueillant avec sa femme des graines de plantes médicinales poussées autour de son château pour les faire passer dans une intention de bienfaisance à son vieil ami le Docteur Lussault.
Nous ne pouvons pas abandonner le mémoire dont nous avons entrepris de donner à nos lecteurs une idée aussi complète que possible, sans en extraire un dernier renseignement aussi curieux qu'inattendu sur le progrès pouvant résulter pour l'agriculture des guerres de l'Empire :
« On peut regarder comme un moyen de parvenir à de plus grandes améliorations la disposition des esprits dans les campagnes à s'informer de tout ce qui se pratique de nouveau en agriculture. Cette disposition est entretenue par les récits de quelques militaires qui, revenus les uns d'Egypte, les autres de rAméri(|ue, de la Russie, de la Pologne, ont acquis des connaissances particulières sur les mœurs, les inventions, les procédés des cultivateurs de ces pais éloignés (1). »
Tel fut le mémoire a sur les améliorations introduites depuis cinquante ans dans les diverses branches de l'économie rurale de l'arrondissement communal de Saint-Calais » que Louis de Musset, avant la fin de décembre 1808, avait, par l'intermédiaire de la Société des Arts de son département, fait parvenir à la Société d'Agriculture de la Seine, et que celle-ci, dans sa séance publique du 9 avril 1809, présidée par Fran-
(i) C'est dans le même orJre d'idées que dans une lettre adressée par lui en 1810 au Président de la Société des Arts du Mans, Musset nous apprendra que ce sont nos soldats qui après la paix de 1763 ont apporté de Wesphalie en France l'usage des pommes de terre. « C'est en Wesphalie que nos soldats s'accoutumèrent à manger des crompires ou pommes de terre, lis en rapportèrent des tubercules en rentrant en France. Des grenadiers du régiment de Chartres qui avaient accompagné mon père lorsqu'il prit sa retraite en plantèrent dans le jardin delà Bonnaventure; elles étaient rouges. ».
çoisde Neufchaleaii, avait proclainn digne d'une de ses récompenses. Celte récompense fut le titre de membre correspondant accordé à l'auteur. Quelques semaines après, un exemplaire du programme de celte séance fut adressé par le bureau de la Société d'AgricuUure au préfet de la Sarthe, Auvray, qui le transmit aussitôt à ses collègues de la Société des Arts non sans en accompagner l'envoi de ce billet très llalteur pour notre personnage :
Le Mans, 12 Mars 1809.
Messieurs et Cliers Collègues, J'ai l'honneur de vous Iransmellre un exemplaire du programme de la séance pul)lique tenue le 9 avril par la Sociélé d'AyriruUure du Déparlemenl de la Seine. Vous y verrez sans doute avec plaisir deux de nos concitoyens (1), membres de notre Société, y figurer comme ayant obtenu le litre de correspondants.
J'ai l'honneur, etc..
Le Colonel Préfet,
Auvray.
Cependant, dans ces premières années de l'empire, en même temps qu'il s'intéressait si activement à toutes les questions qui touchaient soit à l'étude du passé, soit au progrès de l'agriculture dans le pays qu'il habitait, Louis de iVIusset trouvait encore du temps pour s'occuper des questions relatives à l'enseignement public ou privé. Ce n'était pas pour rien que dans sa jeunesse il avait fait d'excellentes éludes au collège de Vendôme. Aussi avait-il été, si nous en croyons sa fille, un de ceux qui dans le Conseil général de la Sarthe avaient le plus sérieusement travaillé
(i) L'autre Sanhois récompensé par la Société d'agriculture de la Seine était M. Deslandes, auteur d'un mémoire sur les améliorations introduites dans l'agriculture de l'arrondissement de la Flèche.
Ce M. Dcslandes était membre correspondant de la Société des Arts et fut plus tard conseiller général. 11 demeurait à la Boisselièrc, dans la commune de Bazougcs, où il possédait également l'ancien manoir de la Masselière remplacé depuis par un joli château moderne.
au rétablissement du collège militaire de La Flèche. Or c'est, on le sait, au printemps de 1808 que ce mémorable événement avait eu lieu. Un décret impérial, rendu le 24 mars au palais de Saint-Cloud, avait ordonné que le Prytanée de Saint-Cyr serait transféré au collège de La Flèche; il fut en efïet installé le 15 juin (1).
Et si Musset s'intéressait si vivement à l'éducation des enfants des autres, ce n'était pas à coup sûr pour négliger celle de ses propres enfants. Il s'était beaucoup occupé depuis 1791 (c'est lui qui le dira plus tard), de l'instruction de ses deux filles Odille et Osmane qui, à l'époque où nous sommes arrivés étaient des jeunes filles de 23 à 25 ans. C'était maintenant le lourde son fils Onésime qui, né en 1795, avait 13 ans. Ce fils instruit jusqu'alors par son père, lequel lui avait donné les premiers rudiments, donnait, paraît-il, les plus belles espérances (2), et Musset crut le moment venu de le confier à des maîtres en état de perfectionner ce qu'il avait ébauché (3). Il le conduisit donc à Paris à la fin de l'automne de 1800 et le mita l'institution Liautard (le futur collège Stanislas) (4) qui offrait pour les familles chrétiennes l'inappréciable avantage de concilier l'éducation religieuse avec l'instruction universitaire, puisque cet établissement, tenu par des prêtres, envoyait ses élèves suivre les classes du lycée Louis le Grand.
Certes Musset, avec ses tendances à la fois religieuses et libérales, ne pouvait rêver mieux pour son fils. Mais il comptait sans les dispositions particulières
(i) Voir V Histoire de la Flèche et de ses Seigneurs, par M. de Montzey.
(2) Voir la lettre de Musset à M. Hécart (avril 1811), que nous citons plus loin.
(3) Ibidem.
(4) D'après les Diptyques du collège Stanislas, Paris (1880). Onésime de Musset y passa l'année scolaire 1809-1810.
de celui-ci qui ne put supporter cette vie de pensionnaire, fut pris d'une maladie noire et en mourut. Voici comment Paul de Musset, dans sa biograpiiie d'Alfred, a raconté ce lragi(iue événement dont le marquis de Musset fut longtemps à se consoler :
Le marquis avait eu dans sa vie un chagrin profond, aggravé par les remords, et dont il ne parlait Jamais, quoique le temps et la dévotion leussent consolé. Il avait perdu par sa faute un fils aîné de grande espérance. Je me souviens que, dans la famille, on évitait d'aboriler ce sujet de conversation en présence des entants; mais nous entendions quel(juetois parler en termes obscurs de noire cousin Unésime, de ses belles lacultés, et de ses heureuses dispositions. Jai su plus tard sa mort tragique. Son père avait eu la malheureuse idée de le mettre, à quinze ans, dans l'institution Liautard, où l'on s'occupait plus des sentimens religieux des écoliers que de leur développement intellectuel. Onésime s'imagina qu'on le destinait à l'état ecclésiastique pour lequel il éprouvait une répugnance invincible. Il fît part de ses craintes à notre père et le supplia d'intercéder auprès du mari pour obtenir une explication. De son côté, le jeune homme écrivit lettre sur lettre ; il ne reçut que des réponses sévères et dans lesquelles il ne trouvait point l'éclaircissement qu'il souhaitait. Du fond de sa province, le père ne comprenait point le danger de ces remontrances vagues; il ne voyait dans les prières et les questions de son fils qu'un manque de soumission. Onésime, ne doutant plus qu'on ne voulût faire de lui un prêtre, écrivit une dernière lettre de désespoir. Le marquis en fut touché; mais, pour le bon exemple, il crut devoir déployer encore une fois, au moins en paroles, toute la rigueur de la puissance paternelle. Sa réponse, plus sévère que les précédentes, exigeait une soumission aveugle et ne donnait aucune explication. A peine eût-il jeté cette fatale réponse à la poste, que le père, comme s'il eût deviné le malheur qui en devait résulter, quitta son château de Cogners et partit à la hâte pour Paris, décidé à retirer son fils de l'institution Liautard. Il arriva le soir même où le pauvre Onésime venait de se tuer.
Telle est l'explication que Paul de Musset a donnée de la mort prématurée de son cousin qu'il a peut-être un peu plus dramatisée que ne le comportait la stricte vérité. Quoiqu'il en soit, c'est le 16 octobre 1810 que
le jeune Onésime de Musset mourut à l'institution Liautard, et ses obsèques eurent lieu le lendemain en l'église Saint-Sulpice (1).
Ce malheur n'était pas du reste le seul qui, en ces années là, eût frappé Louis de Musset dans ses plus chères affections. Au printemps de l'année précédente, il avait eu la douleur de perdre sa sœur, Jeanne-Bonne- Françoise de Musset. Celle-ci, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, ne s'était pas mariée, et, après la mort de sa mère, elle avait continué à habiter à Vendôme la maison de cette dernière, sur le Mail, Elle avait eu en 1771 de la succession de son père la terre de la Bonne-Aventure; mais elle l'avait vendue le 30 avril 1798 à son fermier Gilles Doliveau. Au printemps de 1809, elle se trouvait à Paris, quand elle y mourut le 26 mai. Elle était alors logée passage des Petits-Pères, n° 1, division du Mail (2).