‹ Les musset au MaineChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Louis de Musset député au Corps législatif de l'Empire

Entre ces deux deuils Louis de Musset avait quitté le Conseil général de la Sarthe pour entrer au Corps législatif. Il n'eût point, heureusement, pour lui, de campagne électorale à faire, car, d'après la constitution de l'an VIII, alors toujours en vigueur, c'était le Sénat conservateur qui nommait les députés en les choisissant sur une liste de notabilités établie par les collèges électoraux de département et d'arrondissement. Or, dans les derniers jours de décembre 1809, le collège électoral de Saint-Calais avait élu candidat au Corps législatif MM. de Fontenay, Louis de la Tiber-

(i) Voir Diptyques du collège Stanislas et Histoire généalogique de la Tamillc de Musset, (a) Voir Histoire généalogique de la famille de Musset.

gerie et de Musset (1). Puis au mois d'avril suivant (( le Sénat conservateur, après avoir entendu le rapport de sa commission spéciale », procéda « à la nomination dos membres du Corps législatif » et choisit parmi les candidats présentés en l'an 1S09 par le département de la Sarthe: Barrin de la (lalissonnière (Auguste-Félix-Elisabeth), propriétaire, domicilié à Parce; de Tascher (Philibert -Louis-Alexandre}, propriétaire, domicilié au Mans; Hardouin (Jules-Pierre- Jean), membre sortant du corps législatif; enfin de Musset (Louis-Alexandre-Marie), membre du Conseil général du département (2).

Ainsi, Louis de Musset pouvait joindre désormais à son triple titre de membre correspondant de la Société des Arts du département de la Sarthe, de l'Académie celtique et de la Société d'Agriculture delà Seine, un quatrième titre, celui de membre du Corps législatif.

Le mandat dont il venait d'être investi, en l'obligeant à aller faire dans la capitale, à l'époque des sessions du Corps législatif, des séjours prolongés, allait évidemment lui permettre d'y renouer des relations plus affectueuses que jamais avec son cousin Victor-Donatien de Musset-Pathay qui, en ces annéeslà, était toujours attaché au ministère de la Guerre comme chef du bureau des dépôts des fortifications. Ce qui est certain, c'est que, quand le il novembre de cette même année 1810, celui-ci devint père de son second fils, qui devait être le célèbre poète de liolla et des Nuits, ce fut Louis de Musset qui fut le parrain de l'enfant (3). Du reste, si l'on pouvait avoir le moindre doute sur la tendre amitié qui unissait alors

(i) Wo\r Affiches du Maine, 3o décembre 1809.

(2) Ibidem, 20 août.

(3) Voir à la fin de cette étude une lettre écrite en i832 au marquis de Musset de Cogners par Alfred de Musset qui s'intitule à la fin de cette lettre u votre filleul et neveu >.

les deux cousins, il suffirait pour en connaître toute la profondeur de prendre connaissance d'une lettre qu'au mois d'avril de l'année 1811 Victor de Musset écrivait à un certain M. Hécart, membre de la Société des Arts de Valcticiennes, qui venait de lui faire hommage d'un de ses ouvrages, le confondant avec son cousin, l'ancien officier au régiment d'Auvergne du même nom, qu'il avait connu autrefois en garnison dans cette ville.

Voici le début de la lettre à laquelle nous venons de faire allusion :

Paris, 7 Avril 1811.

Monsieur,

Je m'empresse de vous remercier pour les ouvrages que vous avez bien voulu m'adresser ; mais je ne sais trop s'il serait loyal de ma part de me les approprier. Je vais vous faire juge vous-même de mon embarras.

L.-A.-M. de Musset, mon cousin, officier successivement dans les régiments d'Auvergne et d'Orléans, et mon intime ami, est bien évidemment la personne dont vous voulez parler dans votre lettre, et qui a eu avec vous les rapports d'amitié que vous mentionnez. En 1777, je n'avais que neuf ans, et mon cousin était à cette époque sous-lieutenant dans l'Auvergne, en garnison à Valenciennes.

Mais une partie de votre lettre est relative à l'auteur de la Bibliographie agronomique, et cet ouvrage est de moi. Il y a donc erreur non pas de nom, mais de personne ; je profite de cette méprise, puisqu'elle me met en rapport avec vous. Monsieur, et que les amis de mon intime ami ne peuvent m'être indilférents. Je vais lui envoyer demain votre lettre. Son adresse est : M. de Musset, propriétaire, à Cogners, près Saint-Galais, dép' de la Sarthe. Il vient d'être élu membre du corps législatif (1)

C'est ainsi que, dans cette lettre du 7 avril 1811, l'expression d'intime ami, appliquée à son cousin du Maine, revient plus d'une fois sous la plume de Victor-Donatien de Musset. Cependant, comme ce

(i) Lettre publiée par Octave Teissier dans son étude sur la famille d'Alfred de Musset.

dernier l'avait promis à M. Hécart, il ne larda pas à faire parvenir la lettre, qui lui avait été envoyée par erreur, à sa véritable destination. Dès qu'il l'eut reçue, L. A. M. de Musset s'empressa d'y répondre en donnant à cet ancien ami de Valencionnos qui, après trente ans d'éloignenient, se reconiniandait ainsi à son bon souvenir, les détails les plus intéressants sur la vie qu'il avait menée pendant ces trente années. Nous ne pouvons donc pas nous dispenser de reproduire ici dans son entier cet important et curieux document :

Cogners, près Saint-Calais (Sarthe) 15 avril 1811.

Je vous suis très reconnaissant, Monsieur, des témoignages d'amitié et de bon souvenir que vous voulez bien me donner. Il y a longtemps que nous nous sommes perdus de vue, mais nous ne nous sommes jamais oubliés ! Vous avez conservé le livre que je vous avais prié de recevoir ; et moi, j'ai encore les trois volumes de VHistoire critique de la philosophie que vous me procurâtes. J'ai lu souvent cet ouvrage, et toujours, en le lisant, j'ai fait des vœux sincères pour votre bonheur. Vous me mandez que ces vœux ont été exaucés, que vous jouissez d'une aisance qui vous laisse la liberté de vous livrer à l'étude des sciences et des lettres. Je vous en fais mon compliment. J'apprends avec plaisir que vous avez un fils établi à Paris ; je le verrai quand j'irai dans cette ville, et peul-èlre vous retrouverai-je auprès de lui.

Vous savez que je ne suis point l'auteur de la Bibliothèque agronomique ; la personne à qui nous devons cet ouvrage s'est fait connaître à vous ; elle vous a dit qu'elle m'est unie par le double lien de la parenté et de l'amitié. Vous m'obligerez de fournir à mon cousin une ample provision de remarques, de notes, d'observations : il en fera bon usage. Il a gardé les livres et le diplôme que vous m'envoyez ; il me remettra ces témoignages de votre amitié quand je me rendrai auprès de lui. Je vous remercie du présent que vous m'avez fait ; mais je n'en connais pas encore toute la valeur. Vous aurez la bonté de m'apprendre quelles sont les obligations que m'impose le titre de correspondant de votre société des Arts.

J'ai en efTet passé en 1778 capitaine à la suite du régiment d'Orléans. Je me suis marié à la fin de la guerre d'Amérique. Lors de la formation des assemblées provinciales, jai été membre de celle du Maine. L'année 1789 ma trouvé prési-

dent d'un des bureaux intermédiaires de cette assemblée. En 1790, on me nomma procureur sindic du district où j'ai mon domicile. J'ai tenu dans ce poste difficile tant que l'on n'a pas ouvertement violé dans la pratique les théories qu'on établissait avec une solennelle hypocrisie. J'ai passé les orageuses années de la Révolution à lutter contre les Jacobins de mon canton et les royalistes armés ou chouans du voisinage. Persécuté par les uns et peu ménagé par les autres, je suis arrivé avec ma femme et quatre enfants à la scène du dix-huit brumaire. Dans la nouvelle organisation qui l'a suivie, on m'a placé dans le conseil général du département de la Sarthe ; je suis sorti de ce conseil le 10 août dernier pour passer au corps législatif.

L'éducation de mes enfants a fait ma principale occupation depuis vingt ans. J'ai donné d'abord mes soins à deux filles qui vivent avec leur mère auprès de moi. L'ainé de mes fils, âgé de quatorze ans neuf mois, me donnait de belles espérances ; j'ai voulu le confier à des maîtres en état de perfectionner ce que j'avais ébauché. J'ai été trompé sur le choix de ces maîtres, et le désespoir a conduit mon fils à la mort. Je le pleure depuis six mois; je le regretterai toujours. Son frère cadet n'a que dix ans; je suis son seul précepteur, et je me suis promis de ne pas l'abandonner quand je serai obligé de lui donner d'autres maîtres.

La terre que j'habite est située à une égale distance du Mans et de Vendôme ; au couchant N. de l'une et à l'E. S. E. de l'autre. Le sol est peu fertile; le paysage agreste; les abords difficiles; et je n'ai pour voisins que des cultivateurs et quatre ou cinq prêtres. Je fais mon séjour habituel dans cette solitude ; ce n'est que pour quelques afi'aires que je vais soit à Paris, soit à Vendôme ou au Mans.

Vous voyez. Monsieur, que je vous parle avec abandon et confiance, comme quand vous veniez me voir chez M. Rémy rue Saint-Géry. Je désire que mes amis me trouvent toujours de même.

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