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CULTURE ARTIFICIELLE DE LA TRUFFE

Par M. Louis MATRUCHOT O.

J"ai réussi à cultiver, à l'état isolé et pur, le mycélium des deux espèces les plus importantes de Truffes : la truffe de Périgord {Tiihpr mrlanosporum) et la truffe de Bourgogne [Tuber uncinnlum).

Les premiers résultats dans cette voie m'ont été fournis par semis des spores de Tuber melanosporum sur des tranches de pommes de terre additionnées d'un liquide nutritif. Plusieurs séries de cultures, faites à quelques jours d'intervalle, me fournirent au bout de quelques semaines le même résultat, à savoir un abondant mycélium f[ue, depuis lors, je multiplie à volonté.

Je vérifiai dans la suite que ce mycélium est bien identique au mycélium des truffières naturelles. Je me rendis, en effet, dans la région du Périgord pour étudier les filaments truffiers en place; j'y recueillis moi-même des échantillons, d'une façon aussi aseptique que possible, et à partir des cordons les plus volumineux, je fus assez heureux pour obtenir, par simple dilacération, des prises de mycélium que je pus cultiver et purifier facilement dans lu suite. Or ces cultures se montrèrent identiques à celles qui provenaient de semis.

Enfin, dans le cours de l'hiver dernier, je réussis de même à cultiver, à partir des semis, la truffe de Bourgogne; le mycélium obtenu, bien que différant par quelques traits secondaires (de l'ordre des différences spécifiques) du mycélium de Tuber melanosporum, offre avec lui une grande ressemblance, tant au point de vue de l'aspect et de l'évolution <les cultures, qu'au point de vue de l'étude microscopique.

Ces trois séries de cultures, d'origine si différente, se contrôlent mutuellement et démontrent que les deux sortes de mycéliums que je possède en culture sont bien les véritables mycéliums tniffiers, l'un de la Truffe de Périgord, l'autre de la Truffe de Bourgogne.

Les caractères principaux du mycélium truffier, communs pour la plupart aux deux espèces, sont les suivants. Cultivé dans les conditions du Laboratoire, le mycélium truffier ne donne naissance à aucune forme conidienne. C'est un mycélium régulièrement cloisonné, qui, dès le très jeune âge, s'agrège fortement et rapidement. Comme beaucoup de mycéliums vivaces, il offre, particulièrement dans le Tuber uncinatum, une tendance manifeste à l'enkystement, visible surtout dans les régions toruleuses du mycélium, où la membrane présente des épaississements locaux caractéristiques. Enfin il forme,

(1) Bulletin SociétL- Mycologique, 3' fasciculi/, tome XIX, page 267.

d'une façon précoce chez le T. melanosponim, d'une façon plus tardive chez le T. uncinatum, des sclérotes qui vont grossissant régulièrement jusqu'à atteindre 8""/" à lO"/" de diamètre.

Qu'il s'agisse de l'une ou l'autre des deux espèces, le mycélium, dans les cultures, passe par une gamme de couleurs très constante, qui suffirait presque à le caractériser. Tout à fait au début du développement, il est incolore; mais à peine âgé de quelques jours, il devient rose, puis roux clair, puis il se nuance de vert et enfin, âgé de quelques mois, il prend une teinte roux brunâtre qui rappelle celle du mycélium de la Truffe dans le sol des truffières.

Les sclérotes passent, dans leur développement, par les mêmes nuances : d'abord blancs, puis roux teinté de vert, ils deviennent finalement noirs à la surface. Je les considère comme de jeunes truffes que l'étroitesse des conditions de la culture en tubes empêche d'arriver à leur complet développement.

La culture jiure des mycéliums truffiers sur milieux artificiels montre que les Truffes (ou du moins certaines espèces de truffes) ne sont pas des champignons nécessairement parasites : si la fructification jusqu'à maturation complète du tubercule semble toujours exiger la présence d'un hôte vivant, tel que des racines do chêne par exemple, la vie mycélienne du champignon peut n'être qu'une vie purement saprophytique. On conçoit dès lors comment il se fait que, dans les régions truffières, certains terrains ne produisant pas de truffes deviennent cependant normalement truffiers dès qu'on vient à les emplanter de chênes et à y donner les soins culturaux nécessaires. 11 est à mes yeux infiniment probable que dans ces terrains le mycélium truffier est plus ou moins abondant à l'état végétatif, mais sans pouvoir fructifier jusqu'au moment où on lui fournit la plante hospitalière qui, sous l'influence de divers aménagements et soins culturaux, détermine sa fructification.

11 est un second point de la biologie de la Truffe que mes expériences permettent d'éclaircir. Les relations du mycélium avec les racines des arbres fruitiers ont été, comme on le sait, très discutées; la nature, la couleur même du véritable mycélium truffier ont donné lieu à d'ardentes controverses. Parmi les observateurs qui se sont occupés de cette question, les uns admettent que le mycélium truffier est et reste blanc, les autres (Grimblot, Ferry de la Bellone) qu'il devient brun. Mes observations et mes cultures montrent que la deuxième opinion est la bonne.

La i^roduction à volonté de mycéliums truffiers permet d'entrevoir certaines améliorations possibles dans la culture industrielle de la Truffe. On sait que, dans les pays naturellement truffiers, l'établissement des truffières par plantation de chênes n'est pas sans comjiorter de grands aléas : avant que les chênes donnent des truffes, il s'écoule toujours une période d'incubation de 8, 10, 15 et parfois 20 années; certains arbres restent même indéfiniment stériles; de plus, la répartition de la Truffe dans les truffières est irrégulière et connue capricieuse. Par des semis appropriés de mycélium truffier, on peut espérer rendre plus assurée, plus précoce et plus régulière la culture de la Truffe, devenue ainsi plus rationnelle.

On pourra aussi chercher à cultiver la Truffe de Périgord, plus estimée que la Truffe de Bourgogne, dans toutes les régions où cette dernière croît spontanément. En effet,

siiivaiil la jiKliciciisc rciiiartiiu" de Ad. Chatin, les deux ('.S|)è('i'.s ciDissaiil .siiiiullaiiciiuuil cl côte à côte dans cei'tains terrains, c'est qu'elles n'exigent pas des conditions très dissemblables punr se développer; il lésulte de là (|n'en ensemençant, à l'aide du inycélinin de Tuber nielanospurum, un sol où croît seule spontanément la TrulTe de Bciurgngne, on pouiTa espérer voir se développer à ses côtés la Truffe de Périgord.

J'ai mis en Irain, dans différents terrains et sous divers climats, des expériences destinées à me montrer dans quelle mesure ces espérances peuvent être justifiées. Je ferai part à la Société mycologique des résultats qu'elles me fourniront.

J'aurais borné ici la présente communication, si M. Emile Boulanger, traitant du même sujet dans la même séance de la Société mycologique, ne m'avait mis personnellement en cause.

En premier lieu, M. E. Boulanger rappelle qu'il est quelque peu mon élève en Mycologie, puisque j'ai guidé ses premiers pas alors qu'il travaillait à mes côtés au Laboratoire de Botanique de l'Ecole nonnale supérieure, que dirigeait à cette époque M. CosT.\NTiN. Tout en le remerciant de ce souvenir donné à une époque déjà bien lointaine, je constate que M. Boulanger — qu'il le veuille ou non — place ain.si en quelque sorte sous mon patronage ses recherches récentes sur la Truffe. Il ne s'étonnera donc pas si je viens ici décliner toute responsabilité au sujet de ces recherches, dont l'auteur, il est vrai, m'a fait connaître les résultats, nuiis que je n'ai conseillées, ni guidées, ni contrôlées en quoi que ce soit, et sur la valeur scientifique desquelles j'ai fait à l'auteur lui-même les réserves les plus catégoriques.

En second lieu, M. Emile Boulanger croit devoir faire remarquer qu'il m'a apporté — et laissé entre les mains — des échantillons de ses cultures. Cela est parfaitement exact, et c'est précisément l'étude que, dans la suite, j'ai été amené à faire de ces cultures, qui m'a convaincu de l'erreur scientifique dans laquelle, selon moi, est tombé M. Boulanger.

Des raisons d'ordre i)ureaient botanique suffiraient déjà à mettre en garde contre les conclusions que M. Boulanger veut tirer de ses expériences. 11 est déjà peu vraisemblable, a priori que la Truffe ait pour forme reproductrice secondaire soit VAcrostalagmus cinnabarinus, soit une forme conidienne de Scleroiinla (identique ou apparentée à celle qu'ont étudiée Woronine et Navv^aschine), soit le Sporendonema casei (ou telle autre forme voisine). Ces espèces, en effet, par leurs affinités botaniques, par leur habitat, etc., s'éloignent considérablement des Tubéracées.

Mais ce qui devient tout à fait inadmissible, pour quiconque s'est livré à l'étude des Champignons inférieurs, c'est que la Truffe puisse avoir pour formes conidiennes ces trois moisissures à la fois (ou successivement) <*'.

Enfin, si l'on joint à cette série les mycéliums stériles (n d'un blanc neigeux » dans le Tuber imcinatum, (( grisâtre » ou « d'un noir grisâtre » dans le T. melanosporum), on voit que la Truffe jouirait d'un polymorphisme vraiment bien extraordinaire.

(1) Je DO f;iis ici état que des renseignements que M. Boulangep. a fournis au public (pli cacheté déposé par M. BounNGEK à l'Institut, ouvert dans la séance du 4 mai 1903, et publié par rauteur, avec une note additionnelle dans le « Français » du 4 mai, sous en titre : La culture de la Tmffe], sans tenir compte de ceux que m'a fournis l'observation directe des cultures de M. Boi-lanoer et qui ne feraient que confirmer mon argumentation.

Mes propres recherches sur le mycélium truffier, exposées plus haut et effectuées, ainsi qu'on a pu le remarquer, par des méthodes bien différentes de celle de M. Boulanger, m'ont conduit à des résultats parfaitement discordants avec les siens. Cette discordance est absolument frappante : elle porte sur tous les caractères attribués par lui aux mycéliums truffiers. Je tiens à mettre ici ce point en parfaite lumière :

1° Le mycélium ti'uffier n'est ni (( d'un blanc neigeux », ni « grisâtre, ni d'un noir grisâtre »;

2° Le mycélium truffier n'est jamais » très fin »; bien au contraire, le diamètre des fdaments peut atteindre jusqu'à 8 et 10 p, ce qui est une taille relativement considérable pour un mycélium d'Ascomycète; à tout âge, le mycélium reste friable et facile à détacher du substratum;

3° Le mycélium de T. uncinatum ne donne jamais en culture « de nombreux petits péritlièces restant au déiiut de leur développement et ne dépassant pas un millimètre de diamètre n ; il donne au contraire un petit nombre de sclérotes qui deviennent volumineux;

4° Le mjTélium de T. melanosporuni ne donne jamais d' k amas gélatineux », mais bien des sclérotes charnus et résistants;

5° Les mycéliums truffiers des deux espèces que j'ai étudiées, loin de différer extrêmement l'un de l'autre, se ressemblent beaucoup, par tous leurs caractères microscopiques ou macroscopiques;

6° Enfin, ni l'une ni l'autre de mes deux espèces de mycéliums truffiers ne m'a jamais donné de forme conidienne, et ne rappelle en rien, par conséquent, ni les Acrosialagmus, ni les SiachylkUum, ni les Monilia, ni les Amblijosporium.

En conséquence, le mycélium truffier que je possède en culture est absolument dilîérent des divers mycéliums étudiés par M. Boulangeiî ; c'est un point que je tenais à mettre particulièrement en évidence.

L'argument qu'on pourrait invoquer en faveur des mycéliums de M. Bollanger, à saAoir qu'il a été récolté des truffes dans ses bois d'Etampes deux ans après qu'il les eut ensemencés avec ce qu'il appelle k les formes conidienncs de la truffe », cet argument me paraît sans valeur. Les bois de la région d'Etampes sont, en effet, bien connus depuis longtemps comme produisant normalement diverses espèces de truffes, en particulier le T. mdanosponim (truffe de Périgord). Or M. Boulanger n'établit pas que la production truffière de ses bois ait augmenté du fait de ses semis de formes conidieniies; et cette augmentation fùt-elle réelle qu'elle s'expliquerait fort bien par les aménagements, soins culturaux et engrais que M. Boulanger a prodigués à ses bois d'Etampes, et qui sont précisément ceux qu'en Périgord ou en Vaucluse on applique aux bois non truffiers pour les rendre truffiers.

Je répète, en terminant, que je n'aurais pas porté la question sur ce terrain étroitenumt personnel si M. Boulanger ne m'avait mis personnellement en cause. Mais il était liés lors de mon devoir de dégager entièrement ma responsabilité et de mettre en garde le public scientifique et agricole contre toute interprétation abusive des expériences en question.

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