‹ Les Mystères d'EleusisChapitre 1 sur 10 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Ce petit livre n'a pas la prétention de rien apprendre aux habiles. Mais on a pensé que les honnêtes gens et les curieux pourraient prendre quelque plaisir à entendre exposer brièvement les résultais, encore incertains il est vrai et destinés sans doute à le rester, auxquels les savants ont été conduits par les travaux nombreux et minutieux consacrés aux mystères d'Eleusis pe'ndant ces dernières années. Au surplus, ces pages sont surtout le développement d'un article publié dans ce dessein par le Correspondant, il y a quelques mois. En dehors de l'intérêt qu'offrent par eux-mêmes ces mystères si célèbres, ils semblent avoir été choisis comme un sujet d' expériences << crucial >> par les ethnologues elles nouveaux historiens de la religion : le champ de fouilles religieux, à Eleusis, n'est en effet pas moins riche que le champ de fouilles des archéologues ; avec les survivances qu'il manifeste ou laisse devi-

net d'un passé fort lointaiyi, avec les vestiges qu'on y peut découvrir de croyances et d'usages tout primitifs et parfois quasi sauvages, vestiges recouverts ensuite par une longue série de « stratifications >> cultuelles ou mythologiques et peu à peu usés ou adoucis par le temps, c'est évidemment un vaste et beau domaine pour les investigations des savants : on y trouve surtout une belle occasion de mettre à l'épreuve les méthodes nouvelles et d'employer les instrurnents — faut-il dire de précision?... — qu'on a forgés tout récemment pour ces sortes d'opérations. Peut-être ces notes donneront-elles une idée, — à la vérité trop grossière et trop simple, — de la façon dont procèdent aujourd'hui les sava^its adonnés à cette discipline. Leur méthode, peut-être trop jeune encore, n'est sans doute pas parfaite ; peut-être aussi n'a-t-elle pas toujours V exactitude absolue qu'on souhaite en des travaux d' érudition, et qu'au surplus il est difficile de lui donner quand on étudie des matières si délicates et si impondérables ; peutêtre enfin n'est-elle pas assez purgée d'une philosophie contestable et de certains axiomes a priori ; mais elle est extrêmement ingénieuse, extrêmement séduisante, surtout quand on la voit maniée par des esprits subtils et pénétrants, et elle mène soih

vent à des conclusions riches de substance, qui prêtent à la réflexion et qu'il importe de connaître, même si on les juge un peu imprudentes ou un peu prématurées. Ainsi je traite, du moins en partie, cette difficile question des mystères éleusiniens comme un exemple illustrant assez bien les théories modernes de l'histoire des religions. Et je voudrais en même temps montrer brièvement comment a pu naître, se développer, dévier quelquefois, s'enrichir peu à peu et eyifin se fixer un culte grec ; je voudrais aussi, à la faveur de ce cas particulier, non pas sans doute entreprendre un examen, mais jeter un regard ou plutôt permettre qu'on jette un regard sur la nature même de la religion grecque. C'est peut-être beaucoup d'ambition pour ces quelques pages : aussi me borné-je à de rapides indications. Leur peu d'étendue risque de les rendre moins exactes et moins nuancées qu'il ne conviendrait ; c'est pourquoi, exposant mon dessein fort lignite, je demande l'indulgence des spécialistes et celle du public.

Depuis les temps lointains où la procession mystique parcourait la Voie Sacrée au chant des hymnes et à la lueur des torches, où la foule recueillie des futurs initiés se pressait dans l'enclos sacré, où les portes se fermaient sur les cérémonies des nuits mystérieuses, le prestige d'Eleusis ne s'est jamais tout à fait évanoui. Mais il semble avoir brillé d'un éclat plus vif à partir de la seconde moitié du xviii^ siècle : le renouveau des études antiques, les recherches des archéologues devenues plus nombreuses et plus ardentes, la curiosité toujours en éveil des << philosophes >>, — un peu plus tard certaines manies des amateurs de vases peints qui voyaient partout des allusions aux Mystères, des essais de fouilles méthodiques entrepris sur les lieux mêmes et dont l'écho parvenait jusqu'au grand public, les amplifications- un peu imprudentes de l'éloquence et de la poésie (mais il n'y a sans cela ni élo-

quence, ni poésie), — quelques beaux textes semés au long du xix^ siècle, ceux de Chateaubriand par exemple et de Renan, séduisants sinon fort exacts, un enthousiasme croissant et parfois un peu candide pour l'hellénisme, l'énigme elle-même, assez irritante, des rites cachés qui paraissait réserver de si beaux trésors à son futur Œdipe, enfin les magnifiques ou profondes conceptions que, pour tromper son ignorance, on attribuait sans apparence de raison au sacerdoce éleusinien, voilà qui explique ce halo de gloire moderne au front de la vieille Déméter et que le simple nom d'Eleusis suffise à éveiller mille idées confuses et resplendissantes chez bien d'honnêtes gens qui, depuis le collège, ne se mêlent plus de. lire du grec.

Aucun helléniste ne se plaindra de cette séduction persistante et d'un attrait qui, du moins, p)eut conduire à mieux étudier la Grèce antique. Il explique en particulier l'intérêt qu'a récemment éveillé, en dehors même du cercle restreint des érudits, le beau et savant livre de M. Foucart, « spécialiste » des Mystères, auquel nous aurons plus d'une fois à nous référer (i).

(i) Les Mystères d'Eleusis, 508 p. in-8, Paris 1914 (A. Pjcard). L'auteur y reprend, amplifie et met au point ses travaux an té-

LES MYSTÈRES d'ELEUSIS I3

Certaines controverses, d'ordre plus particulièrement religieux, relatives à l'influence — bien hypothétique... — ■ qu'aurait exercée le culte d'Eleusis sur le christianisme naissant, ont peut-être aussi attiré l'attention du public. Il ne semble donc pas hors de saison de chercher à montrer un peu nettement et avec simplicité — s'il est possible, car nous marchons dans les ténèbres, — ce qui faisait le fond et quelle était la substance de cette fameuse religion. Tout notre effort sera, non point d'essayer une << reconstitution >> pittoresque et un peu vaine, mais plus prosaïquement de briser l'os et de voir quelle moelle s'y peut bien dissimuler.

rieurs, notamment deux mémoires bien connus des spécialistes : Recherches sur Vorigine et la nature des mystères d'Eleusis (1895) et les Grands Mystères d'Eleusis: personnel, cérémonies (1900) (publiés dans les Mémoires de l'Acad. des inscriptions).

Page 1