‹ Les mystères d'Éleusis [microform]Chapitre 108 sur 290 · Voir plus haut, § 1 du présent chapitre · texte numérisé non relu

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par nécessité et par nature à la raison, Pythagore, semble-t-il, ne l'a pas ignoré : on peut le conjecturer d'après le souci qu'il a eu de la Musique, qu'il a employée à la fois pour charmer et pour exciter l'âme; il avait la conviction que tout, dans l'âme, n'obéit pas à la raison et aux sciences, que tout ne peut pas, par la raison, être détourné du mal, mais que l'âme a besoin d'autre chose qui, de concert avec la volonté, persuade, façonne, soigne, afin qu'elle devienne capable de suivre la direction et les enseignements de la philosophie » (Plutarque, De la vertu morale, 3).

Galien, après avoir rappelé que Posidonius et Platon emploient la musique pour le traitement de l'âme, explique ainsi leur opinion : « Ce ne sont pas les jugements de la raison qu'ils réforment avec les sons de la flûte; mais, traitant la partie de l'âme sujette aux passions, partie irraisonnable, ils l'excitent ou l'apaisent par des mouvements irraisonnables. Ce qui est, dans l'homme, privé de raison, est affecté en bien ou en mal par ce qui est privé de raison; quant à la raison, elle est affectée par la science et l'étude » (V, 472-473, édition Kuhn).

Aristide Quintilien, après avoir expliqué qu'il y a deux espèces d'âme, l'âme raisonnable et l'âme sans raison, poursuit : « Il y a aussi deux espèces d'instructions : les unes maintiennent la partie raisonnable dans sa liberté naturelle, en lui donnant le raisonnement, en la rendant sobre, en la conservant pure; les autres, par leur commerce, guérissent et soignent la partie irraisonnable qui s'agite sans règle, comme une bête sauvage, sans lui permettre de s'emporter à des excès, ni de s'affaisser entièrement. Le chef et le mystagogue des premières, c'est la philosophie; à la tête des autres est la musique, qui, dès l'enfance, façonne les mœurs par ses harmonies, et, par ses rythmes, rend le corps plus conforme à l'ordre ^... [De la Musique, édition Meibomius, II, p. 61).

Plotin emploie des termes différents :

« C'est l'âme, non pas l'âme capable de choisir, ni le logos Q.Q raisonnement) mais l'âme irrationnelle qui est charmée par la musique » (Plotin, IV, 4, 40).

L'action de la musique est triple : elle instruit, elle purifie les passions, elle distrait.

Aristote l'a bien noté : « Il faut employer la musique non pour une seule utilité, mais pour plusieurs : pour l'éducation, la purification..., et troisièmement pour l'amusement, la distraction, et le relâchement de la tension de l'âme » {Polit, VIII, 7).

1. C'est-à-dire probablement : met plus d'harmonie dans les mouvements qui se produisent dans le corps.

Comment s'explique l'action de la « Musique » sur l'âme humaine?

Les Grecs ont d'abord une théorie assez simple, que nous ne trouvons nulle part exprimée dans son ensemble, mais qui se restitue facilement :

Toute passion, toute réflexion, dans l'âme humaine asservie au corps, sont liées à des mouvements qui parcourent les nerfs, ou bien les artères et les veines.

Or la musique exerce une action sur les nerfs, sur les artères et les veines. Elle exerce donc une action sur l'âme, régularisant ses mouvements, la rendant apte à raisonner, excitant les désirs trop faibles, calmant les désirs excessifs,

« S'attrister ou se réjouir, ou réfléchir, ce; sont certainement des mouvements, s'il en fut : chacun de ces actes est un mouvement, et c'est l'âme qui les produit. Par exemple, s'indigner, craindre, auront lieu parce que le cœur sera mu de telle façon... Or ces phénomènes se produisent par le déplacement de certains éléments mis en mouvement, ou par l'altération de certains autres » (Aristote, De VAmeyl, 4, 11, traduction Barthélémy Saint-Hilaire).

« Hérophile, maître dans le même art (la médecine) dit que les pulsations des veines sont influencées par les rythmes musicaux » (Gensorinus, Du jour natal, XII).

« Qu'y a-t-il d'étonnant, puisque l'âme a reçu de la nature un corps semblable aux nerfs et aux souffles qui meuvent les instruments de musique, à ce qu'elle soit mue quand ces nerfs et ces souffles sont mus? Quand le souffle produit des sons mélodieux et rythmés, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que l'âme ait une impression correspondante dans le souffle qui est en elle? Et si le nerf est frappé harmonieusement, à ce qu'elle ait des retentissements et des tensions pareils dans ses propres nerfs? La même chose ne se voit-elle pas dans la cithare? En effet, étant données deux cordes harmoniques, si l'on place sur l'une d'elles nne paille petite et légère, et si ensuite on frappe l'autre, tendue au loin, on verra que la corde qui porte la paille est mue très fortement. L'art divin est en effet habile à faire et à agir par les êtres privés d'âme; combien donc la cause de la similitude ne doit-elle pas agir sur les êtres qui sont mus par une âme?» (Aristide Quinl^ilien, De la musique, II, p. 107, édition Meibomius).

Mais une théorie, évidemment plus secrète, dépasse cette première théorie, sans cependant la contredire : l'âme hu-

maine, dont l'origine est céleste, a des mouvements dont l'harmonie doit correspondre à l'harmonie céleste; or, sur cette terre, l'âme humaine tombe dans la confusion et le désordre; la « Musique » peut rappeler l'homme vers son état céleste.

En effet, la musique instrumentale et la musique vocale imitent la musique produite par les corps célestes :

« Instruits de cette vérité {l'harmonie des mondes) les hommes l'ont imitée par les cordes des instruments et par leurs chants et se sont ainsi ouvert un retour vers ce lieu (le ciel) » (Gicéron, de la République, VI, 18, 18).

« D'après les pythagoriciens, le monde a été créé selon les lois de la musique, et la lyre a été formée depuis à l'imitation du système planétaire » (Quintilien, I, 10).

Mais la musique a aussi d'étroits rapports avec l'âme humaine :

« L'harmonie consiste en mouvements de même nature que les mouvements de notre âme » f Platon, Timée, 47 d).

<(. L'âme est une harmonie et une harmonie qui va avec des rythmes; l'harmonie de la musique comprend les mêmes analogies » (Aristide Quintilien, De la musique, II, 103).

« La musique possède à un degré élevé le caractère divin... Les intelligences humaines, elles-mêmes divines, reconnaissent leur nature par les chants » (Gensorinus, Du Jour nalal, XII).

La musique a, par suite, des rapports avec le corps humain :

« L'âme a reçu de la nature un corps qui a des nerfs et des souffles pareils aux nerfs et aux souffles qui produisent la musique dans les instruments » (Aristide Quintilien, II, 107).

Voilà pourquoi la Musique joue un grand rôle dans les Mystères, non seulement la musique qui produit des sons harmonieux ou mélodieux, mais tout art consacré aux Muses . Les Muses sont initiatrices, elles ont enseigné les Mystères; la musique, dans les Mystères, nous rattache au divin :

« La muse est initiatrice car l'enseignement par les Muses ne diffère en rien des Mystères » (Photius, Bibliothèque, GGLXXXIX, 531, Pair. gr. de Migne, t. 104, 308.)

« Muses... vous qui produisez la vertu irréprochable de toute

éducation, nourricières de l'âme, qui donnez la réflexion droite! Princesses qui dirigez le nous au beau pouvoir! Vous qui avez enseigné aux mortels les îéléîés mysîipoles — (c'est-à-dire les iélétés où viennent les mystes) » dit un hymne orphique (75).

« Le secret mystique des cérémonies sacrées donne un caractère plus vénérable au divin, imitant la nature de ce divin qui échappe à notre vue. La musique, comprenant danse, rythme et mélodie, par le plaisir qu'elle procure et par la beauté de l'art, nous rattache au divin par le même motif » (Strabon, X, 467) ; ce qui veut dire : De même que les choses divines échappent à notre vue, de même les cérémonies mystiques et les initiations sont secrètes; de rdême que la musique a un caractère di\Tn, elle rapproche notre âme du divin.

On peut dire que la musique a un caractère divin :

« Soit que celle-ci en effet (la Musique) consiste seulement dans la voix, comme dit Socrate, soit, comme dit Aristoxène, dans la voix et un mouvement corporel, soit dans tout cela et en outre dans un mouvement de l'âme, comme le pense Théophraste, en tout cas elle a, à un degré éminent, un caractère divin, et a beaucoup de force pour émouvoir les âmes. Car, si elle n'était pas agréable aux dieux immortels, qui consistent en une âme divine, les jeux scéniques n'eussent pas été inventés pour apaiser les dieux... Les Pensées des hommes, elles-mêmes divines, quoi qu'en dise Épicure, reconnaissent leur nature grâce aux chants... Pythagore, pour imprégner son âme de son caractère divin, chantait en s 'accompagnant de la cithare, avant de se donner au sommeil, et une fois réveillé; et le médecin Asclépiade, grâce à l'emploi de la symphonie, rendit souvent à leur propre nature des intelligences troublées par une maladie » (Censorinus ,Du jour natal, XII).

Orphée, le fondateur de la religion éleusinienne, employa la musique pour les Mystères ^.

Pythagore enseignait que la musique, agissant sur la partie déraisonnable de l'âme, peut la charmer et Texciter ^; il lui attribuait la guérison des mœurs, la purification des passions, le retour à la sophrosyné ou santé de l'âme ^.

Pythagore, dit-on, jouait de la lyre le matin; il accomplissait aussi certaines danses pour acquérir mobilité et

• 1. Quintilien, I, 10, etc.. Clément d'Alexandrie, Prolrepî., I, 3-5, etc.

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