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Le saut dans la mer

Toute une série de mythes représentent un dieu, ou un homme, ou une femme, sautant de la roche Leucade — parfois on trouve le mot Leucate — dans la mer pour fuir un amour cruel et s'en guérir, comme aussi pour obtenir un amour désiré, et d'autre part pour fuir la vie que l'homme a sur la terre et les défauts de la condition humaine.

Or l'initiation sacerdotale, ou l'initiation philosophique, comporte l'abandon de la condition humaine; mais elle doit donner la faculté d'enseigner et d'initier, et par cela même, nécessite la faculté d'aimer celui qui mérite d'être initié.

D'autre part un texte, unique il est vrai, fait savoir que ce sont les prêtres qui accomplissent le saut rituel.

^ Nous pouvons donc considérer qu'un saut rituel fait partie de cette initiation.

Il est évident du reste que le saut de Leucade ne peut intervenir dans les initiations éleusiniennes que sous forme de récit ou que, s'il y a rite, le rite ne comporte qu'une imitation du saut accompli autrefois a Leucade.

Voici donc les principaux textes relatifs à un personnage divin ou héroïque, ou à des hommes qui ont accompli le saut de Leucade pour se guérir d'un amour ou gagner un amour,

puis les textes plus rares où la roche Leucade apparaît comme placée sur la route qui mène vers les dieux,

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puis un texte relatif au plongeon dans la mer qui délivre de la nature humaine et de ses faiblesses;

puis les textes relatifs à l'amour philosophique, propre à ceux qui prennent un caractère divin.

Aphrodite, sur le conseil d'Apollon, sauta de la roche Leucade, et fut délivrée de l'amour qu'elle portait à Adonis; en cela elle imitait Zeus; à son imitation les hommes sautent de la roche Leucade pour se libérer d'un amour.

« La roche Leucade a reçu son nom de Leucon, compagnon d'Ulysse, qui était Zacynthien d'origine, et fut tué par Antiphos, dit le poète; c'est cet homme qui fonda, dit-on, le hiéron d'Apollon Leucatos. Tous ceux, dit-on, qui sautent du haut de ce rocher sont guéris de l'amour. En voici la cause. Après la mort d'Adonis, Aphrodite, dit-on, errant et cherchant, le trouva à Araes, ville de Gypre, dans le sanctuaire d'Apollon Érithios, et l'enleva, après avoir révélé à Apollon son amour pour Adonis. Alors Apollon l'emmena à la roche Leucade et lui ordonna de se jeter du haut du rocher, et elle, s'étant jetée, fut guérie de son amour. Comme elle demandait la cause, Apollon lui raconta que, en qualité de devin (mantis), il avait connu que Zeus, toujours épris de Héra, allant sur cette pierre s'y asseyait et était délivré de son amour. Ainsi de nombreux hommes, et de nombreuses femmes, torturés par l'amour, furent débarrassés de l'amour après avoir sauté du haut de cette pierre, Artémise, Hippomédon et d'autres » (Photius, Bibliothèque, cod. 190, p. 153 a, citant Ptolémée Héphestion, dans la Pair. gr. de Migne, t. 104).

Une femme éprise de Phaon — l'homme qui a reçu d'Aphrodite le don de plaire — et ne pouvant se faire aimer de lui, sauta de la roche Leucade; son exemple est suivi par ceux qui chaque année se jettent de la roche dans la mer :

« Varron dit qu'un temple fut consacré à Vénus par Énée, au lieu où est maintenant Leucas; quoique Ménandre et Turpilius, les auteurs comiques, disent qu'il a été établi par Phaon le Lesbien. Celui-ci, batelier, habitué à transporter pour un salaire les gens de Lesbos au continent, transporta gratis Vénus changée en vieille femme; il reçut d'elle un alabasîron de parfum... et il attirait les femmes à son amour; il y en eut une qui, ne pouvant l'obtenir, se jeta du mont Leucate; c'est de cela que s'autorisent ceux qui chaque année se jettent de ce mont dans la mer.

Certains disent que cela se fait à cause de l'enfant Leucate, le-

quel, alors qu'Apollon voulait l'enlever, se précipita dans la mer et fit que le mont reçut de lui son nom » {Comment, de Virgile, Enéide, III, 279).

Suivant d'autres, Sappho, éprise de Phaon, se jeta de la roche Leucade à la demande d'Apollon. D'autres croient que le premier à faire le saut fut Céphalos, fils de Déionée.

Voici ce que raconte Strabon (X, 2, 9) :

« Le temple de Leucatas a aussi le Saut, qui, croit-on, guérit les amours. C'est là, dit-on, que Sappho la première, comme l'affirme Ménandre,

poursuivant le magnifique Phaon d'un désir aiguillonnant, se jeta d'un saut du haut du rocher visible de loin, sur ta prière ô Roi Maître.

Ménandre dit que Sappho sauta la première, et d'autres, plus amis de l'antiquité, disent que ce fut Céphalos, fils de Deïonée, épris de Ptérélas. »

Chez Ovide, c'est pour obtenir Tamour de Phaon que Sappho accomplit le saut, et Ovide évoque le souvenir antérieur de Deucalion qui, par le saut, gagna le cœur de Pyrrha.

Sappho s'exprime ainsi :

« Nous irons, ô nymphes! Et nous gagnerons les rochers indiqués. Que la crainte s'éloigne, vaincue par un désir furieux! Quoi qu'il arrive, il en sera mieux que maintenant. Air, viens aUdessous de moi! Ces corps, qui sont les miens, n'ont pas beaucoup de poids. Toi aussi, tendre Amour, mets des plumes audessous de moi quand je tomberai » (Ovide, Épître XV, 171).

La Naïade avait dit à Sappho :

« De là s'est précipité Deucalion, brûlant d'amour pour Pyrrha, et il pressa les eaux sans se blesser le corps. Sans retard, l'Amour se déplaça et toucha le cœur, lent à s'émouvoir, de Pyrrha; Deucahon était délivré de sa flamme » (Épître XV, 167 et suiv.).

Il existe d'autres témoignages divers sur le saut de Sappho :

« Sappho se précipita dans la mer du mont Leucate » (Suidas). « Sappho, Lesbienne de Mitylène, chanteuse, c'est elle qui, par

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amour pour Phaon le Mitylénien, se précipita du Leucate. Quelques-uns ont écrit que la poésie lyrique est d'elle aussi » (Suidas).

« Phaon : se dit de ceux qui sont aimables et très brillants. On raconte que Sappho, avec beaucoup d'autres, fut prise d'amour pour Phaon, non pas Sappho la poétesse, mais la lesbienne, et que, ne réussissant pas, elle se jeta du haut de la roche Leucade (Suidas, au mot Phaon, Photius dit la même chose).

« Sappho la téméraire qui ne redouta pas Ghalcide (Leucade dans certains manuscrits) » est-il dit chez Stace {Silves, V, 3, 155).

« Leucate : rocher du continent; d'où les prêtres (oî lepeTç) se jettent dans la mer. C'est Sappho la poétesse qui fît cela la première pour Phaon, dit-on; d^autres disent que c^est l'hétaïre, car il y en eut une. autre, Lesbienne, hétaïre » (Photius).

Dans la Leucadia de Turpilius ^, citée par Cicéron, on voyait qu'Apollon et Neptune (Poséidon des Grecs) portaient secours à l'amoureuse — qui était probablement Sappho — :

« S 'il y a un amour — et il y en a certainement un — qui ne diffère pas ou diffère peu de la folie, comme dans la Leucadia : S'il est un dieu qui ait souci de moi... Cet amour donc paraît insensé aux siens eux-mêmes. Mais quelles tragédies il produit : Toi, Apollon le Saint, je t'appelle : porte-moi secours! El toi Neptune tout-puissant! Et vous aussi, vents!... » (Cicéron, Tusculanes, IV, 34).

Les peintures du temple antique retrouvé à Rome près de la Porte Majeure représentent Sappho se jetant dans la mer, une barque prête à la recevoir et à la transporter sur une autre rive où Phaon- Apollon l'attend ^.

Au lieu de Sappho, nous voyons aussi Anacréon accomplir le saut, sous l'influence de l'amour :

« Soulevé du rocher Leucade, je roule dans la mer écumante, ivre d'amour » (Anacréon, 15, dans VAnthol. de Hiiler-Crusius).

Un texte d'Élien mentionna seulement le saut accompli en l'honneur d'Apollon :

1. La Leucadia est une pièce de Turpilius, tirée de la Leucadia d'Alexis ^Athénée, m, p. 94, XI, p. 498). Varron, d'après le texte cité ci-dessus, rapprochait Turpilius et Ménandre.

2. J. Carcopino, La Basilique pythagoricienne de la Parle Majeure, p. 371 et suiv.; Karl Kerenyi, Der Sprung von Sappho, Archiv fur Religionswissenschaftf 1926, p. 61 et suiv. Voir, sur l'ensemble de la question et la bibliographie, le bel article de J. Hubaiix, La Basilique de la Porta Maggiore, Anli' quité classique, t. I, p. 375 et suiy.

« A Leucade, il y a un promontoire élevé; là est établi un temple d'Apollon, et ceux qui l'honorent l'appellent Actium. Ainsi, quand doit venir la panégyrie, pendant laquelle on saute en l'honneur du dieu, on sacrifie un bœuf aux mouches; celles-ci, gorgées de sang, disparaissent... » [Élien, Nature des animaux, XI, 8).

Du reste, indépendamment de Leucade, il existe un plongeon rituel par lequel on devient meilleur ^.

C'est le plongeon, par exemple, qui a été accompli autrefois, suivant Ovide, par le pêcheur Glaucus.

Voici comment il raconte lui-même ce qui lui est arrivé après qu'il a mangé d'une certaine herbe :

« Terre que je ne regagnerai plus, adieu! et je plongeai mon corps sous les profondeurs de la mer. Les dieux de la mer me reçoivent et m'associent à leur honneur et prient Océan et Téthys de me dépouiller de tout ce qui est mortel en moi. Je reçois d'eux une lustration (lustror) et quand ils ont dit sur moi neuf fois une incantation (carmen) propre à purifier de tout mal (nefas) ils m'ordonnent de recevoir cent fleuves sur ma poitrine. Sans retard, les fleuves tombent de divers endroits et toutes les eaux me passent sur la tête... Quand la pensée me revint, je me trouvai avec un nouveau corps et un nouvel esprit... » (Ovide Métamorphoses, XIII, 946 et suiv.)

Des mythes montrent une vierge Britomartis se précipitant dans la mer pour fuir l'amour de Minos 2, ou tombant par hasard dans des filets ^.

Parfois la roche Leucade apparaît comme le lieu par où passent les âmes de certains morts, ou le lieu d'où elles se précipitent pour gagner une autre vie.

C'est ce qui est dit au XX IV^ chant de V Odyssée pour les âmes des prétendants :

a Elles (les âmes des prétendants) allaient au delà des cours de VOcéan et de la roche Leucade et au delà du Soleil et du peuple des Songes ^y (Odyssée, XXIV, début).

1. J. Hubaux, Le plongeon rituel, dans le Musée Belge, XXVII, 1923; G. Méautis, Sappho et Leucothéa, R. E. A., XXXII, 1930, p. 333; plus anciennement, S. Eitrem, Laographia, VII, 1922, Der Leukas-Sprung und andere rituelle Sprûnge.

2. Callimaque, Hymne à Arîémis, 189 et suiv.; Pausanias, II, 30, 3; Antoninus Liberalis, 40; Diod. de Sicile, V, 76.

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