Voir ci-dessus, p
56 mystères d'éleusis
reçues des Dieux », et il ajoute : « Ceux pour lesquels nous avons reçu la science qui permet de les analyser, ceux-là nous font connaître de façon parfaite, par eux seuls, l'essence de chaque dieu, son pouvoir, son ordre » c'est-à-dire la place qu'il occupe dans la hiérarchie.
Il faut, dit-il, préférer les mots barbares aux mots grecs, car t les peuples sacrés, comme les Égyptiens et les Assyriens, ont reçu des Dieux une langue qui, dans son ensemble, convient bien aux choses sacrées ». Aussi, dit-il, « nous autres (Égyptiens) nous croyons qu'il convient d'avoir nos entretiens avec les dieux dans une langue qui a de la parenté avec eux... »
« Ceux qui ont appris les premiers noms des dieux nous les ont transmis après les avoir introduits dans leur langue, qui était propre et convenable pour cela : voilà pourquoi nous conservons toujours de façon immuable ce qui est fixé par la tradition. Car, entre toutes les choses qui conviennent aux Dieux, ce qui leur convient le plus, c'est l'éternité et l'immuabilité... Voilà pourquoi la langue des peuples sacrés est préférable à celle des autres hommes. »
Plus loin, Jamblique note les inconvénients et les difficultés qu'il y a à faire passer les noms divins d'une langue à une autre :
« Les mots traduits dans une autre langue ne conservent pas entièrement la même signification, mais il y a des particularités d'expression pour chaque peuple, qui ne peuvent pas se traduire par la parole chez d'autres peuples; ensuite, même si on peut les traduire, ils ne gardent plus la même force. »
Par conséquent les noms des Dieux, suivant la théorie de Jamblique, ont une valeur par eux-mêmes; parfois les noms des dieux peuvent s'analyser 1 et cette analyse permet de connaître la nature des dieux; mais il est dangereux de les faire passer d'une langue à l'autre; la formule de prière ou la formule rituelle a sa valeur entière dans la langue où elle a été créée, mais elle risque de perdre un peu de cette valeur quand elle passe par traduction dans une autre langue.
Or les noms des dieux sont passés d'un peuple à un autre peuple de langue différente; les formules et les récits ont dû subir des rédactions nouvelles.
Souvent, sans doute, on a conservé le nom du dieu sous sa forme ancienne ; il est arrivé aussi que l'on gardât d'autres mots.
1. Il s'agit sans doute des itymologies telles que les Grecs les ont adoptées analogues à celles que nous présente le Cratyle.
Diodore de Sicile (V, 47) mentionne, par exemple, que Samothrace fut habitée d'abord par des autochtones, que ceux-ci « avaient une langue antique particulière dont beaucoup de mots subsistent encore aujourd'hui dans les sacrifices. »
En fait le vocabulaire grec comprend des noms de dieux qui ne sont pas d'origine hellénique, tels Perséphone, Dionysos, Héra, Athéna, Aphrodite et d'autres noms religieux ou rattachés à la religion, qui paraissent bien avoir eux aussi une origine étrangère.
Mais il a fallu introduire en grec des épithètes concernant les dieux, telles que Argéïphonlès pour le dieu Hermès, Gaiéochos pour Poséidon, Glaukopis pour Athéna, et ainsi de suite. Il y a eu là une institution voulue et réfléchie, attribuée par Platon au législateur lui-même.
Et il a fallu composer en langue grecque des récits, des hymnes, des formules de prières pour Eleusis et les autres lieux où s'instituèrent des Mystères. Comme les dialectes parlés dans l'Hellade variaient suivant chaque rite, la langue religieuse devait avoir un caractère plus large. La langue religieuse était une langue composite où entraient des caractères appartenant à divers dialectes.
Mais les Mystères d'Eleusis, une fois établis à Athènes, avec les rites secrets et les rites publics, avec les livres sacrés écrits en langue grecque poétique, ne changèrent plus sur aucun point essentiel.
Aucun auteur grec n'a jamais fait allusion à une réforme ou à une transformation qui serait survenue dans le cours des siècles. Or, si quelque réformateur s'était présenté, les Athéniens en auraient au moins conservé le souvenir.
La langue adoptée dans la littérature sacrée, identique à la langue homérique ou épique, a été connue et cultivée par les Grecs, sans modifications importantes, jusque fort avant dans l'ère chrétienne. Rien donc ne nécessitait un changement de ce côté-là.
58 mystères d'éleusis
Quant aux rites, et surtout aux rites secrets, ils devaient avoir un caractère profondément durable, comme tous les rites.
La plupart des historiens modernes, sinon tous, admettent que les Mystères ont subi une transformation complète vers le vne siècle avant Jésus-Christ. Cette transformation aurait consisté à admettre Dionysos à côté de Déméter et de Perséphone, car Dionysos n'aurait joué aucun rôle dans les Mystères primitifs : la preuve qu'on en donne, c'est que l'hymne homérique à Déméter ne fait aucune allusion à Dionysos.
Or, de ce que l'auteur de ce poème ne parle pas de Dionysos, il ne s'ensuit pas qu'il l'ignore. Le poète est muet sur l'union de Zeus avec Déméter et la naissance de Perséphone, sur la mission de Triptolème,sur là façon dont Perséphone est ramenée auprès de sa mère... Il a composé un hymne destiné au public, évitant tous les détails racontés secrètement aux mystes, et tous les détails qui auraient rendu le mythe trop clair; il veut surtout rapporter, semble-t-il, un mythe relatif aux Thesmophories K
Hésiode et Homère ne mentionnent pas expressément les Mystères eux-mêmes, mais ils laissent voir qu'ils les connaissent 2.
h1 Iliade indique un téménos de Déméter, situé à Pyrasos (II, 696); l'Odyssée mentionne (XI, 322) « le verger d'Athènes la Sainte » où Thésée emmenait Ariane.
Au XXIIIe Chant de l'Iliade, les cérémonies faites en l'honneur de Patrocle mort accompagnent sans doute une initiation royale : Patrocle doit lutter contre des apparitions, traverser le fleuve... : ces croyances sont analogues à celles des Égyptiens, et à celles des Éleusiniens 3.
Au XVIIIe chant de VIliade (491 et suiv.), quand le
1. Hygin, fab. 147, après avoir raconté l'enRvement de Proserpine, l'arrivée à Eleusis de Déméter qoi nourrit Triptolème, la mission de Triptolème, termine ainsi : « Et il (Triptolème) institua pour Cérès des cérémonies que l'on appelle en grec Thesmophories. » — Cf. Servius, Sur les Géorgiques, I, 19.
2. Cette opinion a été admise par Gruppe (art. Orpheus, dans le Lexicon de Roscher), Ch. Lécrivain (art. Mysteria dans le Dicl. des Ant.).
3. Voir, Iliade, édition Hachette, p. 810, et plus loin, chap. XL
poète décrit le Bouclier d'Achille, il est question de deux villes : un certain Agallias, citoyen de Corcyre, prétendait que ces deux villes étaient Athènes et Eleusis (Eustathe, Comm. sur V Iliade, 1156, 40 et suiv.)
Homère admet les généalogies de dieux et les mariages de dieux, comme la théologie d'Eleusis. Il sait que Zeus est époux de Héra, que Zeus est fils de Cronos et de Rhéa...
Chez Homère, Zeus est roi; il est « père des dieux et des hommes » (par exemple, Iliade, XIV, 317); Dionysos est t délirant » (VI, 130); Ares est le dieu qui excite le thumos (V, 510); les hérauts sont «les messagers de Zeus et des hommes » (IX, 274); Perséphone est la déesse qui donne la vie ou l'enlève; Déméter s'unit avec Jasion le Roi (Odyssée, V, 125).
Homère conçoit le roi tout comme le conçoit la religion d'Eleusis : le roi est comparé à un dieu; il porte le sceptre; il est « nourri par Zeus »; il est musicien et médecin; il est pilote; le roi (par exemple Achille) est comparé au lion, au dauphin [Iliade, XXI, 22), à l'aigle1..
Homère comprend l'âme humaine et ses facultés comme l'ont fait les Mystères 2.
Il a donc, au fond, la même religion : l'empereur Julien pourra retrouver chez Homère et Hésiode les opinions qu'il professe lui-même à l'égard d'Hélios, ou d'Hypérion 3, etc. Et sur ce point comme sur tant d'autres, les Gnostiques vont garder l'opinion des philosophes grecs : les Valentiniens, les Naasséniens, les Séthaniens vont considérer Homère comme un de leurs prophètes 4.
Et nous pourrions dire sur Pindare, Bacchylide, Alcée, Sappho et les autres, la même chose que sur Homère.