LE DECOR DU DRAME
La ville de Louisbourg * est une station du chemin de fer de Stuttgart; ses rues larges et tirées au cordeau mériteraient d'avoir des passants ; elles sont désertes comme les rues de Pise. On les traverse dans leur solitude riante pour arriver au château, le Versailles du Wurtemberg.
1 Louisbourg est écrit ici avec l'orthographe française ; le vra nom est Ludivigsburg.
Ce château a deux façades qui sont une antithèse en architecture ; l'une ressemble à un immense éclat de rire pétrifié ; l'autre est sombre comme un vieux palais vénitien qui a de funèbres histoires à raconter au visiteur. L'habile architecte qui a bâti ce magnifique monument était un prophète ; il vaticinait la double destinée d'une résidence où la fête de la veille alternait avec le deuil du lendemain. Aujourd'hui le visiteur devine l'histoire de ce château avant de la connaître, avant de pénétrer dans ce mystérieux intérieur où tant de surprises l'attendent: il donne des sourires à la façade du midi et tombe en rêverie lugubre devant la façade du nord. Sur la terrasse joyeuse, les cupidons sculptés semblent vouloir faire revivre les belles dames de la cour ducale et les galantes intrigues du siècle de l'amour. Sur la façade sinistre, on vous montre sous une fenêtre une ineffaçable tache de sang, et on vous raconte la légende du duc Alexandre étouffé par Lucifer. Au midi, les jardins et les pelouses enchantent les regards ; les gerbes d'eau vive réjouissent
l'air; les arbres s'épanouissent au soleil, dans leur grâce allemande; les fenêtres semblent garder l'empreinte des blanches mains qui les ont ouvertes; les balustrades s'arrondissent en délicieux contours, comme pour embrasser mollement les soyeux quadrilles d'un bal d'été. Au nord, l'horizon est voilé par des massifs d'arbres superbes qui se sont élevés de la symétrie du parc ducal à la sauvage indépendance de la forêt vierge. Le vent d'un siècle a balayé le sab'e classique des allées; il y a partout exubérance de hautes herbes, d'ivraie indigente, de fleurs agrestes, de plantes parasites; c'est un paysage de désolation sublime qui subjugue et retient le regard, comme toutes les choses qui ont des larmes en elles et de tristes souvenirs.
Un concierge septuagénaire est le seul habitant de ce château. Les visites ont toujours l'air de le surprendre ; mais le premier moment de stupéfaction passé, il s'acquitte de son devoir avec l'exquise complaisance d'un cicérone de bonne maison et ne vous
fait grâce d'aucun détail. Pour découvrir la porte de cet ermite châtelain, on traverse des cours solitaires où jaillissent de jolies fontaines qui prennent la peine de couler pour désaltérer les oiseaux. Les portiques et les corniches sont décorés de statues colossales créées par un ciseau magistral. Il n'y a pas de nom de sculpteur sur le socle, mais les recherches que j'ai faites m'ont permis de donner un nom à ces belles œuvres anonymes, elles sont de Coustou. Ce grand artiste, appelé à Saverne, où il a passé cinq ans, fit plusieurs excursions dans les principautés allemandes, et le duc de Wurtemberg, amateur passionné des arts, a retenu sans doute le voyageur dans son Versailles deLouisbourg. On s'arrête surtout devant deux statues qui sont delà Gère école de Puget et de Michel- Ange, et brisent violemment les lignes pures de la placidité antique. On admire, et on n'est point tenté de critiquer ce romantisme plastique, qui a commencé avec le Laocoon. La vie ardente est dans ces pierres ; elle circule à flots sous le granit et le change
en épiderme ; c'est le même marbre qui faisait dire à Puget : // tremble sous ma main ! Inutil* de dire que les deux sujets sont mythologiques ; le xvm siècle n'en aimait pas d'autres, et il avait de bonnes raisons pour cela, je crois. La Régence est une imitation des galanteries de l'Olympe. Ces deux groupes représentent, dans leur intrépide réalité, les orageux amours de Pan et d'Apollon avec Syrinx et Daphné, deux de ces métamorphoses qui changeaient les nymphes en lauriep et en roseau, et dérobaient les dieux criminels à la cour d'assises de Minos.
La fraîcheur d'un intérieur de pyramide vous saisit lorsqu'on entre dans ce palais ; un écho sourd et prolongé répond à l'ouverture de la porte et annonce que le néant est le seul locataire de ce Versailles allemand. On remarque toutefois l'extrême soin de conservation qui règne partout; on croirait qu'une opulente cour l'habite et qu'elle va rentrer au retour d'une chasse. A mesure qu'on monte les escaliers et qu'on entrevoit les somptueuses galeries qui se déroulent à
droite et à gauche, on est frappé de la ressemblance de style et d'ornements qui existe entre ce château et son voisin de Rastatt. On dirait qu'ils sont sortis tous deux des mains du même architecte et du même décorateur. Il y a des statues et des groupes qui sont l'exacte reproduction du travail de ciselure qu'on admire à Rastatt. Les surprises vous arrêtent à chaque pas avec une variété merveilleuse, et toutes d'un goût exquis. Il y a une superbe salle de bal à rotonde, où l'aristocratie entière de Stuttgart et de Louisbourg devait être à son aise ; elle est habitée aujourd'hui par un écho fort curieux, qui éclate et décroît à l'infini avec une précision musicale dont les artistes d'opéra ne sont pas toujours doués. On établit un dialogue avec cet écho, et le cicérone qui le regarde comme son élève, sourit de bonheur àce jeu de répercussion, et se met complaisamment de la partie pour obliger les visiteurs. On admire ensuite la chapelle, dont les ornements et les peintures ne redoutent aucune critique de détail; une longue galerie où revivent sur
toile tous les ducs du Wurtemberg ; un appartement couvert de glaces de Venise sur ses lambris et sur ses murs ; un magnifique couloir tout décoré de statues, de ronde bosse, de bas-reliefs, et de salles en salles on arrive à la galerie mythologique, le plus bel ornement du palais. Il faudrait bien des visites, bien des pages pour rendre complète justice à tous les détails d'ornementation que les artistes ont prodigués sur les murs, les corniches, les lambris, les voussures, les chambranles, les pilastres, les panneaux. Un peintre, riche d'imagination et de palette, a peint, sur la voûte immense, toute l'histoire de la guerre de Troie, depuis le sacrifice d'Iphigénie jusqu'à la chute de Priam. Ce travail prodigieux est un chef-d'œuvre de peinture murale, et on le croirait terminé de la veille ; il est conservé parfaitement, malgré l'humidité séculaire des lambris.
Les subsides payés par Louis XV au duc de Wurtemberg ont payé les architectes, les sculpteurs, les
ornementistes et les peintres de cette magnifique ré-
10 LHS MTSTÈRBS D'UN CHATEAU
sidence. Notre génération française ne regrette pas cet il payé il y a un siècle -, elle est mémo reconnaissante envers ce généreux monarque de Versailles, qui 8 mieux aune payer les frais d'un château que les frais d'une guerre. Noua aimons mieux des artistes qui il le Rhin pour sculpter de belles statues et peindre de belles fresques en terre étrangère, que des condottieri de Bfélac qui passent le Rhin pour incendier les œuvres des artistes. Le célèbre Casanova, que nous retrouverons dans le cours de cette histoire, reproche au roi de France sa libéralité envers le Wurtemberg ; mais sa mauvaise humeur est bientôt expliquée à son insu, car il a soin de nous dire dans ses Mémoire» qu'il avait perdu au jeu cinq mille francs dans sa visite à Louisbourg, où il venait chercher fortune '. Au reste, le duc aurait pu garder les subsides de Louis XV dans son épargne, et donner encore plus
1 Casanova, l'historien discret ou indiscret, selon ses caprices d'amour-propre, n'a pas. dit le motit'de sa raaeaae contre bourg ; m us d'autres historiens ont donné un supplément à ses Mémoires d Allemagne. Nous le verrons hientflt
LES MYSTÈRES D'UN CHATEAU \i
de splendeur à son théâtre, qui était alors le plus florissant de l'Allemagne ; il aima mieux bâtir un château et se faire un Versailles avec l'aide de tous les grands artistes de l'époque. Il est impossible de mieux employer l'argent. Il ne nous reste rien des trois mille florins que Casanova, le Joconde vénitien, a perdus et dépensés à Louisbourg; mais de l'argent français perdu par le duc de Wurtemberg, il nous reste un monument admirable qui réjouit le voyageur, après avoir fait vivre la grande famille des artistes, ses contemporains. Maintenant, toutes les vertus de l'âge d'or n'ont pas toujours fleuri dans cet Olympe de Louisbourg, c'est incontestable. Là, comme à Versailles, la mythologie des yeux n'a pas donné de bons exemples aux hommes. Cela nous est encore très-indifféren aujourd'hui et ne peut nous rendre ni pires ni meilleurs. Si l'histoire n'était cousue que de vertus théologales, on la lirait peu; il y a même un grand nombre de gens qui ne la liraient pas du tout. Par malheur l'histoire a trop travaillé pour les libraires, et nous
sommes forcés, nous, de la prendre comme elle est. Tant pis pour elle si elle nous amuse ! Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire.' a dit un philosophe; ce penseur étourdi a oublié d'ajouter que ces peuples habitaient le paradis et que la terre ne les avait jamais connus.
En 1759, le 22 juin, ïe château de Louisbourg était en fête; une Circé souveraine, la célèbre Anna Djaveniz, y donnait un bal mythologique, avec les danseuses et les danseurs italiens qu'elle avait empruntés au théâtre de Stuttgart, malgré la volonté du duc, qui ne voulait jamais prêter ses artistes. Un ordonnateur, nomme Gazelli, avait mis en scène plusieurs métamorphoses d'Ovide qui avaient eu beaucoup de succès ; mais le tableau le plus applaudi fut le jugement
du berger troyen du mont Ida. La Djaveniz s'était donné modestement le rôle de Vénus, et aucune femme n'aurait osé protester contre cette usurpation d'emploi. Lorsque le prince Charles de Langenburg, déguisé en berger Paris, offrit à la châtelaine la fameuse pomme de discorde avec l'incription à la plus belle, toutes les voix et toutes les mains ratifièrent le jugement par une explosion unanime de bravos. Il est toutefois bon de faire remarquer au lecteur que l'histoire a cassé le jugement du berger. La Vénus de Louisbourg était laide et fort désagréable dans son maintien ; telle est la sentence prononcée par un contemporain, qui, survivant à la Djaveniz, n'avait plus rien à redouter de cette terrible femme. Voilà donc les mauvais tours que nous joue l'histoire. Au milieu des perplexités où elle nous jette si souvent, il faut pourtant se donner à soi-même une opinion. Peut-on admettre qu'une femme ainsi maltraitée par l'histoire ait pu jouer si longtemps à la cour de Stuttgart le rôle de favorite ; qu'elle ait fait, en vingt circonstan-
ces, acte de souveraineté ; qu'elle ait excité des passions orageuses autour d'elle dans ce château de Louisbourg, où elle trônait comme une reine d'Orient? La Djaveniz avait sans doute une de ces figures irrégulières qui sont traitées de laides par les jolies femmes et que les hommes préfèrent souvent au type correct et pur ; elle était aussi probablement douée d'autres charmes dont ne parlent jamais les classiques appréciateurs de la femme, ceux qui s'arrêtent aux lignes du visage comme les rédacteurs de passe-ports ; en général, le beau sexe, si bon juge en toute chose, se trompe souvent lorsqu'il veut se rendre compte des passions qu'une femme qu'il flétrit du nom de laide peut inspirer à des hommes d'un goût reconnu. On entend redire maintes fois ce mot dans un salon : Je ne sais paS ce que les hommes trouvent de beau à cette femme. Vous le sauriez, mesdames, si vous aviez le malheur d'être des hommes. Circé, l'enchanteresse, ne ressemblait pas à Vénus, à Hébé, à Pomone, à Flore, aux trois Grâces; elle avait une chevelure va-
gabonde, un front rude, un nez court, une bouche aux lèvres épaisses, un teint qui n'avait rien de commun avec les lis et les roses ; mais ses yeux, petits et noirs, lançaient des étincelles ; sa voix était douée de ce timbre viril qui, pour certaines oreilles, est plus séduisant que la mélodie ; sa démarche avait l'allure conquérante d'une reine ; elle séduisait les plus forts ; elle enchaînait les Alcides, ceux qui, pouvant tout dominer, sont ravis de subir la domination de la femme, et, dédaigneux des chaînes de fleurs, demandent des chaînes de bronze tombées d'une petite main, la Utile hand de lady Macbeth.
A mon avis, je crois que ce portrait doit ressembler un peu à la Djaveniz, la laide châtelaine de Louisbourg. Il faut que ma chronique vienne v au secours de l'histoire, car l'histoire a enregistré sans contrôle un jugement porté par des femmes ou des rivales. On pourra maintenant mieux comprendre les scènes qui vont se dérouler et qui ne doivent rien à l'invention du narrateur.
Le château retentissait donc du fracas de la fête, et deux personnages fort connus dans le monde de Tépoque causaient à voix basse, en s'accoudant sur la balustrade, devant la façade du nord.
C'étaient Casanova de Seingalt et la Gardella, l'exfavorite du duc.
— Que dis-tu de mon projet, Carina? disait le célèbre séducteur européen.
— Il est insensé. Vois-tu, mon Beppino, je t'aime encore un peu, parce que tu es né à Venise comme moi, bien loin d'ici, au bout du monde. Eh bien, écoute. Tu as été enfermé dans les cachots de Venise, n'est-ce pas?
— Oui, sous les plombs.
— Et tu t'es évadé?
— Comme un oiseau, par la fenêtre qu'on avait oublié de plomber.
— Tu ne seras pas aussi heureux ici ; une main te fera tomber dans un piège à loup, et tu n'en sortiras plus.
ii LES MYSTERES D'UN CHATEAU
— Bah! tu as oublié de me connaître quand tu m aimais!
— Est-ce que tu m'en as donné le temps, Beppino ! nous nous sommes aimés trois jours.
— Tant que cela!... soit. Tu sauras donc que ma mère , une femme de grand esprit, disait en parlant de mon frère Vincenzo : Si on m'annonçait qu'il est tombé dans un écheveau de laine, je dirais : il n'en sortira jamais; mais si on m'annonçait que Casanova est tombé dans l'enfer, je m'écrierais : il en sortira.
— Bah! dit la Gardella, l'enfer est une plaisanterie ; on en sort avec des protections ; mais le château de Louisbourg!... Mon Beppino, si tu tiens encore à la vie, suis ta première idée; va prendre les eaux de Baden, ou bien mets-toi dans la suite de M. de Voltaire, qui se rend à Berlin.
— Je suis invité chez la princesse Djaveniz...
— Princesse comme moi, interrompit la Gardella ; et encore moi j'ai rempli des rôles de princesses dans les ballets.
— Je ne tiens pas au titre, reprit Casanova ; je tiens à la femme. Elle manque à mon amanda. Une femme qui remplit l'Europe de son nom, une femme qui donne des insomnies au roi de Prusse...
— Le roi de Prusse la déteste, interrompit la dan~ seuse.
— Mais c'est superbe d'être détesté par le roi de Prusse ! reprit le Vénitien ; un grand roi comme Frédéric, qui n'a pas une minute à perdre sur vingtquatre heures, et qui veut bien se donner la peine de détester la Djaveniz ! Tiens, j'ai six mille francs sur moi pour toute fortune, je les donnerais pour être détesté du grand roi de Berlin.
— Mais tu ne l'as jamais vue cette femme? dit la Gardella.
— Jamais. Quel mérite aurais-je de l'aimer, si je l'avais vue ?
— Elle est affreusement laide !
— Oui, c'est un bruit que les femmes font courir; je connais ça... Voyons, mon parti est pris, ne per-
dons pas de temps... mets-moi au courant de la situation... le duc est-il au château?
— Non, il est à Stuttgart, où il négocie avec le margrave de Baireuth.
— Pourquoi ?
— C'est son beau-père, et la duchesse s'est réfugiée chez lui; une femme adorable, celle-là, et séparée de son mari.
— J'irai faire une promenade de ce côté, dit Casanova, comme en a parte.
— Bon ! dit la Gardella; il est incorrigible dans sa fatuité !
— Carina, ma fille, écoute : ma dernière conquête qui est la millième bien comptée,, m'a dit une chose décourageante ; elle m'affirme que Casanova se fait vieux. Cela m'a donné à réfléchir pour la première fois. Vieux, ce n'est rien, la chose est contestable; mais pauvre, c'est beaucoup, la chose est prouvée par mon ministre des finances, à qui je vais devoir ses appointements de six mois. Il faut donc que je choi-
sisse un genre de suicide; il est choisi : je me marie.
— Tu te maries ! Et avec qui ?
— Parbleu ! avec la Djaveniz ! Ceci n'est plus une intrigue, c'est une affaire. Cette femme, tu le sais, a des tonnes d'or dans sa cave ; elle a mis le Pérou en bouteilles. C'est une dot qui ne me déplaît pas '.
— Maintenant, dit la Gardella, je comprends que tu trouves belle notre châtelaine ; mais tu ne l'épouseras pas.
— Qu'importe ! pourvu qu'elle me laisse descendre dans sa cave.
— Tu es fou, Casanova!
— C'est un détail. Poursuivons... Quel est le tenant ici ?
— D'abord, le duc.
— Celui-là ne compte pas : c'est une espèce de mari... Après le duc?
1 L'histoire parle de ces lames d'or enfouies dans la cave du château de Louisbourg. — Encore une fois, rien n'est inventé dans mon récit.
— Il y a cinquante prétendants , comme chez madame Pénélope.
— Il y en avait cent cbez la belle 0. Morphy, et je les ai dispersés. Quand il se lève, le soleil met en déroute les nuages.
— Pas toujours, mon Beppino. Il pleut souvent le matin. Cherche une autre comparaison.
— Je n'ai pas le temps. Ces prétendants ont un chef. Quel est le nom de ce chef parmi les imbéciles ?
— Le prince Charles.
— Je le connais.
— Un rival terrible.
— Pour les poltrons.
— Vois-tu, Beppino, interrompit la Gardella impatientée, je suis au désespoir de voir que tu ne veux pas me comprendre.
— Alors, explique-toi mieux.
— D'abord, je t'aime toujours ; est-ce clair?
— Après.
— J'ai eu taut de joie en te revoyant à Louisbourg, qu'il m'a semblé que tu ne venais ici que pour moi.
— Ah! belle Carina; je n'ai jamais trompé une femme; je suis venu pour la Djaveniz, que veux-tu? je suis blasé sur les intrigues. Il me faut la cuisine du diable pour me remettre en appétit. Il me fîut cette femme, et si j'échoue, je prends le froc, je me fais ermite avant d'être vieux. C'est d'ailleurs ma première vocation. Tu sais, comme l'univers, qu'à Venise j'ai acheté un costume de dominicain.
— Pour le revendre ?
— Non , je l'ai donné à mon cousin Matteo, qui a bien voulu se faire ermite pour moi le lendemain d'un désespoir d'amour.
— Beppino, dit la Gardella en entraînant le Yénitien par l'escalier dans les jardins; mon beau Casanova, cesseras-tu un instant de me parler de toi. Rien ne t'intéresse donc plus dans ma vie d'artiste?
— Ah ! oui , ma charmante ; voyons, parle-moi un
peu de toi; as-tu des succès? es-tu l'idole du public? les amants sont-ils magnifiques ?
— Beppino , tu vois une femme au désespoir ; une femme deux fois Italienne; je suis de Venise.
Casanova se dégagea vivement du bras de la danseuse et se mit en garde du bras droit, comme pour parer un coup de poignard.
La Gardella étouffa un éclat de rire nerveux et montra deux mains désarmées à Casanova.
— Sois tranquille, dit-elle ; ce n'est pas moi qui te mettrai en péril ici... Écoute mon histoire en deux mots... J'étais la Favorite dans ce château, moi; j'avais les honneurs, les présents, les hommages, tout ce qu'une femme ambitieuse , c'est-à-dire une femme , peut réaliser après un rêve , et c'est l'étrangère , cette affreuse Djaveniz, qui m'a fait tout perdre et me ruine même dans mon avenir.
— Eh bien, dit Casanova, laisse-moi réussir, nous partagerons la dot.
— L'argent ! toujours l'argent! reprit la Gardella;
LES MYSTÈRES D'UN CHATEAU 2o
et crois-tu que les blessures faites à l'amour-propre d'une femme se guérissent avec de l'or?
— Avec quoi les guérit-on? demanda naïvement le Vénitien.
— Avec...
— J'attends le remède.
— 11 ne devine pas 1
— Gomment veux-tu que je devine quelque chose? la nuit est noire comme ma prison de Venise. 11 me semble que je me promène dans le jardin du néant. Si tu ne parlais pas, je me croirais seul... Il est temps de me faire présenter à la belle châtelaine ; remontons.
— Tu m'as comprise; c'est bien; tu as mon secret; veux-tu m'aider maintenant?
— Où serait le bénéfice?
— Je suis riche et tu le seras.
— Ma toute belle, je suis ton humble serviteur; on me donne beaucoup de défauts, et la médisance n'est jamais assez généreuse avec moi. Les femmes
disent que je suis un scélérat, une injure qui flatte toujours. Les hommes disent que je suis un mauvais sujet, ce qui m'oblige de me comparer à Alcibiade et de remercier mes Athéniens de la Régence ; mais personne ne m'a jamais reproché le moindre crime. Adieu , ma charmante. Sois sage et guéris ton amourpropre avec l'amour d'un étudiant de Heidelberg. Adieu , je vais me faire présenter là-haut.
Casanova monta d'un pas agile les marches de l'escalier, laissant la danseuse immobile comme une statue de jardin.
IN
Le bal était concentré dans la vaste salle elliptique du château; on y dansait des pas italiens sous la direction d'un élève de Vestris; mais les classiques amateurs du menuet s'étaient réfugiés dans la galerie de l'Iliade, et s'accordaient leurs tranquilles et respectueuses salutations, réglées par la musique somnolente d'Exaudet. Chose étrange! le peuple le plus vif de l'Europe et le plus spirituel, à ce qu'il dit, a inventé le menuet soporifique, et le peuple le plus
grave a déchaîné la valse furieuse. Vers le milieu du xvme siècle on valsait déjà dans le château de Lcuisbourg , grâce à la châtelaine qui voulait populariser une danse vive, inventée pour son tempérament par le fondateur de la dynastie des Strauss... Au moment où Casanova, précédé de son introducteur, entrait dans la grande salle, la Djaveniz était emportée au vol dans un tourbillon d'intrépides valseuses, déguisées en déesses et sobres d'étoffes sur toutes les coutures, selon les modes de l'Olympe. Les girandoles à bougies étaient si nombreuses qu'elles donnaient à la salle un jour plus éblouissant que celui du soleil, de sorte que la beauté des femmes ne perdait rien de ses plus exquis détails.
— Elle est superbe! dit Casanova, au premier coup d'œil qu'il lança sur la Djaveniz, et ses jeux ne se détachèrent plus de la châtelaine, déguisée en mère de l'Amour. Les exigences du rôle donnaient à sa toilette un caractère léger et diaphane qui rendait justice à la déesse, en supprimant le côté artificiel et
supplémentaire des lourds costumes de l'époque. Il est vrai de dire aussi qu'une chaleur intolérable excusait cette simplicité olympienne, ce négligé de Diane aux bois d'Actéon. La châtelaine n'ayant pas besoin de recourir aux supercheries et aux mensonges étoffés, ne voulait rien perdre de ses avantages de Vénus. La diplomatie trompeuse de la toilette a été inventée par des femmes plus riches d'or que de formes, et les femmes les mieux ciselées par la nature ont toujours l'extrême bonté de se soumettre à la tyrannie des riches indigentes, ces habiles faiseuses de lois égoïstes cousues dans un atelier de Paris.
La valse acheva son dernier tour, et la Djaveniz, secouant les gouttes de sueur qui baignaient son front, comme Vénus sortant de l'onde, marcha d'un pas superbe vers le pilastre où s'adossait Casanova. Le Vénitien ne se reconnut plus lui-même ; il éprouva un frisson de peur en voyant Vénus si près de lui ; ses regards errèrent et moururent, comme dit le grave
Montesquieu dans le Temple du Gnide, et au moment
de la présentation il ne trouva aucune formule respectueuse ni légère, et sa voix intérieure apostrophant sa présence d'esprit, lui cria du fond du cœur : absente, viens à mon secours !
Il y eut heureusement pour lui, cinq minutes de répit qu'il employa à se remettre de son émotion. La Djaveniz, après avoir échangé quelques mots avec le Vénitien, arrêta au passage le directeur des fêtes pour lui donner des ordres. Casanova reprit sa place contre le pilastre, et se voyant très-remarque par les nymphes, les déesses et Vénus, il se donna une de ces poses de fatuité conquérante que les beaux hommes prennent au théâtre quand on joue la tragédie de Phèdre. Son costume attirait encore plus les regards que sa figure de Céladon poudré. Il était tout vêtu de soie écarlate, moins les bas. C'était un costume que M. de Voltaire avait mis à la mode en le portant à la Comédie française le soir de la première représentation de JVanine, comédie pleine de sanglots.
Les ordres donnés, la Djaveniz fit un pas dans la
direction de Casanova, qui en fit aussitôt et lestement quatre, en se courbant quatre fois avec un léger dandinement de torse, pour offrir un bras qui fut accepté.
La promenade à deux avait succédé à la danse. La causerie était un repos sur toute la ligne.
— Monsieur Casanova, dit la Djaveniz, je vous sais gré de votre visite à Louisbourg. D'où arrivezvous en ce moment, infatigable voyageur?
— De partout, belle comtesse , dit le Vénitien avec le ton aisé d'un Clitandre de comédie, de Venise, de Paris, de Dresde, de Berlin. On m'a dit, à Ulm, que la comtesse Djaveniz ferait descendre Vénus de l'Olympe, le 22 juin, et j'ai crevé trois chevaux pour brûler mon grain d'encens aux pieds de la déesse.
— Comptez-vous faire un long séjour dans notre duché? demanda la Djaveniz, sur le ton de l'indifférence.
— Vingt-quatre heures, ou toute la vie, dit le Vé-
nitien en laissant tomber un regard oblique sur la jeune femme, un de ces regards qui remplacent une longue déclaration d'amour devant les femmes initiées à la langue des yeux.
— Vingt-quatre heures, c'est trop peu, et toute la vie c'est beaucoup trop, dit la Djaveniz. Ne pourriezvous nous honorer d'un bail mitoyen ?
— Non, belle Cypris. Vous m'obligez à ne pas l'aire l'impossible.
— C'est si aisé pour vous, seigneur Casanova.
— Partout, excepté dans Amathonte. Vous avez déjà deviné que je vous aime ; cela me dispense de vous faire ma déclaration.
— A combien de femmes avez- vous dit cela?
— Je cherche la dernière.
— Et qu'avez-vous fait pour mériter mon amoii:?
— Rien, je vous ai aimée.
— Ce n'est pas suffisant.
— J'attends vos ordres.
— Seigneur Casanova, connaissez-vous l'histoire du Vénus?
— Laquelle des deux, madame ?
— Celle de la fable.
— Je l'ai apprise au collège, comme tous les enfants que l'éducation première moralise.
— Vous savez que Vénus a eu certaine faiblesse pour...
— Casanova...?
— Je parle de la déesse..:
— Pardon, madame, j'ai fait erreur... pour Adonis.
— Seigneur Casanova, votre réputation est méritée, vous êtes un fat.
— Il faut bien avoir un défaut, madame. -- Revenons à Vénus, monsieur.
— Je ne demande pas mieux, princesse.
— Vénus n'a eu qu'une passion sérieuse...
— Ah ! c'est la fable qui le dit.
— Non, monsieur, c'est l'histoire du cœur des emmes. Elle a aimé d'un amour profond le dieu Mars.
— Je vais prendre du service dans les hussards de la Mort.
— Voulez-vous bien ne pas m'interrompre, monsieur !... On dirait vraiment que nous plaisantons... Vénus a donc été fidèle au dieu Mars.
— Pendant le jour.
— Ne calomniez pas une déesse !
— Permettez-vous, madame que je vous cite un quartrain...
--De qui?
— De moi.
— Citez.
— Voici ; il donne raison à ce que vous dites...
Rien ne plaît tant aux yeux des belles Que le courage des guerriers;
L'Amour sous les lauriers
Ne vit point de cruelles.
— C'est très-juste, seigneur poète.
— Voici encore une pensée que j'ai écrite sur les ruines du Temple de Mars, à Rome :
LES MYSTÈRES û UN CHATEAU 35
Al terapio tonante Venere nncor sospira.
— Oui, seigneur Casanova, Vénus soupire même dans le temple qui lance la foudre.
— Mais, pardon, ma belle déesse, où voulez-vous en venir avec toutes ces histoires fabuleuses de Vénus?
— Vous allez le savoir, le côté grave va venir.
— Je l'attends pour rire un peu.
— Nous verrons,., regardez le plafond... là... sur votre tète. . .
— Charmante peinture 1... le berger Paris, Junon, Minerve; je reconnais l'autre déesse, et j'approuve ce berger; il vous donne la pomme, avec cette inscription : à la plus belle.
La Djaveniz se retourna et tendit la main sur un plateau chargé de fruits que l'intendant lui présentait.
— Et moi, voilà ce que je vous donne, seigneur Casanova; prenez, lisez et taisez-vous.
Casanova venait de prendre une pomme offerte, et il lisait cette inscription : au plus beau.
La Djaveniz avait disparu dans la foule, comme si Vénus fut remontée à l'olympe du plafond.
Une voix connue arracha le Vénitien à sa stupéfaction ; elle disait :
— Èh bien, tu ne me connais pas? J'ai changé de costume; je suis en Hébé. Comment me trouve-tu?
— Ah! c'est toi, Carina! dit le Vénitien d'un ton distrait... tu t'es métamorphosée en Hébé, avec les attributs de l'emploi... la coupe, l'amphore... Quelle boisson vas-tu donner à Vénus ?
— Belle demande ! du nectar.
— Avec une légère infusion de nénuphar, d'opium et de jusquiame, n'est-ce pas?
La Gardella ne fit aucune réponse, mais ses yeux parlèrent et ne démentirent point Casanova, qui donnait la recette du poison vénitien.
— Hébé, mon ange, ajouta-t-il; approche-toi de cette fenêtre et lance tes attributs dans le jardin...
Obéis, ou je te dénonce à la Djaveniz. Cette femme sera ma maîtresse demain, et je l'enlève au duc.
— Tu l'enlèves ! dit la Gardella triomphante.
— Comme Paris enleva Hélène. On traite mythologiquement toutes les affaires ici.
— C'est vrai, dit la danseuse; nous passons la vie à copier les fresques et les peintures de ce château.
— Tiens, regarde là-haut. . . nous copierons demain celle-là, l'enlèvement d'Hélène... seulement une chaise de poste remplacera le vaisseau. Je donnerai des ordres pour nous faire suivre par les trésors de la cave, et je te donne sur notre cassette une pension do deux mille ducats.
— Je te demande, moi, que le diable emporte cette femme, comme il emporta le duc Alexandre. Voilà tout ; et si tu épargnes, toi, cette peine au diable, je te fais cadeau des deux mille ducats que tu veux me donner.
Casanova prit l'amphore et la coupe d'Hébé, et les
lança par-dessus le balcon, du côté de la façade du nord.
— 0 démon d'ange, dit-il, tu as la plus belle des vertus de femme, le désintéressement; celle-là te dispense d'avoir les autres. Tu mérites de rentrer dans ia faveur du duc. Au moins avec toi il ne se ruinera pas. Je veux être ton avocat auprès de lui.
— Ah ! fit la danseuse, en versant deux larmes ; si tu savais combien je suis humiliée aussi par cette petite Biondinetta, qui se fait appeler duchesse devant moi par sa camériste i une sauteuse qui n'a pas l'ombre du talent! un temps de pouues, voilà tout.
— Mais c'est encore une rivale, celle-là ! demanda le Vénitien.
— Non ; mais l'autre soir, le duc lui a fait distribuer le rôle d'Eucharis qui m'était destiné. Cela lui donne un orgueil satanique, et elle me regarde comme si j'étais la semelle de ses chaussons.
Le cortège des Gnidiennes interrompit cet entretien; c'était une cérémonie qui avait aussi passé le
Rhin, et dont le programme venait d'être inventé à Paris. Cinquante jeunes filles déshabillées, avec des tuniques lacédémoniennes, allaient concourir pour le prix de beauté dans un temple de verdure élevé sur la terrasse du midi. Montesquieu, ce magistrat si grave et qui serait condamné aujourd'hui à six mois de prison et à l'amende pour ses Lettres persanes, et son Temple du Gnide, Montesquieu a tracé le plan de cette théorie lascive, très en vogue chez les austères Spartiates. Ces jeunes filles de Lacédémone, dit le vertueux président de Bordeaux, violaient la pudeur par amour pour la patrie. Avec ce principe, ce grand légiste inventait les circonstances atténuantes avant M. Dupin.
Quel siècle! les grands poètes parodiaient en rimes libertines les exploits de Jeanne d'Arc et la guerre des dieux; les abbés de la Société du Temple chantaient les orgies de l'Olympe et composaient des odes en l'honneur de la Pentapole maudite et incendiée par le feu du ciel; les premiers magistrats, chargés de
veiller sur les bonnes mœurs, publiaient des livres obscènes et d'autant plus dangereux qu'ils sont des chefsd'œuvre de style, de grâce et d'esprit. Tout ce déver-
i gondage païen franchissait le Rhin ; on le traduisait
' dan? toute sa nudité sur les fresques des lambris, sur le socle des statues et dans les fêtes vivantes ; et notre froide époque d'aujourd'hui est calomniée, parce que vingt odalisques d'opéra surchargent leurs appas absents de vingt couches de crinolines, aux courses de La Marche ou à l'hippodrome de Longchamps ! Paris a toujours eu et aura toujours cette singulière influence sur les modes et les coutumes européennes ; si Paris se fait un jour ermite, l'univers se fera couvent. Il est juste de dire aussi que les révolutions et les guerres, avec leurs ennuis et leurs émotions cruelles, engendrent ces folies quand le calme est iendu au monde. « Il y a partout alors un fiévreux besoin de s'étourdir et d'oublier le passé ; 1er sanglantes folies des hommes font éclater et justifient les folies des femmes. » La fronde amène la première
régence; la paix de Rastatt et la mort de Louis XIV donnent le délice à l'Europe; 93 met au monde le? bals, les mœurs et les nudités du Directoire. Si les hommes ne commençaient pas par le désordre du sang, les femmes ne finiraient pas par le désordre du plaisir.
Fermons la parenthèse; Casanova nous attend.
Un page lui a remis en secret un billet parfumé d'ambre, et il a disparu. Notons en passant que la Djaveniz avait vingt pages attachés à son service, c'est l'histoire qui le dit.
Voici le billet de Vénus.
a Le page qui vous remettra ce billet vous attend à l'extrémité de la galerie, sous la voûte qui représente le sacrifice de la fille d'Agamemnon.
» 11 vous conduira dans la chambre des miroirs, celle que je réserve depuis longtemps à Paris, à Alcibiade ou à Casanova de Seingatt. A. G.
Lejoconde Vénitien ne témoigna aucun étonnement; il était habitué au bonheur des aventures et à
la promptitude du succès. Il appliquait aux conquêtes de l'amour les trois mots que César appliquait aux conquêtes de la guerre. Venir, voir et vaincre. Toutefois il crut devoir déguiser son empressement sous la nonchalance de la démarche, se réservant L'indiscrétion fanfaronne après le succès définitif. Le page qui l'attendait lui fit signe de le suivre, et il l'introduisit dans une chambre d'un aspect sinistre, toute tapissée de petits miroirs, où la clarté de deux flambeaux se reflétait à l'infini.
Casanova fut saisi d'un frisson nerveux, tout brave qu'il était, et poussant un éclat de rire sérieux, il dit :
— Beau page, à qui destinc-t-on cette chambre ordinairement?
— A personne, monseigneur. On dit que les mauvais esprits la visitent depuis la mort du duc Alexandre, , I pas un invité ne serait assez courageux pour oser y passer la nuit.
— Je comprends, reprit Casanova; laisse-moi seul. Et il ajouta, dans une réflexion mentale, personne
n'osera venir écouter aux portes; c'est la chambre maudite, on la respectera.
Il ferma la porte et ouvrit la fenêtre pour respirer l'air de la nuit. Le parc était sombre et triste; pas une étoile ne brillait; les ténèbres régnaient partout.
On entendait les derniers accords de la musique du bal et les roulements confus des carrosses qui sortaient par la grille du midi, du côté de Louisbourg.
Une heure s'écoula et on n'entendit plus rien. Un silence lugubre succédait au fracas de la fête, comme la mort à la vie. Ce palais si joyeux était une immense tombe.
Casanova, qui avait vu tant de choses, s'étonnait pour la première fois de tout ce qu'il voyait depuis sa ntation au château. Quelle était cette femme étrange qui remplissait de foule ce Versailles allemand, comme une Maintenon sous Louis XIV, et humiliait les rois par ses prodigalités, ses caprices, son faste, comme une odalisque bysantine qui aurait chassé le sultan du sérail, pour usurper tous ses droits?
Casanova s'abîmait dans ses réflexions, et pour donner le change à ses inquiétudes, il lisait et relisait le billet do la Djaveniz, et prêtant l'oreille à la porte de sa chambre, il recueillait le moindre souffle d'air qui courait dans le corridor.
Son orgueil de conquérant descendit enfin au doute ; il eut l'humilité de croire que ce rendez- vous était une mystification, et se promit bien de ne pas le mentionner dans ses mémoires où il n'enregistrait que ses triomphes Ce point inadmissible fut admis.
Il dépo son épée sur son fauteuil, ôta son pourpoint, et accablé par la fatigue et les émotions, il éteignit les bougies et s'étendit sur un canapé, pour goûter, à défaut d'autres, les douceurs du sommeil.
11 allait s'endormir, lorsqu'il entendit un de ces frùlements de satin qui annoncent une femme, et aussitôt une main veloutée s'appuya sur sa main et deux lèvres invisibles murmurèrent deux mots si doux à l'oreille dans les ténèbres :
— C'est moi.
LES MYSTERES D UN CHATEAU 4o
Casanova reconnut le fantôme au parfum d'iris qui embaumait la chambre, il saisit sa main, et tombant à genoux, il fit éclater son amour dans une phrase empruntée à Rousseau, dans la lettre du rendez-vous de la Nouvelle Héloïse :
« Puissance du ciel, vous m'aviez donné une âme pour la douleur, donnez-m'en une pour la félicité -
— Il ne s'agit pas de cela, dit froidement la Djaveniz, ne commençons pas le roman par la fin. Asseyezvous près de moi et causons... Vous m'aimez, n'est-ce pas!
— Si je vous aime ! Demandez au zéphir s'il aime la...
— Oh ! je n'ai pas le temps d'interroger le zéphir, interrompit la Circé. Les nuits sont courtes dans ce mois; le jour va bientôt poindre ; écoutez. Je suis entourée d'espions, toutes mes démarches sont épiées, mais à force d'adresse, je trompe tous mes ennemis. Personne ne se doute que je conspire avec vous en ce
moment.
— Ah ! nous conspirons ! dit Casanova.
— Oui. Je vous connais, Casanova; vous aimez les aventures mystérieuses; vous êtes léger dans vos amours... ne m'interrompez pas... mais grave dans vos diplomaties. Je cherchais un homme, je l'ai trouvé; Diogène ne fut pas si heureux.
— Et c'est moi...
— Oui, vous.
— Mon Dieu ! fit Casanova en serrant la main de la jeune femme, qu'il m'est cruel de parler de Diogène dans un tète-à-tête avec Vénus !
— Voulez-vous bien m'écouter... Vous connaissez le prince de Soubise ?
— Bon ! dit Casanova, en voilà un autre !
— Le connaissez-vous ?
— Oui; c'est un favori de madame de Pompaduur.
— Et le mien. Savez-yous ce qu'il a fait pour moi?
— Non, belle des belles.
— 11 a emprunté une armée à l'empereur d'Autiï-
LES ilïoTLRES D UN CHATEAU 47
che ; il a recruté;des condottieri un peu partout, et il a livré bataille au grand Frédéric.
— Et il a été battu à Rosbach, ajouta Casanova.
— Hélas! oui, reprit la jeune femme; cette nouvelle m'a foudroyée. Le roi de Prusse est mon ennemi mortel. Deux de ses espions, portant des noms illustres, sont ici. Je les ai enchaînés à mon char de triomphe. Ils sont à mes pieds. Cléopâtreen fit autant avec les espions de César. Je prends mes modèles dans l'histoire et dans la fable. Une femme a fait écrouler la monarchie de Priam, une femme arrachera son sceptre à Frédéric. Je ne rêve que les grandes choses, moi. Associez-vous à mon œuvre de vengeance, vous qui êtes beau comme Paris et brave comme Achille, et je me donne à vous comme Cléopâtre se donna à Antoine, et je fais effacer la guerre de Troyes, aux voûtes de la galerie, pour y peindre votre apothéose et la mienne.
a Nous serons les divinités de ce nouvel Olympe, et ce siècle athée, qui ne croit pas en Dieu, et qui
croit aux dieux , nous adorera. J'attends votre réponse ; mais vous, n'attendez pas la réflexion.
— C'est précisément ce que je voulais attendre, dit Casanova, car ce que vous me demandez est tellement au-dessus de mes forces que...
— Oui ou non, répondez, interrompit la Djaveniz d'un ton de reine.
— Eh bien, oui, dit Casanova.
— J'aime ce ton résolu, reprit la femme, et je vous avais bien jugé.
— Seulement, dit le Vénitien, le roi de Prusse a ~ne armée de vingt mille braves soldats qui viennent de vaincre à Rosbach , et moi je suis seul avec mon, épée, mon courage et mon amour.
— Casanova, dit la jeune femme, je ne suis pas assez folle pour vous demander l'impossible. La bataille de Rosbach n'a pas anéanti toute l'armée de Soubise. On peut encore réunir quarante mille hommes aux environs de Lutzen, où Gustave-Adolphe trouva son tombeau, où Frédéric doit trouver le
sien pour compléter sa ressemblance avec le roi de Suède. Demain vous partirez, vous irez rejoindre Soubise à Nuremberg ; il vous donnera les instructions nécessaires et vous présentera le major Hammer, un simple officier, très-bon tacticien, et qui ne demande qu'une occasion pour montrer le génie d'un excellent général. Soubise est blessé, il souflre beaucoup, et il est condamné à l'inaction, Vous trouverez ici, demain, votre brevet îigné du roi de France, et qui vous élève au grade de général. C'est madame de Pompadour qui m'a envoyé ce brevet, avec le nom en blanc. Vous y lirez le vôtre. Votre génie fera le reste. Vous êtes heureux en toute chose-, vous êtes joueur, la guerre est un jeu. Il n'est pas difficile d'être général. Les Romains ont eu quinze cents généraux ; on les choisissait au hasard, et ils gagnaient des batailles. Quand ils étaient trop habiles, ils étaient battus, comme à la Trebia, au Tessin , à Trasimène, à Cannes. Quand ils n'entendaient rien à la guerre, ils écrasaient les Samnites, les Daces, les Parthes, les Pannoniens. Ces
généraux étaient des avocats, des philosophes, des proxénètes, des marchands. Terentius Varron quitta son état de boucher pour commander quatre-vingt mille hommes; il est juste d'ajouter qu'il fut battu, mais cela ne prouve rien contre mon raisonnement. Les Grecs et les Romains ont eu deux grands poètes et deux mille grands généraux. Quand deux armées sonten présence, c'est Dieu qui est le général. Je vous recommande à lui, et partez... Vous balancez, seigneur Casanova ?
— Si vous voulez voir un homme pétrifié, rallumez ces flambeaux, dit le Vénitien. Je croyais que tout m'était arrivé dans ma vie d'aventures, mais ceci dépasse la richesse de mon imagination et le plus fabuleux chapitre de mes mémoires. Je crois arriver à un rendez-vous galant, et la beauté attendue, ma Vénus invisible, me nomme général et m'envoie promener à Lutzen pour livrer bataille au grand Frédéric! C'est abuser de la mythologie de vos plafonds... Mais où diable avez-vous appris toutes ces choses?
Est-ce dans le poëme de Y Art de la guerre du roi de Prusse ?
— Ah ! cela vous étonne, enfant de la folle Venise ! reprit la Djaveniz. Nous vivons dans le siècle des femmes; vous ignorez cela peut-être?
— Moi, excepté l'amour, j'ignore tout, et je m'aperçois que vous savez tout, excepté l'amour.
— L'amour! dit la Djaveniz, un jeu d'enfant! Que gagnent les femmes à ce jeu ? Des larmes, des chagrins cuisants. Tout la bénéfice est pour l'hommo égoïste. Les femmes fortes de ce siècle jouent à l'homme et se servent de lui pour leurs ambiticrs. Ces femmes gouvernent aujourd'hui. C'est la sultane favorite qui adonné l'exemple au fond de son harem; c'est elle qui arracha le roi de Suède à Constantinople où il s'était réfugié après Pultawa, et l'a remis sur le chemin de la gloire...
— Et de la mort, interrompit Casanova.
— Qu'importe 1 reprit la jeune femme ; il est tombé en héros à Friedrichshall. Catherine a gouverné la
Russie ; Anne, douairière de Courlande, a succédé à Pierre II; Pompadour est plus roi que Louis XV. Christine a tenu vaillamment l'épée de Gustave-Adolphe, son père. La reine de Prusse, Sophie-Charlotte, était un roi accompli La margravine de Bade fut la digne héritière du prince Louis, le héros du Danube. Les femmes sont les hommes de ce siècle, et je veux ma part de royauté en Europe. Osez me parler après cela des vulgaires enfantillages de l'amour.
— Oh ! que vous devez être belle en ce moment ! dit Casanova sur le ton de l'enthousiasme; que je suis heureux de ne pas vous voir; je m'élèverais jusqu'au crime. Je vous en conjure, madame, prenez pitié de moi ; ne m'obligez pas à oublier les devoirs de l'hospitalité sainte. Ma tête s'égare. J'ose vous dire : sortez, sur le ton du respect. Oui, l'esclave ordonne à la reine de sortir, et se jette à ses pieds divins en lui donnant cet ordre.
— Et que ferez-vous demain? demanda la jeune femme.
— Demain, j'incendierai l'Europe pour un seul de vos baisers.
Une bouche invisible effleura le front du Vénitien, et un léger grincement dans la boiserie annonça que le fantôme avait disparu.
Casanova, épuisé par les émotions, laissa tomber sa tète sur le coussin qui avait soutenu son bras, et s'endormit.
Casanova do. mit peu et se réveilla aux premier» rayons du soleil.
Sa pensée le ramena tout de suite aux incidents de la nuit, et en jetant les yeux sur une table, il vit son brevet de général, en bonne et due forme, avec le sceau royal et la signature de Louis.
Il préluda par un éclat de rire à un monologue. Celui qui a dit que le monologue n'est pas dans la nature, a fait un monologue avant d'écrire cette fausseté.
— Au fait, se dit-il, ma belle Circé vaut mieux que celle de la fable ; elle est beaucoup plus jolie dans ses métamorphoses ; elle change ses amoureux en généraux. Me voilà donc l'égal de Turenne et de Condé par la grâce de Pompadour! Un avancement rapide, j'espère. Quel amusant château! Versailles est un couvent de trappistes auprès de ce Louisbourgl Toutes les femmes y sont folles, tous les hommes y sont amoureux. C'est l'âge d'or de la corruption. Le poison se cache dans le nectar; le poignard sert d'épingle au madrigal; le diable se charge d'emporter les ducs; la Djaveniz emporterait le diable; elle est cent fois plus démon que lui... Ah ! ça, mais comment vais-je m'y prendre pour battre le grand Frédéric!... Voyons si je trouverai quelque professeur de victoire dans cette bibliothèque... Histoire romaine des révérends pères Catrou et Rouille... Que de volumes!... vingt, et inquarto...! avec des cartes... Ouvrons au hasard... Plan de la bataille de Cannes... Tiens, c'est ce qu'il me faut... Annibal — c'est moi — rançe son armée
sur trois lignes, à l'exemple des Romains... la cavalerie aux ailes... il se place au centre... Il met le soleil, le vent et la poussière dans les yeux de l'ennemi... bonne ruse!... Oui, mais à condition que le grand Frédéric aura la complaisance de se laisser mettre tout cela dans les yeux... EnOn, j'essaierai... L'important pour moi, c'est d'inspirer tout de suite la confiance à mon armée, en la rangeant en bataille, du premier coup, sans hésitation... Ah! je découvre çà et là, une foule de harangues... c'est essentiel... Voyons , choisissons la meilleure harangue, et je l'improviserai en changeant les noms... « Soldats, le voilà devant vous cet ennemi que vous cherchez et que vous brûlez de combattre. Soyez vaillants comme à Marienthal, à Rosbach, à Trasimène, et...
Un éclat de rire interrompit la harangue, et Casanova , tournant la tête , vit la Circé de Louisbourg en voluptueux négligé du matin.
— Continuez, dit-elle, en donnant sa main à baiser;
vous êtes superbe ainsi, achevai sur un fauteuil et Tépée à la main.
Vous voyez, Madame, dit Casanova, que je prends au sérieux mon nouveau métier.
— Vous êtes adorable, seigneur Casanova.
— Eh bien, adorez -moi; je ne demande pas mieux.
— Un peu de patience et de docilité.
— Ne me demandez donc pas les vertus qui me manquent.
— Je vous en ai donné une déjà. Vous m'obéissez pour tenter l'impossible : battre le grand Frédéric! Êtes-vous prêt à partir ?
— Oui, madame. Mon plan de campagne est même tout fait. Il ne me manque plus que mon uniforme de général.
— Il est dans vos bagages, et fait à votre taille. C'est le même costume que Turenne portait à la bataille de Turkheim... Ah! j'entends du bruit sur le pavé de ma cour d'honneur... o'est votre chaise de-
poste , avec un attelage de quatre chevaux wurtembergeois, des hippogriffes qui cachent leurs ailes sous le harnais... Votre bras, mon cher général, et descendons; je vous donnerai dans la cour le baiser de l'étrier.
— Sans préface !
— Voyez, monsieur, si jamais nos auteurs ont commencé un drame par le mariage... Obéissez et donnez-moi votre bras, vous dis-je.
La jeune femme fit luire ses yeux d'iris, à nuance féline , et le grand séducteur , fasciné par le regard, arrondit son bras comme un écolier timide, et descendit dans la cour avec la Djaveniz.
Au même instant, un jeune homme, encarrick de voyage, salua profondément la Djaveniz, monta lestement dans la chaise de poste et les chevaux partirent comme deux éclairs.
— Allons déjeuner maintenant, dit la Djaveniz à Casanova pétrifié.
Après un moment de silence, il dit, sur un ton sérieux :
— Quel nom donnez-vous, madame, au jeu que vous me faites jouer?
— Le jeu de Louisbourg, seigneur Casanova
— J'aime mieux le lansquenet.
— Vous êtes un enfant d'âge mûr, Casanova; écoutez... J'ai reçu une lettre ce matin du prince de Soubise...
— Ah!
— Il est guéri de sa blessure ; il a rallié son armée entre Sondershausen et Lutzelberg, et il se prépare à prendre une éclatante revanche de Rosbach. Ma réponse est partie avec cette chaise de poste et mon courrier. Mais je vous suis reconnaissante comme si vous eussiez rempli jusqu'au bout votre rôle de général. C'est très-beau ce que vous avez fait.
— Ce que je n'ai pas fait, vous voulez dire...
— J'estime l'intention à l'égal du fait accompli.
— Et vous vous bornez à l'estime; je suis plus ambitieux, moi.
— Seigneur Casanova, j'ai l'honneur de vous présenter au prince Léopold...
En ce moment, le prince Léopold abordait la Djaveniz.
Casanova s'inclina légèrement et de l'air d'un homme habitué aux princes.
On entra dans la salle à manger. Là étaient déjà réunis le comte de Lawenbourg et Wrangel, un des margraves de Franconie; deux envoyés du roi de Prusse, mais n'avouant pas leur mission. Le prince Charles descendit ensuite et compléta le nombre des intimes du déjeuner.
— Comte de Lawenbourg, dit la Djaveniz en s'asseyant, avez-vous de bonnes nouvelles ce matin?
— Nous sommes à la paix , belle comtesse.
— Dieu soit béni ! reprit la jeune diplomate ; Sa Majesté le roi de Prusse peut glorieusement faire la paix après sa victoire de Rosbach et cultiver l'olivier
et les muses, à Postclam, avec son ami M. de Voltaire; C'est l'homme le plus merveilleux et le plus grand qui ait honoré le monde...
— M. de Voltaire, dit Casanova.
— Frédéric, reprit la jeune femme; il paraît, seigneur Casanova, que vous avez peu étudié le roi de Prusse?
— Je n'ai pas eu le temps, belle comtesse, d'étudier les hommes.
— Voilà une bonne excuse, monsieur; le roi de Prusse est le premier musicien de l'Europe; il est meilleur compositeur que Graun; il joue de la flûte mieux que Quantz, son mailre ; il fait des vers français comme M. de Voltaire; il a écrit l'histoire de Brandebourg , avec le style du Siècle de Louis XIV; il a commenté Machiavel avec la plume de Montesquieu; ilacréé des jardins avec le génie de Le Nôtre; il est spirituel comme l'esprit, brave comme César, juste comme Aristide , bon comme Marc-Aurèle ; il ne lui manque enfin que quelques défauts pour être complet.
On ne pouvait rien dire de plus vrai pour l'éloge de Frédéric. Toutes les qualités réelles de ce grand homme se déroulaient, sans flatterie aucune, dans j ce portrait si court et si juste tracé par la Djaveniz.
Par malheur, les deux envoyés du roi avaient de bonnes raisons pour garder ce portrait dans leur portefeuille, sans en er^oyer une copie au roi de Prusse. Ce héros, ce grand artiste, ce sage, ce général toujours victorieux était un homme au fond; et, quoique ennemi des flatteurs, il aurait peut-être senti sa haine s'apaiser en lisant le portrait si ressemblant que la Djaveniz avait tracé devant ses convives de Louisbourg. Alors la mission des envoyés prussiens devenait inutile; le roi, vaincu par sa belle ennemie, les aurait , rappelés à Postdam, bien loin de ce Louisbourg où la Circé allemande les tenait captifs dans des chaînes de fleurs.
Le prince Léopold ne mêla point ses applaudissements à ceux qui avaient suivi l'éloge du roi de Prusse.
— Seigneur Casanova, dit la belle comtesse, vous avez en face de vous la vivante antithèse du grand Frédéric. Saluez votre maître, c'est le prince Léopold.
— Je salue d'abord pour vous obéir, belle comtesse, dit Casanova, et je voudrais savoir ensuite ce qui constitue mon infériorité d'élève.
— Prince Léopold, dit la comtesse Djaveniz, me permettez-vous de faire de l'histoire avec la mille et deuxième nuit?
— Tout vous est permis, madame, dit le prince d'un ton sec.
— Seigneur Casanova, reprit la jeune femme, qu'avez-vous appris au collège des Jésuites de Venise, quand vous étiez enfant?
— Rien, madame ; c'est en sortant du collège que j'ai fait mon éducation.
— Avec des maîtres?
— Avec des maîtresses.
— Eh bien, le prince Léopold n'a voulu apprendre ni le grec, ni le latin.
— îl a bien fait, madame ; les femmes ne parlent pas ces deux langues; alors à quoi servent-elles?
— Le prince Léopold a appris l'hébreu et l'arabe.
— Grands dieux! s'écria Casanova.
— Attendez, reprit la comtesse; cette étude lui a permis de lire le Coran, ouvrage classique...
— Qui a du bon, dit le Vénitien.
— Pour les hommes, seigneur Joconde ; et conf erti par ce livre mahométan à la religion du harem, le prince a épousé trois femmes.
— A la fois ?
— Le même jour; trois femmes légitimes '.
— Je m'incline trois fois, dit Casanova.
— Mais ce n'est rien, reprit la comtesse ; vous n'êtes pas au bout... il a fait construire un harem...
— Habitable?
— Habité.
1 Voir p. 62, le livre intitulé : Wihiembergische Lu-tschlœsser, par llœnle; les Châteaux de plaùir ivurtembergeois, publié en 1847 à Wurzbourg, à la librairie Stahel. Encore une fois, je n'invente rien, pas même l'incroyable.
LtS MYSTÈRES D'UN CHATEAU C5
— Prince Léopold, dit Casanova en se levant, je bois cette coupe de Marcobrunner à votre santé ; que Mahomet vous la maintienne.
— Attendez la Gn, reprit la comtesse.
— Ah ! ce n'est pas finil Allah ! dans quel château des contes bleus suis-je tombé !
— Le prince Léopold, reprit la comtesse, a conseillé au duc, son voisin et son ami, de bâtir une superbe mosquée dans les jardins d'Alcine, à Schwezingen. C'est lui qui a dicté toutes les inscriptions qui ornent les murs et qui sont des versets du Coran. Trois muezzins, payés par le prince, servent d'horloge et chantent les heures du haut des minarets *.
— Vraiment, dit Casanova, je marche de surprise en stupéfaction. Comment, dans ce grave pays wurtembergeois on trouve des princes qui épousent trois femmes, cultivent un harem habité, savent le Coran
1 Les jardins de Schwezingen sont à deux lieues de Heideloerg, ils sont superbes. La mosquée et les minarets sont de eès belles œuvres d'architecture orientale. Très-peu de voyageurs connaissent cet autre Versailles allemand.'
par cœur et vont à la mosquée, en évitant l'église ! Décidément je suis humilié dans mon orgueil et je vais brûler le manuscrit de mes Mémoires.
— Et vous ferez bien, seigneur Casanova. Vous avez cru jusqu'à présent que vous étiez le roi de la galanterie ; eh bien, après tout ce que vous avez vu ici et tout ce que vous avez entendu dire, allez aux eaux de Schwalbach, et vous y trouverez vos maîtres à tous les jeux.
La comtesse fit un signe, et un page lui présenta un livre sur un plat d'argent.
— Ce livre, messieurs, reprit-elle, est intitulé Amusements des eaux de Schwalbach ; ouvrez au hasard et lisez ' .
Casanova prit le livre et lut.
— Voyons, dit-il, au hasard... page 19...
« Un gentilhomme étranger qui a quelque politesse
1 Ce livre, imprimé en 1739 à Liège, chez Everard Klntz, et que j'ai entre les mains, semble un plaidoyer écrit au dix-huitième siècle pour fermer la bouche à ceux qui accusent de corruption le dix-neuvième siècle.
et qui fait une figure honnête, peut aisément se procurer bien du plaisir et de l'agrément aux eaux de Schwalbach ; il sera toujours bien reçu chez les dames de condition. »
— Ce n'est rien, dit la comtesse; cherchez encore au hasard.
— Soit, reprit Casanova... page 17...
« Outre les bals et les concerts, il y a aussi à Schwalbach une comédie qui plaît beaucoup aux dames, parce qu'on y débite mille obscénités grossières. »
— Ce n'est rien, dit la comtesse ; allez toujours...
— Ah! voici pour le jeu! dit Casanova,., page 7.. a II y a trente tables de jeu, on taille le pharaon, on
joue à la main mise pleine d'or. Il y a bien du risque à tout cela ; car tous les coureurs qui suivent les foires, vrais filous, viennent tailler à Schwalbach... »
— Ah ! voici du curieux !... page il...
o Les femmes de Francfort stipulent dans leur contrat de mariage que leurs maris leur donneront de quoi aller aux eaux de Schwalbach. Les femmes
jouissent alors d'une liberté qu'elles n'ont pas dans leurs maisons ; elles vont aux eaux sans.leurs maris. »
— Que pensez-vous de ces mœurs, beau Vénitien? dit la comtesse ; et le roi de Prusse ose s'irriter contre nos innocents enfantillages de Louisbourg ! Je veux lui envoyer ce livre à Postdam.
— Mais, madame, reprit Casanova, si les mœurs vont ainsi en progressant, le monde sera peuplé, en 4850, par des Héliogabales poudrés et des Messalines en costumes de baigneuses... Tiens! que vois-je là !... page 269...
« Nous nous baignâmes tous ensemble dans le même bain... »
— Oui, oui, dit la Djaveniz ; hommes et femmes...
— Dans l'eau chaude, reprit Casanova ; tous entassés dans une poêle, comme une friture de beignets!... Ah! voici une découverte!... page 27...
a Les dames et les demoiselles vont seules se promener à toute heure dans les bois, où elles trouvent des bosquets naturels. »
Passons dix lignes...
« On y a la coutume de ne gêner personne et on n'a point d'yeux pour regarder ce qui se passe à côté des allées... »
Vraiment, c'est superbe ! On croirait lire un livre dans un rêve.
— Continuez, dit la comtesse; ouvrez toujours au hasard. Chaque page contient une surprise.
— En voilà une encore ! reprit Casanova... page 23. « Aux eaux deSchwalbach, les femmes ne pensent
qu'aux plaisirs ; elles se couchent fort tard, elles jouent et dansent beaucoup... »
— Mais tout cela n'est rien, seigneur Casanova ; le hasard ne vous a pas favorisé : cherchez mieux.
—» Ah ! s'écria le Vénitien, voici un passage qu'li faut lire, les yeux ouverts et bouche close ; il vous scandaliserait.
— Eh bien, tentez l'impossible, dit la comtesse en riant; scandalisez-nous.
L'arrivée d'un personnage mystérieux suspendit la lecture des Amusements des eaux de Schwalbach.
La comtesse, un instant interdite, se remit de son émotion et dit :
— Messieurs, un grand péril me menace ; voilà mon messager Mercurius, qui ose entrer dans cette salle sans y être appelé.
Tous les convives se levèrent et mirent l'épée à la main.
— Oh ! le danger n'est pas si grand et ne réclame pas le secours de vos épées, dit la comtesse, en faisant signe de remettre les armes aux fourreaux. N'est-ce pas, Mercurius ?
Le messager fit un geste affirmatif.
— Asseyez-vous, messieurs, reprit-elle ; il n'y a pas de secrets entre nous. Voyons, Mercurius, qui venez-vous m'annoncér?
— Princesse, dit le messager, le révérend père Marcus, qui avait reçu l'ordre de prier pour vous dans la chapelle catholique, a supprimé l'oraison domini-
cale, à la messe, et n'a chanté que le dernier verset : Libéra nos a malo, délivrez-nous du mal. Toute l'assistance a répété ce verset en chœur, en se tournant du côté de votre château \
— Voilà tout? dit la comtesse en riant.
— Non, princesse, reprit Mercurius ; ce matin il y a eu une absoute, et au libéra le révérend père a ajouté ceci : A Fredegonda germanica libéra nos, Domine, Seigneur, délivrez- nous de la Frédégonde allemande.
— C'est bien! dit la comtesse en dissimulant son irritation sous un sourire d'emprunt; c'est bien, le révérend père Marcus veut avoir sa place dans le martyrologe : il ne l'aura pas. Deux hussards le conduiront au couvent de Saint-Biaise, en pleine Forêt- Noire, où il pourra chanter son libéra jusqu'à la fin de ses jours. Je vais signer cet ordre... Vous permettez, messieurs.
1 Toujours historique. Voir le même ouvrage cité plus haut.
La comtesse salua et sortit.
Pendant tout le repas, l'entretien avait été un duo .entre la châtelaine et Casanova; les autres convives gardaient un silence morne, selon l'usage des rivaux en amour lorsqu'un hasard les réunit autour de la femme aimée. Après le départ de Djaveniz, Casanova s'accouda sur la table, mit sa tête sur ses mains, de l'air d'un homme qui veut se recueillir pour prendre une détermination dans un moment critique. Cet illustre coureur d'aventures venait d'aborder un monde nouveau, le domaine de l'inconnu. Joconde n'habitait plus l'Europe; il voyageait dans la lune comme Astolphe, et il tremblait pour sa raison.
Après avoir longuement réfléchi, sans décision aucune, il se leva et témoigna quelque surprise en voyant devant lui le prince Léopold, toujours assis et vidant une coupe énorme, en prenant des temps de repos.
Casanova se croyait seul.
. — J'attendais votre réveil en buvant, seigneur Casanova, dit le prince Léopold.
— Mais je ne dormais pas, monseigneur, dit le Vénitien; je pensais.
— A la belle comtesse, sans doute?
— Oh ! sans aucun doute, mon prince, et vous attendiez mon réveil pour...
— Pour vous proposer une promenade de digestion du côté d'Elmichbourg.
— Est-ce bien loin d'ici? demanda naïvement Casanova.
— Non, c'est dans le voisinage ; un endroit charmant que nous devons au comte Elmich, un des aïeux de la maison de Wurtemberg. Le bois y est touffu et plein de fraîcheur. C'est une promenade salutaire quand on a la tète échauffée par les vins du Rhin.
— Allons à l'Elmichbourg, dit Casanova en se levant.
Le prince prit les devants, sortit du château par la aorte du nord, descendit le grand escalier et prit Vallée ombreuse qui conduit à la ruine artificielle.
Aucune parole n'avait encore été échangée entre Casanova et le prince Léopold.
Arrivé (levant l'Elmichbourg, le prince regarda du haut de sa taille le Céladon de Venise et lui dit :
— Comptez-vous faire un long séjour en Wurtemberg?
— Je vous dirai cela l'an prochain, répondit Casanova.
— 11 sera trop tard pour moi. J i veux être instruit tout de uite.
—■ Eh bien, monseigneur, je suis désolé d'être venu à Lcrisbourg. Voilà tout ce que je puis répondre.
— \otre dernière nuit a été bonne, cependant, dit le prince en riant faux.
— Comment! vous savez? dit Casanova malgré lui.
— Je sais tout... Je sais que vous êtes l'amant favori de la comtesse...
— Ah ! mais non! interrompit Casaiova avec rivacité ; ne me faites pas si heureux.
— Elle a passé la nuit chez vous, je le sais, monsieur. Osez dire non... ah ! vous n'osez pas !
— Oh ! ceci est trop fort , dit Casanova ; vous avez épousé trois femmes, vous avez un harem , vous êtes
1 plus turc que le sultan , et vous cherchez ues querelles d'amour ! Allez vous promener à Constantinople et laissez-moi vivre à ma guise. Adieu, monseigneur.
Il fit quelques pas pour s'éloigner d'Elmichbourg. Le prince l'arrêta.
— On ne se sépare pas ainsi entre rivaux, seigneur Adonis, dit le prince; on voit que vous n'êtes hardi qu'avec les femmes.
— Mais, mon cher prince, dit Casanova d'un ton calme, je vous jure que je ne suis pas l'amant de la comtesse, du moins jusqu'à ce jour. Qui peut répondre de l'avenir? Maintenant si le vin du Rhin vous conseille deux ou trois passes d'escrime, honorez-moi *'ane insulte, et je croiserai le fer avec vous. Mais il ne sera pas dit que je me suis battu pour payer de mon
sang le bonheur d'être le favori de la châtelaine de Louisbourg, quand je ne suis pas ce favori.
Le prince fît un signe d'adhésion, et conduisit Casanova dans la chambre où se trouve le groupe comique d'Elmich et d'un capucin en goguette1.
— Mon rang, dit le prince d'un ton fier, ne me permet pas de m'abaisser à une offense grossière envers un subalterne ; mais comme vous devez avoir un capucin dans votre famille , en votre qualité de Vénitien, je souffleté ce mannequin , votre grotesque parent.
— Cela suffit, mon prince, dit Casanova; mettonsnous au large sur le pré. J'avoue déjà que vous êtes très-brave avec les mannequins.
Le prince Léopold bondit comme un lion blessé et mit aussitôt l'épée à la main; Casanova, maitre en fait d'armes, fit le coup nommé à Venise le coup du
1 Ce groupe en cire existe encore dans la ruine artificielle ifcs jardins de Louisbourg. On ne sait quelle fantaisie a j>u donner naissante à cette œuvre étrange.
moro, il lia le fer et désarma le prince en un clin d'œil.
— Monseigneur, dit-il ensuite, vous n'étiez pas ici maître de vos mouvements. Je vous offre votre revanche en plein air.
— C'est un surprise , dit le prince d'une voix sourde.
— Je veux vous habituer aux surprises, reprit Casanova; vous allez voir.
Ils sortirent, croisèrent le fer sous les arbres, et le prince fut surpris une seconde fois.
— Seigneur Casanova, dit-il, l'honneur me défend de continuer le combat. Maintenant une autre lutte commence entre nous. Le plus habile en escrime peut devenir le plus maladroit en amour. Acceptez- vous ce nouveau duel?
— J'accepte tout, mon prince; mais ici je me déclare vaincu d'avance. La comtesse le disait tout à l'heure : Je suis un enfant auprès de vous. Je tous regarde comme le héros de ce siècle de galanterie. A
Paris, on vous mettrait au rang des dieux, et le duc de Richelieu serait votre humble sacristain. Permettez-moi de serrer la main droite qui a épousé trois femmes et restons bons amis.
— Et vous renoncerez à la belle comtesse ? dit le prince.
— Ah ! je ne prends pas cet engagement; mais voici ce que je vous propose. Nous lutterons, et celui de nous deux qui recevra le premier billet galaut de la belle comtesse le montrera secrètement à l'autre et le désarmera. Si vous êtes le vainqueur, j'exécute un projet que j'avais déjà conçu à Venise : j'entre dans un couvent; le diable se fait ermite avant la vieillesse, et je prierai Dieu tous les jours, afin qu'il vous donne le courage d'aimer à la fois trois femmes légitimes, un harem peuplé d'odalisques, plus les houris de Mahomet et la puissante Vénus de Louisbourg.
— J'accepte le défi, dit le prince en souriant, *t serrons-nous la main.
— Ne laissons rien deviner à la belle comtesse, re-
prit Casanova; que tout ceci soit entre nous un secret éternel. Ce sera même une lacune dans mes mémoires. En attendant, et poui tromper les espions, allons faire une partie de cinq points à la salle de jeu. La dame de cœur est ma première maîtresse, et elle me suivra même au couvent.
— Quel est votre enjeu, seigneur Casanova?
— Fixez, mon prince.
— Cinq cents florins ; cela vous convient-il?
— Parfaitement , monseigneur , c'est moins cher que la vie.
— Ah! fit le prince en aparté, ce démon de Djaveniz nous damnera tous !
— Pardon, mon prince, qu'avez-vous dit?
— Rien.
Et ils montèrent l'escalier du château d'un pas leste et d'un air joyeux.
Aujourd'hui, grâco à la suppression des distances, le parc de Schwetzingen, où nous allons entrer, est très-voisin de Bade, car il est à peu de distance de Meidelberg, cette admirable ville qui doit sa nouvelle fortune à ses anciens malheurs.
Jupiter et Mahomet, ces dieux des religions lascives, triomphent encore dans les jardins de Schwetïingen, comme si nous étions en plein dix-huitième siècle. La poésie de Médme et de l'Ulymue donne
encore aujourd'hui une âme sensuelle à ce château désert, à ce paysage silencieux, peuplé de statues et dominé par les minarets du croissant. On reconnaît à ces puissantes fantaisies des anciens princes le génie charmant de ce siècle qui divinisa le plaisir après ses ennuyeuses guerres, et opposa la riante architecture de ses palais neufs aux ruines encore fumantes de ses châteaux.
On prononce encore le nom de Versailles quand on se promène dans le parc de Schwetzingen ; la classique symétrie des allées inspire celte comparaison, et on dirait en effet, en certains endroits de ces beaux jardins, que la main de Le Nôtre a passé par là, en donnant à ces voûtes de verdure leur majesté royale et monotone ; mais le caprice et la rêverie du poëte allemand ont imprimé un caractère tout nouveau à l'importation versaillaise, en travaillant dans son voisinage, et cette association ne nuit pas à l'effet de l'ensemble; au contraire, elle sert à compléter le charme et à le rendre sensible à tous les goûts. Dès
que la ligne classique de Le Nôtre se brise, on aperçoit des horizons irréguliers et des méandres de verdeur qui réjouissent l'œil, après la pompeuse monotonie des angles droits. Il y a des charmilles attrayantes à peine éclairées à midi par des lueurs crépusculaires, et qui vous invitent aux rêveries ou aux doux entretiens ; il y a des carrefours de forêts vierges, des recoins mystérieux, des pelouses négligées, des corridors de feuillages, des allées tortueuses, tout un Elysée, retentissant de bruits de fontaines et de chants d'oiseaux. 11 y a un lac sauvage tacheté de fleurs de nénuphar et gardé par deux statues de fleuves, assises sur un trône de roseaux et de plantes aquatiques qui dérobent à l'œil le piédestal ; au delà de ce lac, les sombres massifs d'arbres semblent annoncer la frontière du domaine de l'inconnu et l'horizon du monde inhabitable. On trouve ensuite un immense parvis semé de gazon, où des sphynx de marbre proposent un énigme, comme devant le temple de Louqsor ; et quand on les a caressés de la
main, comme des chiens de garde, on monte un escalier de fleurs agrestes, et on arrive à une charmante rotonde, en style grec, dédiée au dieu de la lyre, à l'Apollon Lycien. C'est un frais paysage de Thessalie ; on y ressent même cette frayeur secrète dont parlent les anciens a et qui se glissait au cœur des hommes dans les sombres bocages habités par les dieux. » C'est une imitation païenne mieux comprise à Versailles, où les dieux semblent sortir baptisés de la chapelle du château , pour réciter des alexandrins devant le bassin de Latone. Certes, la rotonde des Fontaines à Versailles est un chef-d'œuvre d'architecture poétique, très-bien placée dans les jardins enchantés d'Alcine, et bien plus riche par la matière et l'art que la rotonde de Schwetzingen, et pourtant celle-ci plaira toujours davantage aux amoureux de l'antiquité grecque ; c'est la différence qui existe entre VAnacréon de Grétry et l'Orphée de Gluck.
A défaut de vivants, les statues, les lions, les oiseaux de bronze, les sphinx égyptiens peuplent cette
gracieuse solitude; Minerve conseille la sagesse dans une sacelle recueillie, qui probablement n'a jamais été entourée d'auditeurs ; c'est une Minerve damans in deserto. Vénus conseille les éternelles folies de l'amour, et donne des sourires aux passants, comme une Phryné à la promenade ; le musicien Arion, le chantre de Lesbos, vogue sur le dos d'un dauphin, et nous annonce Weber et Mozart ; Adrien et Alexandre, debout sur leurs piédestaux, et montrant un visage mélancolique, semblent faire un discours sur la folie des conquêtes ; Agrippine semble regretter Cologne et les bords enchantés du Rhin, au moment où elle va perdre la vie; Mercure se recueille de l'air d'un dieu retiré du commerce, pour savourer les douceurs du riant exil des bois; Némésis vient de donner sa démission de déesse des Vengeances, et Palias plante sa lance dans des touffes de lierre à cinq feuilles, pour la changer en olivier. C'est un Olympe délicieux, et Mahomet le couronne de son croissant, et invite, dans sa mosquée, les déesses ho-
mériques à une fête donnée par ses odalisques et ses
houris.
Montez sur un minaret de cette mosquée copiée à la Mecque, et à l'extrémité d'un long ruban de route, droit comme un I, vous verrez les merveilleuses ruines de Heidelberg ; c'est une antithèse monumentale digne d'arrêter le voyageur. Ici, tout est brillant de fraîcheur et d'animation ; tout semble né d'hier, pour les plaisirs d'une reine ; tout semble préparé pour recevoir Louis de Bade et sa brillante cour de héros et de jeunes femmes, au retour de sa glorieuse campagne chez les infidèles; là-bas, tout s'écroule, en gardant son caractère de grandeur incomparable; les mufles de lions sortent des soupiraux de la façade, comme des tètes de molosses gardiens, et hurlent au fracas de la dévastation, et les statues des électeurs palatins se penchent sur des abîmes de verdure ou se voilent de manteaux de lierres pour ne pas voir les iniques atrocités qui vont s'accomplir.
La comtesse Djaveniz était assise sur un banc de
gazon, devant la rotonde de l'Apollon Lycien, et elle causait avec le célèbre sculpteur Crepello, qui travaillait à sa Minerve dans son atelier de verdure.
— Aimez-vous les draperies, monsieur Crepello, dans une statue? dit-elle avec nonchalance.
— Non, belle comtesse, dit le sculpteur; mais on ne peut faire, sans draperies, une Minerve ; c'est la déesse de la pudeur.
— Pauvre femme!... reprit la Djaveniz. Tenez, cher maître... voici ce que je lis dans un livre qui m'arrive de France... C'est un amoureux qui se jette aux pieds d'une belle et jeune veuve, en s'écriant :
« — 0 femme, laisse tomber tes voiles et demande des autels !... »
— Je trouve cela superbe... Qu'en pensez-vous?
— Je voudrais savoir ce que lit la belle veuve.
— Elle garda ses voiles, resta femme, et n'eut point d'autels.
— Madame, dit le sculpteur, il y a, dans ces jardins, un piédestal qui ne supporte rien ; il attend
une déesse ; j'ai épuisé le personnel féminin de l'Olympe. Voulez-vous occuper ce piédestal désert? mon ciseau est aux ordres de votre divinité.
— Tentateur ! dit la comtesse, en souriant.
— Avez-vous lu la Henriade de M. de Voltaire, madame ?
— Non, je suis brouillée av ec le roi de Prusse.
— Excellente raison, madame ; eh bien, il y a dans ce poëme ces quatre vers sur une femme que vous devez aimer...
— Oui, maître, si elle me ressemble; si elle est un homme.
— Mieux que cela encore ; c'est Cléopâtre.
— Je l'aime jusqu'à l'aspic exclusivement... Dites les quatre vers.
— Les voici :
Telle, et moins belle encore, à Tarse, on vit paraître Celle qui des Romains avait fixé le maître, Lorsque les habitants des rives du Cjdnus, L'encensoir à la main, la prirent pour Vénus.
Le sculpteur avait fléchi un genou, avant de commencer la citation, et il gardait l'attitude de l'extase.
La comtesse, habituée au génuflexions, regardait la voûte des arbres, et laissant tomber ensuite un doux regard sur l'ardent et jeune artiste, elle dit :
— Ces vers sont une allusion, n'est-ce pas?
— Oui, madame, à votre récent voyage sur les rives du Rhin.
— Oui, j'ai cru comprendre, reprit la comtesse... Étiez-vous dans le cortège?
— Oui, déesse; et j'ai arraché les fleurs de dix parterres pour en joncher votre chemin,..
— C'était fort beau, en effet, poursuivit la Djaveniz; on m'a traitée en reine...
— En déesse, interrompit l'artiste.
— Soit, maître, en déesse ; du Rhin à Louisbourg, c'était un vrai triomphe pour moi ; rien ne m'a manqué, arcs de verdure, chemin de fleurs, harangues de bourgmestres, carillons de cloches, salves d'artil-
Ierie; je n'habitais pas la terre, l'Olympe m'admettait dans sa cour l.
— Et Vénus était jalouse pour la première fois, dit le sculpteur.
— Ce triomphe m'a donné l'ambition, reprit la Djaveniz; un fauteuil de comtesse à la cour ne me suffit plus, il me faut un piédestal de déesse dans un temple. Je vous avoue franchement ce rêve d'orgueil, à vous, maître, parce que vous m'aimez d'un amouF d'artiste, l'amour que j'aime. Les autres m'ont obsédée d'ennuis et de jalousies. Ce pretit Casanova est un fat quia fait litière de robes de velours et de cottes de bure, et qui vient m'offrir, à moi, la monnaie de cuivre qui lui reste, après avoir prodigué ses ducats et ses sequins à son harem éparpillé en Europe ; mais je le tiens enchaîné à Louisbourg, et je veux faire un
1 Cette marche triomphale de la Djaveniz serait révoquée en doute, comme tant d'autres choses incroyables, relatives à cette femme extraordinaire, si elle n'était attestée par le livre précité, p. 62.
martyr ou un Tantale de ce Joconde qui a côtoyé mille femmes sans en aimer une. Quel bonheur pour moi de punir avec des sourires sans lendemain cet orgueilleux mendiant de voluptés! Il s'est associé maintenant au prince Léopold, et depuis un mois j'épie leurs manèges. Ils m'ont jouée aux cartes, eh bien, je les jouerai moi à un autre jeu. Quant à mes espions de Berlin, je les tiens à dislance, avec une adresse de tous lesjours : ils ont commis, ces diplomates stupides, l'imprudence de m'écrire des lettres brûlantes, des lettres d'écoliers amoureux. Tous les animaux sont rusés, excepté l'homme. En voilà deux que je tiens, et que je puis livrer, pieds et poings liés, à mon cher ennemi le roi de Prusse, dont ils gagnent si bien l'argent...
— N'oubliez-vous pas quelqu'un, divine comtesse? demanda le sculpteur.
— Non, je n'oublie personne.
— Le duc, votre maître.
— Je suis sa maîtresse; c'est moi qui suis le duc.
Je règne; je perçois ma part d'impôts; j'ai ma capitale qui doit dépeupler Stuttgart. J'ai quitté mon palais il y a trois jours, voyageant jour et nuit avec ma camériste Iris et Paulus, mon page favori , doux comme un enfant, brave comme un lion. Tout le monde me croit à Stuttgart. Le duc est toujours occupé à chercher sa femme; elle a disparu comme Creuse; c'est dommage, elle était fort jolie, et elle aurait pu me nuire si le duc s'était converti à la légitimité.
— Elle est donc morte ? demanda le sculpteur.
— Le diable le sait! reprit la jeune femme avec un rire de sibylle; on disparaît dans un palais de là-bas; c'est l'usage depuis le duc Alexandre et la princesse Caroline ; on ne meurt pas. C'est trop vulgaire de mourir, on disparaît... Mais nous avons assez causé des autres, mon beau faune, car vous ressemblez à un faune au milieu de cette verdure grecque ; parlons ua peu de nous.
— Je ne demande pas mieux, dit le sculpteur.
— Vous savez maintenant le projet bizarre qui m'amène ici, dans mon incognito ; je viens poser devant vous comme Vénus devant le berger de l'Ida. On me construit une rotonde dans mes jardins de Louisbourg, et par une belle nuit bien noire, nous placerons la statue sur le piédestal, sans y graver aucun nom, ni le vôtre ni le mien. On reconnaîtra l'ouvrier à l'œuvre.
— Et la femme à sa beauté, dit Crepello.
— Vous achevez la phrase, mon beau Sylvain... Je suis toute à votre ciseau, dans un instant.
Elle se leva en déployant toute la grâce de sa taille divine, car la toilette d'été ne dérobait pas déjà trop la déesse, et courant sur la pelouse, elle appela Paulus, le page aimé, un jeune Hongrois de vingt ans, brun comme un Espagnol de Cordoue, issu de More, et qui lançait des flammes de ses yeux noirs quand il regardait sa belle maîtresse ou un rival hideux.
Paulus s'élança commun jeune faon d'un massif do feuillage, et décrivant une courbe immense, il tomba
devant la comtesse, ses mains sur le pommeau de ses pistolets.
— Oh ! dit la Djaveniz en riant, il n'y a pas de péril pour moi. Ecoute, mon Paulus : je suis dans l'atelier de maître Crepello, là-bas, dans le fouillis de verdure... il fait mon portrait... en buste, ne t'alarme pas... mais c'est un secret... Le parc et les jardins sont déserts, n'est-ce pas?
— Oui, maîtresse, dit le page d'un air sombre.
— On ne peut entrer dans cette enceinte de verdure que par cette issue étroite. Fais bonne garde ici, et si quelque maladroit curieux voulait forcer le passage...
— 11 ne le forcerait pas, interrompit le page d'un ton résolu.
— Et ne sois pas triste comme cela, reprit la comtesse avec une grâce féline ; tu sais bien que je n'aime que toi.
Le nuage du doute assombrit la figure de Paulus.
La comtesse reprit son vol et disparut dans les arbres qui voilaient l'atelier de Grepello.
Le page la suivit des yeux, et quand il ne la vit plus, il s'adossa contre un sphynx de marbre et pleura comme un onfant. Il connaissait sa belle maîtresse et ne croyait pas au buste...
Grepello avait en préparation, dans son atelier, une Vénus en marbre de Carare, destinée aux jardins de Schwetzingen; le bloc encore brut en certains endroits, avait pourtant déjà gagné, sous le premier travail du ciseau, la grâce et le contour des formes. Le visage attendait encore le modèle ou l'inspiration.
Une voix mélodieuse chantait le refrain de l'hymne à la pudeur du poëte Hsengel ; c'est la paraphrase de cette pensée du poëte latin, sur les trois Grâces, nudœ décentes :
Ne regrettez pas, belles ingénues,
La robe et le lin absent.
Dans leur temple saint, les grâces sont nues,
Sur le piédestal, leur marbre est décent.
Et celle qui chantait entra.
On eût dit que le soleil faisait tout à coup irruption dans le crépuscule de l'atelier. Une ophthalmie subite éteignit le regard du sculpteur.
La jeune femme prit la pose de Vénus victorieuse, et dit d'un ton léger comme son costume :
— Maître, je vais vous faire une question... Qui a donné aux sculpteurs grecs un talent incomparable?.. Vous cherchez la réponse?... la voici : c'est le noble courage des femmes... Aujourd'hui, les artistes du ciseau cherchent leurs modèles de déesses dans des races appauvries et besogneuses de mère en fille; et lorsqu'une Vénus moderne apparaît dans un musée ducal, on voit que la mère de cette pauvre déesse a demandé l'aumône et souffert la faim.
— C'est vrai, dit Crepello d'une voix faible.
— J'ai toujours admiré, reprit la comtesse, ces jeunes filles de bonne maison qui venaient s'offrir à Praxitèles, quand le grand statuaire méditait ses ado-
rables Vénus... Trouvez-vous ma pose à votre goût, signor Praxitello?
La réponse ne sortit pas des lèvres du sculpteur ; la fièvre brûlait et paralysait sa langue ; c'était pour lui comme le soir d'un jour d'été; la lumière tamisée par les grands arbres, avait une douceur suave aux regards dans l'atelier de verdure , et donnait une teinte divine au vivant poëme de beauté qui venait d'éblouir l'artiste.
Une musique ravissait l'oreille ; elle était faite des murmures de la cascade, du bruissement des feuilles, du chant des oiseaux ; elle était l'hymne de l'amour, sous les ardeurs du solstice et dans la tiède fraîcheur des bois. Au sommet des massifs de verdure, on voyait s'arrondir, dans sa grâce thessalienne, le temple d'Apollon Lycien. Praxitèlesa donné sans doute le même cadre à son divin modèle lorsqu'il créa sa Vénus.
Le jeune page Paulus, veillant sur le chemin des Actéons, entendit un bruit de pas presque insensible,
car il était amorti par les hautes herbes, tapis de velours de ces beaux jardins.
Il se mit en observation derrière un arbre fort épais, et il attendit.
Deux hommes se montrèrent bientôt dans une éclaircie du parc : ils avaient l'air de s'avancer avec un but déterminé plutôt qu'au hasard de la promenade. Ils paraissaient aussi connaître parfaitement le terrain, car on ne remarquait aucune hésitation dans leurs pas. Mais cette apparition prit un caractère alarmant, lorsque Paulus reconnut dans ces deux hommes les gentilshommes prussiens amoureux de la comtesse et ses espions officiels.
La pensée et la conjecture fonctionnèrent rapidement dans le cerveau du page intelligent, et il fut admis que les aeux amoureux, faisant métier d'espions pour leur propre compte, s'étaient mis à la recherche de la jeune femme, et que d'indices en indices, ils étaient descendus à la seule auberge de Schwetzingen, au Saumon-i'Or, où une chaise de poste et des
renseignements de domestiques avaient révélé la présence de laDjaveniz1.
Diane, cette fois, était menacée de deux Actéons. Une chose à noter , c'est que, dans le voisinage de l'atelier où posait la divine mortelle, on peut admirer deux cerfs de taille colossale, sculptés par le chevalier Verschaffelt.
Les deux inquisiteurs amoureux, après avoir fureté partout, arrivèrent au parvis de verdure, et reculèrent devant un jeune homme qu'ils ne reconnurent pas tout de suite, mais qu'ils reconnurent un instant après. Leurs soupçons venaient de s'éclaircir. Paulus était décidément le favori de la comtesse et il voyageait avec elle pour se délivrer des importuns et des jaloux. C'était l'amour en vacances.
— Messeigneurs, leur dit le page d'un ton sèche-
1 Un siècle et plus s'est écoulé; la modeste auberge du Saumon-d'Or est aujourd'hui remplacée par le confortable hôtel du Prince-Héréditaire.
ment poli, les jardins sont vastes, et je vous conseille de passer sans vous arrêter ici.
— Petit insolent, dit le comte, nous n'avons pas de conseil à recevoir de toi.
Et il fit deux pas pour forcer le passage.
Paulus rétendit mort d'un coup de pistolet, tiré à brùle-pourpoint.
L'autre prit ses armes et fit feu sur Paulus, qui, au premier mouvement de l'ennemi, s'était servi d'un arbre comme d'un bouclier. Les deux coups tirés presque simultanément ne l'atteignirent pas.
Prompt à la riposte, comme l'éclair, Paulus tira sur son adversaire, et deux cadavres rougirent les gazons du parc.
Au même instant, le sculpteur arrivait au vol, armé de son ciseau, et la comtesse, intrépide comme une amazone , suivait Crepello, n'ayant d'autre arme que sa beauté, comme l'Hersilie qui sépare les combattants, dans le tableau des Sabines de David. C'est une admirable idée de femme courageuse.
OTKECA
La comtesse regarda les cadavres, serra la main de Paulus et dit à Crepello : Vous aurez votre atelier à Louisbourg.
Elle réfléchit un instant et ajouta :
— Je sais ce qu'il faut faire; altendez-moi ici un instant tous les deux.
Les deux amoureux se placèrent à une respectueuse distance l'un de l'autre , et gardèrent ce silence morne qui fut inventé parades rivaux. La comtesse, à son retour, les trouva immobiles et muets, accoudés sur les sphinx et les complétant.
Elle s'était vêtue à la hâte, et elle achevait sa toilette en marchant.
— Venez, messieurs, dit-elle, suivez-moi à l'auberge du Saumon-d'Or.
On ne marcha pas, on courut. La comtesse monta lestement à sa chambre, ouvrit une cassette, et prit plusieurs lettres qu'elle serra dans son corsage. Puis, elle demanda à l'aubergiste l'adresse du directeur de de la ville ; on la lui indiqua.
— J'ai mon idée, dit-elle àCrepello et à Paulus, en se frappant le front ; vous allez voir.
Introduite chez le directeur de la ville, la comtesse prit un accent ému, et fit cette déposition, avec prière delà transcrire comme pièce judiciaire :
— Il y a dans le parc, non loin du temple d'Apollon, deux hommes tués en duel. Devant la justice, il faut tout dire, et je ne cacherai rien. Je venais avec ma suite visiter les jardins de Schwettzingen, pour introduire quelques améliorations dans notre parc de Louisbourg. Deux jeunes seigneurs aimaient la même femme, mais sans espoir, car cette femme est trop haut placée pour écouter des déclarations qui partent de trop bas. Cette femme... oui, il faut tout dire... c'est moi, et voilà les lettres amoureuses qui prouvent la vérité de mes paroles; je les dépose entre vos mains, monsieur le directeur. Il y a eu jalousie et duel entre les deux rivaux; ils se sont tués devant leurs témoins que voici : le statuaire Crepello et un jeune étudiant de Heidelberg, M. Paulus Miller. Telle est la vérité.
Elle prit son mouchoir et le passa sur ses yeux pour essuyer des larmes qui ne coulaient pas.
Le directeur ému interrogea les deux faux témoins, qui affirmèrent la vérité des paroles de la comtesse et signèrent le procès-verbal dressé.
L'affaire fut ainsi arrangée, et le procès-verbal expédié à Berlin.
Une heure après cette scène inouïe dans les fastes de la procédure, la comtesse reprenait le chemin de Louisbourg.
Casanova n'était pas homme à se contenter d'une intrigue ; c'était pour lui que Dorât, le poëte de l'amour transi, avait écrit ce vers : Il est passé le temps des cinq maîtresses, nombre à la vérité réduit à trois à la seconde édition, et à deux, à la troisième. En relisant, à Louisbourg, pendant l'absence de la comtesse, le manuscrit de ses Mémoires, Casanova rougissait de sa décadence ; il croyait que tout ce qu'il avait écrit lui était arrivé, comme le menteur qui fait
entrer ses rêves du sommeil dans les réalités de sa vie, et se dupe lui-même avec la meilleure bonne foi du monde. Le chapitre du supplice de Damiens, l'assassin de Louis XV, l'humilia beaucoup à la lecture; il s'attribua le fabuleux tour de force de la place de Grève, ce prodige d'amoureux qu'il raconte pour désespérer les écoliers candides et faire rire de pitié les hommes instruits, et serrant son dossier de conquêtes dans un tiroir, il résolut de devenir amou reux d'une belle veuve disponible et consolable arrivée la veille à Louisbourg.
C'était une femme dont l'histoire a conservé le nom, la comtesse Théodora Stolzenberg, une superbe brune douée du savoureux éclat des blondes allemandes, et qui, séduite par les joies bruyantes de Louisbourg, venait oublier les ennuis du veuvage dans cet olympe du Wurtemberg.
Casanova, tacticien consommé en intrigues amoureuses, se mit d'abord à débiter à Théodora, comme improvisation, toutes les fadaises que Paris a popuia-
LES MYSTÈRES D UN CHA.TEAU 10o
risées dans le xvme siècle et devant produire leur effet sur une jeune Allemande qui les entendait pour la première fois en croyant les avoir inspirées. L'intrigue terminait sa préface, lorsque la Diaveniz arriva de Schwetzingen à Louisbourg.
Personne ne l'avait vue entrer au château, et avant de recevoir les hommages de sa cour, elle fit venir dans sa chambre son fidèle Mercurius, à qui rien n'échappait et dont les rapports de secrète police étaient toujours très-voisins de la vérité. Ces auditions d'espionnage avaient parfois un caractère de concision digne d'être offert pour modèle aux juges instructeurs.
— Que s'est- il passé? demanda la comtesse, en jetant son caraco noir capuchonné à dix pas d'elle.
— J'ai trouvé des pastilles empoisonnées dans votre boite que voilà, celle qui sert toujours à madame la comtesse.
— Qui t'a dit qu'elles étaient empoisonnées ?
— J'ai trouvé ici le papier qui les contenait; c'était
an bulletin de théâtre adressé à une ballerine. Il y a trois jours, la Gardella est entrée au château sous un prétexte ; elle a ouvert la porte de votre appartement avec une fausse clef. J'ai commencé par soupçonner, comme toujours ; mais comme il faut être juste, j'ai voulu savoir la vérité.
— Vite, arrive à la fin.
— Je n'ai pas fait la moindre esclandre. J'ai arrêté moi-même la Gardella, et je l'ai enfermée dans le petit cachot du souterrain.
— Après ?
— Je l'ai forcée à me donner un ordre écrit pour son agent d'affaires à Stuttgart, qui m'a remis tous les bijoux et l'or de la ballerine, le tout estimé à cent mille florins.
— Très-bien. Tu as déposé le petit trésor dans le grand.
— Comme je fais toujours »,
1 Ce sont ces exactions criminelles qui avaient élevé si haut la richesse de la Djaveniz (voir le livre précité).
— Après?
— Ma justice m'a inspiré une bonne idée, je crois; je lui ai fait avouer son crime, et l'ai obligée à manger les pastilles, en la menaçant de la plonger vivante dans les oubliettes si elle refusait.
— Qu'a-t- elle fait?
— Elle n'a pas choisi les oubliettes. C'était une jeune fille de courage. Pour tout le reste, que madame la comtesse soit tranquille, la nuit a couvert la punition et l'ensevelissement.
— C'est approuvé. As-tu encore quelque chose amusante à me conter?
— Oui, madame la comtesse...
— Voyons.
— Le chevalier vénitien est amoureux...
— Je le sais...
— Pardon 1 madame la comtesse m'a fait l'honneur de m'mterrompre trop vite... est amoureux de la
comtesse Théodora.
— Ah ! fit la Djaveniz, avec une contraction de visage irrité... Et cette petite Théodora?
— Est amoureuse du petit chevalier. Mais ils trouvent tous les deux que le château de Louisbourg n'est pas un endroit sûr pour les intrigues amoureuses qui. . . ont une fin... On commence à se méfier des petites sonnettes dont les fils de laiton correspondent aux chambres de réserve, et dont je vois les numéros écrits dans ma petite chambre d'espionnage nocturne. Il paraît que ce secret si amusant pour madame la comtesse, qui me faisait l'honneur de m'y associer, est un secret connu aujourd'hui.
— Que dis -tu, Mercurius?
— Oui, le fil placé sous l'ottomane de La chambre du prince Léopold s'est brisé l'autre nuit avec fracas, et... tout a été découvert.
— Il paraît, dit la comtesse, avec un rire fauve, que le prince Léopold néglige beaucoup ses trois épouses et son harem. C'est un satrape cousu d'or qui demande l'aumône pour tuer le temps. Oh 1 les hommes ! je
voudrais les tenir tous dans mon château de Louisbourg et le changer en maison de fous !... Continue ton rapport.
— Je reviens au chevalier vénitien et à son intrigue qu'il a commencée pour tuer le temps. J'ai tellement ouvert les yeux sur la petite Théodora, qui est fort grande, que j'ai intercepté ce matin une lettre qu'elle écrivait à Casanova.
— Voyons la lettre.
— La voici, madame la comtesse.
Elle l'arracha vivement des mains du serviteur, et elle lut ceci :
oc Ce soir, à dix heures, sous les arbres de la grande allée, à vingt pas de la grille, il y aura ma berline attelée à deux bons chevaux. Stuttgart n'est pas loin et ma maison de campagne est située bien plus près encore. Une lieue avant la citadelle d'Asperg.
« Vous choisirez. T... »
— C'est bon ! dit la comtesse, en froissant le billet ; je te donnerai mes instructions... Oh ! les femmes! ne dirait-on pas que j'aime ce petit blasé de Vénitien ! je l'exècre ; je n'ai jamais songé à lui accorder la rognure de l'ongle de mon petit doigt, et je suis jalouse ! Bah ! je n'ai pas le temps d'expliquer ces absurdités de femme !... Mercurius tu recevras mes instructions.
— Toujours aux ordres de madame la comtesse. «•« Ton rapport est-il fini ?
— Oui.
11 s'inclina, et tout à coup se ravisant, comme s'il avait oublié un léger détail sans importance aucune, il dit:
— Tiens ! je n'y pensais plus!... en votre absence, le fils du duc est mort.
— Pauvre enfant ! dit la comtesse ; il est mort 1 à son âge ! si jeune ! les vieux seuls ont le droit de
— Un accident, madame la comtesse. .. une imprudence de sa gouvernante... ma nièce... une étour-
diel... Je l'ai chassée. Elle doit être sur la terre de France en ce moment... à Strasbourg...
— Mais tu n'expliques rien I dit la comtesse avec impatience.
— Ah ! je croyais que l'explication était inutile dit Mercurius, d'un air naïf... Voici comment la chose s'est passée... La gouvernante tenait dans ses bras l'héritier du duc, elle a voulu sauter d'une gondole à une autre, et elle a laissé tomber le pauvre petit dans le grand lac, devant le château \
La Frédégonde de Louisbourg frissonna pour la première fois et dit à voix basse :
— Y avait-il des témoins au bord du lac !
— Oui, madame la comtesse, et en très-grand nombre. On a voulu noyer la gouvernante, mais je l'ai défendue de mon mieux, en leur montrant le dés-
1 A cette époque, ainsi qu'on peut le voir en consultant le grand ouvrage de Louisbourg, déposé à la bibliothèque de Stuttgart, il y a avait un lac immense et très-profond devant la façade nord du château. On y donnait le spectacle des naumachies romaines.
espoir dont elle était saisie. La triste nouvelle a été portée au duc ; quant à la duchesse, on continue à ne pas savoir l'asile de retraite qu'elle a choisi.
— Et mon nom a-t-il été prononcé dans cette affaire ? demanda la comtesse d'un air d'inquiétude.
— Non, madame, répondit Mercurius avec assurance.
— C'est un coup hardi ! remarqua la jeune femme, comme en à parte... Ahl Mercurius, tu exagères le dévouement 1 prends garde ; tu vas trop loin !
Puis, se remettant de son émotion, elle ajouta .
— La nouvelle de la mort de mes deux espions de Berlin arrivera bientôt à Louisbourg ; ainsi tu dois la publier le premier devant la domesticité bavarde du château. Elle remontera des antichambres dans les salons...
Et elle raconta la sanglante aventure des jardins de Schwetzingen.
— N'importe ! dit Mercurius en se retirant, il y a beaucoup trop de morts en si peu de jours.
La comtesse sonna sa camériste et s'habilla.
A l'heure du déjeuner, toute la société du château connaissait l'histoire, ou, pour mieux dire, la fable de Schwetzingen. La comtesse descendit en robe de deuil à la salle à manger, et serra les mains des convives, en prodiguant à la ronde des sourires tristes, comme on fait quand on revoit ses amis après une catastrophe. Au milieu du repas, Casanova voulut hasarder quelques plaisanteries, mais la comtesse lui lança un regard sévèrement amical qui remit l'entretien sur les tons graves.
On servit le café sur la terrasse du midi et les groupes se formèrent. Les courtisans et les amoureux, tous ravis de la mort de deux rivaux, déploraient à haute voix les suites de ce duel, en célébrant le courage de ces héros de l'amour.
La comtesse Théodora vint faire ses adieux à la Djaveniz ; elle avait reçu, disait-elle, de Munich, une lettre qui la rappelait à Stuttgart, pour des affaires de succession, des affaires ennuyeuses qui commencent
quand le veuvage expire; mais elle se promettait bien de rentrer bientôt à Louisbourg, où l'hospitalité de la maîtresse ne laissait rien à désirer à ses élus. La Djaveniz fut charmante au naturel, en comédienne parfaite ; elle embrassa la belle veuve avec un fracas de caresses qui faisait tressaillir les jeunes seigneurs présents à la scène, et au dernier mot d'adieu, elle lui dit :
— Chère amie, Louisbourg, en vous voyant partir, prend le deuil que vous quittez : venez le consoler au plus vite. Tout veuvage est un ennui.
— Quelle femme adorable I ajouta-t-elle après le départ de Théodora; n'est-ce pas messieurs? Bon! voilà le seigneur Casanova, l'homme difficile, qui secoue la tête... Voyons, qu'exigez -vous dans la beauté d'une femme, grand connaisseur?
— Ahl dit Casanova, c'est un secret que je ne confie qu'à moi, quand je suis deux.
— Et vous, prince Léopold, ne pensez-vous pas
qu'une femme comme la belle comtesse Théodora vaut tous les harems de l'Asie mineure et majeure ?
— Changez le nom de la comtesse, dit le prince, et je me range à votre avis.
— Messieurs, dit la Djaveniz, en prenant le bras de Casanova, la vie est trop courte pour deviner des énigmes ; allons voir s'il ne manque rien à l'atelier que je fais disposer dans la serre pour Crepello.
Elle prit les devants, et parlant tout bas à l'oreille du Vénitien, elle ajouta :
— Le prince Léopold est charmant, mais ce n'est pas l'homme que je choisirais si j'étais libre. Il est jaloux comme Caïn, l'inventeur de la jalousie. Avezvous remarqué i'air sombre qu'il a pris quand je vous ai donné la préférence du bras ?
— Non, madame, dit Casanova ; mes yeux ne sont qu'à vous, ils ne s'égarent jamais ailleurs.
Et il serra le bras de la jeune femme contre le sien. Un regard oblique et illuminé d'amour sembla encourager le lovelace vénitien.
— Mon absence vous a-t elle paru longue? demanda-t-elle sur un ton ingénu.
— En quelques jours, répondit Casanova, j'ai comris le mot éternité.
— Comme un élu du ciel.
— Pourrai- je prendre ce titre demain à mon réveil ! emanda Casanova d'une voix pleine de tendresse.
La comtesse baissa pudiquement les yeux, donna un frisson à son bras et garda un silence éloquent.
— Oh I madame, reprit Casanova, me permettezvous d'écouter votre silence comme une réponse faite à l'élu du ciel ?
— Enfant, dit la comtesse, sur le ton de la vertu qui capitula, vous savez bien que je n'aime que vous.
Casanova, l'homme des mille conquêtes, éprouva cet actes de joie délirante qu'un premier rendez-vous donne à l'adolescent amoureux. 11 dévora d'un coup d'œil la rayonnante beauté de la comtesse, et son regard semblait dire : enfin le paradis vivant est à moi ! Ainsi le fécond auteur de Mémoires amoureux avait
LES MYSTÈRES D'UN CHATEAU Ml
déjà oublié les serments faits à Théodora ; il abandonnait une intrigue, cette fois, avant le succès.
On était arrivé à l'atelier de la serre, où Crepello travaillait à la fois sur quatre blocs déjà dégrossis. Crepello est le Lucca-Giordano des statuaires, le peintre qu'on a surnommé Lucca- fa presto, à cause de sa facilité prodigieuse.
— Maître Crepello, lui dit la comtesse devant tout le monde, j'ai reçu hier un legs inattendu de cent mille florins; je vous les donne, et vous placerez sur les piédestaux qui ne supportent rien devant la façade, au bord du lac, les neuf Muses, les trois Grâces et les quatre Saisons '.
Un chœur d'éloges éclata autour de la généreuse comtesse. L'euthousiasme des courtisans la comparait aux illustres reines dont la magnificence a étonné l'univers, à Cléopâtre, à Zénobie, à Octavie, à Isabelle
» Qu'est devenu ce peuple de statues qui bordait le lac et dont parle V Album de la bib-iothèque de Stuttgart? C'est ce qu'il m'a été impossible de savoir. On ne trouve aujourd'hui ni lac ni statues.
d'Espagne. Une voix d'esclave libre protestait toujours dans l'ombre où passait la triomphante comtesse ; elle disait qu'il y avait au fond de ces libéralités royales une adroite intention de se faire pardonner des exactions odieuses et peut-être un crime, mais cette voix isolée avait soin de ne pas se faire entendre ; elle ne devait retentir que dans la postérité.
Le statuaire Crepello, amoureux de la comtesse, ne voyait que des rivaux dans ces jeunes seigneurs qui regardaient avec ennui et dédain son atelier ; Casanova surtout lui donnait la fièvre de la jalousie, car le rayon qui brillait sur la figure du Vénitien semblait exprimer tout le degré de bonheur que peut donner à un homme la possession de l'adorable châtelaine de Louisbourg.
Toutefois les cent mille florins adoucissaient l'infortune de l'artiste ; c'est ce que la comtesse avait deviné. Elle pensait à tout.
En ce moment même où elle donnait à l'artiste ses intentions pour les poses, les attitudes, les attributs
des neuf Muses, elle combinait une terrible vengeance de femme contre cette insolente Théodora qui avait osé nouer une intrigne avec Casanova de Seingalt. Au fond de l'atelier, elle causa avec Mercurius, et sa belle main, qui décrivait dans l'air des courbes, des angles et des lignes, semblait indiquer au serviteur les améliorations que l'architecte devait introduire dans la serre pour favoriser les travaux du sculpteur. A la fin de cet entretien mystérieux, la comtesse fit un signe d'impatience, comme si elle eût parlé architecture à un serviteur stupide, et prenant un crayon, elle dessina sur le mur des cintres et des angles droits, et dit :
— Crois-tu que le jeune laquais sera l'homme de l'expédition ?
Mercurius se frappa le front, et s'inclina en disant :
— Je réponds de Lorenzo ; il est intelligent comme un Italien ; il joue la comédie aussi bien que Scaramouche ; il est de la taille de Casanova ; il parle allemand avec l'accent de Venise ; il aime les femmes
comme un étudiant paresseux ou un moine quêteur. C'est l'homme qu'il faut.
— Bien, dit la comtesse; hâte-toi, suis toutes mes instructions, et copie, avec des fautes d'allemand, cette lettre que voici.
S'adressant à sa société, elle ajouta d'une voix plus élevée :
— Maître Crepello, Mercurius va communiquer mes intentions et mes plans à mon architecte. On fera une large ouverture au plafond ; la lumière tombera de haut dans votre atelier; c'est le jour par excellence, le jour de l'inspiration pour les grands artistes ; n'estce pas, messieurs ?
Les courtisans ne comprirent rien aux plans de la comtesse, mais ils applaudirent comme s'ils avaient ! compris.
La jeune femme les invita à l'inauguration d'une trireme qu'elle avait fait construire pour ses prome- ' nades sur le grand lac ; cette partie de plaisir fut acceptée avec joie ; elle fut charmante avec tout le
monde ; elle accepta le bras successivement de tous ses amoureux ; fit comprendre à chacun qu'elle avait une préférence pour lui ; distribua l'espoir et les sourires comme une Pénélope qui a renoncé à la broderie, et descendue par le grand perron des cascades à l'embarcadère du lac, elle monta lestement l'échelle e la trirème, en la baptisant du nom de Cleopàtre '. Une journée superbe favorisa cette promenade; ous les enchantements fabuleux des jardins d'Armide se réalisaient dans le parc du château de Louisbourg. Les rameurs, vêtus de clamides de soie, faisaient voler la trirème avec des rames dorées ; la belle comtesse, déshabillée par une tunique blanche qui rendait justice à tous ses charmes, s'était gracieusement étendue sur des nattes indiennes, à l'ombre d'un vclarium écarlate, et se laissait admirer par de jeunes seigneurs qui dédaignaient le paysage et ne regar-
» On voit le dessin de cette trirème dans V Album de Froisvâ, l'architecte du château de Louisbourg (bibliothèque de Stuttgart).
daient qu'elle dans une extase d'amour. Les musiciens, assis à la proue, exécutaient des symphonies voluptueuses qui ravissaient l'oreille et embrasaient les sens ; toutes les fleurs des parterres voisins jonchaient la trirème et embaumaient le lac de leurs mille parfums. Vingt pages, vêtus à la vénitienne, servaient sur des plateaux d'or les sorbets, les liqueurs de cerises, les vins d'Espagne et du Neckar. L'ivresse était dans l'air, la beauté d'une femme luttait avec la beauté de la nature et triomphait de cette rivale divine qui servait humblement de cadre et semblait se réjouir de sa modeste fonction.
On voit encore aujourd'hui, à l'horizon opposé du château, un pavillon nommé la Favorite ; c'est une fantaisie d'architecture à la chinoise, avec ses clochetons et ses ornements bizarres. On n'y arrive plus sur des barques, le lac ayant été mis à sec ; un chemin de verdure, ombragé de beaux arbres, monte à la Favorite et offre aux visiteurs de ce désert une délicieuso promenade. C'est au bas de l'escalier de ce pavillon
d'été que la trirème s'arrêta et que toutes les mains se tendirent pour aider la comtesse à la descente. Elle saisit, comme par hasard, la main de son page favori Paulus, ce qui n'excita aucune jalousie chez les hommes; Paulus ne leur semblait pas dangereux, ce n'était qu'un enfant.
Il y avait foule de paysans et de villageois, tous accourus de Monrepos, et couvrant les pelouses de la Favorite \
La comtesse se mêla familièrement à cette foule s'entretenant avec les groupes, serrant les mains des vieillards, distribuant de l'or aux pauvres, embrassant les petits enfants, et préparant ainsi une scène inattendue qu'elle ménageait avec une adresse infernale dont personne n'eût osé soupçonner le secret.
Elle s'arracha tout à coup à ce monde rustique et courut à la Favorite de l'air désolé d'une femme qui
1 Ce château de plaisance, qui porte le nom français de Monrepos, est situé à peu de distance de la citadelle d'Asperg, qu'on aperçoit du chemin de fer de Stuttgart.
<|rappée vient d'être par une horrible nouvelle. Les courtisans et les amoureux accoururent et la trouvèrent ^dansle vestibule renversée sur un fauteuil etsanglotant. — Messieurs, leur dit-elle, d'une voix saccadée, je croyais avoir on ami, un seul, parmi vous, et je n'en ai point. Vous m'avez tous caché la mort de ce pauvre enfant, le fils du duc; c'est un paysan qui vient de m'apprendre cette affreuse catastrophe. Vous avez tous été muets ; vous m'avez laissé donner le scandale d'une fête, quand ces jardins sont couverts de deuil ! Retirez-vous, messieurs, et ne hasardez aucune excuse ; elle ne serait point admise. Je vais m'enfermer ici pour pleurer dans l'isolement un malheur irréparable. Je ne rentrerai pas au château avant huit jours. Vous, Paulus, allez demander à ma camériste mes robes de deuil, et apportez-les moi.
Elle poussa un cri déchirant, très-bien noté pour la circonstance, et disparut.
Il y avait là des diplomates, des hommes d'État, des princes habiles, des roués de cour, des hommes ha-
bitués aux ruses des chancelleries, et pas un d'eux ne surprit la comtesse en flagrant délit d'astuce criminelle ; ils furent tous dupes comme des écoliers naïfs ; tous prirent au sérieux cette comédie de Frédégonde, et se dispersant dans les allées du parc comme des esclaves chassés par une reine, ils regagnèrent le château, sans reprendre le chemin du lac.
Toutefois ils emportaient une consolation; la comtesse n'avait accordé aucune préférence ; elle s'enfermait seule, et pour le service du pavillon en retraite, elle ne gardait qu'un enfant. Elle perdit même aux yeux des prétendants sa réputation de coquetterie; on reconnut, en voyant cette noble action, que la folle déesse de Louisbourg avait un cœure La réhabilitation fut complète et l'amour devint plus vif chez les adorateurs.
Paulus rentra le soir à la Favorite, avec un assortiment de robes de deuil.
— Le noir me va fort bien, dit-elle, en riant au page favori.
YIÏ
J'omets quelques détails intermédiaires pour arriver à l'infâme vengeance organisée par la Djaveniz.
La comtesse Théodora se trouvait au rendez- vous à l'heure dite. Les grands arbres ajoutaient leur ombre épaisse aux ténèbres de la nuit. Une seule lanterne, placée au sommet de la berline, donnait un peu de clarté et permit de lire une lettre qu'apporta un domestique, se disant attaché au service du seigneur Casanova de Seingalt.
IES MYSTÈRES d'un CHATEAU 127
Cette lettre, nous la transcrivons sans rien y rbanffer.
q Gentillissirac comtesse,
i Me voilà bien embarrassé pour vous dire une chose impossible à écrire. La réputation que les médisances de l'Europe m'ont faite, m'a procuré l'estime de quelques grandes dames. Je suis devenu un objet de curiosité, malgré mon insuffisance, et la plus curieuse et la plus belle de vos amies de Louisbourg veut bien m'honorer de sa jalousie, comme si je l'aimais. Quelle étrange position !
« La Circé me suit desyeux, elle m'épie dans toutes mes actions, et je dois inventer des ruses si je veux tromper sa surveillance. Que vous dirais-je! elle soupçonne notre amour, malgré toutes les précautions pour le lui dérober,
<r La comtesse de Louisbourg est capable de tout; elle est femme à s'apercevoir de mon absence cette
nuit et à m'accabier de questions dangereuses demain. Elle connaît mes scrupules de conscience ; elle sait ,que j'ai voulu entrer dans un couvent en Italie pour y expier mes fautes, et que l'ardeur de la jeunesse l'a malheureusement emporté sur la faiblesse du chrétien. Si elle doute que je vous ai vue cette nuit, elle me fera jurer sur l'Évangile de saint Marc, mon vénéré patron de Venise, et elle devinera tout sur mon hésitation ou sur mon refus. Il y a heureusement pour ces circonstances délicates, ce que nous appelons à Venise des capitulations ou des restrictions mentales, Voici donc le plan que je vous propose, et qui peut concilier mes devoirs de conscience et mon amour pour vous, adorable Théodora. Ma berline suivra la vôtre sur la route d'Asperg; vous arriverez ainsi avant moi à votre maison solitaire. Votre camériste m'introduira dans vos appartements. Toutes les lumières seront éteintes... et si demain la jalouse comtesse me questionne, je jurerai sur tous les Évangiles que je ne vous ai pas vue cette nuit.
» Partez quand vous entendrez une berline s'approcher de la vôtre. Je vous quitterai avant l'aube et j rentrerai à Louisbourg.
A tous mes amours, ma vie, Et mon bonheur.
sCasanova de Seingalt
» P. S. Brûlez cette lettre ; il faut toujours se méfier du hasard, l'ennemi des amours, n
C'était la lettre que la comtesse avait remise àMercurius dans l'atelier de Çrepello ; un confident, déguisé en vieillard mendiant, la porta lui-même à Théodora, qui la lut à la clarté de la lanterne de la berline et fut enchantée de l'étrange scrupule qui la rendait invisible au premier rendez-vous.
L'autre berline ne tarda pas de faire entendre le bruit de ses roues ; aussitôt le cocher de Théodora fit galoper ses chevaux sur la route de la citadelle d'Asperg.
Lorenzo, jeune laquais intelligent et digne de mener à bien en tous points les instructions reçues, suivait la berline de Théodora. Rien n'avait été négligé sur sa toilette, pour compléter l'illusion même dans les ténèbres; son costume soyeux se révélait à l'oreille par des frôlements aristocratiques; sa chaussure avait des grincements doux amortis par la précaution ; sa chevelure était parfumée d'iris et annonçait le gentilhomme. La dernière instruction donnée par Mercurius à Lorenzo se formulait ainsi : — Parle peu surtout et très-bas, tu n'as pas assez d'esprit pour parler beaucoup.
Il réussit à merveille ce plan de vengeance infernale imaginé parla Djaveniz. Avant l'aube, le jeune Lorenzo serrait la main de Théodora et sortait de l'appartement.
Le domestique, en remontant en voiture, entendit au-dessus ds sa tête le bruit d'une fenêtre qui s'entr'ouvrait et une voix douce qui disait avec tendresse :
— A bientôt, Casanova.
Lorenzo étouffa un éclat de rire dans la berline et disparut avec elle sous les arbres de l'avenue. Théodora prêta longtemps l'oreille au bruit des roues, et quand elle n'entendit plus rien, elle quitta ia fenêtre avec cette tristesse qui suit la cruelle minute des séparations.
Dans leurs plus secrètes actions, les grandes dames ont toujours auprès d'elles un témoin dont elles ne peuvent pas secouer la tyrannie : c'est leur femme de chambre. Ce témoin est en général discret, parce qu'il appartient au sexe faible et qu'il a une excessive tolérance pour des fautes qu'il a commises, qu'il commet ou qu'il se prépare à commettre. D'ailleurs, l'esprit de corps garantit la discrétion.
Au lever du soleil, Théodora sonna sa camériste, une jeune Hongroise vive, rusée, spirituelle, qui répondait au nom de Duka ; elle arriva en se frottant les yeux, comme un enfant réveillé en sursaut avant l'heure.
— Duka, dit la comtesse, en s'asseyant pour livrer ses beaux cheveux au peigne de la camérisle , dépêchetoi et habille-moi vite, nous allons partir pour Stuttgart.
— Et madame la comtesse reviendra-t-elle ici? dit la jeune fille sur le ton de l'indifférence.
— Peut-être... cela dépend de... je ne puis encore rien décider.
— Voilà un vrai gentilhomme ! reprit Duka.
— De qui parles-tu ? demanda la comtesse.
— Je parle de celui qui m'a donné une bourse, avec dix frédérics ; ce doit être un prince déguisé en marquis.
— Et que penses-tu de sa visite... à une heure... qui n'est pas celle des visites?
—Ah!. ..je pense. ..je pense. ..Madame la comtesse veut-elle que je lui roule le chignon comme hier?
— A ta fantaisie, cela m'est bien égal... Mais tune m'as pas répondu ?
— Tiens ! c'est vrai... Mon Dieul que les cheveux
de madame sont beaux!... de vrais cheveux de reine!... Je pense que c'est un prince qui a des affaires politiques... très-secrètes, et qui veut mettre madame la comtesse dans une conspiration, et...
— Chut! interrompit brusquement Théodora sur un ton naturel... je crains que ces murs ne nous écoutent... tu as deviné.
— Voyez le hasard! s'écria la camériste, en luttant de naturel avec sa maîtresse.
— Et dans trois jours le prince me rendra une seconde visite dans ma maison de la Rœnigsstrasse a Stuttgart, dit la comtesse.
— Quel bonheur ! fit naïvement la camériste, j'aurai encore dix frédérics !
Les confidences sont dans la nature, c'est ce qui les fait supporter dans les tragédies. En cherchant autour d'elle, la comtesse Théodora ne vit personne digne d'une confidence, et emportée parle besoin de parler de son amour, elle crut pouvoir s'en entretenir avec une servante dévouée dont elle pouvait aussi acheter
la discrétion par luxe de prudence. L'intrigue d'ailleurs, paraissait devoir se perpétuer à l'infini, et tôt ou tard la plus ingénue des servantes pouvant deviner la vérité, il était d'une bonne tactique de tout dire le jour même de l'inauguration, afin que l'honneur d'une confidence fût un garant de plus pour le secret à garder.
Debout, dans le plus grand des négligés, devant un large miroir de toilette, la comtesse Théodora se souriait à elle-même en admirant sa radieuse beauté ; pour la première fois de sa vie elle se réjouissait d'être belle, et se détaillait tous ses charmes avec une complaisance d'amour-propre qu'elle s'étonnait d'avoir, et qu'elle trouva fort naturelle après réflexion ; car, pensa-t-elle, la richesse et la naissance ne sont pour une femme que deux honorables privilèges, sources des pompeux ennuis ; la beauté seule lui donne l'amour, cette vie de la vie, cette fête perpétuelle, qui remplit toutes les heures et les change en délicieux instants.
— Duka, dit-elle, as-tu entendu parler du seigneur Casanova ?
— Cent fois, madame la comtesse, dit la camériste, et même je l'ai vu à Louisbourg.
— Comment le trouves-tu?
— Je ne m'y connais pas beaucoup, madame, mais toutes les femmes et les jeunes filles de ma condition qui m'en ont parlé le trouvent charmant. On ajoute qu'il a fait tourner bien des têtes.
— Ah 1 on ajoute cela ! fit la comtesse.
— Qu'y a-t-il là d'étonnant? reprit la camériste; c'est un gentilhomme accompli, avec des manières de cour, une figure des plus aimables, des yeux doux qui ont une étincelle au milieu des...
— C'est ainsi que tu ne t'y connais pas! interrompit Théodora en riant.
— Je redis ce que j'ai entendu dire par des connaisseuses de mes amies à Louisbourg.
— Eh bien, Duka, dans trois jours, jeudi prochain, tu le verras chez moi, mais en plein midi ; il me l'a
promis, et à l'automne prochain, ce gentilhomme dont tes amies font un si grand éloge, sera ton maître et mon mari,
— Voilà une nouvelle 1 s'écria la camériste, en laissant tomber deux mules mignonnes pour battre des mains.
— Allons, chausse-moi, reprit Théodora, et partons pour Stuttgart ; il me semble que jeudi arrivera plus tôt, si je pars plus vite.
— Je vois avec bonheur que madame la comtesse a une grande affection pour son futur mari.
— Ah ! oui, je l'aime! fit Théodora, en joignant ses mains avec un mouvement convulsif des bras, et jamais homme ne mérita mieux d'être aimé.
— Je le crois, reprit Duka; tenez... il me semble que je puis dire la chose à madame la comtesse... c'est...
— Voyons, dis...
— Il y a eu erreur, c'est évident... lit Duka, comme en à parte.
— De quelle erreur parles-tu?
— Voici... hier soir, dans les ténèbres du vestibule, j'ai reçu le seigneur Casanova, pour l'introduire selon vos instructions.
— Après? parle donc vite.
— 11 a cru, sans doute, que c'était madame la comtesse qu'il doit épouser, et il m'a embrassée comme on dévore et en me serrant la main à me faire crier. Ah 1 quelle main de fer il a pour un gentilhomme ! j'en ai gardé la marque... voyez... J'aurais bien voulu me fâcher, moi, mais j'ai vu tout de suite qu'il me prenait pour une autre ; le vestibule était noir comma un four éteint... Ah ! mon Dieu ! je vois que j'ai fait une sottise 1... j'ai déplu à madame la comtesse; ce n'est pas ma faute, ce n'est la faute de personne... cela fait voir qu'il adore sa femme et qu'il veut le lui prouver avant même de lui dire bonsoir. . . Ce n'est pas moi ! lui ai -je dit en me dégageant, et aussitôt il m'a quittée, et il s'est laissé conduire comme un enfant docile... Oui, oui, ce gentilhomme vous aime bien, madame 1 Que le bon Dieu me donne un mari comme celui-là
et je me marie demain, moi qui ai fa. 1 . rester
fille pour obliger ma mère ! Elle n:i : heu
reuse, la pauvre femme, avec le sien.
La sérénité reparut sur le visage de la corr. l'explication lui sembla naturelle, et elle essuya deux perles qui roulaient sur ses joues savouré'
— Oui, oui, dit-elle, en souriant, ce n'est la faute de personne... seulement, tu as eu le tort de ne pas me dire cela tout de suite... n'en parlons plus... comment trouves-tu la Djaveniz... la comtesse de Louisbourg? Parle-moi franchement...
Je la trouve.,, je ne la trouve pas aussi belle qu'ils le disent là-bas... elle n'est pas mal à première vue... mais en la détaillant, on découvre beaucoup de défauts.
« Quand je la vois à votre côté, il me semble que je vois le soleil causant avec la lune, et ce n'est pas elle qui est le soleil... Nous sommes deux ici à vous le dire, moi et votre miroir. Si vous croyez que je mens, demandez à l'autre qui ne ment jamais.
LES MYSTÈRES D'UN CUATEAU ÎC9
— Ah ! j'ai besoin d'être belle ! fit Théodora , comme si elle eût été seule.
— Votre visage éblouit, reprit Duka les mains jointes ; vous avez aux lèvres deux cerises qui s'ouvrent sur des perles. Votre bouche est un écrin. Vous avez un cou adorable qui n'a pas un pli ; un sein qui me rappelle celui d'une statue que j'ai vue à Louisbourg; une taille ravissante; des pieds de pensionnaire, des bras de jeune reine, des mains qu'on dévorerait si c'était permis. Quand le bon Dieu vous a mise au monde, il a été bien content; il a embelli l'Allemagne et il a fait croire en lui ceux qui n'y croyaient pas.
La belle comtesse oublia la fierté de son rang, et saisie d'un accès de joie folle, elle embrassa la camériste et pirouetta devant son miroir.
La berline était attelée et les chevaux donnaient des signes d'impatience en frappant de leurs pieds le pavé de la terrasse. Ce bruit extérieur fit cesser l'enretien et ramena l'esprit de la comtesse vers la pen-
sée du dépari. Elle finit de s'habiller en aidant sa camériste, descendit l'escalier en deux bonds, monta en voiture avec Duka et en moins d'une heure elle était rendue à sa maison de Stuttgart.
Les trois jours d'attente furent employés à rendre les appartements dignes du gentilhomme accompli qui avait annoncé sa visite : rien n'était assez beau et assez cher dans les emplettes de tous les instants. Les plus délicates pensées de la femme se traduisaient sous vingt formes, dans les nuances des tentures, le choix ingénieux des fleurs, les peintures des cristaux de Bohême, les broderies des tapis et des meubles, les. sujets des gravures, des statues, des tableaux; chaque chose avait son intention ; deux tableaux surtout, découverts chez un agathophile brocanteur, devaient frapper Casanova, pensait la comtesse : l'un représentait Vénus enchaînant avec des roses le volage Zéphyr, et sur l'autre on voyait Diane maudissant la fille de l'Érèbe, la Nuit, cette noire déesse qui lui cachait Endymion dans les ténèbres des bois.
Cependant le soleil du troisième jour venait de disparaître derrière les belles montagnes de Stuttgart et l'amant adoré n'arrivait pas. La nuit fut triste et dévorée par l'insomnie. Le lendemain ramena la fié vreuse attente de la veille , avec toutes les apparences fatalement liées à ces mots du désespoir abandon et oubli. On se livra aux conjectures; on embrassa de préférence celles qui portaient avec elles un prétexte honorable, une excuse légitime. Après tant d'amour, tant d'indifférence ! C'était inadmissible. Il y avait dans ce retard un secret motif; lequel ? On en inventait cent pour deviner le bon dans le nombre, sans pouvoir dire c'est celui-là. Souvent la jeune camériste Duka était consultée, mais l'intelligente fille abondait toujours dans le sens des conjectures favorables et se gardait bien d'exprimer une idée qui aurait mis Théodora sur la voie des soupçons injurieux. La plus novice de ces deux femmes avait deviné l'énigme, en se fondant sur plusieurs raisons vagues qui formaient une raison claire. Duka ressem-
blait au témoin des jeux de haute combinaison: il voit souvent plus clair dans la partie que le joueur, mais la règle lui défend de parler.
Huit jours s'écoulèrent ainsi. Un crêpe de deuil couvrait les murs de l'alcôve ; les tentures avaient perdu leurs couleurs riantes; les fleurs s'étaient flétries ; les tableaux de Vénus et de Diane ressemblaient à des ironies peintes. La maison devenait inhabitable, il fallait la quitter pour savoir quelque chose, au risque de trop savoir. Un poëte l'a dit :
Tout ce qu'en pareil cas une femme redoute,
Ce n'est pas le malheur consommé, c'est le doule [
Théodora prit une énergique résolution, et dit, Allons à Louisbourg.
La belle Frédégonde Djaveniz avait fini sa retraite au pavillon de la Favorite. Sa longue absence avait édifié tout le monde; on n'était pas habitué à la voir s'enfermer seule pour se recueillir dans ses douleurs.
Le page Pau lus, élevé à l'école de l'hypocrisie,
vint, avec un air triste, annoncer au château que la comtesse Djaveniz allait rentrer et qu'il fallait s'abstenir de toute démonstration de joie. Les courti?ans et les adorateurs avaient disparu; les uns abandonnaient la partie en désespoir de réussite ; les autres soupçonnant quelque chose de sinistre, s'étaient prudemment éloignés. Casanova et le prince Léopold, demeurés fidèles à leur poste soit par acharnement d'amour-propre, soit par amour, reçurent la comtesse et se donnèrent des visages funèbres, pour prendre la nuance de la situation.
La comtesse fit au prince Léopold un accueil froid qui ressemblait à un congé ; mais elle donna au séducteur vénitien un de ces sourires qui retiennent et semblent demander un consolateur à l'amant du lendemain.
Quand les deux hommes se trouvèrent seuls, le prince Léopold dit à Casanova :
— J'ai perdu ma partie avec vous et je m'incline devant mon vainqueur.
i44 LES MYSTÈRES D'UN CHATEAU
Le Vénitien prit une pose de fatuité modeste et ferra les mains de son infortuné rival, en lui disant:
— Vos femmes vous attendent, noble émir; que Mahomet vous soit propice et qu'il éloigne son croissant de votre front trois fois conjugal.
Et serrant la main du prince en signe d'adieu, il descendit seul aux bords du lac, pour donner un regard de satisfaction à ce domaine délicieux qui allait être le sien. Cela m'était bien dû, pensait-il ; j'ai mis tous mes rivaux en pleine déroute et le champ de bataille est à moi. Me voilà riche, heureux, puissant. L'or va me remplir les mains ; pour en gagner, je pourrai désormais me dispenser de retourner des rois illégitimes au jeu des cinq points. La plus belle femme du monde est à moi, je puis donc borner à Louisbourg le cours de mes galanteries laborieuses. Merci, déesse de la beauté, merci, dieu de l'adresse, génie de la grâce, démon de l'esprit! merci, patrons de Casanova de Seingalt.
Il se disait orgueilleusement ces choses, lorsque
LES MYSTÈRES D UN CHATEAU iio
lorsque la comtesse Djaveniz vint le joindre comme par hasard.
— Enfin, je respire 1 dit-elle, en prenant son bras; tous mes ennuyeux sont partis I L'unité dans l'amour, voilà ma devise; la trouvez -vous acceptable?
— Oui, si je suis votre second dans l'unité, dit Casanova en serrant le bras de la jeune femme.
— Est-il timide dans ses espérances ! reprit la comtesse ; au reste, je ne me plains pas de ce défaut d'écolier, car je déteste, chez un homme, la présomption en amour.
— Cela veut dire? demanda humblement Casanova.
— Cela veut dire que je vous aime ; comprenezvous maintenant?... Oh! ne vous mettez pas à mes genoux... pas de scène de théâtre, pas d'exclamation de joie; laissez cela aux comédiens. Le bonheur est une chose grave, on doit l'accepter avec calme, comme
son frère le malheur ; car tous les deux ils nous arrivent par la volonté de Dieu.
La comtesse avait pris un air inspiré en disant ces mots, et elle regardait le ciel.
— Commandez, reine, dit Casanova; l'esclave vous obéira toujours ; il imposera silence aux battements de son cœur ; il refoulera sa joie au fond de son âme, de peur que ces arbres, ces fleurs, ces statues ne divulguent le secret de ce jour, ce jour qui crée le bonheur !
— Casanova, reprit la jeune femme, d'une voix pleine de tendresse ; je me donne à toi, non pas aveu . glément, mais après longue réflexion. Le caprice est l'ennemi de l'amour. J'ai besoin d'une passion sérieuse, et j'ai toujours eu en horreur les folles fantaisies d'un moment. On a dit souvent de moi, c'est une coquette. Les hommes appellent ainsi les femmes qui leur résistent, et leur amour-propre est sauvé. La coquette est une femme qui ne badine pas avec son cœur et qui sait attendre pour bien choisir.
— Admirable! dit le Vénitien avec l'enthousiasme de l'amour heureux.
— La coquette, du moins la femme qu'on désigne ainsi, connaît les hommes et les redoute non sans raison ; elle sait tout ce qu'il y a de légèreté chez vous, mes beaux messieurs... n'interrompez pas... et se sentant au cœur le germe de la jalousie, elle redoute ces orages intimes qui empoisonnent l'existence et font de l'amour une des tortures de l'enfer.
— Oh! ne crains rienl dit Casanova, la main droite tendue vers le ciel ; je te jure une fidélité à toute épreuve ; aimé de toi, sur quelle femme pourrais-je abaisser un regard? Tu seras toujours, pour moi, la seule beauté de ce monde. Je cesserai de te voir quand s'ouvrira ma tombe, et je t'aimerai encore, quand elle se fermera.
Et il se penchait pour embrasser la comtesse, qui paraissait dans le ravissement, lorsqu'un bruit de pas lourds retentit sur l'escalier du lac.
— Au diable l'importun! dit la comtesse, sur le ton le plus naturel
C'était Lorenzo, le laquais de la vengeance; un grand garçon de vingt-cinq ans, avec une figure de faune et des yeux noirs, deux tisons enflammés sous un front en saillie ; vrai type de celte beauté arcadienne que les modistes du jour appellent laideur. Il avait été pâtre au val d'Arno, et pour avoir trop imité le dieu Pan, son ancêtre, dans une rencontre avec la nymphe Syrinx, il avait été enfermé au Bargello de Florence, d'où il s'était échappé avant sa condamnation. Il passait des heures entières à contempler le groupe- de Pan et de Syrinx, sculpté si audacieusement par Couslou, dans la grande cour du château de Louisbuurg. Il s'imaginait que le statuaire avait voulu immortaliser sa rencontre sur l'Arno.
Il s'approcha d'un pas assuré du banc de gazon où la comtesse s'était assise, et il dit d'une voix émue :
— La comtesse ïhéodora m'ordonne de l'annoncer.
LES MYSTÈRES D UN CHATEAU UfJ
Casanova, malgré sa devise, ad omnia parafas, prêt a lout, tressaillit et ferma fortement sa bouche pour retenir un cri.
— Ah ! elle nous revient, l'adorable femme ! dit la Djaveniz, avec un accent naturel ; est-elle au château ?
Lorenzo fît un signe afOrmatif.
— Point de cérémonie à la campagne, reprit la comtesse; dites-lui de descendre.
Casanova se leva et fit deux pas vers l'escalier, en Qt :
— Me permettez-vous de monter pour la recevoir et lui offrir mon bras?
— Non, restez dit la Djaveniz, avec une nonchalance bien jouée. Asseyez-vous, Casanova... Lorenzo, dites à la comtesse Théodora que je l'attends à la cascade du lac. C'est un site qu'elle aime beaucoup.
Lorenzo s'inclina en réprimant un éclat de rire. Casanova semblait demander à la terre de l'ensevelir.
La comtesse Djaveniz jouait avec un éventail et disait':
- C'est une femme charmante, Théodora;... ello s'ennuyait à Stuttgart, sans doute, et elle vients'amuser ici ; mais elle ignore que Louisbourg est devenu un désert... habité par l'amour?... n'est-ce pas mon beau Lion de Saint-Marc ?
— Oui, dit Casanova d'une voie faible ; habité par l'amour... l'expression est juste.
— Tiens! j'y pense! fit la comtesse avec une joie enfantine; Théodora est une excellente joueuse df reversis ; e'.le fera notre quatrième, le soir, quand il pleut,.. A propos de reversis, comment faites-vous, Casanova, quand vous donnez les cartes, pour avoir toujours le quinola sixième, par le deux de cœur? On a remarqué cela. On ne peut jamais vous forcer votre valet de cœur, à vous.
— Oui, dit Casanova, en affectant le calme ; oui... je n'ai pas la chance malheureuse, au jeu...
— Heureux en tout! dit tendrement la jeune femme, en arrondissant le bras autour du cou du Vénitien.
Ce bras charmant produisit l'effet d'une froide couleuvre surl'épiderme de Casanova... L'autre comtesse arrrivait.
La Djavemz retira son bras avec une vivacité feinte, car elle avait su choisir son moment pour épouvanter Casanova par cette douce étreinte d'amour.
Théodora vil ce tableau et s'arrêta. Elle ressem-
blait à la statue de la femme de Loth sur le chemin de Gomorrhe.
La Djaveniz continua son jeu d'étourderie enfantine, qui consistait à ne s'étonner d'aucun étonnement; elle se leva en poussant un cri de joie, embrassa la belle visiteuse et dit avec une volubilité folle:
— Cette chère amie ! est-elle aimable ! elle ne m'a pas oubliée dans mon malheur ! Ils sont tous partis, les autres, dès qu'ils m'ont vue en robe de deuil. Abandon général. On reviendra quand les fêtes recommenceront; mais alors, portes closes pour les déserteurs. Embrassez-moi donc, chère ange. Ne soyez pas triste ainsi, triste de ma tristesse. J'ai cessé de pleurer. Je messaie au sourire; voyez. Souriez-rnoi donc un peu. La douleur a une fin, comme la joie. N'estce pas, seigneur Casanova ?
Le Vénitien eut recours à la pantomine pour dire oui; sa bouche desséchée ne pouvait pas même prononcer ce monosyllabe.
Théodora venait de subir deux émotions fou-
droyantes, coup sur coup. Lorsque Lorenzo vint lui annoncer que la comtesse Djaveniz l'attendait devant la cascade du lac, il fit un sourire de faune qui donna le frisson au cœur de Thcodora ; la jeune femme éprouva une secousse électrique dont elle ne put se rendre compte. Elle regarda le domestique et pâlit comme devant une apparition infernale ; elle n'avait jamais vu cet homme, et elle croyait l'avoir vu dans un rêve fiévreux ; et lui, adossé contre un arbre, la regardait avec des yeux de flamme, et sa bouche frémissante de convoitises semblait murmurer des paroles d'amour, qu'elle n'osait dire à haute voix. Ainsi épouvantée par ce fantôme de midi, elle suivit le chemin de la co.scade, pour trouver une diversion dans l'amical accueil delà comtesse Djaveniz, et ce qu'elle vit était encore plus intolérable que le faune railleur et mystérieux de la terrasse du château : la plus terrible des rivales embrassant Casanova de Seingalt! Aucune parole humaine, aucun geste de surprise ne peuvent rendre les sentiments éprouvés par
cette double rencontre. Toutes les fonctions de l'esprit et du corps avaient été suspendues dans Théodora; elle fut frappée de paralysie morale et d'immobilité.
La Djaveniz triomphante savourait ces joies coupables du cœur dont parle le poëte divin ; elle assisait à deux agonies et jouissait de cette double torleur comme d'une volupté nouvelle qui était le raffinement de la vengeance ; mais, souveraine maîtresse d'elle-même, elle ne laissait rien voir de son ivresse intérieure, de peur de compromettre le succès d'une comédie lamentable qui se jouait pour elle seule et qu'elle voulait mener à bien jusqu'au dénoûment.
Le hasard, toujours si favorable aux méchants et si funeste aux bons, vint se mettre de la partie et servit à souhait la comtesse Djaveniz. Le sculpteur Crepello se montra dans le jardin, où il paraissait s'occuper de mesurer un piédestal.
— Ah ! dit la comtesse Djaveniz, en se levant, voilà cet introuvable artiste ; j'ai deux mots à lui dire.
Figurez-vous, Casanova, que ce rnaitrea commis une faute d'écolier. Il me termine une Pomone qui tient des fleurs dans sa main, comme la déesse du printemps. Je vais le prier de vouloir bien changer ces fleurs en fruits... Je suis à vous dans l'instant.
Tout cela paraissait fort naturel, grâce au talent de la comédienne.
Théodora croisa les bras sur son sein et regarda fixement le Vénitien.
— Oui, dit Casanova, je conviens que les apparences sont contre moi ; mais vous êtes trop intelligente r,our être dupe des apparences, qui sont les mensonges des choses.
— Ah ! dit la jeune femme, en secouant la tête, je suis dupe des apparences, lorsque je vous attends huit jours à Stuttgart et que vous ne paraisssez pas.
Casanova ouvrit de grands yeux stupéfaits.
— Eh bien, reprit Théodora, qu'avez- vous à répondre? Le silence est plus commode que la parole en ces occasions.
— Vous m'avez attendu huit jours à Stuttgart? dil le Vénitien.
— Ceci est trop fort, monsieur!
— Et c'est moi, madame, qui vous ai donné ce rendez-vous à Stuttgart?
Le rire nerveux de la folie éclata sur le visage de Théodora , en laissant les yeux dans une fixité sombre.
— Voilà une impudence qui dépasse tout ce qu'on m'avait di des lâchetés des hommes ! dit Théodora, en rugissant comme une panthère; oui, lorsque ces infâmes ne redoutent pas le soufflet appliqué par une main virile, ils osent tout; ils quittent une maîtresse pour une autre du jour au lendemain; ils jouent avec l'amour; ils avilissent la femme, ils la flétrissent comme une fleur portée un jour, et la jettent au chemin sous les pieds des passants ! Qu'est-ce qu'une femme pour ces gentilshommes ! Un hochet d'enfant que le caprice de l'ennui caresse et briFe avec une égale volupté!
LES MYSTÈRES D'UN CHÂTEAU iy
— Mais, madame, donnez-moi un instant de justification...
— Et qu'en ferez-vous, de cet instant? interrompit Théodora.
— Je diminuerai mes torts à vos yeux... Au nom du ciel, écoutez-moi... Oui, je vous ai aimée ; oui, je vous aime encore ; mais vous m'accusez comme si notre liaison avait connu les suprêmes douceurs de l'amour, et...
— Oh ! ceci dépasse tonte audace humaine, interrompit Théodora... Une seule nuit ne m'a-t-elle pas donné le droit de prendre le titre de fiancée et de m'indigner de votre abandon ?
— De quelle nuit parlez-vous ?
— Misérable ! s'écria Théodora d'une voix stridente, qui s'éteignit dans les sanglots.
El elle regarda le lac, comme pour mesurer sa profondeur.
— Oui, dit Casanova, sur le ton de la vérité ; oui,
il y a ici un abominable mystère qu'il faut éclaircir. Nous sommes dans le château des embûches. Au nom du ciel, madame, reprenons tous deux un peu de calme et expliquons-nous.
— Voilà votre lettre, dit Théodora, en tirant de son corset le papier du faussaire ; et l'explication... — Ma lettre ! interrompit Casanova, ma lettre!... Jamais je ne vous ai écrit... cette lettre n'est pas de moi, je vous le jure devant Dieu!.. Oh! quelle horreur! Madame, vous avez été la victime d'une odieuse vengeance. Oh! tous mes bons instincts italiens se réveillent en moi ! J'ai pu devenir léger, infidèle dans mes intrigues et mes relations, malhonnête homme, jamais! Votre beauté, madame, est un crime ici. Je devine tout, et je me révolte contre une infamie dont je ne veux pas être complice. A votre tour, voulez- vous avoir votre vengeance? je suis prêt à vous servir.
L'accent de vérité qui accompagnait ces paroles fit entrer la conviction dans le cœur de Théodora.
Elle appuya son front sur ses mains, versa quelques larmes et murmura plusieurs fois ces mots :
— Mais l'homme de cette nuit! l'homme de cette nuit!... quel est-il?
Et elle ajouta d'une voix énergique:
— Celui-là ne doit plus vivre si je vis ; et je ne dois plus vivre si je dois subir ses regards... Avezvous quelques soupçons, Casanova?
— Oh ! madame, ici les soupçons ne suffisent pas. 11 faut une certitude, et, pour l'obtenir, il faut de la ruse et du temps. Savez-vous tromper, savez-vous attendre?
— J'apprendrai.
— Et je vous aiderai dans vos études, madame, et sans demander un salaire quelconque. Maintenant il faut tromper la grande trompeuse; la voici. Tâchons d'être gais par le visage, le maintien et la parole. Vous allez voir comment on joue la comédie à Venise; c'es* nous qui l'avons apprise aux Allemands.
La comtesse Djaveniz arriva, folle de gracieuse étourderie, en disant :
— Ces artistes ont un amour-propre de démon ou d'homme!...
— C'est synonyme, dit Casanova.
Théodora força le rire à éclater sur son visage.
— Crepello, reprit la comtesse, soutient que Po~ mone est sœur de Flore, et qu'elle peut lui voler des fleurs sans scrupule, pour envelopper ses fruits.
— C'est ce que vous faites tous les jours, madame, dit Casanova, quand vous mettez un bouquet sur votre corsage.
— Ses madrigaux ressemblent toujours à des énigmes, dit la comtesse.
— Je faisais la même remarque, dit Théodora en riant faux.
— Je suis bien aise que vous m'ayez compris toutes les deux, mesdames, dit Casanova.
— De quoi vous entreteniez-vous en mon absence? demanda la Djaveniz, en élargissant son bouquet.
LES MYSTÈRES D'UN CHATEAU 16 i
— Madame la comtesse Théodora, reprit le Vénitien, a voulu remettre notre conversation sur le sujet si funèbre que vous savez; mais je lui ai fait un discours frivole pour lui prouver qu'il ne faut abuser de rien, pas même de la tristesse, et je l'ai convertie à la gaieté.
— Celte chère Théodora ! lit la comtesse en l'embrassant; elle est jeune, belle, riche; il ne lui manque rien, pour être heureuse, qu'un peu de malheur, et elle vient le chercher chez les autres quand il n'est pas chez elle. Allons, vous êtes un enfant, ma belle Théodora. Montez au château et allez prendre un peu de repos après la fatigue du voyage.
— C'est la fatigue qui me donne cet air de tristesse, dit Théodora en riant... Je vois sur la terrasse ma camériste qui me cherche... Au revoir et à bientôt, chère amie... Duka me fait un signe; il faut toujours obéir à ses domestiques, n'est-ce pas?
Elle serra la main de la Djaveniz et monta d'un pas de gazelle le gand escalier du château.
Dansle trio qui venait d'être parlé, l'oreille féline de la comtesse Djaveniz avait saisi des notes fausses dans la bouche deThéodora; elle découvrit un jeu assez mal joué ; mais elle voulut attendre pour mieux savoir, et continua l'entretien, sur un ton badin, avec Casanova.
Duka, la jeune camériste, dit d'une voix tremblante à sa maîtresse :
— Madame la comtesse, je vous ordonne de me suivre.
Cet ordre, parti de si bas pour s'élever si haut, annonçait à Théodora un événement qui n'avait pas son pareil dans les catastrophes humaines.
La maîtresse obéit, et ses pieds la soutenaient a peine surîe parquet poli des galeries qu'il fallait traverser pour arriver à son appartement.
Elle se laissa tomber sur un fauteuil de sa chambre, comme si elle eût été foudroyée avant le coup de foudre.
Ses yeuxdémesurémentouvertsinterrogèrent Duka, car la voix expirait sur ses lèvres.
LES MYSTÈRES D'UN CHATEAU iC3
Une pâleur livide avait effacé l'incarnat sur les joues de la jeune camériste, et tout son corps, agité par des secousses convulsives, semblait en proie à cette fièvre ardente qui termine une agonie par la mort.
-— Madame, dit-elle, en mots entrecoupés... une chose horrible... il a voulu m'embrasser... il m'a saisi la main... j'ai reconnu cette main... sa figure est celle d'un démon... Il m'a montré u.a médaillon... que vous lui avez donné l'autre nuit... c'est votre portrait en miniature... lia voulu acheter ma discrétion... savez -vous à quel prix?... Je lui ai déchiré le visage avec mes ongles... j'aurais voulu être un tigre, je l'aurais dévoré... mais il me fallait votre médaillon... et alors... que Dieu me pardonne!... je me suis sacrifiée pour vous... Une lui reste plus rien comme preuve de cette mit du crime... voilà votre médaillon.
Elle fondit en larmes et se jetta aux pieds de Théodore
JG4 LES MYSTEISKS D UN CHATEAU
La jeune femme vivait à l'état de morte; toutes les fonctions étaient suspendues en elle; on eût dit que son cœur venait de s'arrêter subitement, comme le balancier, quand les chaînons du rouage sont dévidés.
Une crise violente détermina chez elle une sorte de résurrection ; sa pensée, qui n'était pas éteinte, se reporta vers cette nuit de ténèbres préparée par une vengeance infernale, et la femme redevint virile; elle voulut tout apprendre, tout savoir, pour atteindre ce point culminant du malheur consommé qui inspire les suprêmes résolutions et nous condamne à la vie avec la honte, ou nous conseille la réhabilitation par la mort.
— Duka, dit-elle, je connais cet homme; je viens de le voir, j'ai passé devant lui ; il m'a regardée, et son regard m'a donné des frissons dont je ne pouvais deviner la cause... Cet homme est attaché à la domesticité du château, n'est-ce pas?
— Oui, dit la camérisle, et il se nomme Lorenzo
— C'est bien, reprit Théodora en riant aux éclats à t. avers les larmes: le rire des fous.
Elle se leva et se promena d'un pas agité dans la chambre, en redisant :
— C'est bien 1
Puis elle s'arrêta, et se fappant le front, elle dit d'un ton résolu :
— Duka, je veux parler à cet homme... va lui dire que je l'attends ici... va...
Duka regarda samaitresse d'uu air effaré. Un signe impérieux ne lui permit pas de désobéir.
Lorenzo fut bientôt trouvé ; Duka l'introduisit et se retira.
— Lorenzo, lui dit la jeune femme, m'aimezvous ?
Lorenzo s'inclina, joignit les mains, leva les yeux au plafond et les fit retomber sur la belle comtesse avec une expression ineffable. Puis une pensée d'amour-propre, commune à tous les hommes, princes ou serviteurs, le fit redresser fièrement sur ses
pieds, pour prendre une pose convenable à un amant digne d'être adoré.
— Voulez-vous être attaché à ma maison? reprit Théodora.
Lorenzo exécuta la même pantomime, ne trouvant ancune parole pour exprimer son bonheur.
— Lorenzo, prenez cette cassette ; elle contient deux mille frédérics. C'est la dot de ma camériste Duka, et vous l'épouserez.
Lorenzo allait se jeter aux pieds de Théodora.
— Maintenant, reprit la jeune femme, vous devez avoir les secrets de cette maison; répondez-moi... et dites-moi la vérité... La comtesse Djaveniz est-elle l'auteur de la mort du jeune prince, fils du duc?
— L'auteur, non, madame, reprit Lorenzo ; c'est un homme abominable qui est le véritable criminel ; c'est Mercurius; il a cru être agréable à madame la comtesse, et comme il n'a pas été renvoyé, il est probable que son action n'a pas déplu.
— C'est infâme, dit Théodora... Savez-vous quel*
que chose sur la mort des deux gentilshommes prussiens tués à Schwetzingen?
— Oui, le petit page s'est vanté de les avoir tués en duel : Paulus est l'amant de la comtesse.
— Je comprends... Et le statuaire Crepello, quel est son titre ici ?
— Il est en grande familiarité avec madame, et je crois que Paulus va être remplacé. Nous savons tout, nous autres.
Théodora réfléchit quelques instants et dit :
— Lorenzo, pouvez-vous me procurer une clef de la chambre de la comtesse ?
— En voici une, madame ; celle de la petite porte de service.
— Celle porte sera ouverte, ce soir, à dix heures. Vous direz tout bas, à l'oreille de Paulus, qu'il est attendu, par madame un peu avant onze heures, dans sa chambre, et à Crepello, qu'il est attendu au dernier coup de la même heure. Cela fait, vous partirez Dour
Stuttgart, avec Duka, dans ma berline qui sera attelée sur la place Saint-Louis. Obéissez aveuglément, si vous m'aimez... Ah! j'oubliais !... Conduisez-moi à la salle de VApothehe du château... je ne dors pas depuis cinq jours... j'ai besoin de sommeil... il me faut une potion calmante. Je sais ce que je dois prendre pour me guérir des insomnies. Ensuite, je donnerai mes instructions... Soyez tranquille... rien ne sera oublié.
Lorenzo était bon et facile à l'attendrissement, comme tous les hommes passionnés; en voyant la pâleur du désespoir empreinte sur le visage de cette jeune et belle femme, il fondit en larmes, tomba devant elle à genoux et sollicita son pardon d'une voix étouffée par les sanglots.
— Oui, je vous pardonne, Lorenzo, dit Théodora; je vous pardonne le crime des autres. Vous êtes le plus innocent de tous. L'heure brûle, relevez -vous, et ne perdez point de temps.
Elle consacra le reste du jour à tout préparer pour
LES MYSTÈRES D UN Cil Ali: AU 103
une vengeance dont elle devait être la première victime.
La nuit tombée, elle remit avec mystère ce billet à la Djaveniz :
« Chère amie,
» L'amitié se prouve. J'a une confidence à vous faire, mais sans témoins indiscrets. J'ai entendu dire à Stuttgart des choses horribles sur les aventures des jardins de Schwetzingen et sur la mort du jeune prince. Je vous nommerai les personnes, et j'entrerai dans les plus grands détails, afin de vous éclairer sur la conduite que vous avez à tenir. Vous ne sauriez vous faire une idée de l'importance que j'attache à notre entretien; votre avenir en dépend.
» A dix heures et demie je vous attends ce soir au pavillon de la Favorite; faites- vous accompagner par 'Mercurius; son nom est mêté à l'affaire.
» A. vous de cœur, chère amie,
)> Ï11ÉODORA. »
« Brûlez ce billet. Croyez que le moment de la prudence excessive est venu. »
L'extrême résolution adoptée, la comtesse Théodora reprit sa physionomie des plus beaux moments et fut charmante, même au dernier repas du jour qui devait être le dernier de sa vie.
Elle avait trouvé le poison qui donne le sommeil éternel, et elle savourait la volupté qui vient de l'enfer, celle qu'éprouvent les élus de la fatalité, lorsqu'un désespoir incurable cherche son unique et criminel remède, le repos dans la tombe.
A dix heures, elle entra dans la chambre de la comtesse Djaveniz; elle se déshabilla lentement, disposa avec soin tous les objets de sa toilette sur le dos des fauteuils, comme si elle devait les reprendre le lendemain, et, fermant les rideaux du lit, elle prit la pose du sommeil, en priant Dieu de lui prrdonner le seul crime qui ne mérite aucun pardon, car il ne se donne pas une seule minute pour le repentir.
La Djaveniz, effrayée par la lettre de Théodora,
s'était rendue au pavillon de la Favorite avec Mercurius, et n'ayant trouvé personne, ils attendaient, en interrogeant de l'oreille tous les bruits venus du côté du lac et des arbres du parc.
La femme qu'ils attendaient avec une anxiété nerveuse était un cadavre, son lit, un catafalque, et la chambre des voluptés mystérieuses avait reçu la visite de la mort. Deux bougies jaunes, posées dans un angle, sur un guéridon, éclairaient d'un crépuscule livide le joyeux ameublement de ce temple de l'amour, de ce gracieux musée où la main d'une femme avait réuni toutes les adorables fantaisies que les peintres et les statuaires peuvent créer pour séduire les yeux et les sens. Un doux parfum d'iris, qui ne s'évaporait jamais, était l'enivrante atmosphère de ce boudoir de déesse, et, pour la première fois, dans cette affreuse nuit, ces suaves exhalaisons qui conseillent l'amour, se mêlaient aux miasmes de la tombe.
Un peu avant onze heures, la petite porte s'ouvrit avec précaution, et le jeune page entra sur la points
des pieds, en retenant son souffle, de peur d'être entendu par l'écho du corridor.
Il entr'ouvrit ^es rideaux de l'alcôve et vit ce qu'il croyait être sa belle comtesse, endormie, la tête tournée vers le mur.
— La journée a été fatigante pour elle, pensa-t-il; elle a besoin de repos.
Et il s'assit sur le fauteuil, en appuyant son coude dans un pli du rideau, collé contre le lit.
Onze heures sonnèrent au beffroi du château, et après le dernier coup, Paulus tressaillit en entendant grincer la petite porte de la chambre.
Il tira son poignard et se leva.
Le statuaire entrait avec une figure rayonnante et une phrase toute faite sur les lèvres pour exprimer l'étendue de son bonheur.
Cette phrase se changea en un cri de stupeur devant le page Paulus.
Le viril enfant ordonna par un signe à Crepello de sortir, en le menaçant de son poignard. Le sculpteur,
taillé en Hercule, répondit par un sourire de pitié à la menace du page et fit deux pas en avant. L'arme se leva pour frapper, et Crepello, rejetant son torse en arrière, se servit de la pointe de son pied droit comme d'un poignard, et d'un coup vigoureux appliqué en pleine poitrine, il renversa Paulus sur le tapis, et se Riant sur lui avec une rage folle, il l'étouffa.
A son tour, il ouvrit les rideaux du lit, et trompé comme le page, il s'étonna que la lutte terrible qui venait de s'engager n'eût pas réveillé la comtesse. Un sentiment nouveau fonctionna en lui : il s'indigna de voir qu'un rendez-vous d'amour était changé en un guet-apens d'assassin, et se mit à réfléchir longtemps pour prendre une résolution. Fallait-il quitter la chambre et renvoyer au lendemain la foudroyante scène d'explication qui devait éclater entre lui et la Djaveniz? Ou bien fallait-il quitter le château et la ville, et passer sur la terre étrangère, en laissant aux
autres le souci de débrouiller les mystères de cette
nuit? Il flottait indécis entre ces deux plans de conduite, lorsque la grande porte de la chambre s'ouvrit sans précaution.
Aucun peintre ne saurait reproduire les traits du sculpteur Crepello, lorsqu'ils se contractèrent devant la comtesse Djaveniz.
Elle entrait furieuse, en s'écriant :
— Je suis jouée!... Oh! vous ici, Crepello!... qui vous a introduit? que voulez-vous? où avez-vous pris la figure que vous avez ?... Eh bien , vous ne répondez pas?
En apercevant le cadavre de Paulus, elle s'écria :
— Vous l'avez assassiné, misérable! Il épiait mon page, ce démon d'enfer, et il l'a tué, là devant mon lit! J'arrive pour surprendre le crime et le criminel ! Je vais te livrer au bourreau, vil brigand !
Crepello arrêta la Djaveniz, et ouvrant les rideaux de l'alcôve, il dit d'une voix sourde :
— Quelle est cette femme qui ne se réveille pas ? La comtesse regarda, et se précipitant sur le corps
de Théodora , elle poussa un cri lugubre et dit :
— Morte ! et c'est elle qui a tout fait 1 je comprends !
Le cadavre de Théodora tenait un rouleau de papier dans ses doigts roidis et glacés. La Djaveniz le saisit et lut :
« Je meurs assassinée par la Frédégonde du château de Louisbourg. »
Crepello saisi d'horreur, mit les mains sur ses yeux et s'écria :
— Vous avez mérité votre réputation; vous avez échappé à la justice des hommes, vous n'échapperez
pas à la justice de Dieu I
Et il s'enfuit, laissant la comtesse Djaveniz entre deux cadavres...
Minuit sonnait au beffroi, avec une lenteur lugubre, comme le glas des trépassés.