LA DIVINITE QUI INTERVIENT AU DENOUMKNT
L'habile intendant Mcrcurius avait fait disparaître toutes les traces de l'horrible nuit. Le château était alors à peu près désert, et rien ne transpira au dehors. Casanova, humilié dans son amour-propre par son premier échec en amour, reconnaissant qu'il avait été honteusement joué par une femme, et voyant desorages dans l'avenir, s'était réfugié à Bade, comme on le voit dans ses Mémoires.
Quinze jours environ après ces derniers événement -,
LES MYSTÈRES I> UN CHATIÎA.D m
le duc reçut, à Stuttgart, une lettre du grand Frédéric, qui lui annonçait sa prochaine arrivée au château de Louisbourg.
L'illustre roi, éternel bonheur de la Prusse, arriva bientôt, avec une suite peu nombreuse. Deux hussards escortaient sa berline. Le duc vint le recevoir dans la cour d'honneur et lui fit un accueil dont la pompe est racontée en détail par l'histoire. On cite surtout un diner splendide où cent gentilshommes eurent l'honneur d'être les convives de Frédéric-lc-Grand.
A l'issue de ce festin mémorable, le roi dit au duc:
— J'aurais deux mots confidentiels à dire à madame Djaveniz; est-elle toujours ici ?
— Hélas ! oui, sire, répondit le duc.
— Je comprends cet hélas ! dit le roi en souriant ; vous êtes faible comme touslesamoureuxquilene sont plus. 11 vous faut de l'aide. Je n'ai pas pris la massue d'Hercule pour écraser un papillon; ma canne me suffit.
Et le roi brandit cette canne historique, qui souvent lui tenait lieu d'épée, quand il méprisait de trop faibles ennemis.
— J'en ai appris de belles sur le compte de votre Frédégonde, poursuivit-il; mais Frédégonde est un anachronisme au siècle de Voltaire ; elle n'a plus sa raison d'exister. C'est comme si je voulais être Néron, moi. Je serais foudroyé parles Titans de l'Encyclopédie. Allons, cher duc, servez- moi cette femme au dessert.
Qui pouvait résister à ce roi, dont la parole vive était toujours accompagnée d'un regard de feu ? Un officier monta aux appartements où la Djaveniz s'était recluse, et lui apporta Tordre de Frédéric.
La comtesse se donna une énergie d'occasion, rajusta sa toilette, regarda son miroir d'un air de satisfaction, et descendit, en suivant l'officier, qui l'introduisit dans une petite salle du rez-de-chaussée, où Je roi attendait.
Elle s'inclina respectueusement devant le glorieux
LES MYSTERES D UN ClIATEAU 179
monarque et se redressa tout de suite avec fierté, comme pour dire : Je sais honorer le roi, et je suis prête à lutter avec l'homme.
— Madame, dit Frédéric d'un ton de maître, il y a, pour vous, un couvent en Alsace et une citadelle à Spandau; choisissez.
— Sire, répondit la jeune femme, je choisis ma liberté.
— Et moi la citadelle, reprit le roi.
Il sonna, et deux hussards gigantesques apparurent devant la Djaveniz.
— Hussards, dit le roi, faites monter madame, de gré ou de force, dans une berline de poste, et condui sez-ladans la citadelle de Spandau.
— J'attends la force, dit fièrement la Djaveniz.
Le roi leva la canne, et la jeta bien loin au moment de frapper. L'intrépide comtesse ne recula pas.
La force l'ut employée; quatre bras vigoureux emportèrent la jeune femme. Une poterne s'ouvrit, et personne ne fut témoin de cet enlèvement.
Depuis ce jour, personne aussi n'a entendu parler de la comtesse Djaveniz, la Frédégonde de Louisbourg.
Casanova séjourna longtemps encore dans le Palalinat, et son nom est encore cité comme celui d'un héros légendaire, chez quelques familles de Steinbach 3t d'Achern.
Les étrangers connaissent la magnifique vallée alpestre qui se déroule depuis Géroldsau jusqu'à Neuweyer. C'est un amoncellement de forêts et de montagnes qu'on traverse en calèche, comme un parc naturel, qu'une fantaisie de la création aurait voulu rendre accessible aux Allemands pour leur donner une idée des sombres solitudes de l'Afrique intérieure. Seulement, il n'y a pas ombre de sauvage et de bête fauve. On y rencontre à peine un de ces chiens indé-
pendants qui abondent aux environs de Bade, et qui ont toujours l'air de gens affairés courant à des rendez-vous. La nature, toujours prodigue de sa dépense, a bordé le chemin d'une épaisse frange de mousse, de fougères, de saxifrages, de marguerites, de digitales, de clochettes d'or , on voit que ce luxe d'ameublement ne coûte rien à l'ouvrière germanique : elle ne semble pas même se soucier d'être applaudie ; elle travaille dans le désert, sans songer à l'homme, et se met en frais pour embellir le conservatoire des oiseaux.
Vers le milieu du treizième siècle , un jeune villageois, né àSteinbach, se plaisait souvent à traverser la vallée de la Neuweyer, si voisine de son village. Dans les belles soirées de l'été, il s'asseyait sur les doux fauteuils que la nature couvre de ses fleurs, et il contemplait les splendides effets de lumière horizontale, envoyés comme un adieu par le soleil couchant. A cette heure du jour, la forêt ressemble à un temple immense que Dieu visite et illu-
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mine. Les sapins, avec leurs fûts élancés et symétriques, prolongent à l'infini leurs voûtes et leurs colonnades de verdure, et semblent poser devant l'architecte comme modèles de nefs, d'absides, de voussures, d'ogives, de corniches, de jubés et de tous ces ornements qui conseillent la prière, la méditation, la rêverie, le recueillement, et élèvent l'âme à travers la voûte des arbres jusqu'à la voûte du ciel.
C'était l'époque de la foi et des sublimes folies : on passait les mers pour délivrer Jérusalem; on posait la première pierre d'un monument qui demandait deux siècles de travail. Le jeune Erwin se disait, dans la forêt de Neuweyer, quelle gloire serait acquise par celui qui traduirait en colonnades de pierre ces nefs de sapins, et en ferait un temple pour la gloire de Dieu I et il rentrait avec tristesse dans son village de Steinbach, et le sommeil lui donnait de merveilleux rêves, où sa main bâtissait une cathédrale de granit, image pétrifiée du temple végétal planté par la main de Dieu.
Le mot pierre, placé providentiellement dans le nom de Steinbach, donna sans doute à un bourgmestre l'idée r'e fonder une société de sculpteurs, nommée Société de la pierre. Les jeunes villageois de ce hameau indigent se réunirent donc pour s'entr' aider de leurs lumières et suivre l'élan d'une vocation irrésistible. Erwin se mit à leur tête, et il prépara ces artistes, ses compatriotes, aux grandes œuvres qui devaient un jour illustrer les deux rives du Rhin.
Cependant une haute protection était nécessaire à ces jeunes artistes, qui n'avaient d'autre richesse que leur imagination. L'illustre maison de Hohenstauff vint en aide à la société de Steinbach et lui fournit les moyens de se consacrer aux études de la sculpture en négligeant un peu les beaux vignobles de Neuweyer. Les vignerons abondent toujours; ce sont les grands artistes qui manquent. Cela soit dit sans dédain pour la noble profession vinicole de Noé, le patriarche, et de Brennus, le Gaulois. Il faut même croire que la vigne et la truelle s'accordent très-bien
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ensemble, et que le voisinage de l'Affenthaler n'a pas nui aux travaux des architectes de Steinbach.
Un jour, l'évêque Conrad de Lichtenberg, un des hommes qui ont efficacement protégé les arts à cette époque, vint faire sa visite au hameau de Steinbach. Il jugea par lui-même des progrès de la société; il eut de longs entretiens avec Erwin, et lui demanda un plan de cathédrale pour la ville de Strasbourg. Erwin se mit tout de suite à l'œuvre, avec la ferveur de l'enthousiasme, et tout rempli de son idée, il créa sur le papier cette merveille architecturale qui est religieusement conservée à Strasbourg, dans les archives du Munster.
L'évêque Conrad de Lichtenberg, fut attendri aux larmes en voyant ce premier travail de l'architecte, et dit à Erwin, en désignant la pointe de la flèche : Sic itur ad astra, generose puer. Je t'ordonne démonter au ciel avec ta merveille ; tout l'or que nous possédons sur la terre est à toi. — Quand commencerai-je ? demanda l'architecte. — Demain, dit L'évêque ; demain,
2 févrierjour de la Chandeleur, l'an du Christ, 1277. — Quand je mourrai, reprit Erwin, ma cathédrale sera à la hauteur de mon épaule. — Tu l'admireras de là-haut, dans deux siècles, dit levêque en lui montrant le ciel.
Ainsi fut créé ce monde de poésie qui est attaché à la terre comme une décoration d'honneur, et qui est et sera éternellement la cathédrale de Strasbourg.
Il faut quelquefois bien des siècles à la reconnaissance pour se faire jour chez les hommes oublieux. En 1845, c'est-à-dire cent trente-sept ans après la mort d'Erwin, un monument a été élevé à sa mémoire sur le monticule qui domine Steinbach, le grand-duc Léopold régnant. On arrive par un escalier bordé de fleurs et de vignes devant la statue, œuvre d'un sculpteur alsacien, M. André Friedrich. La statue est faite avec un de ces blocs de granit rhénan qui prennent à l'air la couleur et la dureté du marbre, et sortent de ces riches carrières tant fouillées par les architectes d'Allemagne. Tout le Munster est fait de ce
granit; on croirait voir une montagne de bronze sculptée par le ciseau des géants. La pose de la statue d'Erwin est fière sans être théâtrale ; l'artiste l'a ingénieusement placée sur son véritable terrain : elle regarde l'horizon, où s'élève la flèche de la cathédrale de Strasbourg, et, chose singulière dans ce pays de montagnes et de forêts, pas un arbuste, pas un accident du sol ne se montre de Steinbach au Rhin. C'est une plaine unie comme une mer calme, et quand aucun nuage ne ternit la pureté de l'atmosphère, on distingue à l'œil nu lecampanille merveilleux comme un pilier qui soutient le ciel à l'horizon.
AGHERN
Dans les jours de l'été, à Bade, il y a un but de promenade assez négligé, on ne sait pourquoi, et qui mérite d'être mis en vogue : c'est le monument de Turenne. Le chemin de fer vous conduit en moins d'une heure à la station d'Achern, joli village qui se fait ville; on déjeune à l'hôtel de Y Aigle, où le service est excellent, et dix minutes de calèche vous conduisent au monument funèbre de Saasbach.
; Un obélisque de granit désigne la place où le héros
fut frappé ; une pierre fruste désigne la place où il expira; elle émeut avec cette seule inscription : Hic cecidit Turennius. Deux siècles ont bruni cette pierre, et lui ont donné la teinte antique. On croirait voir le cénotaphe d'un consul de Rome enseveli chez les Germains.
Ce mot cecidit rappelle le verset des Machabées qui ouvre la magnifique oraison funèbre de Fléchier : Quomodo cecidit potens! Gomment est-il tombé, cet homme puissant! Et si on sait par cœur ce discours comme je le sais, on peut se donner l'émotion de le prononcer devant cette pierre deux siècles après Fléchier. On dirait alors que les arbres écoutent et que des plaintes se font entendre autour du monument.
L'imagination remet alors en scène la journée et la fatale catastrophe du 27 juillet 1675. On repeuple de soldats ce terrain immense et on assiste à la bataille qui va commencer.
Turenne est attaqué par des forces supérieures : il
n'a que vingt mille hommes à opposer aux soixante mille de Montecuculli. Il a quitté la plaine détrempée par la pluie et s'est retranché sur les hauteurs, où son artillerie triplera ses forces et rendra la partie égale. Le général de Lorges occupe le village et le cimetière de Saasbach, que vous voyez à votre gauche ; le général de Maubrun défend le terrain à droite, jusqu'au pied des montagnes. Sur cette éminence où s'élève le monument, Saint-Hilaire va placer une batterie, et Turenne, à cheval, regarde la position des impériaux, et dit imprudemment les trois mots qui n'appartiennent qu'à Dieu : Je les tiens!
En face, à trois cents toises environ, sur cette colline couverte d'arbres, se voile une batterie autrichienne ; l'armée de Montecuculli est séparée de l'armée française par un large et profond ravin tout sillonné de ruisseaux. Ainsi, au point de vue de la stratégie de l'époque, la position de Turenne est inexplicable. Ce profond ravin sera le tombeau de Mon- \ tecuculli.
L'histoire affirme que cet illustre général, voyant péril à l'attaque, se disposait à battre en retraite, pour choisir sans doute un terrain plus favorable. C'était d'ailleurs une partie d'échecs que Turenne et son rival jouaient depuis longtemps sur l'échiquier du Palatinat.
Saint-Hilaire remarque un mouvement mystérieux dans la colonne des impériaux qui menace le retranchement de Saasbach ; il accourt, suivi de son fils, et étendant la main, il montre à Turenne cette évolution de l'ennemi. Au même instant, un boulet du hasard, parti de la colline opposée, emporte le bras du général Saint-Hilaire, frappe Turenne à la poitrine, rebondit sur un arbre et se perd dans les hautes herbes du mamelon.
Turenne est mort! Ce cri est bientôt répété par toute l'armée et la couvre de deuil.
Il faut placer ici la belle période de Fléchier : N'attendez pas de moi que je décrive une scène lra~ giqne, que je vous montre ce grand homme étendu sur
ses propres trophées, que je fasse crier son sang, comme celui d'Abel; que j'expose à vos yeux les tristes images de la religion et de la patrie éplorées. Dans les pertes vulgaires, on surprend, avec ces artifices de langage, la pitié des auditeurs.
Maintenant l'histoire aurait dû nous dire par quel nairacle l'armée française, abattue par la mort de son général, a pu échapper aux soixante mille hommes de Montecuculli, en abandonnant ses fortes positions de Saasbach, pour opérer sa retraite vers le Rhin, par un chemin de plaines. On ne mentionne qu'un seul combat livré du côté de Rehl. Ainsi, pendant six heures de marche, le général de Lorges a échelonné sa retraite, sans être inquiété par les impériaux ; il a repassé le Rhin et, en attendant les ordres de Paris, il s'est retranché dans les cantonnements alsaciens.
Aujourd'hui, ce champ de bataille est un champ de fleurs. On ne se douterait jamais que la terrible \ guerre palatine a traversé cette magnifique campagne
de Saasbach, ce large ravin où les fermes se marient aux arbres avec tant de grâce ; celte fraîche oasis d'Erlenbad, où l'ombre épaisse de la verdure couvre les tables des joyeux festins villageois. Ces adorables paysages n'avaient pas été créés pour encadrer les batailles; la paix les a rendus à leur destination première, et le monument de Turenne, isolé dans un coin sombre de ce rayonnant horizon, semble donner une leçon de philosophie aux deux rives du Rhin : paix aux chaumières qui entretiennent les moissons, nous ditil. La gloire de la guerre est une fort belle chose, sans doute, mais dans le passé.
En arrivant par l'allée du côté d'Achern, on voit, du premier coup d'œil, l'obélisque de granit tiré des carrières du Rhin et dont la teinte rappelle la pierre du Mokatan et des bords du Nil. Sur le stylobate, on a sculpté un beau médaillon accusant en relief le profil de Turenne. A quelques pas, à gauche, s'abaisse le bloc fruste et contemporain de l'année fatale J675, avec l'inscription, dans sa simplicité antique; elle
rappelle le Sta, viator, heroëm calcas du tombeau de Mercy, immortalisé par Bossuet. Le petit pavillon de verdure a conservé traditionnellement la physionomie du bosquet agreste où Turenne déjeuna le 27 juillet, à midi, avec son neveu et les généraux Saint-Hilaire et de Lorges. La ligne de l'horizon voisin est formée d'ondulations de montagnes boisées, parallèles au cours du Rhin.
Il faui, visiter aussi la petite maison du gardien du monument. On y entre pour y voir quelques reliques précieuses, entre autres le boulet qui frappa le héros. Un registre déjà séculaire est ouvert sur une table, et tous les visiteurs sont invités à inscrire leurs noms ou leurs pensées sur ces pages jaunies par le temps. On y remarque la signature du prince Louis Bonaparte et de la reine Hortense. Le gardien du monument est toujours un officier français en retraite. C'est le plus beau des postes d'honneur.