DE SOLFERINO
Les lecteurs de journaux sont friands de ces petites nouvelles nommées faits-Paris, qui racontent, en style laconique, more Laconum, un accident déplorable, un événement malheureux, une catastrophe terrible, une rixe sanylante, un attentat criminel. Deux colonnes sont ordinairement consacrées à distraire le public, avec l'élixir de ces tragédies bourgeoises dont la scène est à Paris, cette ville qui a le privilège d'amuser l'univers. Après le grand festin des articles
politiques, arrivent les petites catastrophes, en guise de dessert ; ce sont les friandises qui vont à tous les goûts. Le soir, on est assis devant un bon feu ; on passe en revue tous les malheurs signalés , la veille, sur le pavé de Paris, et, tout en les déplorant, on éprouve un certain plaisir égoïste, en voyant que l'insertion au chapitre néfaste est une spécialité réservée aux privilégiés du destin. On se croit placé en dehors du tourbillon fatal qui lance tant d'articles sinistres à la funèbre chronique de Paris... Jamais on n'y donne la moindre place aux événements heureux.
Le bonheur n'est pas intéressant. Pour surcroît d'attentione nvers le lecteur, tout journal se croit tenu, après avoir énuméré les catastrophes, de donner, aux dernières lignes, un article nécrologique, et la liste des personnes mortes de mort naturelle, ou frappées d'apoplexie foudroyante. On dirait que les journaux sont des trappistes, obligés, par leur règle, à nous crier chaque matin : Frères, il faut mourir. Pour
eux, l'année est composée de trois cent soixante-cinq mercredis des cendres ; chaque abonné reçoit son Mémento, sous bande, à son lever et à son coucher. Les Egyptiens promenaient un cercueil autour de la table des festins ; avec notre passion pour les choses tristes, et les succès de larmes, qui font de l'argent, nous arriverons même à ce luxe égyptien, quand nous aurons percé l'isthme de Suez.
J'ai un fait-Paris tout récent à conter; par malheur il est heureux, et il ne serait pas reçu au troisième étage d'un journal. Pourtant le côté funèbre y joue un rôle, puisqu'il s'agit du 2 novembre, le jour triste par excellence; mais les développements qu'exige le côté heureux le font rentrer dans le domaine du feuilleton. Il faut quatre lignes pour annoncer la plus terrible des catastrophes ; il faut un petit volume pour donner la recette morale qui peut conduire un homme au bonheur.
Le 1" novembre 1862, un jeune homme qui désire garder l'anonyme, ou se nommer Maxence, pour les
besoins de là narration, écrivait à son ami V*** le billet suivant :
ot Mon cher Urbain,
» J'ai la maladie de la richesse et de la santé, je m'ennuie à mourir. Un notaire comme toi est un médecin moral ; donne-moi une heure de consultation dans ton étude, et bientôt, car novembre commence, et ce mois jaune me rend triste comme le marronnier du 20 mars.
» Ton client et ami.
» Maxence. »
Le notaire répondit en ces termes :
« Mon cher malade,
» Je suis ravi d'apprendre que tu te portes bien ; viens déjeuner chez moi demain, jour des Morts, fête des médecins. Mon étude l'ait relâche, personne
n'ayant le courage de se marier ce jour-là. Je suis donc libre, et tout à toi,
» Urbain V*'*. »
— Tu vois, Maxence, je te traite en malade, dit le jeune notaire en montrant à son ami qui arrivait, une table sur laquelle tous les caprices de la gourmandise matinale avaient été prévus.
— Ah ï quelle joie nous eût inondés, dit Maxence en s'asseyant, si on nous eût servi ce déjeuner au collège 1 Mais aujourd'hui, le veau froid, ouïe salmis aux truffes, sont égaux devant mon appétit.
— Tu me psalmodies cela sur une gamme bien triste, mon -vieux et pauvre millionnaire de trente ans !... Ah ! tu es déjà blasé sur la vie, comme ceux qui ont tout reçu au berceau, même la vaccine... Il te faudrait un petit malheur pour te secouer, et te faire vivre... Une idée I
— Voyons l'idée.
— Si je te mariais !
— Tout juste ! dit Maxence ; je venais te consulter pour cela.
— Voyons, reprit Urbain ; as-tu fait un bon choix?
— Pas encore.
— Si tu veux que je le fasse pour toi ; j'ai une foule d'héritières disponibles... Tiens... Vois -tu ce carton noir?
— Oui.
— C'est un dépôt de blondes... Vois-tu ce carton noir?
— Oui.
— C'est un dépôt de brunes... toutes riches.
— Et jolies ?
— Voilà une demande stupide ! La beauté d'une femme a toujours fait le malheur de l'homme. Vois tous les procès criminels... Ils commencent toujours ainsi : L'accusée est une jeune femme d'une beauté remarquable et d'une figure douce. Toutes les jeunes veuves sont jolies ; c'est reconnu. Dieu avait évidem-
ment un but paternel, lorsqu'il a créé des femmes laides ; que lui en coûtait-il pour les faire toutes belles ? Adam a épousé sa côte ; c'est comme s'il s'était épousé lui-même : eh bien , Eve avait une beauté incomparable, et son mari a été malheureux en ménage. Alors la laideur féminine a été mise au monde pour le bonheur de quelques rares époux aventureux et devenus centenaires. La fable est venue au secours de l'histoire, et elle a dépeint le bonheur du ménage, avec Philémon et Baucis, tous deux affreusement laids ; tous deux morts centenaires, à la même heure, et qui, métamorphosés en tilleuls, ont vécu encore trois siècles , après leur mort, en se murmurant des paroles d'amour, feuille à feuille.
— Et cela veut dire, fit Maxence en riant, que tu n'as dans tes cartons matrimoniaux que des Baucis laides.
— Oui, mais riches, et Baucis n'avait pas le sou. Si elle avait eu seulement vingt-cinq mille francs d rente, le couple aurait vécu l'âge d'Hénoch, trois cents
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ans. Va, mon ami, suis le conseil que je te donne, épouse mademoiselle Olga d'Hermelin. C'est la moins laide de mes cartons. Elle a de petits yeux noirs, un nez un peu ambitieux du côté de la bouche, mais qui ne manque pas de majesté ; un menton un peu aigu, mais que l'âge doit arrondir ; un teint olivâtre, mais très-estimé dans trois parties du monde, ce qui constitue la majorité. A ces avantages elle joint une dot d'un million, ce qui corrige tous les nez abusant de l'aquilin.
— Et pourquoi ne l'épouses-tu pas, toi ?
— Mais je ne veux pas encore me marier, moi l mais je ne m'ennuie pas, moi ! ma vie de garçon est douce, et je trouve le bien si bon, que je ne veux pas courir après son ennemi, qui est le mieux.
— Mon ami, tu ne me convertiras jamais à l'adoration de la laideur. Je ne veux pas que mes enfants m'accusent d'être laids par ma faute.
— Voilà encore une de ces erreurs qu'il faut retirer de l'hospice des Incurables ! s'écria Urbain en agitant
L ORPHELKNE DE S0LFER1N0 205
sa fourchette ; mais tu ne crois donc pas au progrès ; tu ne crois pas au libre échange, à M. Cobden, à notre traité de commerce avec l'Angleterre !...
— Mais qu'a de commun ? interrompit Maxence, qu'a de...
— Attends donc, interrupteur ! laisse-moi finir ! En Angleterre, tous les enfants sont beaux, depuis 4837 ; et il y a des Anglaises plus laides que toutes les Françaises qui sont dans mes cartons. A Londres, on trouve aujourd'hui des sculpteurs d'enfants ; des drill-sergeants, qui changent la laideur en beauté, avec une spatule, une brosse et du savon de Windsor. Tous les enfants sont beaux, et se ressemblent comme les écritures anglaises. Tu es riche : profite du libre échange ; envoie à M. Cobden un cuisinier de Paris ; il t'enverra un drill-sergeant, et marie-toi sans crainte pour ta postérité.
— Mon cher Urbain, dit Maxence en se levant, je ne suis pas venu pour te demander une consultaion en plaisanteries ; j'ai cru que le notariat, qui est
un sacerdoce, t'avait rendu grave, et je vois que tu as gardé tes vingt ans.
— Non, je les ai repris, dit Urbain en se levant pour serrer les mains de son ami ; je les ai repris en te revoyant après six mois d'absence. Tu es venu chez moi avec une face d'élégie ; j'ai cru voir entrer le 2 novembre en personne, quand tu t'es assis à ma table en mettant le bout de ta serviette à ta boutonnière, comme un provincial invité ; tu ressemblais à un prisonnier qui se rive à sa chaîne de sa propre main. Et moi, j'étais heureux de te voir, heureux de ne pas voir mon premier clerc, heureux d'être libre et de déposer jusqu'à demain ma cravate blanche, collier de misère de mon sacerdoce, et je n'ai pas voulu me mettre à ton unisson pour chanter le Requiem du jour en déjeunant, et je n'ai pas voulu prendre au sérieux ta fantaisie conjugale ; cependant, comme il * est permis de dire la vérité en riant, je maintiens vrai ï tout ce que je t'ai dit sur le mariage ; ainsi, tu peux \ en profiter si tu veux briser la chaîne de ton célibat
pour jouir de la liberté conjugale... En attendant, allons fumer un cigare sur le boulevard. Le temps est superbe... regarde... se croirait-on au 2 novembre!..
— Oui, dit Maxence en se mettant au balcon ; oui, le temps est plus gai que moi.
— Allons donc! reprit Urbain; fais comme le temps... Te souviens-tu des fêtes des Morts de notre enfance, quand notre père nous conduisait au cimetière? Il y avait déjà autour de nous toutes les infamies de l'hiver; la brume noire qui fait pleurer; ou la neige, ce linceul de mort; ou la pluie, ce stupide crachat du ciel.
— Oui, tu as raison , dit Maxence.
— Le ciel disait son Requiem aussi... Maintenant tout est bouleversé , mais en bien. Il y a une révolution là-haut. Cela ne m'étonne pas. Nous avons créé des courants nouveaux partout, avec nos chemins de fer, nos fils électriques, nos percements de moQtagnes. Notre planète ne s'y reconnaît plus : elle a déraillé. Elle tourne dans des espaces remplis d'aéro-
lithes ignés et de germes de mondes en fusion. .. As-tu lu l'ouvrage de M. Slider?
— Non, dit Maxence impatienté... Où diable as-tu l'esprit aujourd'hui? Tu me fais promener dans les espaces imaginaires; j'aime mieux le boulevard... Descendons et causons des choses de la terre...
— Bon ! reprit Urbain , te voilà retombé dans les lubies noires d'où je voulais t'arracher... je parie que tu vas me parler mariage encore...
— Eh ! je ne suis venu que pour cela...
— Peste 1 comme tu t'acharnes sur une idéel
— Et toi donc , Urbain ! que dirais-tu si tu éprouvais une grande douleur, et si je répondais à tes plaintes en te parlant des aérolithes, des germes en fusion et autres fadaises scientifiques?
— Soit , reparlons mariage , puisque c'est ton idée fixe. Je voulais te distraire , tu ne veux pas être distrait...
A ces derniers mots, les deux amis étaient arrivés sur le boulevard Bonne-Nouvelle , où la foule com-
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pacte les séparait souvent et coupait une phrase en deux — Trois choses conduisent un jeune homme au mariage, poursuivit le notaire : l'ennui, l'intérêt et même l'amour... Es-tu amoureux?... Non... As-tu besoin d'argent? Non... Tu meurs d'ennui?... Eh bien, mon cher, va dans le monde, et je te promets qu'avant huit jours, avec tes dispositions, tu deviendras amoureux d'une blonde ou d'une brune , et tu demanderas sa main, comme disent les comédies et les opéras.
— Tu me donnes là un fameux conseil! dit Maxence, c'est là le pont sur lequel passent tous les ânes. Je ne vais pas dans le monde; je suis un phénomène de timidité. Un salon me fait peur. Je ne valse pas, je ne danse pas. La société me rend stupide ; le regard d'une femme me rend muet. L'autre jour, une femme m'a souri, là, sur le boulevard où nous sommes; cela m'a tellement troublé, que je me suis réfugié sous la porte Saint-Denis, en me courbant, de peur de me blesser à la tête. Juge de ma terreur!
— Et à te voir on te prendrait pour un don Juan parisien, dit Urbain; avec ta tenue irréprochable, avec ta tournure de Bressant, ta fine moustache à l'impériale, ta cravate à la bronchite; pas plus de rides sur ta figure que sur tes gants ; je crois bien que les femmes te sourient devant la porte Saint-Denis.
— Oh ! mon cher Urbain, ne plaisante plus; aidemoi, aide-moi; cela vaudra mieux.
— Aussi de quoi t'avises-tu d'être un phénomène ! mon ami, j'ai tout épuisé.
— Oh non ! reprit Maxence d'un ton mystérieux.
— Non, dis-tu? alors, tu es plus instruit que moi... c'est à toi de m'aider. Je suis tout à ton service.
— Tu ne devines donc pas, Urbain ; toi, rusé comme un notaire ?
— Franchement, je ne devine pas.
— Cherche bien autour de toi.
— Je ne vois que la porte Saint- Martin.
— Dans ta famille?
— Ah!
l'orpheline DE SOLFERINO 211
Le notaire fit tressaillir tous les passants avec ce ah! Un sergent de ville le regarda même d'un œil sévère, comme si ce ah! avait troublé le repos public un jour des Morts.
Un long silence suivit ce cri perturbateur. Quand les deux amis furent arrivés sur le perron du théâtre Fournier, le jeune Maxence hasarda un eh bien interrogatif.
— Eh bien, répondit Urbain sur un ton sérieux, je t'ai compris... tu es amoureux de ma cousine germaine...
— Non, dit Maxence, mais si je l'épousais, je te jure de l'adorer après le mariage.
— Ainsi, tu ne l'aimes pas en ce moment?
— Non; j'attends.
— Tu es encore plus phénomène que tu ne crois, mon pauvre ami.
— Me conseilles-tu de m'adresser à ton oncle ?
— Non pas, reprit vivement Urbain.
— Il me refuserait?
— Tout net.
— Et pour quelle raison?
— Pour la meilleure de toutes... Elle est mariée.,.
— Avec qui?
— Avec moi... Cela t'étonne?... Tu me regardes avec le sourire de l'incrédulité... Le mariage n'est pas tout à fait accompli, mais cela provient d'un retard forcé. Nous attendons depuis deux mois la dispense de Rome, et à Rome, en ce moment, on a bien autre chose à faire que ma dispense... Eh bien... te voilà immobile ! Tu ressembles à la statue du Mélodrame devant la Porte-Saint-Martin.
— Décidément, je suis de ceux qui naissent pour le malheur, dit Maxence d'une voix sombre.
— Mais si tu ne l'aimes pas, ma cousine, que t'importe que je l'épouse? Il y a, dans Paris, deux cent mille jeunes filles qui attendent des maris... Tiens, regarde à droite et à gauche ; nous marchons entre deux torrents de crinolines destinées à peupler le Paris neuf de 1870, et l'Afrique par-dessus le marché.
L'ORPHELINE DE SOLFEIUNO 213
— Et tu étais si heureux de ton état de célibataire ! pourquoi te maries-tu?
— J'étais fiancé, à mon insu. Je l'avais oublié. Ma cousine est une Alsacienne de Colmar, elle suit les coutumes allemandes ; on nous à Gancés au berceau. C'est sacré cornu:*» à Lammermoor. Ensuite, un notaire doit être marié, puisqu'il marie les autres. Dans notre état, on doit donner l'exemple du courage civil. J'ai voulu cacher mon héroïsme jusqu'au dernier moment, après la dispense. Tu m'as obligé de t'envoyer mon billet de faire part avant la lettre.
— Adieu, Urbain.
— Tu me quittes? Où vas-tu?
— Je n'en sais rien.
— Et moi, je ne te quitte pas; mon bras se lie à ton bras... Tiens! je te propose une promenade charmante. Suivons la foule. Allons au cimetière du Père-Lachaise, avec tout ce monde brillant, qui célèbre aujourd'hui, sur ce boulevard, le mardi maigre
de la mort. — Tu as une pieuse visite à rendre à ta tombe de famille...
— Ahl mon Dieu! fit Maxence en se frappan tle front, je l'avais oublie !
— Comme moi mes fiançailles de Colmar.
— Allons, et merci, mon cher Urbain.
Le devoir du jour fit une subite diversion à l'idée fixe du mariage dans la tête de Maxence; il se laissa conduire, ne parla plus, et se mit à l'unisson du recueillement de la foule.
Paris, disons-le à son éloge, est admirable, ce jourlà dans sa dévotion pour le culte des morts. Rien n'est touchant comme ce concours de peuple qui s'achemine vers les tombes, comme cette ville des vivants qui va visiter la ville des morts. Le ciel de l'automne mêle sa douce mélancolie à cette fête funèbre; les jardins des sépulcres sont dévastés et annoncent l'hiver; les arbres secouent les feuilles sèches sur le marbre des épitaphes, et semblent dire: Nous ressusciterons au premier sourire d'avril.
L ORPHELINE DE SOLFERIN'O 215
Nos deux amis étaient entrés avec la foule dans l'immense nécropole de l'Est, le Paris de la mort. Maxence avait rempli son pieux devoir, et marchait à côté d'Urbain dans ces rues tristes, où les tombes remplacent les maisons, où les prières remplacent les colloques. C'est un spectacle émouvant, et qui fait pardonner bien des choses au Paris frivole des autres jours. Par intervalles, une tombe entourée d'une famille en pleurs arrêtait le regard de Maxence et de son ami Urbain, mais les convenances ne permettaient pas de s'arrêter devant cette scène de deuil domestique.
Une fois seulement, le terrain accidenté et voilé de feuillages jaunis favorisa la curiosité des deux jeunes gens, et leur fit voir tout à leur aise un tableau des plus touchants. C'était une très-jeune fille de dix ans au plus, belle à ravir, et en robe de deuil ; elle se prosterna devant une tombe modeste, et pria en pleurant. Puis elle donna au ciel un regard séraphique, comme si elle entendait une voix connue qui
lui parlait d'en haut, et prenant une couronne d'immortelles, ornée d'un ruban vert, elle déposa sur elle un baiser qui semblait contenir son âme, et la suspendit à la croix de la tombe. Cela fait , la jeune fille essuya ses yeux, et laissa voir un visage où perçait, sous les traces des larmes, le sourire de la consolation. Maxence avait gardé une belle couronne qu'il réservait pour l'imprévu ; il s'approcha de la tombe, et la posa sur la croix.
— Vous êtes sans doute un ami? demanda la mère.
— Oui, madame, répondit le jeune homme, et l'ami de tous ceux qui dorment ici autour de nous.
La jeune fille présenta son front à Maxence, qui l'effleura de ses lèvres.
— Cela vous portera bonheur, dit la mère, et, ayant fait un salut amical, elle s'éloigna.
On lisait sur l'épitaphe de cette tombe... Mort à S dI fer in .
— Pauvre orpheline ! dit Maxence ; voilà ce que
L ORPHELINE DE SOLFERhNO 217
font les guerres! Si elles ne tuaient que les hommes, ce ne serait rien ; mais elles tuent de petits anges comme celui-là.
Urbain se détourna pour cacher pudiquement deux larmes.
— Il me semble que cela vient de t'attendrir? lui dit Maxence.
— Moi! répondit Urbain en s'efforçant de sourire, moi... oh !... on ne m'attendrit pas si aisément... notre état nous met une couche de plomb sur le cœur... mais il ne faut désespérer de rien... on perce le mont Cenis... Tiens 1 voilà des vers sur une tombe!... lisons:
Oui, la vie est partout! la vie est dans la tombe ; Elle est dans le cercueil que le fossoyeur plombe ; Elle est dans le linceul où vient d'être placé, Après le dernier souffle, un cadavre glacé ; Rien ne meurt sous l'azur d'un ciel où Dieu respire, Où notre àme a conquis l'infini pour empire !
» Ces vers sont consolants, dit Urbain après un long
silence.
ta
La foule qui descendait de la chapelle sépara les deux amis.
Maxence s'appuya contre un arbre, croisa ses bras sur sa poitrine, et se plongea dans ses réflexions, comme s'il eût été seul dans son jardin.
Urbain chercha longtemps son ami, et le retrouva dans cette attitude méditative.
— A quoi penses-tu donc ? demanda-t-il en lui frappant sur l'épaule, comme pour le réveiller.
— Je pense au triste rôle que je joue dans la société des vivants, et je crois que ma véritable place est ici. Lorsqu'on entend de cette hauteur le fracas que Paris fait pour se donner la peine de vivre, on envie le sort de son aîné défunt qui dort tranquillement sous nos pieds.
— Mon ami, si tu parles toujours ainsi, comme un Hamlet en paletot, dit Urbain, je me dévoue, comme un Antiochus quelconque ; je te donne en mariage ma cousine, et je l'appelle Stratonice. Tu te souviens que nous avons traité ce sujet en rhétorique,
et que tu me dis à l'oreille : Tu ne ferais pas cela toi? eh bien, je le ferai.
— Et moi, dit Maxence, si ton amitié te poussait à un pareil sacrifice, je n'accepterais pas...
— Oh I interrompit Urbain, je ne veux pas que tu t'exagères la grandeur du sacrifice, ma cousine était fort belle, dit-on, au berceau, lorsqu'on me la fiança, mais en avançant en âge, elle n'a pas tenu ce qu'elle avait promis. Mais je t'ai développé ma théorie sur les laides, et je ne transige pas avec mes principes. Un notaire doit donner l'exemple et encourager tous les choix.
— Urbain, dit Maxence en avançant d'un pas, la foule a disparu, nous allons bientôt être seuls; comptes-tu passer la nuit ici?
— Dieu m'en garde ! je n'aurais jamais ce courage. La nuit doit être affreuse dans ces rues de tombes. On doit entendre des voix, des plaintes, des murmures sinistres, des conversatione souterraines, quesaisje, moil... Oh! j'ai le frisson en y songeant... Tiens,
regarde maintenant l'aspect nouveau que prend le cimetière... le soleil va disparaître ; il y a déjà une teinte de crépuscule dans ce vallon semé de croix, et désert comme la rue des tombeaux à Pompéia. C'est lugubre... Que regardes-tu de l'autre côté, avec une attention si grande ?
— Chut!
Maxence prononça ce mot bien bas, et en l'accompagnant d'un geste impérieux.
Et il ajouta sur le même ton :
— Ne te montre pas.
A travers un massif d'acacias, de tilleuls et de saules pleureurs, on distinguait deux femmes qui n'avaient pas suivi la foule, et se croyaient seules dans ce coin rétiré du cimetière. Une parfaite ressemblance entre elles pouvait faire présumer, sans crainte d'erreur, que la plus âgée était la mère, et qu'elle avait conduit sa fille devant une tombe sur laquelle bien des larmes avaient déjà coulé, car rien ne saurait exprimer la désolation peinte sur le visage de la
plus jeune. A la distance où se trouvaient les deux amis, on pouvait lui donner vingt ans. La conjecture mentale qu'ils se firent tous deux se résumait ainsi : c'est une mère et sa fille qui viennent pleurer sur le tombeau d'un mari et d'un père.
Maxence et Urbain observaient toujours, avec l'intérêt qu'on attache à une pareille scène, lorsque les personnages agissent sans hypocrisie aucune, car ils se croient seuls, et bien loin de tout regard scrutateur.
Les deux femmes avaient la même toilette; elles portaient des robes de soie noire, des confections de même nuance, et des chapeaux lilas. Ce n'était pas ce vrai deuil qui annonce une perte récente. La mère paraissait profondément attristée de la douleur de sa fille, et son regard désolé ne la quittait pas.
— C'est une veuve, dit Urbain tout bas à l'oreille de son ami ; elle n'a perdu que son mari, mais la fille a perdu son père.
Maxence répondit par un haussement d'épaules qui signifiait : tu choisis bien ton moment pour faire des réflexions satiriques contre les veuves !
Dans les moments de sainte douleur, quand les yeux d'une jeune femme se tournent vers le ciel, quand ses mains jointes se serrent contre son sein, et que le léger mouvement de ses lèvres annonce une prière mentale, la beauté de son âme resplendit sur son visage et lui donne un caractère divin. C'est ainsi que la femme de la tombe apparut au premier regard de Maxence. Il y avait même dans cette réalité vivante quelque chose de fantastique, comme la vision d'un songe. Le silence de la mort régnait dans ce funèbre paysage, hérissé d'arbres qui laissaient tomber leurs feuilles, comme des larmes sur les tombes. La pâle clarté d'un soir d'automne prodiguait des teintes étranges aux images de pierre, et à la funèbre architecture des monuments de la douleur ou de l'orgueil. C'était bien le royaume du vide dont parle le poëte, le bocage élyséen, avec son ciel morne
et sa lumière indécise ; mais une jeune femme était là, debout, en prières devant un sépulcre, et elle semblait donner la grâce et la vie à cette terre de mort.
La mère regarda le ciel du côté du couchaut et le montra du doigt à sa fille, qui ne parut pas comprendre ce geste, car elle tira de son corsage une lettre en lambeaux, qu'elle lut avec lenteur, et qu'elle referma soigneusement comme une relique. Tout à coup elle parut faire un violent effort pour s'arracher à cette tombe chérie, et fit à sa mère le signe qui veut dire : Partons.
Maxence entraîna son ami vers le petit sentier que les deux femmes allaient suivre pour sortir du cimetière, et il combina si bien sa marche, qu'il leur barra le passage comme par hasard. La jeune femme toujours absorbée par sa douleur, ne daigna pas lever la tête; elle tenait toujours ses yeux fixés sur cette terre grasse qui recouvre tout un monde disparu.
Les deux amis suivirent les deux femmes sans af-
fectation, et se disposaient à traverser Paris avec elles pour connaître leur domicile ; mais à cinquante pas de la porte du cimetière, elles montèrent dans un coupé de remise, et disparurent. Maxence chercha de tous côtés une voiture ; mais les stations étaient désertes, malgré la beauté du soir.
— Me permets-tu de parler, maintenant? dit Urbain.
— Oui, si tu m'indiques un moyen de découvrir le domicile de cette apparition.
— Me voilà donc condamné à être muet toute ma vie devant toi, dit Urbain.
— Mais, reprit Maxence, il n'y a que cela qui m'intéresse aujourd'hui et m'intéressera toujours !
— Quel feul eh bien, j'aime mieux cela; tu es su-, perbe d'animation, te voilà réconcilié avec la vie ; tu ressuscites le jour des Morts, et dans un cimetière !
— Mais avoue, mon cher Urbain, que cette rencontre tient du prodige?
— Je l'avoue.
— Avoue que si le bonheur dans le mariage est
dans un choix difficile à faire, il y a toutes les chances favorables pour l'homme qui épouserait cette jeune fille?
— Je l'avoue encore.
— Avoue que tu n'as jamais rien vu de plus beau sur les toiles des peintres des anges ?
— Oh ! par exemple, ceci, je ne l'avoue pas.
— Comment ! cette jeune fille n'est pas belle ?
— Non... à la distance où nous étions, elle m'a paru jolie, mais je l'ai vue ensuite de plus près, quand nous nous sommes croisés avec elle, et je la classe hardiment parmi les laides. Au reste, c'est un détail insignifiant ; tu connais mes opinions sur la laideur envisagée au point de vue conjugal.
— Urbain, je te récuse comme juge de la beauté des femmes. Tu as le goût bourgeois, comme un notaire de village.
— Soit, nous soumettrons la chose à une expertise d'amis.
— Urbain, quand tout Paris te donnerait raison, je donnerais tort à tout Paris.
— Au reste, nous nous échauffons là sans résultat possible. Cette jeune fille est une vision ; elle a disparu, et nous ne la reverrons plus.
— Nous la reverrons! dit Maxence.
— Et où?
— Parbleu Tan prochain, le 2 novembre 1863, et cette foi, je prendrai mes précautions.
— Ah ! mon cher Maxence, je n'avais pas songé à cela. Tu as raison, un an est vite passé. Je te donne rendez-vous, chez moi, le 2 novembre prochain; j'aurai mon coupé, mon domestique, et un bon cheval. En attendant, allons diner, et parlons de l'expédition du Mexique.
Ils descendirent le faubourg du Temple sanséchan" ger une parole. En mettant le pied sur le boulevard, Urbain
désigna un café-restaurant de bonne apparence, et dit.
— Entrons ici, on y dîne bien.
Maxence était silencieux et pensif, et cette taciturnité morose paraissait devoir se prolonger pendant le repas. Urbain n'eut pas l'air de remarquer la sombre préoccupation de son ami, et après avoir parcouru d'un œil distrait la première page d'un journal, il dit:
— Nous allons apprendre, au premier jour, notre entrée à Mexico, n'est-ce pas ?
— C'est possible, dit Maxence.
— On aurait dû remettre en scène l'opéra de Fernand Cortez, poursuivit Urbain, et le donner le jour où la grande nouvelle arrivera. Si je rencontre Alphonse Royer, je lui communiquerai mon idée... La trouves-tu bonne... avec un décor de Cambon et Thierry représentant un vrai Mexico.
— Oui, très-bonne.
— Mon père est un grand admirateur de l'opéra
de Fernand Cortez ; il dit que cela vaut cent fois mieux que tout le répertoire de Meyerbeer et d'Halévy. Les vieux sont tous les mêmes. Mon père était dans sa lune de miel quand il vit cet opéra de Spontini, avec sa jeune femme, et comme ce soir-là il était heureux , il met aujourd'hui ce bonheur sur le compte de Fernand Cortez. Nous serons ainsi , nous, à soixante et dix ans... Ne trouves-tu pas cela profond ?
— Très-profond ! dit Maxence de l'air d'un homme qui n'écoute que le dernier mot.
— Mon oncle me disait un jour... les oncles font toujours des confidences à leurs neveux, comme dans Gastiibelza... on ne fait plus des opéras comme Fernand Cortez, crois-le bien... Guillaume Tell et les Huguenots sont des vaudevilles auprès de ce chefd'œuvre...
« Trois jours après mon mariage, selon l'usage d'alors, je conduisis ma femme à l'Opéra... c'était toujours une clause du contrat de mariage. On
jouait Femand Cortez... Tu sais ou tu ignores qu'il y a, dans cet ouvrage, cet air :
Je n'ai plus qu'un désir, C'est celui de te plaire; Je n'ai plus qu'un bonheur, C'est celui de t'aimer.
On ne fait plus de vers comme ceux-là aujourd'hui... c'était madame Damoreau qui les chantait, et qui les redisait une douzaine de fois, parce que, dans les opéras, quand on a dit une chose, on la répète un quart d'heure. Eh bien , tout le temps que madame Damoreau chantait cela, ma femme me regardait avec des yeux qui chantaient les mêmes paroles... j'étais dans l'extase, moi... un jeune marié de trois jours! et ta tante était une des plus jolies femmes de Paris... Oh ! quel opéra! s'écriait mon oncle... Ah çà! mais, Maxence, tu me condamnes donc maintenant au monologue perpétuel ?
— Parle toujours, dit Maxence, à voix basse, j'écoute ce que disent nos voisins de table.
— Ah! voilà qui est poli.
— Et que diable 1 tu me parles du Mexique, de Fernand Cortez, de ton oncle, de ta tante, que sais-je, moi! est-ce que cela m'intéresse?
— Mais, mon ami, il faut bien parler de quelque chose en dînant I nous ne sommes pas dans une chartreuse... Et que disent nos voisins de si intéressant pour toi?
— Ce sont deux membres de la Société de statistique; ils ne perdent pas leur temps à parler de Fernand CortcZ) ceux-là !
— Et de quoi parlent-ils?
— Ils parlaient de la fête d'aujourd'hui.
— Ah ! nous y voici 1 Continue Maxence.
— Ils disaient que le nombre des visiteurs du Père- Lachaise s'élève à trois cent mille , et que jamais, de mémoire de statisticien, on n'avait vu pareille affluence.
— Mais, Maxence, il est convenu entre nous que cette funèbre conversation est renvoyée à l'année prochaine ! Il faut bien varier un peu... j'allais te raconter une autre histoire de vieillard encroûté... celuilà n'avait vu qu'un opéra dans sa vie, les Pêcheurs de Gossec... En as -tu entendu parler de ces Pêcheurs ?
— Jamais.
— Ni toi, ni moi, ni personne... Gossec était chef d'orchestre à l'Opéra... Or, ce vieux, qui était jeune alors, conduisit sa fiancée et son futur beau-père à la représentation des Pêcheurs. Au lever du rideau, il y a un pêcheur qui chante pendant un quart d'heure ces deux vers :
Simon est un brave garçon, Il en tient pour ma fille.
En entendant ces vers, le beau-père serra la main du gendre, le gendre serra la main de la fiancée, la fiancée serra la main de son père, et aujourd'hui ils
soutiennent encore tous les trois que les Pêcheurs de Gossec sont le chef-d'œuvre de l'art musical.
— Trois cent mille! dit Maxence, comme si sa pensée ne pouvait se détacher de ce nombre.
— Bon ! dit Urbain, il va répéter trois cent mille jusqu'à l'année prochaine ; j'aime mieux encore le refrain d'un opéra.
— C'est que, mon cher ami, dit Maxence avec conviction, c'est que tu ne sais pas tout ce qu'il y a pour moi de providentiel dans ce nombre.
— Tu as raison, je l'ignore, instruis-moi.
— Trois cent mille!... c'est-à-dire la population de trois grandes villes qui a défilé devant moi, et dans laquelle une jeune femme était perdue comme une perle dans l'Océan. Et dans cette énorme foule, qui peuplerait Lyon et ses faubourgs, je n'ai vu que cette femme, et seule elle est restée pour me montrer, à son insu, la beauté de son âme, la tendresse de son cœur, et précisément le soir même de ce jour où je désespérais de mon avenir, où je succombais sous
l'intolérable fardeau de mon isolement... dis-moi, Urbain, là sérieusement, contre ton habitude, dismoi, cela ne te paraît-il pas miraculeux et providentiel ?
— Mon cher Maxence, j'avais fait cette réflexion avant toi.
— Et pourquoi ne me l'as-tu pas communiquée, au lieu de me parler de Fernand Cortez et de ton oncle?
— Parce que j'avais un projet dans ma tête.
— Quel projet?
— Tu le connaîtras, quand il aura réussi.
— Et s'il ne réussit pas?
— J'en inventerai un autre. C'est mon état de venir au secours des gens, quand ils peuvent être secourus. Mais je ne suis pas de ceux qui annoncent l'efficacité d'un remède quand le remède n'est pas trouvé... Écoute, et tu vas voir si je sais me dévouer sérieusement à un ami, au moment même où j'affecte de m'occuper ou de parler d'autre chose... Lorsque
L ORPHELINE DE SOLFERIN'O 235
j'ai vu l'effet salutaire produit sur toi par cette apparition du cimetière, j'ai cru avoir trouvé ce remède de médecin moral, celui que tu me demandais co matin. Toi, tu étais absorbé dans ta contemplation, et tu ne songeais à rien ; moi, je me suis avancé aussi près que possible de la tombe; en me cachant dans le feuillage, pour lire le nom du mort sur l'épitaphe.
— Oh! quelle admirable idée!... interrompit Maxence; oui, nous allons être sur le chemin de la découverte...
— Attends donc, reprit Urbain, laisse-moi finir... La tombe est une colonne votive surmontée d'une croix, la plus modeste des tombes ; elle n'annonce pas l'opulence dans la famille du mort. J'ai lu cette date : 25 juin 1859, et il n'y a pas de nom.
— Et tes yeux ne t'ont pas trompé? demanda Maxence d'une voix émue.
— Non... il faut donc maintenant trouver autre chose et...
/ — Et tu trouveras, interrompit vivement Maxence;
car, vois-tu, ce remède qui me renvoie à l'année prochaine me tuerait en route. Ce que tu viens de me dire a doublé mon amour pour cette ange... 1859! 1859! trois ans écoulés! quel trésor de larmes répandu et non tari encore ! quel cœur d'élite ! quelle âme noble qui se refuse à la consolation, après trois ans de désespoir !
— C'est vraiment exceptionnel, dit Urbain d'un ton sérieux.
— Entre bien au fond de ma pensée , reprit Maxence : je veux me marier; je suis ennuyé d'être seul, je veux être deux, et pourtant le mariage m'épouvante. Tu m'avais vanté cent fois les excellentes qualités de ta cousine, et, te croyant sur parole, j'avais résolu d'entrer dans ta famille. Projet anéanti. Je ne suis pas homme à compromettre mon bonheur par un choix hasardeux; je n'irai pas donner étourdiment mon nom et ma vie à une femme qui se sera fardée au physique et au moral avant le mariage, et ne me montrera qu'après le véritable teint de son visage et
! de son cœur. Un miracle a été fait pour moi, et j'en remercie le hasard, cet agent de Dieu . Un quart d'heure m'a suffi pour connaître une femme qui ne songeait pas à se faire connaître, et ne croyait montrer son âme qu'à son père mort et aux anges du ciel. Ma vie est à cette frmme miraculeuse qui m'a ressuscité le jour des Morts... Urbain, tu viens de m'écouter avec attention, je vois enfin que tu m'approuves.
— Oui, Maxence, il est impossible de dire quelque chose de plus raisonnable, dans une passion aussi folle. Ne prends pas ce mot en mauvaise part. L'histoire, la fable, le roman, le théâtre sont peuplés d'amoureux qui se sont improvisé une de ces passions à la minute, en voyant une femme pour la première fois, et s'il fallait compter les repentirs, on compterait toutes ces passions. La phrase : Je vous vis, et je connus l'amour, a été écrite depuis le jour qui vit tailler la première plume. Mais tu dois jouir, toi, Maxence, du bénéfice de l'exception, et servir d'exemple aux improvisateurs d'amour qui viendront après toi.
La cause déterminante ne sera jamais aussi heureuse pour les autres qu'elle l'a été aujourd'hui. Un jeune homme ne surprendra pas toujours une jeune fille en flagrante exhibition de son âme sur la pierre d'une tombe : cela n'arrive qu'une fois ; mais il peut y avoir d'autres accidents fortuits, d'autres combinaisons du hasard qui servent à faire connaître le caractère d'une femme, avant l'irrévocable signature du contrat. Quanta moi, cherMaxence, si j'avais àfaireun choix, je profiterais de la leçon d'aujourd'hui, elle porte sa moralité avec elle. On aura beau faire la cour aune femme six mois avant l'échange du oui fatal, on ne connaîtra bien que sa figure, son esprit et sa science en toilettes ; si elle a de graves imperfections de cœur, elle les cachera soigneusement, et quand elles se montreront au grand jour, il sera trop tard. Je donne volontiers trois mille francs aux pauvres si je découvre la maison de cette jeune fille, et si tu l'épouses, parce qu'alors j'aurai le droit d'écrire ton histoire et de la placarder dans mon étude, pour l'instruction de
mes jeunes contemporains de ce siècle d'argent, ceux qui voudront, en se mariant, mettre le bonheur avant la dot.
— Maintenant, tu parles comme un vieillard, dit Maxence, tu n'es plus un jeune notaire de 1862, tu es un tabellion du bon vieux temps, et je suis ravi de voir que tu as pris enfin mon affaire au sérieux; mais en t'écoutant je faisais une réflexion désolante...
— Communique moi ta réflexion.
— La voici... Je me suppose placé sur le point le plus culminant de Paris, sur la coupole du Panthéon, par exemple. De cette hauteur, mon regard embrasse un horizon immense, une ville démesurée, un échantillon de l'univers, Paris enfin, avec ses trente mille maisons, ses rues et ses boulevards sans fin ; et je me dis : Il y a dans ce monde, peuplé de quatorze cent mille habitants, il y a un atome perdu, et dans cet atome il y a mon bonheur. Cette idée me donne le vertige et le désespoir. As-tu vraiment un secret pour trouver un atome dans ce monde qui est sous
mes pieds, dis-moi ce secret tout de suite; il y a pour moi une nuit de fièvre mortelle entre ce soir et demain.
— Mon ami, dit Urbain, ce n'est que demain qu'il me sera permis d'agir. Il est trop tard aujourd'hui. Mets ta confiance en moi, et crois bien que, lorsque je me mêle d'être sérieux, je rendrais des points au nonce du pape.
— Très-bien! reprit Maxence, tu agiras demain; mais qui t'empêche de parler aujourd'hui?
— Allons, tu es un enfant, il faut te satisfaire... J'ai demandé l'addition... laisse-moi payer notre dîner, et nous causerons en nous promenant... C'est une soirée de juin.
Il y avait sur les boulevards la foule des soirs de fête, mais une foule sans tumulte et encore recueillie, après le pèlerinage des tombeaux.
Les deux amis étaient sortis et avaient renoué leur entretien.
— Demain, à huit heures, dit Urbain, nous mon-
terons dans mon coupé et nous irons au cimetière de l'Est. Il y a sans doute une administration tumulaire, un bureau, des archives, un endroit quelconque où l'on enregistre les défunts honorés d'une tombe. Il n'y a pas de nom sur celle du père de notre jeune fille; mais n'importe, tout ce domaine doit être trèsbien cadastré, comme un quatre-vingt-huitième département, celui de la mort.
— C'est évident, remarqua Maxence avec joie.
— Tu devines le reste, reprit Urbain. Là nous apprendrons tout ce qu'il nous importe de savoir pour faire les démarches nécessaires et arriver jusqu'à la famille du défunt. Je me charge ensuite des négociations, en ma qualité de notaire. Je suis expert en fait de mariages, et j'ai la main heureuse, même lorsqu'il s'agit de mariages d'argent ; je ne dois pas échouer pour la première fois avec un mariage de cœur.
— Oh ! tu réussiras ! dit Maxence en serrant le bras d'Urbain contre le sien. Vois-tu, il y a dans tous
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les hasards d'aujourd'hui une marche régulière qui fait pressentir un but écrit dans ma destinée... D'abord ma visite chez toi; puis le beau temps exceptionnel qui nous a engagés à sortir à pied ; ensuite le conseil que tu m'as donné de me rendre au cimetière, au moment où je te disais adieu; enfin la rencontre de cet ange, cette petite orpheline de Solférino, qui doit me porter bonheur. Le hasard ne prend pas la peine de si bien combiner tant de choses pour ne rien amener. Nous réussirons.
— Au moins je ferai tout ce qu'il faut pour réussir, dit Urbain; mais il ne faut jamais se réjouir d'un bonheur qui n'est qu'en perspective, dans un songe ; le réveil est trop cruel si le bonheur n'arrive pas.
— Enfin, reprit Maxence en souriant, tu m'as fait descendre de la coupole du Panthéon, c'est beaucoup : j'aurais passé là-haut une fort triste nuit.
Il était arrivé devant sa maison, sur le boulevard Montmartre, et il ajouta :
— Je rentre chez moi, car j'ai bien besoin de re-
L ORPIIELINE DE SOLFERINO 243
pos, après cette journée d'émotions. Demain, à l'heure dite, je serai dans ton étude, et si je trouve des clients au salon d'attente, je les congédie en ton nom. Demain, tu n'as qu'une affaire, la mienne. Ton premier clerc aime-t-il les gratifications?
— Il n'en demande jamais, dit Urbain, mais il les accepte quand on les lui donne.
— Réussite ou non, je ne l'oublierai pas. Renvoielui tes clients ; nous aurons peut-être demain toute une journée à perdre.
— Ou à gagner, reprit Urbain en serrant la main de son ami.
Le lendemain, à neuf heures, nos deux amis entraient dans le cimetière de l'Est, et avisant à droite un corps de logis qui semblait être habité par des vivants, ils entrèrent, et un concierge leur dit que les bureaux de l'administration n'étaient pas ouverts.
Pour occuper une heure d'attente, ils rendirent une visite au tombeau d'Héloïse et d'Abélard ; un monument d'amour, une pierre qui contient des lar-
mes, une relique d'éternelle émotion. Il y a toujours des couronnes fraîches sur cette tombe gothique ; elles n'ont pas été déposées par des amants heureux.
A Paris, ville bureaucrate, on trouve souvent, dans le voisinage des plus grandes choses, une réalité administrative qui semble vouloir les amoindrir. Ainsi, même dans cette magnifique nécropole, où le luxe du néant terrestre porte la pensée vers l'infini de Dieu, on trouve des bureaux et des commis qui tiennent des archives pour la vallée de Josaphat avec la mêm nonchalance routinière que s'il s'agissait de listes électorales. Il y a des casiers, des pupitres, des cartons, des registres sur le seuil de ce formidable domaine, où les torrents de larmes de trois générations auraient formé un lac navigable, si la terre n'absorbait pas, chaque lendemain, le contingent des douleurs de la veille.
Dix heures sonnaient.
Urbain termina une phrase sur l'immortalité de l'âme par ces mots :
2iG L'ORPHELINE DE SOLFERINO
— Allons voir si les bureaux sont ouverts.
Un préposé subalterne, courbé sur son pupitre et occupé d'un travail urgent, fit un signe d'impatience en entendant le grincement de sa porte; mais, voyant entrer deux jeunes gens de bonne mine et de la tournure la plus distinguée, il adoucit le sérieux de son accueil et leur désigna deux chaises, avec un demisourire administratif.
Maxence n'aurait pas inventé une syllabe dans cette atmosphère de bureaucratie, trop voisine du tombeau d'Héloïse et d'Abélard ; mais Urbain, en sa qualité de. notaire, trouvant fort naturel tout cet attirail de comptabilité lugubre, s'exprima ainsi :
— Monsieur , nous venons demander un service à votre obligeance.
Le préposé appuya ses coudes sur son bureau, croisa les mains, posa son menton sur ses mains, inclina la tête et ferma les yeux ; ce qui veut dire, en pantomime administrative : Parlez, je vous écoute.
— Il s'agit, monsieur, d'un renseignement, pour-
suivit Urbain ; d'un renseignement auquel nous attachons la plus haute importance. Il y a, dans votre... établissement, une tombe, ou, pour mieux dire, une colonne votive, à fût tronqué, avec une date et sans aucun nom de défunt ou de défunte. Ce nom doit être inscrit sur un de vos registres, et nous voudrions le connaître.
— Ma réponse sera bien simple, dit le préposé : il m'est impossible de vous donner ce renseignement.
Maxence fit un mouvement et étouffa un cri.
— Croyez, monsieur, dit Urbain en soulignant chaque mot, croyez bien que vous n'obligerez pas des ingrats.
— Oh ! monsieur, dit le préposé d'un ton sévère, ces sortes de services ne se payaient pas dans le temps où il était permis de les rendre; mais il y a eu de? abus; nous avons reçu des plaintes, et toutes les tombes n'ont à rendre compte de leurs secrets qu'à leurs familles. Si cette colonne votive n'a pas de nom,
c'est que les survivants ont des raisons majeures pour f
ne pas graver ce nom sur le marbre.
Cette raison parut si péremptoire, qu'elle rendit muets les deuxjeunes gens.
Le préposé reprit sa plume et feuilleta bruyamment un énorme registre, en disant en lui même:
— Voyons... terrain concédé à perpétuité... à l'hoirie...
Le reste de la phrase se perdit en sons inarticulés...
Les deux amis comprirent le sens de cette mélopée administrative ; ils se levèrent et sortirent en s'inclinant devant le préposé, qui leur rendit un salut distrait.
— Me voilà retombé sur le dôme du Panthéon ! dit Maxence d'un air désespéré.
— Qui se serait attendu à une réponse pareille ! dit Urbain en croisant les bras sur sa poitrine. Dans ce diable de Paris, toutes les fois qu'on dresse un plan raisonnable à la porte d'une administration quel»
L ORPHELINE DE SOLFERTNO 249
conque, on se heurte contre une impossibilité. On a tout prévu, excepté la chose qu'un commis vous lance à la tête comme une tuile de bureau.
— Et maintenant, que faire, Urbain?
— Ma foi, je n'en sais rien, mon cher Maxence... et j'ai une expertise à dix heures et demie... deux contrats à onze heures... des époux qui n'ont pas voulu signer hier, jour des Morts... ça porte malheur, ont-ils dit... je commence aie croire...
— Si nous écrivions au préfet de la Seine! interrompit Maxence.
— Oh ! mon ami, cela ne le regarde pas; il a bien assez de Paris vivant dont il s'occupe, pour s'occuper du Paris mort!,..
En causant ainsi, ils montaient la pente du cimetière, dans la direction de la chapelle.
— Que regardes-tu là? demanda Urbain.
— Cette tombe... celle où priait hier cette angélique petite fille... l'orpheline de Solférino...
— Oh ! je devine ta pensée, dit Urbain : tu vas me
conduire à la tombe sans nom... il est trop tard... mes affaires me rappellent chez les vivants...
— Mon Dieu ! un quart d'heure de plus ou de moins ne te fera pas perdre ta clientèle!... Ah! si Dieu pouvait m'ouvrir une de ces tombes et m'y enfermer à perpétuité, quel service il me rendrait aujourd'hui! Vois comme ils ont l'air d'être bien, les locataires de ces loges de marbre ! quelle douce sérénité autour de ces demeures ! quel calme divin ! On voit bien que le ciel commence là pour ne pas finir !
— Mon ami, dit affectueusement Urbain, nous avons tous notre vie à faire; faisons-la d'abord le plus agréablement possible, et puis nous louerons une de ces loges pour l'éternité ; cela n'est pas urgent... J'ai deux contrats de mariage...
— Oui, je suis à toi, dit Maxence. Tiens, la tombe sans nom est là... tout près... une minute de station sur le gazon qu'elle a foulé hier, et nous parlons.
— Une minute?
L'ORPHELINE DE SOLFERINO 2d1
— Pas davantage..-. Nous y sommes... Oh! qu'il fait bon ici ! je suis dans l'air qu'elle a déplacé hier en pleurant ; ces herbes gardent les traces de ses larmes... et point de nom!... point de nom!
— La minute est expirée, Maxence,..
— Urbain! Urbain !... vois... vois...
— Eh ! quel accès te prend-il?
— Urbain... lis... au bas... en lettres imperceptibles... Lausse, sculpteur, rue des Amandiers... Courons chez ce sculpteur; c'est tout près d'ici... lia donné son adresse, cet excellent artiste î...
Et il s'était élancé dans la direction de la porte du cimetière, sans écouter le rappel d'Urbain, qui le suivait malgré lui.
Sur le parvis de la mort, il ouvrit le coupé, s'y installa, donna l'adresse du sculpteur au cocher et faillit ne pas attendre Urbain.
— Monte donc, lui cria-t-il, monte, te dis-je ; c'est l'affaire d'une minute... tes deux mariés attendront; je leur donne bien l'exemple, moi... et tu ne parleras
pas à ce sculpteur; je porterai la parole, cette fois... Tu crois être fin, et on se méfie de tes airs de notaire. Tu vas voir comme je vais mener l'affaire, moi!
— Ah! que dira mon premier clerc! murmurait Urbain sans écouter Maxence.
*- Bon! le voilà esclave de son premier clerc! dit Maxence sur le ton de la pitié.
— Je suis esclave de mon devoir, et...
— - Tu te dois à l'amitié, interrompit Maxence ; c'est moi qui suis ton premier clerc... Ah! nous sommes chez le sculpteur. En voilà un marbrier que e mets au-dessus de Phidias et de Praxitèle !
L'atelier de M. Causse est vaste et bien garni en tombes de tout genre; il y a surtout un complet assortiment de couvercles de marbre; sur lesquels sont inscrites les vertus du défunt ou de la défunte ; le nom reste en blanc; on le grave après l'achat. Rien ne donne au Misanthrope de Molière un démenti plus victorieux que l'ameublement funèbre d'un cimetière ;
tous les pères, les fils, les neveux y sont déclarés bons et cumulent toutes les vertus.
M. Causse se présenta, le ciseau à la main, pour recevoir les deux jeunes gens.
— Monsieur, dit Maxence, un ami, qui a été content de vos travaux d'artiste, m'adonne votre adresse, et je viens vous commander une tombe pour un cimetière de petite ville, et vous me l'expédierez par le chemin de fer.
— Je travaille même pour l'étranger, dit le sculpteur.
— On sait cela, reprit Maxence.
— Voulez-vous quelque chose dans le goût nouveau ? demanda le marbrier.
— Oh ! tout ce qu'il y a de plus nouveau !
— Est-ce pour un grand ou un petit mort ?
— Pour un mort ordinaire... Tenez, par exemple, je voudrais quelque chose dans le genre de ce cénotaphe.
— Oh ! monsieur, ça ne se fait plus ; le grec est
passé de mode. Nous travaillons beaucoup dans le style renaissance, aujourd'hui. Je vous conseille de suivre le goût du moment.
— J'aimerais mieux suivre le mien.
— Comme il vous plaira, monsieur. Quel prix comptez-vous mettre à l'ouvrage ?
— On ne voudrait pas dépasser deux mille francs, et l'on donne mille francs d'arrhes, parce que c'est une commande de province.
Maxence ouvrit son portefeuille et déposa un billet grand format sur un tombeau.
— Mon correspondant s'en est référé à mon goût, et je désirerais une colonne, mais une colonne tronquée, symbole d'une vie brisée par le malheur... Il y a au moins une pensée dans ce marbre muet, et je suis étonné d'avoir eu cette idée avant tout le monde.
Le sculpteur sourit avec l'orgueil de la modestie, et dit :
— J'en demande pardon à monsieur, mais je suis
obligé de dire que j'ai déjà trois colonnes de ce genre sorties de mon atelier.
— Vraiment ! dit Maxence avec une stupéfaction bien jouée.
— Oui, monsieur, trois.
— Et s'appliquant à des existences brisées par le malheur? demanda Maxence.
— Ah ! monsieur... c'est à-dire... une vie est toujours brisée par la mort, qui est le plus grand des malheurs.
— C'est ce que je nie... La mort est la fin de la vie, voilà tout; c'est un accident commun; mais lorsqu'une fatalité violente détermine la mort, oh ! alors... vous me comprenez, monsieur le sculpteur?
— Parfaitement... Ainsi la mort sur un champ de bataille. ..Tenez, j'ai une colonne dans l'établissement, une colonne élevée à la mémoire de... de. . enfin le nom ne fait rien à l'affaire ; c'est un officier, mort de ses blessures le lendemain de Solferino.
Maxence tressaillit de la tête aux pieds, et son visage prit une expression étrange qui arrêta la phrase du sculpteur.
— Monsieur, dit-il, a perdu sans doute quelqu'un qui lui était cher, dans cette bataille?
— Oui... oh! oui... très-cher... dit Maxence, en balbutiant.
— Je suis fâché, reprit M. Causse, de vous avoir involontairement rappelé un triste souvenir.
— C'est la vive impression d'un moment, dit Maxence ; ce n'est rien. Revenons à notre affaire. Je ne voudrais pas avoir l'air d'avoir fait copier une colonne... il faudrait changer de style... Peut-on voir le modèle du monument élevé à la mémoire de... cet officier... Vous devez avoir un croquis dans vos cartons?
— Oh! monsieur, je garde copie de tout... Tenez... vous allez voir.
Il prit un large portefeuille, et trouva prompler prit ce qu'il cherchait.
— Le nom est au bas, dit-il, mais il n'est pas sur la colonne. Lisez: Tombeau du lieutenant- colonel Desbémers... C'est l'idée de monsieur, n'est-ce pas?
Maxence prit négligemment la feuille, la regarda sans émotion apparente, et dit :
— Oui, c'est à peu près mon idée... seulement je voudrais ma colonne plus petite, et en granit noir ou tose, granit égyptien... C'est la veuve qui a fait élever ce tombeau?
— Ah! ce n'est pas un tombeau, monsieur, interrompit le sculpteur; c'est une pierre d'attente, comme nous disons... Le corps est dans un caveau d'une église de village, en Italie, et comme il faut faire des frais considérables pour le transporter ici, on s'est contenté provisoirement d'une pierre commémorative. La veuve n'est pas riche; elle attend, dit-on, un petit héritage d'Amérique, et quand elle l'aura reçu, elle me commandera un cénotaphe à quatre pointes, avec une épitaphe de cent lettres, ce qui, à un franc la lettre, selon mon tarif, n'est déjà pas mal.
— Je vois avec plaisir que votre commerce va bien, dit Maxence, pour éloigner tout soupçon,
— Et, grâce à Dieu, je ne me plains pas, dit le sculpteur ; nous sortons de la morte saison ; voici l'hiver; l'été tue le métier. Nous sommes trop nombreux aussi. Le premier marbrier de cheminée se mêle de tailler du marbre de tombe...
— Mais, interrompit Maxence en faisant une fausse sortie, je vous fais perdre un temps précieux... Deux mots encore.,, c'est convenu : une colonne comme celle du colonel de... des...
— Desbéniers.
— Je crois avoir connu ce... dit Maurice en regardant le plafond... oui, je crois l'avoir connu à Paris ; il demeurait rue de... non... boulevard de... de...
— Ah ! voilà ce que je ne saurais vous dire, fit le sculpteur ; sa veuve ne m'a jamais donné son adresse. C'est une femme de quarante à quarante-deux ans, très-bien conservée; elle est venue trois fois dans mon établissement, et n'est jamais restée plus de dix
minutes. Elle m'a payé ici... là... sur cette table, et je ne l'ai plus revue... Cela parait vous contrarier?
— Moi, dit Maxence en souriant faux, comment voulez- vous que cela me contrarie? Je croyais avoir connu ce... il y a des noms qui se ressemblent... Mon ami me fait signe de remonter en voiture... c'est un homme d'affaires... Monsieur Causse, je vous recommande ce petit travail.
— Voulez-vous un reçu de vos mille francs?
— C'est inutile. Quand pourrai-je vous rendre une seconde visite?
— Dans une quinzaine.
— C'est bien.
Maxence salua et sortit. Urbain l'avait devancé dan» le coupé.
— Cela te coûte un billet de mille, et à moi le double de cette somme , dit Urbain , et nous ne sommes pas plus avancés que ce matin à neuf heures.
— Que veux-tu? c'est une fatalité, dit Maxence;
cependant j'ai fait un pas : je sais le nom... C'est la ii Ile du lieutenant-colonel Desbéniers.
— Oh! te voilà bien avancé!... Mon ami, sais-tu comment finira cette course au mariage?
— Voyons.
— Tu épouseras ma cousine.
— Bail!
— Pendant que tu causais avec ce marbrier, j'ai jeté un coup d'oeil sur son journal du soir, à la date du 3 novembre, et j'ai vu que mes affaires s'embrouillent îà-bas... ma question romaine va mal. Le pape est allé à Sainte-Marie-Majeure; il a tenu un consistoire; il a visité deux églises ; il a eu un long entretien avec notre chargé d'affaires, et comme les mêmes choses reviennent tous les jours, dans cette ville éternelle, ma dispense ne m'arrivera jamais.
— Eh bien, alors? demanda Maxence.
— Eh bien , alors je te cède Stratonice : tu épouses ma cousine, et moi je reviens à mon état naturel, qui est le célibat... Tu me regardes d'un air Détrifié!...
Puisque tu as la passion du mariage incrustée dans îs cœur, et que cette jeune fille d'hier s'évapore comme une vision qu'elle est, précipite-toi, comme un naufragé de l'amour, sur le premier festin de noces qui !]ui se présente; reviens à ton premier choix. Ma cousine ne demandera pas mieux; elle raffole des millions comme toutes les jeunes filles élevées dans l'amour de la simplicité.
— Et que dirait ta famille si tu n'épousais pas ta cousine ?
— Avec le refus de la dispense, je me tire d'affaire, moi ; j'ai été avocat avant d'être notaire; je dirai que la retraite du général de Goyon a brouillé Rome avec Paris , que les affaires d'Italie sont brouillées avec les affaires de France; qu'on ne veut plus entendre parler de nous au Vatican, et que le cardinal Antonelli ne veut plus accorder de dispenses pour les mariages de ses ennemis.
— Cela paraît admissible, dit Maxence, après avoir réfléchi.
— Aimes-tu mieux attendre le 2 novembre 1863? reprit Urbain.
— Oh! impossible! ce serait le moyen de devenir mon propre fossoyeur et de m'inhumer sous la colonne tumulaire que je viens de commander chez le marbrier de la mort... Et d'ailleurs cette jeune fille se mariera bientôt, j'en ai le pressentiment. Sa mère attend un héritage d'Amérique.
— Allons, c'est bien , tu te fais raisonnable, dit Urbain ; tu étais mon ami , te voilà mon cousin.
— Ma foi, reprit Maxence, dans le désespoir où jo suis, ce mariage est un suicide comme un autre.
— Mon cher cousin, celui-là te fera vivre longtemps.
Ils étaient arrivés devant la maison du notariat. Maxence , triste et désolé , tendait la main à son ami , qui le retint en disant :
— Oh ! tu ne me quittes pas ; j'aurai besoin de toi là-haut, pour me justifier devant mes clients, et je mettrai tout sur ton compte. Monte avec moi.
— Comme tu voudras, fit Maxence sur le ton de la
résignation.
— En entrant dans mon étude, dit Urbain, prends
un air grave.
— Oh! il est pris, remarqua Maxence, et je l© garderai toute la vie.
Le premier clerc se leva en voyant entrer le notaire, et lui dit :
— Vos clients des contrats ont perdu patience , ils sontpartis.
— C'est bien, dit le notaire sur le ton de la gravité.
— Une personne vous attend dans -?otre cabinet.
— Connaissez- vous cette personne?
— Oui, monsieur... c'est votre oncle.
— Ah ! reprit Urbain en attirant son ami dans l'embrasure d'une croisée, c'est mon oncle; la Providence nous l'envoie. Tu n'es pas de trop ; nous allons arranger l'affaire à la minute.
Urbain ouvrit la porte du cabinet et se trouva sou-
264 L'ORPHELINE DE SOLFEIUNO
dainement étouffé dans les embrassements de l'oncle, qui s'écriait :
— La dispense est arrivée 1 la voilà ! écrite en latin et scellée de la tiare et des clefs !
Urbain ne répondit pas avec la même cbaleur à cet accueil ; il mit ses phrases décousues sur le compte de son émotion, et présenta Maxence à son oncle, pour aligner une phrase banale qui n'avait aucun rapport avec la situation.
La joie obscurcissait les yeux du bon oncle; il ne remarqua aucun trouble chez les deux amis, et, s'asseyant devant le feu, il dit :
— Il faut voir la joie de ta cousine; je ne puis la comparer qu'à la tienne, mon cher Urbain. C'est qu'elle t'aime bien, la b^nne petite! C'est si naturel d'ailleurs. Vous avez été élevés ensemble, commo Paul et Virginie. Nous avons reçu la dispense ce matin, à neuf heures; il parait que cela s'est ébruité, | entre concierges, dans le quartier. Une femme est venue nous offrir un châle de l'Inde, mais d'occasion;
il vient de la succession d'une duchesse. Il a coûté dix mille francs; on le cède pour mille écus: c'est donné. Ta cousine a pris ce châle et a fait des attitudes devant son miroir, en riant comme une folle. Ton ami sera des nôtres à la noce, n'est-ce pas ? Maxence et Urbain s'inclinèrent.
— La liste des invités est faite, reprit l'oncle; mais que de choses encore ! Nous causerons ce soir; ta cousine... ta femme t'invite à dîner... six heures précises:.. Si monsieur veut se joindre à nous...
— Ah 1 veuillez bien m'excuser, bégaya Maxence ; j'ai un engagement ce soir.
— Il a un engagement sacré, dit Urbain; mon ami :;-,t très-répandu dans le monde.
— Monsieur est marié? demanda l'oncle.
— Il n'a pas encore ce bonheur, dit Urbain; mais ii est sur le bon chemin du mariage.
— Tant mieux 1 tant mieux 1 dit l'oncle en se levant ; le vrai bonheur es dans l'union de deux cœurs faits l'un pour l'autre et qui... Mais il est fort tard;
les journées sont courtes et j'ai uue foule d'achats... Vous m'excuserez, messieurs, si je vous quitte. L'essentiel est connu. Adieu, Urbain, à ce soir... Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
L'oncle parti, Maxence et Urbain se regardèrent fixement, immobiles aux deux côtés de la cheminée, comme deux assortiments de pendule. L'un attendait que l'autre rompît le silence, et aucun des deux ne trouvait un commencement.
Une annonce importante tira les deux jeunes gens de leur immobilité. La porte de la salle à manger s'ouvrit, et une voix de domestique fit entendre ces paroles :
— Monsieur est servi.
— Bon! ût Urbain; j'allais oublier le déjeuner! Commençons par vivre d'abord, et puis nous verrons ce que le destin veut faire de nous... Donne-moi le bras, Maxence, et déjeunons en tête-à tête, comme si demain n'existait pas.
Maxence , absorbé dans ses réflexions, se dégagea du bras de son ami, et lui dit:
— L'excès du malheur est une fièvre qui donne les idées.
— Ah ! tu as une idée ! Viens me la communiquer witre deux huîtres. Viens donc.
— Non, dit Maxence; je déjeunerai ce soir en dînant, si je réussis... Adieu.
— Ton idée ? ton idée? Dis-la moi, je la jugerai.
— Je vais rue Saint-Dominique.
— Voilà une idée, dit Urbain; et que vas-tu faire à ce bout du monde?
— Je vais au ministère de la guerre.
— Tu vas t'engager pour le Mexique ?
— Je te conterai tout cela au retour.
— Ah! je devine, dit Urbain ;tu vas demander des renseignements sur le lieutenant- colonel Desbéniers?
— Tout juste. C'est une idée qui vient de m'éclater dans le cerveau, et je la crois bonne. La veuve doit
avoir une pension , et son adresse est aux archives de la Guerre, c'est évident.
• — Ah ! tu n'es pas content des archives de ce matin! s'écria le notaire; tu veux encore te voir mettre à la porte, comme un espion, par un commis, et cette fois un commis guerrier, orné de moustaches grises 1
— Sois tranquille, reprit Maxence avec calme; je ne vais pas à l'inconnu, cette fois; je m'adresserai à M. D'**, un chef de division qui a autant d'esprit que d'obligeance; il m'a déjà été utile dans une occasion, et, s'il peut me rendre un second service, il me le rendra.
— Soit, dit Urbain ; il faut épuiser toutes les impossibilités, puisque nous y sommes; mais qui t'empêche de déjeuner avant de voyager en terre lointaine?
— J'ai la fièvre, dit Maxence, et la diète m'est nécessaire. Attends-moi en déjeunant avec lenteur; je partagerai ton dessert, si j'arrive guéri.
— Égoïste I reprit Urbain ; tu n'as pas un mot de consolation pour moi ! Crois-tu que je suis sur des roses? comme disait Guatimozin, allongé sur un g"il irdent , au Mexique. C'est encore un mot de circonstance.
— Oh! te voilà bien malheureux, dit Maxence; tu te maries comme tous les notaires se sont mariés, par devoir d'état. Qui se marie par amour aujourd'hui? personne. Eh bien, les notaires doivent donner l'exemple à leurs clients.
— Comme il arrange cela pour se dispenser de me plaindre! s'écria Urbain. Allons, prends mon coupé, Drûle le chemin, vois ton chef de division; expédie vite ton affaire, et succès ou échec, viens tout me conter, grand égoïste. Je t'attends.
L'amour a des ailes et il en donne aux amants. Urbain vit tomber son ami devant lui avant le dessert.
— Je la tiens ! s'écria Maxence en ouvrant la porte.
Un client qui causait affaires avec Urbain se leva épouvanté et prit la fuite, croyant que le feu était à la maison. Tous les clercs accoururent au secours de leur chef, dans l'espoir de gagner une gratification de sauvetage. Urbain les congédia par un geste amical, en leur disant :
— Ce n'est rien; laissez-nous seuls avec monsieur. Et il ajouta, en s'adressant à Maxence :
— Mon cher ami, tu bouleverses mon étude; il est temps que cela finisse.
— C'est fini; j'ai l'adresse : boulevard de Sébastopol. On n'a pu m'indiquer exactement le numéro, mais...
— Ah bon ! interrompit Urbain , ce boulevard a quatre kilomètres ! c'est le boulevard de l'éternité !
— Attends donc, reprit Maxence, le numéro est dans les soixante, côté impair ; rien n'est plus facile à trouver. Je m'en charge et je pars. Mon plan est fait; un plan superbe !... Donne-moi une plume et une feuille de papier officiel de notaire avec ton nom en tête...
— Mais ne va pas me compromettre avec le syndicat.
— Sois tranquille.
— Passe dans l'autre pièce, tu trouveras tout ce qu'il te faut pour ta nouvelle folie.
Maxence répondit par un geste de triomphateur et se mit à écrire ce billet :
« Madame veuve Desbéniers est priée de venir à mon étude aujourd'hui même, avant trois heures; il s'agit d'une affaire importante qui la concerne. »
Ce billet fut porté à la signature du notaire, qui hésita d'abord et signa de mauvaise grâce.
Maxence écrivit l'adresse sans numéro, descendit d'un bond l'escalier, remonta en coupé, traversa le Paris neuf, mit pied à terre devant le numéro 60 du boulevard éternel, trouva bientôt le domicile de madame Desbéniers, et remit le billet au concierge.
Avant le coup de trois heures, madame Desbéniers était introduite dans le cabinet du notariat , où Maxence, assis devant un bureau, taillait une plume, comme un premier clerc.
11 avait reçu tout pouvoir de son ami Urbain, qui s'était blotti derrière un bureau à deux étages.
Maxence se leva, salua profondément madame Desbéniers, lui désigna un fauteuil, s'assit, prit un
couteau d'ivoire comme un hochet de contenance, et dit d'un ton grave :
— D'après ce qui est arrivé à ma connaissance, ma* d'une, vous attendiez des nouvelles d'Amérique?
— Oui, monsieur, de la Nouvelle-Orléans, dit madame Desbéniers avec une émotion bien vive. Ma fille voulait m'accompagner, mais elle n'est pas remise d'une indisposition d'hier.
— Il s'agirait d'un léger héritage provenant de Thoirie... laissez-moi chercher le nom dans mon dossier...
— L'hoirieWalton, interrompit madame Desbéniers.
— C'est cela... l'hoirie Walton... La somme, par malheur, n'est pas forte...
— Six mille dollars, interrompit l'héritière.
— Oui, environ trente mille francs... et déduction faite des frais...
Il prit un papier et ajouta :
— Cela se monte à vingt-neuf mille huit cent quarante -quatre francs soixante et dix-huit centimes.
— Comment ! monsieur, les fonds sont arrivés l s'écria l'héritière en pleurant de joie. Je ne les attendais plus et j'en avais fait mon deuil. On m'avait dit qu'à cause de cette maudite guerre du Sud et du Nord, mon petit héritage avait été confisqué.
— Si peu confisqué, madame, qu'il est là, tout compté, à votre disposition.
— Oh ! mon Dieu 1 s'écria madame Desbéniers, en prenant les billets de banque sans les compter, quelle joie pour ma pauvre fille !
— Madame a le bonheur d'avoir une fille ?
— Oui, monsieur, une fille de vingt ans, et bien malheureuse !
— Voilà donc un petit héritage qui arrive à propos, dit Maxence. L'argent ne fait pas le bonheur, mais il n'y a pas de bonheur sans argent.
— Oh ! ma fille supporte très-aisément la vie modeste que la pension de l'empereur lui a faite, comme veuve d'un brave colonel.
Maxence laissa tomber le couteau d'ivoire et s'im-
provisa une toux fausse pour cacher une émotion audessus des forces humaines.
Un éclat de rire comprimé faillit éclater violemment derrière le bureau colossal qui abritait Urbain.
Dans son émotion d'héritière, madame Desbéniers ne remarqua rien, et elle poursuivit avec volubilité :
— Ma fille, madame Desbéniers... nous portons le même nom... mon mari se nommait comme mon gendre... c'est un nom très-répandu dans les colonies... nous sommes créoles.. . J'ai oublié ce que je voulais vous dire... ah ! j'y suis! Monsieur paraît bien enrhumé?
— Ce n'est rien, madame... c'est une quinte... ne faites pas attention...
— Ma fille a voulu faire hier ses dévotions da la fête des Morts, et elle s'est refroidie malgré la beauté du temps. Nous sommes très-sensibles à l'air, nous, créoles... J'ai un reçu à vous faire de la somme, n'est-ce pas?
— Inutile, madame, dit Maxence d'une voix éteinte.
— Mais 6i fait, dit Urbain en se levant, pour cor-
276 L ORPHELINE DE SOLFERTNO
riger l'étourderi-e de Maxence; il faut toujouu nn reçu... Madame, prenez la peine de vous asseoir devant mon bureau... un reçu tout simple.. .le chiffre de la somme en toutes lettres, et vous signez...
Urbain profita de la position que madame Desbéniers avait prise pour écrire, et il ordonna par signe à son ami de se remettre d'une émotion immodérée qui allait compromettre son étude. Maxence promit d'obéir.
— Voilà mon reçu, dit madame Desbéniers en se levant ; est-il en règle ?
— Parfait, dit Urbain... Votre fille s'est donc mariée bien jeune !
— A seize ans et demi; on marie même à quatorze ans, aux colonies... Elle était veuve bien jeune, comme vous voyez, la pauvre enfant I
— Et elle doit toujours bien regretter son héroïque mari? demanda Maxence d'un air de commisération.
— Oh ! monsieur, reprit madame Desbéniers en levant les yeux au plafond, on la croirait veuve d'un jour. Si vous l'aviez vue hier, au cimetière, elle vous
aurait fait fondre enlarmes...Vouspleurez, monsieur... ah ! c'est bien honorable pour un homme de loi !
— C'est que c'est très-touchant ce que vous racontez là, madame! dit Urbain pour faire diverion.
— Moi, reprit-elle, j'ai tant pleuré en voyant pleurer ma fille, que mes yeux n'ont plus rien à donner... mais, grâce à ce petit héritage, il se prépare encore une longue journée de larmes; ce sera terrible à passer ..
— Voyons, madame, dit Urbain, allez jusqu'au bout, nous vous écoutons.
— Nous allons faire transporter la dépouille mortelle de mon pauvre gendre à Paris ; c'est l'idée fixe d3 ma fille. Elle veut faire élever un tombeau digne du héros qu'elle pleure. Croiriez-vous qu'elle a composé une épitaphe ?... Pardon, messieurs, ces détails ne vous intéressent pas, sans doute ?
— Au contraire, dit Urbain; peut-on connaître l'épitaphe?
— Oui, monsieur, elle est là, dans ce petit porte-
feuille... attendez... Soyez indulgents; ma fille n'est pas un auteur... A la mémoire du colonel Paul Desbéniers, mort, dans un jour de gloire éternelle pour la France, et de deuil éternel pour son inconsolable veuve. Vou> qui...
Maxence bondit sur son fauteuil, laissa tomber ses bras dans toute leur longueur sur le bureau et sa tète sur ses mains, en poussant un cri sourd.
Madame Desbéniers serra vivement l'épitaphe et regarda Maxence d'un air ébahi.
Urbain, au comble de l'embarras, prit madame Desbéniers par la main, la conduisit dans l'embrasure d'une croisée, et lui dit :
— Ce jeune homme n'appartient pas au siècle; il est doué d'une sensibilité bien rare, comme vous voyez; il occupe un rang distingué dans le monde; il a une fortune de deux millions; il jouit d'une santé vigoureuse : eh bien, il ne sera plus au nombre des vivants demain !
— Serait-ce possible ? dit madame Desbéniers; mais
vraim it je ne comprends rien à ce que je vois, à ce que j itends; expliquez- vous mieux.
— ui, reprit Urbain ; je vais être clair, madame... eue homme aime votre fille.
Maame Desbéniers recula en poussant un cri.
n confirma par un signe de tête ce qu'il venait è dire, et il raconta dans tous ses détails la c la veille dans le cimetière de l'Est.
— ous voyez, madame, dit-il en finissant, que le ;t e Dieu a montré à ce jeune homme la femme
qu'il evait choisir. Dieu a signé le premier au contrat, y a des choses mystérieuses devant lesquelles il fai s'incliner, et rayer d'une tombe le mot inconsolab, qui n'est pas chrétien, puisque Dieu console de tôt.
— auvre jeune homme 1 dit madame Desbéniers au coible de l'émotion ; ah ! je croyais n'avoir plus de lame» I Comme c'est touchant ce que vous venez de me ne I
Un bruit de sanglots attira vers Maxence madame Desbéniers et Urbain.
Maxence gardait toujours sa position.
— Parlez-lui, fit le notaire à l'oreille de madame Desbéniers.
— Monsieur, dit-elle à Maxence, je sais tout, et croyez bien à l'intérêt que je vous porte. Ce qu'il sera possible de faire pour vous, je le ferai. Une mère a toujours un grand pouvoir sur sa fille; j'userai du mien. Ne vous désespérez pas.
— Allons, voyons, dit Urbain en relevant son ami, fais-toi homme, vieux enfant ! tu as déjà la mère pour toi ; la partie est presque gagnée.
— Inconsolable î murmura Maxence en relevant la tète.
— Ce mot l'a foudroyé, reprit Urbain; c'est un mot de veuve. Il ne signifie pas qu'une veuve ne doive pas se remarier, mais qu'elle ne doit pas se consoler; eh bien, madame veuve Desbéniers ne se consolera jamais et fera comme toutes les autres, elle se remariera.
— Oui, mais elle a pleuré trois ans son mari ! dit Maxence en secouant la tête.
— Raison de plus pour être fidèle au second et l'a • dorer, reprit Urbain ; l'amour qu'une veuve a donné à son mari mort garantit l'amour qu'elle donnera à son mari vivant... Madame, notre sort est entre vos mains; je dis notre; parce que je dois me marier aussi, et ce soir il y a chez mon futur beau-père up festin de fiançailles; mais, en voyant le désespoir de mon ami, je ne puis aller m'asseoir gaiement à la table de nos deux familles. A six heures, si mon ami est encore dans l'état où vous le voyez, je porte le désespoir dans deux maisons, je jure de ne pas me marier et je bouleverse tout.
— Au moins, dit madame Desbéniers, donnez-moi deux jours.
— Deux heures, reprit Urbain. Excusez, madame, cette exigence, il y a péril de mort.
— Oui, murmura Maxence d'un ton lugubre.
— Madame, dit Urbain avec feu, le veuvage n'est
pas un état pour une jeune femme; votre fille a pleuré trois ans son mari; il n'y a pas d'exemple de deuil pareil.
Maintenant elle a des devoirs à remplir envers la société. Son mari même, s'il sortait de la tombe, avec les idées nouvelles qu'on doit avoir dans l'autre vie, lui dirait : « Ne pleure plus et marie-toi. Cela m'est égal. »
— Messieurs, dit madame Desbéniers en cherchant ses mots... je vais parler à ma fille... mais, j'ai peur qu'elle... C'est délicat ce que je veux vous dire... très-délicat...
— Dites toujours, fit Urbain; faites comme si ce n'était pas délicat.
— Eh bien, messieurs, elle ne croira pas à une
passion si grande... Savez-vous pourquoi elle aimait
tant son mari?... il faut vous avouer que ma fille
n'est pas une femme ordinaire, — elle se connaît : —
Je ne suis pas jolie et il iri adore! voilà une phrase que
je lui ai entendu répéter mille fois. Vous l'avez vue
L ORPHELINE DE 50LFERINO 283
hier dans un moment d'exaltation qui animait sa figf.re et ses yeux.
— Mais je la verrai toujours ainsi, interrompit Maxence, et elle sera pour moi, tant que je vivrai, la plus belle et la plus angélique des femmes ! Dans ce moment, qui a décidé de mon avenir, votre fille appartenu aux légions des créatures célestes, et je chercherais en vain parmi les filles des hommes cet idéal de beauté qui m'a ébloui. Je comprends votre scrupule maternel ; il vous honore. Vous craignez qu'en revoyant votre fille dans d'autres conditions, je n'arrive à ce désenchantement subit qui serait une insulte pour elle. Vous me jugez mal, et vous êtes excusable, car vous ne me connaissez pas. Je vous supplie de plaider ma cause avec un cœur de mère, c'est le plus éloquent des avocats ; je mets mon bonheur et ma vie entre vos mains.
— Mon consentement vous est acquis déjà, dit madame Desbéniers; croyez que ma vie est bien triste aussi ; depuis trois ans nous n'avons pas échangé un
28i L ORPHELINE DE SOLFERINO
sourire avec ma fille. Nous avons quitté le deuil sur nos robes, mais nous le portons dans l'âme. (
— Oh ! il faut changer tout cela ! dit Urbain d'un"' ton leste; nous sommes jeunes, rions : nous sommes riches, vivons. Il faut, dans huit jours, faire deux mariages et mettre des fleurs partout à la place du deuil. Madame, dites à votre fille qu'un ange du ciel, une orpheline de Solferino est descendue de là-haut, hier, par ordre de son mari, pour nous porter bonheur à tous.
— Messieurs, dit madame Desbéniers en saluant, ma fille va tout savoir, et vous connaîtrez le résultat de mes démarches demain...
— Ce soir, dit Urbain d'un ton impérieux. Madame Desbéniers leva les yeux au ciel et sortit.
— En attendant, dit Urbain, elle emporte l'héritage, par distraction, probablement.
— Oh ! s'écria Maxence en coupant l'air avec ses poings, oh 1 il ne devrait pas être permis au destin de ballotter un homme avec cet acharnement!
— Voyons, dit Urbain, je te trouve bien ingrat dans tes éternelles plaintes contre le destin ! Ne faut-il pas que tu lui payes les intérêts de la grande fortune qu'il t'a donnée 1 où serait la justice de Dieu, si les millionnaires vivaient toujours dans les roses, sans être piqués par moments ? C'est la vengeance du pauvre. Vois-les tous passer sur le boulevard, nos Crésus de Paris ; est-ce qu'ils portent sur leurs visages les rayons d'or de leurs caisses ? Us sont tristes comme des ministres en retraite ; ils ont tous un ver rongeur qui les mine, ou la goutte qui les fait boiter, ou la satiété qui les ruine.
Toi, Maxence, tu as l'ennui , cette goutte de l'âme ; te voilà donc le plus heureux des millionnaires, car une femme peut te guérir, et les podagres du corps sont incurables.
— Oui, dit Maxence en se promenant avec agitation d'un angle à l'autre, oui, mais il faut trouver la femme, il faut réussir, et j'ai bien peur d'échouer, à mesure que l'heure du dénoûment approche.
Le premier clerc entra, dit quelques mots à l'oreille d'Urbain et sortit d'un air consterné.
— Vraiment, reprit le notaire, encore une journée comme celle-ci et mon étude s'écroule! Mes clercs disent que je fais répéter un drame dans mon cabinet; les clients perdent patience et partent en menaçant du poing mon buste; un d'eux vient de sortir en disant : « La loi ne devrait confier le sacerdoce du notariat qu'à des hommes mariés et d'âge mûr. » Voilà le rapport de mon clerc.
— Urbain, je sors... dit Maxence d'une voix funèbre.
— Allons! bien! il se fâche! Non, ne sors pas... j'ai un tas de feuilles à signer... Mets-toi dans ce vaste fauteuil, prends un livre dans ma bibliothèque... le premier livre venu... oui , celui-là qui est sur ton bureau, le Dictionnaire des vingt-cinq mille adresses... c'est amusant et tu ne te fatigueras pas l'esprit. Un roman t'agiterait trop. Songe qu'en ce moment la jeune veuve entend prononcer ton nom pour la première fois.
Urbain se remit à ses affaires, et Maxence entretint sa fièvre par la pensée, en cherchant une diversion favorable dans des livres qu'il ne lisait pas. Le premier clerc entrait souvent dans le cabinet du notaire pour demander de nouvelles signatures, et en sortant il lançait à Maxence un regard aussi terrible qu'un commis peut le composer avec le souvenir des drames du boulevard. Maxence ne prenait pas la peine de donner un coup d'œil à cette face bourgeoise qui se démenait devant lui, mais il ne manquait jamais de deman% der : — Quelle heure est-il? en regardant la pendule quand elle sonnait... C'est là le symptôme de la plus fiévreuse préoccupation.
Un peu avant six heures, le premier clerc entra et remit une lettre à Urbain.
— C'est une lettre en deuil, dit-il en examinant l'enveloppe, elle est à mon adresse, mais c'est toi qui la liras.
— Ouvre-la, dit Maxence en tremblant; j'ai un brouillard sur les yeux... une lettre qui contient ma
vie !... je n'aurai jamais la force de la lire... Rendsmoi le service de la parcourir rapidement et de me la résumer en deux mots. Je n'aime pas les longues sentences.
— Puisque tu m'y autorises, dit Urbain, j'en aurai la primeur.
Pendant la lecture muette, Maxence prit la pose de l'accusé qui attend la décision du jury.
— Eh bien, dit Urbain en déposant la lettre sur le bureau, voici mon opinion... la main sur la conscience, devant Dieu et devant les hommes, je suis satisfait de cette lettre.
— Et moi, enserai-je satisfait? demanda Maxence d'une voix faible.
— Oh! toi I il faudrait, pour te satisfaire, une lettre en style de César ; Vous m'avez vue, je vous ai plu, marions-nous.
— Enfin, telle qu'elle est, je veux l'entendre; relisla pour moi, dit Maxence.
— Mon Dieu ! reprit Urbain, si la chambre des no-
taires savait que mon étude est un foyer d'intrigues amoureuses et une officine de faux héritages, je seraiâ rayé du tableau demain.
— Voilà un beau malheur ! dit Maxence ; elle est belle la vie que tu mènes dans cet affreux bouge, rempli de dossiers jaunes qui ont un intolérable parfum de moisi! je ne voudrais pas y demeurer deux jours, en photographie, seulement... Allons, je te prie de lire la lettre qui t'a satisfait.
— Avec toi, Maxence, il faut être un Job, pas le duc, le saint... voici la lettre :
a Monsieur,
» Ma fille Hortense n'était pas préparée au récit détaillé que je viens de lui faire, et, dès qu'elle a entendu prononcer le mot de mariage, elle s'est levée et a repoussé avec indignation la demande de votre ami. Après ce premier mouvement inspiré par ses pieux devoirs de veuve inconsolée, elle m'a écoutée avec calme;
je n'ai pas jugé à propos de lui parler de l'héritage américain, à cause de l'usage qu'elle veut en faire, usage qui ne servirait qu'à éterniser son deuil et rendre un mariage impossible. Tous les détails de la scène d'hier l'ont profondément émue, et je l'ai amenée à reconnaître le doigt providentiel dans cette rencontre.
» Ses scrupules ont été combattus par moi, et j'ai fait valoir mon autorité de mère après mes conseils d'amie. Quant à la date fixée pour le mariage, elle s'est énergiquement refusée à l'accepter, et sur ce point je l'ai trouvée intraitable. Ma fille n'a pas assez d'amour-propre pour croire qu'elle puisse inspirer une passion durable. Désireuse d'agir selon ses louables idées, je lui ai soumis un projet qu'elle a accepté avec résignation. Nous recevrons tous les jours, à deux heures, votre visite et celle de votre ami, et si, après deux semaines, M. Maxence a conservé les mêmes sentiments, le mariage sera conclu. J'espère que vous apprécierez tout ce qu'il y a de délicat dans l'intime
pensée de ma fille, et que ce délai d'épreuve ne fera obstacle au bonheur de personne.
» J'ai l'honneur, etc.
» Virginie Dssbêniers. »
— Seras-tu dans quinze jours ce que tu es aujourd'hui ? demanda Urbain.
— Dans quinze jours 1 dit Maxence ; le délai est inutile.
— L'acceptes-tu ?
Maxence se tut et réfléchit. Urbain répéta la question.
— 11 le faut bien ! dit Maxence.
— Alors, reprit Urbain , je vais annoncer notre visite aux deux veuves pour demain, n'est-ce pas?
— Oui, au plus tard, dit Maxence.
— Plus tôt est impossible, fit Urbain ; e ttu dîneras ce soir en famille avec nous, ce sera ton déjeuner d'aujourd'hui.
— Ainsi, te voilà décidé au mariage avec ta cousine? dit Maxence.
— Eh ! puisque le pape le veut, avec son pouvoir spirituel, il le faut bien ! Tous les notaires se marient comme moi. Un notaire ne connaît pas l'amour, il ne connaît que l'hymen, comme les notarii veloces, dont parle Martial. Ces notaires écrivaient tant et si vite, qu'ils n'avaient pas le temps d'aimer ; ils se mariaient. Tu vois que je suis les traditions... Mais, mon cher Maxence, je trouve ta joie bien modérée ; l'échéance de ton bonheur n'a qu'un sursis de quinze jours.
— Tu appelles cela des jours, dit Maxence avec un soupir; ce sont des siècles. Que ferai-je pendant ces deux semaines ?
— Ce que tu fais tous les jours, ennuyé millionnaire, tu ne feras rien. N'es -tu pas condamné à l'oisiveté par ta paresse et tes millions? Subis ton malheur encore quinze jours, et fais en sorte, par tes plaintes, de ne pas mériter quelque catastrophe qui t'amuserait trop.
Les hommes qui aiment l'argent pour le prodiguer ît qui, par leur nature, sont destinés à ne jamais en posséder l'abondance, car leur épidémie est argentofuge, ne comprendront jamais quel vide laisse dans l'âme un coffre-fort trop plein. Ce jeune Maxence, à l'exemple de ceux qui tourmentent l'argent, vexant pecuniam, ne pouvait se lancer dans la brûlante excitation des affaires ou dans les fades intrigues des femmes folles, ou dans les galanteries dangereuses qui se dénouent devant les cours d'assises. 11 avait vu le bonheur dans la douce monotonie de la vie conjugale, et semblable au prisonnier qui, après cinq ans de réclusion, croit ne plus avoir la force de traverser la dernière semaine qui le sépare de la liberté, il quitta son ami d'un air triste, comme si le bonheur allait lui échapper, en n'arrivant pas à l'échéance du lendemain.
Le caractère de Maxence avait été révélé à la jeune veuve par une de ces mystérieuses sympathies qui s'établissent entre deux âmes nées pour s'unir. Nos
aïeules les Gauloises avaient des secrets d'intuition constatés par les historiens et restés inexplicables. La race de ces sibylles du cœur est toujours vivante sur le sol gaulois.
Il est vrai qu'en cette occasion le rapport détaillé fait par la mère avait puissamment servi à éclairer la jeune veuve, ce qui rapproche .e mystère du domaine des faits naturels.
Le lendemain, à deux heures, lorsque la porte du salon de madame Desbéniers s'ouvrit devant Maxence et Urbain, une mise en scène bien entendue frappa le jeune futur mari et lui fit éprouver une de ces joies d'extase qui semblent fonder le bonheur de toute une vie. La vision du 2 novembre portait une robe d'un vert splendide, pudiquement colletée, mais rendant justice aux gracieux attraits de la femme. Elle était assise et tenait embrassée sur ses genoux une jeune fille, vêtue de blanc, couronnée de cheveux d'or, et belle comme une vierge de dix ans peinte par Corrége. C'était l'ange que Maxence avait vu le 2 no-
L ORPIIELINE DE SOLFERINO 293
vembre, Tango du bonheur, la petite orpheline de Solferino.
Une communauté d'infortunes avait lié les deux familles depuis trois ans. Les mères étaient debout et paraissaient profondément émues. Tous les visages étaient tristes. La jeune fille souriait seule à Maxence et lui tendait ses deux petites mains.
Urbain rompit le silence le premier en disant :
— Il faut rendre justice à l'indignation des femmes, dans les choses du cœur. Il n'y a plus rien à dire après cela. Tout a été dit sans parler. Que d'embarras cette scène muette enlève à la conversation 1 Vous voilà mariés, mes enfants, un ange vous a bénis.
Quand le mot mariage est prononcé, le rideau tombe toujours sur le théâtre, car tout intérêt cesse. Un dernier mot suffit maintenant. Les quinze jours de noviciat n'ont pas été longs pour Maxence. Au coup de deux heures, il aimait à retrouver la scène de la première visite, et il tressaillait toujours do la même joie en voyant resplendir la beauté de la petite
orpheline dans le regard de la jeune veuve qui la tenait sur ses genoux.
Avant-hier, le mariage a été célébré à l'église Saint-Leu. La foule des curieux remplissait les nefs, et on disait dans les groupes que la jeune mariée était fort belle, ce qui ravissait d'aise le jeune mari et faisait citer à Urbain ce proverbe antique : La voix du peuple est la voix de Dieu.
Maxence a adopté l'orpheline en disant à la mère : — Je veux avoir deux anges gardiens.
fin