‹ Les mystéres de Jeanne d'ArcChapitre 3 sur 5 · J innocents · texte numérisé non relu

J innocents

le mystère

C'est certainement ma plus grande invention.

Quand on a une fois goûté

D'être aimé librement

Tout le reste n'est plus que soumissions.

C'est pour cela, dit Dieu, que nous aimons tant ces

Français, Et que nous les aimons entre tous uniquement Et qu'ils seront toujours mes fils aînés. Ils ont la liberté dans le sang. Tout ce qu'ils font, ils le

font librement.

Ils sont moins esclaves et plus libres dans le péché même Que les autres ne le sont dans leurs exercices. Par eux

nous avons goûté.

Par eux nous avons inventé. Par eux nous avons créé D'être aimés par des hommes libres. Quand saint Louis

m'aime, dit Dieu, Je sais qu'il m'aime.

Au moins je sais qu'il m'aime, celui-là, parce que c'est

un baron français. Par eux nous avons connu D'être aimés par des hommes libres. Tous les proster-

nements du monde Ne valent pas le bel agenouillement droit d'un homme

libre. Toutes les soumissions, tous les accablements

du monde Ne valent pas une belle prière, bien droite agenouillée,

de ces hommes libres-là. Toutes les soumissions du

monde Ne valent pas le point d'élancement Le bel élancement droit d'une seule invocation D'un libre amour. Quand saint Louis m'aime, dit Dieu,

je suis sûr,

DES SAINTS INNOCENTS

Je sais de quoi on parle. C'est un homme libre, c'est un

libre baron de l'Ile de France. Quand saint Louis

m'aime Je sais, je connais ce que c'est que d'être aimé. (Or c'est tout). Sans doute il craint Dieu. Mais c'est d'une noble crainte, toute emplie, toute

gonflée, Toute pleine d'amour, comme un fruit gonflé de jus. Nullement quelque lâche, quelque basse crainte, quelque

sale peur Qui prend dans le ventre. Mais une grande, mais ime

haute, mais une noble crainte, La peur- de me déplaire, parce qu'il m'aime, et de me

désobéir, parce qu'il m'aime.

Et, parce qu'il m'aime, la peur De ne pas être trouvé agréable Et aimant et aimé sous mon regard. Nulle intlltration,

dans cette noble crainte.

D'une mauvaise peur et d'une pernicieuse et vile

lâcheté.

Et quand il m'aime, c'est vrai. Et quand il dit qu'il

m'aime, c'est vrai. Et quand il dit qu'il aimerait

mieux Être lépreux que de tomber en péché mortel (tant il

m'aime), c'est vrai.

Lui je sais que c'est vrai.

Ce n'est pas vrai seulement qu'il le dit. C'est vrai que

c'est vrai. 11 ne dit pas ça pour que ça fasse bien. Il ne dit pas ça parce qu'il a vu ça dans les Livres ni

parce qu'on lui a dit de le dire. 11 dit ça parce que ça

est.

le mystère

Il m'aime à ce point. II m'aime ainsi. Librement. La

preuve que j'en ai dans la même race C'est que le sire de Joinville (que j'aime tant tout de

même) qui est un autre baron français, Qui aimerait mieux au contraire avoir commis trente

péchés mortels que de devenir lépreux, (Trente, le malheureux, comme il ne sait pas ce qu'il

dit) Ne se gêne pas non plus pour dire ce qu'il pense C'est-à-dire pour dire le contraire En présence même d'un si grand roi Et d'un si grand saint Que pourtant il connaissait pour tel, C'est-à-dire pour contrarier un si grand roi et un si

grand saint. La liberté de parole De celui qui ne veut pas risquer le coup D'être lépreux plutôt que de tomber en péché mortel Me garantit la liberté de parole de celui qui aime mieux

être lépreux Que de tomber en péché mortel.

Si l'un dit ce qu'il pense, l'autre aussi dit ce qu'il pense. L'un prouve l'autre.

Ils n'ont pas peur de contrarier même le roi, même le

saint.

Mais aussi quand ils parlent, on sait qu'ils parlent

comme ils sont.

Et qu'ils pensent ce qu'ils disent. Et qu'ils disent ce

qu'ils pensent. C'est tout un.

Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels hommes. La servitude est un air que l'on respire dans une

prison

DES SAINTS INNOCENTS

Et dans une chambre de malade. Mais la liberté

Est ce grand air que l'on respire dans une belle vallée

Et encore plus à flanc de coteau et encore plus sur un

large plateau bien aéré.

Or il y a un certain goût de l'air pur et du grand air Qui fait les hommes forts, im certain goût de santé, D'une pleine santé, virile, qui fait paraître tout autre

air Enfermé, malade, confiné.

Celui-là seul qui vit au grand air A la peau assez cuite et l'œil assez profond et le sang

de sa race. Ainsi celui-là seul qui vit à la grande liberté A la peau assez cuite et l'âme assez profonde et le sang

de ma grâce.

Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels

hommes.

Comme ils sont francs entre eux, ainsi ils sont francs

avec moi.

Comme ils se disent la vérité entre eux, ainsi ils me

disent la vérité à moi.

Et comme le baron n'a point peur de contrarier le roi et

le saint même, (Qu'il aime tant, qu'il estime à son prix, pour qui il se

ferait tuer), Ainsi je l'avoue ils n'ont quelquefois pas peur de me

contrarier.

Moi le roi, moi le saint. Mais quand ils m'aiment, ils

m'aiment.

Ils m'estiment mon prix. Ils se feraient tuer pour moi. J'en ai pour garant même leur âpre liberté.

le mystère

Leur liberté de parole, leur liberté d'acte. Ces hommes

libres Savent donner à l'amour un certain goût âpre, un certain goût propre et cette liberté Est le plus beau reflet qu'il y ait dans le monde car elle

me rappelle, car elle me renvoie Car elle est un reflet de ma propre Liberté Qui est le secret même et le mystère Et le centre et le cœur et le germe de ma Création. Gomme j'ai créé l'homme à mon image et à ma ressemblance, Ainsi j'ai créé la liberté de l'homme à l'image et à la

ressemblance De ma propre, de mon originelle liberté. Aussi quand

saint Louis tombe à genoux Sur les dalles de la Sainte-Chapelle, sur les dalles de

Notre-Dame C'est un homme qui tombe à genoux, ce n'est pas une

chifl'e, ce n'est pas une loque Un tremblant esclave d'Orient C'est un homme et c'est un Français et quand saint

Louis m'aime C'est un homme qui m'aime et quand saint Louis se

donne C'est un homme qui se donne. Et quand saint Louis me

donne son cœur Il me donne un cœur d'homme et un cœur de Français.

Et quand il m'estime mon prix C'est-à-dire quand il m'estime Dieu, C'est une tête d'homme qui m'estime, une saine tête de

Français.

DES SAINTS INNOCENTS

(Et Joinville même, Joinville qu'il ne faut point

oublier.

Quand il m'aime (car il m'aime aussi), Quand il m'estime, (car il m'estime aussi), Quand il se donne (car il se donne aussi) et quand il

me donne son cœur, 11 sait ce qu'il est, qui il est, Il sait ce qu'il vaut, il sait ce qu'il pèse, il sait ce qu'il

donne, il sait ce qu'il apporte Et je le sais aussi.

Quand Joinville même, et je ne dis pas seulement saint

Louis, Quand Joinville tombe à genoux sur la dalle Dans la cathédrale de Reims

Ou dans la simple chapelle de son château de Joinville, Ce n'est pas un esclave d'Orient qui s'écroule. Dans la peur et dans quelque lâche et dans quelque

sale tremblenjent Aux genoux et aux pieds de quelque potentat D'Orient. C'est un homme libre et un baron français, Joinville sire de Joinville,

Qui donne, qui apporte et qui fait tomber à genoux Librement et pour ainsi dire et en un certain sens gratuitement Et un homme libre et un baron français, Joinville sire de Joinville de la comté de Champagne, Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne.

U ne faut pas oublier non plus Joinville, dit Dieu.

le mystère

11 osait reprendre même le roi.

Il me reprenait bien un peu moi-même Avec son histoire de la lèpre et des péchés mortels. Mais je leur en passe tant, je leur passe tout ce qu'ils veulent.

Il ne faut pas oublier Joinville, dit Dieu. C'étaient de nobles hommes.

Si l'on oubliait les pécheurs, il n'en resterait pas beaucoup.

Peu de saints, beaucoup de pécheurs, comme partout.

Mais il faut ce grand cortège de pécheurs

Pour accompagner ces quelques saints. Il faut penser aussi au sire de Joinville.

Quelques saints marchent en tête. Et le grand cortège des pécheurs suit derrière. Ainsi est faite ma chrétienté.

C'est ainsi qu'on obtient les grandes processions.

Quelques pasteurs marchent devant. Et le grand troupeau suit derrière. Ainsi est fait le cortège de ma chrétienté.

Comme leur liberté a été créée à l'image et à la ressemblance de ma liberté, dit Dieu, Comme leur liberté est le reflet de ma liberté,

DES SAINTS INNOCENTS

Ainsi j'aime à trouver en eux comme une certaine gratuité Qui soit comme un reflet de la gratuité de ma grâce,

Qui soit comme créée à l'image et à la ressemblance de la gratuité de ma grâce.

J'aime qu'en un sens ils prient non seulement librement mais comme gratuitement.

J'aime qu'ils tombent à genoux non seulement librement mais comme gratuitement.

J'aime qu'ils se donnent et qu'ils donnent leur cœur et qu'ils se remettent et qu'ils s'apportent et qu'ils estiment non seulement librement mais comme gratuitement.

J'aime qu'ils aiment enfin, dit Dieu, non seulement librement mais comme gratuitement.

Or pour cela, dit Dieu, avec mes Français je suis bien servi.

C'est un peuple qui est venu au monde la main ouverte et le cœur libéral.

Il donne, il sait donner. Il est naturellement gratuit.

Quand il donne, il ne vend pas, celui-là, et il ne prête pas à la petite semaine.

Il donne pour rien. Autrement est-ce donner.

Il aime pour rien. Autrement est-ce aimer.

Il ne me propose point toujours des marchés généralement honteux.

Peuple libre, peuple gratuit, et non plus seulement peuple jardinier.

Peuple gratuit, peuple gracieux.

8l innocents. — 5.

le mystère

Peuple de barons français, peuple qui lèves la tête,

peuple qui sais parler aux grands Et par conséquent à moi le Très-Grand. Ceux qui

baissent toujours la tète On ne voit pas qu'ils baissent aussi la tète A l'Offertoire et à l'Élévation du Corps de mon Fils. Mais ces Français, qui lèvent toujours la tête, Qui ont toujours la tête droite Et haute.

Quand dans une église cent cinquante ou deux cents

rangées de Français à genoux Baissent la tête ensemble en même temps trois fois aux

trois coups de la sonnette Pour l'offrande et l'offertoire Et pour la consécration et pour l'élévation du corps de

mon fils, Ça se voit, qu'ils baissent la tête et tout le monde

comprend Que ça en vaut la peine, Que c'est un instant solennel et le plus grand mystère

et le plus grand instant qu'il y ait dans le monde.

C'est iin peuple, dit Dieu, qui a la gratuité dans le

sang. 11 donne et ne retient pas.

Il donne et ne reprend pas.

Sa main gauche ne retient pas ce que donne sa main

droite.

Sa main gauche ne reprend pas ce que donne sa main

droite.

DES SA.INTS INNOCENTS

Sa main gauche ignore littéralement ce que fait sa main droite.

Et ainsi c'est le peuple qui se conforme le plus littéralement

Aux paroles de mon ûls. Et qui le plus littéralement réalise

Les paroles de mon fils.

Peuple naturellement libéral, dit Dieu, peuple aux

mains libérales Il ne sait pas marchander. Il ne marchande pas sur

ime prière.

Il ne marchande pas sur un vœu. Quand il donne, il

donne. Quand il demande, il demande.

Il ne fait pas traîner ce qu'il donne dans ce qu'il

demande et ce qu'il demande dans ce qu'il donne. Il n'embarbouille pas tout ça l'un dans l'autre. Il n'emmêle pas. Il ne demande pas pour donner, il ne

donne pas pour demander, il ne donne pas pour recevoir. Il sait très bien Que tout ce qu'on m'apporte n'est rien auprès, En comparaison, au prix de ce que je donne. Aussi ces Français ne me proposent-ils jamais un

échange, un marché. Ils savent très bien Que ma grâce est gratuite, qu'il n'est que- de me plaire,

que je fais ce que je veux Et ils y répondent par une sorte de prière gratuite et

même Par des sortes de vœux gratuits. Ils savent très bien

le mystère

Qu'ils ne m'apportent aucuns mérites et que ce que je

fais, Je le fais pour les mérites et par les mérites de mon

fils et des saints.

A une gratuité de ma grâce ils répondent par une certaine gratuité de la prière.

Et par une certaine gratuité du vœu même.

Ils me répondent comme je demande. Or s'il en est ainsi du menu peuple et d'un baron français

Que sera-ce d'un saint Louis, baron lui-même et roi des barons.

Dans leur histoire de la lèpre et du péché mortel voici comme je calcule, dit Dieu.

Quand Joinville aime mieux avoir commis trente péchés mortels que d'être lépreux

Et quand saint Louis aime mieux être lépreux que de tomber en un seul péché mortel,

Je n'en retiens pas, dit Dieu, que saint Louis m'aime ordinairement

Et que Joinville m'aime trente fois moins qu'ordinairement.

Que saint Louis m'aime suivant la mesure, à la mesure,

Et que Joinville m'aime trente fois moins que la mesure.

Je compte au contraire, dit Dieu. Voici comme je calcule. Voici ce que je retiens.

DES SAINTS INNOCENTS

J'en retiens au contraire que Joinville m'aime ordinairement

Honnêtement, comme un pauvre homme peut m'aimer,

Doit m'aimer.

Et que saint Louis au contraire m'aime trente fois plus qu'ordinairement,

Trente fois plus qu'iionnêtement.

Que Joinville m'aime à la mesure,

Et que saint Louis m'aime trente fois plus qu'à la mesure.

(Et si je l'ai mis dans mon ciel, celui-là, au moins je sais pourquoi).

Voilà comme je compte, dit Dieu. Et alors mon compte est bon. Car cette lèpre dont il s'agissait,

Cette lèpre dont ils parlaient et d'être lépreux

Ce n'était pas une lèpre d'imagination et une lèpre d'invention et une lèpre d'exercice.

Ce n'était pas une lèpre qu'ils avaient vue dans les livres ou dont ils avaient entendu parler

Plus ou moins vaguement

Ce n'était pas une lèpre pour en parler ni une lèpre pour faire peur en conversation et en figures.

Mais c'était la réelle lèpre et ils parlaient de l'avoir, eux-mêmes, réellement.

Qu'ils connaissaient bien, qu'ils avaient vue vingt fois

En France et en Terre-Sainte,

Cette dégoûtante maladie farineuse, cette sale gale, cette mauvaise teigne,

le mystère

Cette répugnante maladie de croûtes qui fait d'un homme

L'horreur et la houte de l'homme,

Cet ulcère, cette pourriture sèche, enfin cette définitive lèpre

Qui ronge la peau et la face et le bras et la main,

Et la cuisse et la jambe et le pied

Et le ventre et la peau et les os et les nerfs et les veines.

Cette sèche moisissure blanche qui gagne de proche en proche

Et qui mord comme avec des dents de souris,

Et qui fait d'un homme le rebut et la fuite de l'homme.

Et qui détruit un corps comme une granuleuse moisissure

Et qui pousse sur le corps ces affreuses blanches lèvres.

Ces affreuses lèvres sèches de plaies

Et qui avance toujours et jamais ne recule

Et qui gagne toujours et qui jamais ne perd

Et qui va jusqu'au bout,

Et qui fait d'un homme un cadavre qui marche.

C'est de cette lèpre-là qu'ils parlaient, de nulle autre.

C'est de cette lèpre-là qu'ils pensaient, de nulle autre.

D'une lèpre réelle, nullement d'une lèpre d'exercice.

C'est cette lèpre-là qu'il aimait mieux avoir, nulle autre.

Eh bien moi je trouve que c'est trente fois saisissant

Et que c'est m'aimer trente fois et que c'est trente fois de l'amour.

DES SAINTS INNOCENTS

Ah sans doute si Joinville avec les yeux de l'âme avait

vu Ce que c'est que cette lèpre de l'âme Que nous ne nommons pas en vain le péché mortel, Si avec les yeux de l'àme il avait vu Cette pourriture sèche de l'âme infiniment plus mauvaise, Infiniment plus laide, infiniment plus pernicieuse, Infiniment plus maligne, infiniment plus odieuse Lui-même il eût tout de suite compris combien son propos était absurde.

Et que la question ne se pose même pas. Mais tous ne

voient pas avec les yeux de l'âme.

Je comprends cela, dit Dieu, tous ne sont pas des

saints, ainsi est ma chrétienté.

Il y a aussi les pécheurs, il en faut, c'est ainsi. C'était un bon chrétien, tout de même, ensemble, c'était

un pécheur, il en faut dans la chrétienté. C'était un bon Français, Jean, sire de Joinville, un baron

de saint Louis. Au moins il disait ce qu'il pense, des gens-là font le gros de l'armée. Il faut aussi des

troupes. Il ne suffit pas d'avoir des chefs qui marchent

en tête.

Ces gens-là partent fort honnêtement en croisade, au

moins une fois sur les deux, et font très hoimêtement

la croisade.

Ils se battent très bien et se font tuer très proprement

et gagnent le royaume du ciel Tout comme mi autre.

(Je veux dire comme un autre gagnerait le royaume du

ciel.

le mystère

Ou je veux dire comme eux-mêmes ils gagneraient im

autre royaume, Un royaume de la terre.) C'est ce qu'il y a de plus

remarquable en eux.

Ils s'en vont les uns comme les autres, en troupe, les

uns derrière les autres.

Sans se presser, sans s'étonner, sans faire des grands

gestes, Très honnêtement, fort ordinairement.

Sans faire un éclat et ils finissent tout de même Par conquérir le royaume du ciel.

Ou encore ils gagnent le royaume du ciel comme on

gagne un royaume de la terre.

Ils attaquent le royaume du ciel comme on attaque un

royaume de la terre, A main forte et cela ne réussit déjà pas si mal. Violenti

rapiunt.

Ils vous font d'ailleurs tout cela fort honnêtement,

très communément, comme allant de soi. Comme si ce fût la chose la plus naturelle du monde. Seulement ces malheureux ne veulent pas avoir la

lèpre. Ils trouvent sans doute que ce n'est pas

propre. Ils aimeraient mieux autre chose. Les malheureux, les sots, s'ils voyaient la lèpre de

l'âme Et s'ils voyaient la saleté ou la propreté de l'âme. Mais voilà, ils se disent : Je n'ai qu'un corps (les sots, ils oublient le, principal, ils oublient non pas seulement l'âme, mais le corps de

leur éternité, le corps de la résurrection des corps),

DES SAINTS INNOCENTS

Je n'ai qu'un corps, pensent-ils (ne pensant qu'à leur

corps terrestre) Si cette sale lèpre me prend, je suis perdu (Ils veulent dire que leur corps temporel est temporel-

lement perdu).

C'est une maladie qui prend toujours et qui ne rend

jamais.

C'est une pourriture sèche qui fait avancer toujours et

toujours Les bords des lèvres de ses affreuses plaies. Si je suis pris je suis perdu.

Ça commence par un point, ça finit par tout le corps. Ça ne pardonne pas, quand c'est commencé c'est fini. C'est une maladie impossible à défaire.

Elle défait tout, ce qui est parti ne revient jamais plus.

Elle rompt tout.

Ce corps que j'ai (et qu'ils aiment tant) tomberait en

poussière et en lambeaux Et en cette sale farine granuleuse et ne me reviendrait

jamais plus.

C'est une gangrène irrévocable et qui ne retourne

jamais en arrière. Or ils y tiennent à leur corps. On dirait qu'ils croient

qu'ils n'ont que ça.

Ils savent pourtant bien qu'ils ont une âme. La vie est

l'union de l'âme et du corps, La mort est leur séparation. Mais leur corps leur parait Solide et bon vivant.

Ils ont l'impression que la lèpre anéantira tout leur

corps et qu'elle les tiendra jusqu'au bout (ils ne considèrent point qu'au bout de ce bout

le mystère

commence le véritable commencement)

Et alors ils aimeraient mieux avoir autre chose que la

lèpre.

Je pense qu'ils aimeraient mieux attraper Une maladie qui leur plairait. C'est toujours le même

système.

Ils veulent bien affronter les plus terribles épreuves Et m'olïrir les plus redoutables exercices, Pourvu que ce soient eux qui les aient préalablement Choisis. Là-dessus les Pharisiens s'écrient et font des

éclats Et poussent des cris et font des mines et ces exécrables

Pharisiens Sur tout prient disant : Seigneur nous vous rendons

grâces De ce que vous ne nous avez point fait semblables à

cet homme Qui a peur d'attraper la lèpre. Or moi je dis au contraire, dit Dieu, C'est moi qui dis : Ce n'est pas rien que d'attraper la

lèpre. Je sais ce que c'est que la lèpre. C'est moi qui l'ai faite. Je la connais. Je dis : Ce n'est pas rien que d'attraper

la lèpre.

Et je n'ai jamais dit que les épreuves et les exercices de

leur vie, Et les maladies et les misères de leur vie. Et les détresses de leur vie ce n'était rien. J'ai toujours dit au contraire et. j'ai toujours pensé Et j'ai toujours pesé que ce n'était pas rien. Et il faut bien croire qu'en effet ce n'était pas rien

DES SAINTS INNOCENTS

Puisque mon fils a fait tant de miracles sur les malades Et puisque j'ai donné au roi de France De loucher les écrouelles.

Les Pharisiens poussent des cris sur celui qui ne veut

pas attraper la lèpre.

Et ils sont scandalisés, ces vertueux.

Mais moi qui ne suis pas vertueux, Dit Dieu, Je ne pousse pas des cris et je ne suis pas scandalisé.

Je ne compte pas, je n'en retiens pas que ce Joinville

est trente fois au dessous de l'ordinaire. Mais j'en retiens, mais je compte au contraire Que c'est ce saint Louis qui est peu ordinaire, trente fois peu ordinaire, trente fois extraordinaire, trente fois au dessus de l'ordinaire.

Je ne compte pas, je n'en retiens pas Que Joinville est trente fois lâche.

Mais au contraire j'en retiens et je compte Que c'est ce saint Louis qui est trente fois brave, Trente fois brave au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure.

le mystère

Je ne compte pas, je n'en retiens pas Que Joinville est trente fois bas.

Mais au contraire j'en retiens et je compte Que c'est ce saint Louis qui est trente fois haut, Trente fois haut au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure.

Je ne compte pas, je n'en retiens pas

Que Joinville est trente fois petit.

Mais je sais seulement qu'il est homme.

Et au contraire j'en retiens et je compte,

Voici comme je compte,

Et c'est ainsi.

J'en retiens et je compte que c'est ce saint Louis, roi de France,

Qui est trente fois grand, trente fois au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure

Et qui est trente fois près de mon cœur et trente fois le frère de mon fils.

Les Pharisiens crient le haro sur celui qui ne veut pas

attraper la lèpre.

Mais le saint ne crie pas le haro et il n'est pas scandalisé. Il connaît trop la nature de l'homme et l'infirmité de

l'homme et il est seulement profondément peiné.

DES SAINTS INNOCENTS

Les Pharisiens crient le haro sur cet homme qui ne

veut pas attraper la lèpre.

Voyez au contraire comme le Saint lui parle doucement. Fermement mais doucement.

Et cette fermeté est d'autant plus sûre et me donne

d'autant plus de certitude et plus d'assurance et plus

de garantie qu'elle est plus douce.

Les cœurs des pécheurs ne se prennent point par

effraction.

Ils ne sont pas assez purs. Le seul royaume du ciel se prend par effraction.

Les Pharisiens courent sus à l'homme qui ne veut pas attraper la lèpre.

Voyez comme au contraire le Saint le reprend doucement.

Le Saint est envahi d'une peine affreuse à cette parole du pécheur.

Mais il absorbe, il dévore sa peine et la souffre luimême pour lui-même en lui-même.

Et voyez comme il reprend doucement le pécheur.

Or moi, dit Dieu, je suis du côté des saints et nullement

du côté des Pharisiens.

Aussi j'absorbe et je dévore ma peine et je la souffre

moi-même en moi-même pour moi-même, Et voyez comme je parle doucement au pécheur Et comme je reprends doucement le pécheur.

Et quand les frères s'en furent partis,

(II attend que les deux frères qu'il avait appelés.

Qu'il avait fait venir s'en soient partis. Il attend qu'ils

soient seuls. II ne veut pas Faire un semblant d'affront à un baron français), il m'appela tout seul, et me fit seoir à ses pieds et me

dit :

« Comment me dites-vous hier ce ? »

Et je lui dis que encore lui disais-je.

Et je, qui onques ne lui mentis:

Et je lui dis que encore lai disais-je; en vérité, dit Dieu,

Cette franchise de Joinville, qui ose répéter cela au roi,

Est précisément ce qui me garantit la franchise de saint Louis.

Cette franchise de péché de Joinville et de cette certaine impiété

Est justement ce qui me couvre, ce qui me garantit,

Ce qui pour ainsi dire me contrebalance

DES SAINTS INNOCENTS

La franchise de sainteté de saint Louis. Et ce qui me la vérifie.

Entendez-moi, dit Dieu, c'est la liberté de Joinville

Qui me couvre, qui me garantit la liberté de saint Louis.

C'est la gratuité de Joinville

Qui me couvre, qui me garantit la gratuité, la grâce de saint Louis.

Entendez-moi c'est le péché de Joinville, ce bon chrétien.

Qui me couvre, qui me garantit la sainteté même de saint Louis.

Je, qui onques ne lui mentis, c'est parce que Joinville ne mentit jamais à saint Louis,

Même au risque de lui déplaire, même au risque de le contrarier et de lui faire une grande peine,

Que je suis sûr aussi et que je suis garanti

Que saint Louis ne me ment jamais,

Que son amour, que sa sainteté ne me ment pas,

Que ce n'est point un amour, une sainteté 'de convention.

De complaisance, imaginaire,

Mais que c'est un amour, une sainteté réelle.

Franche, terrienne,

Terreuse, une sainteté de race et de belle race.

Libre, gratuite.

le mystère

Et il me dit : « Vous dîtes comme vif étourdi ;

(Rien de plus, comme vif étom'di, comme vif étourneau);

car vous devez savoir que nulle si laide lèpre n'est comme d'être en péché mortel, pour ce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable : par quoi nulle si laide lèpre ne peut être.

« Et bien est vrai que quand l'homme m,eurt, il est guéri de la lèpre du corps ; mais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle repentance que Dieu lui ait pardonné : par quoi grand peur doit avoir que cette lèpre lui dure tant com,me Dieu sera en paradis. Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre cœur à ce, pour l'amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que tout méchef avlnt au corps, de lèpre et de toute maladie, que ce que le péché mortel vînt à l'âme de vous.

Quelle douceur, mon enfant, quelle fermeté dans la douceur, quelle douceur dans la fermeté.

L'une et l'autre ensemble liées indissolubles, l'une poussant l'autre, l'une faisant valoir l'autre, l'une soutenant l'autre, l'une nourrissant l'autre.

La douceur toute armée de fermeté, la fermeté toute armée de douceur.

L'une enfermée dans l'autre, l'autre enfermée dans l'une, comme un double noyau dans im double fruit

DES SAINTS INNOCENTS

De fermeté.

Une douceur d'autant mieux garantie par la fermeté, une fermeté d'autant mieux garantie par la douceur.

L'une portant l'autre.

Car il n'est point de véritable douceur que fondée sur la fermeté,

Vêtue de fermeté.

Et il n'est point de véritable fermeté que vêtue de douceur.

Quelle douceur, quelle tendresse. Celui qui aime

Entre en la sujétion de celui qui est aimé.

Voilà comme il parle, lui le roi de France.

11 est vrai que c'est à un baron français.

Quel soin de ne point offenser.

De ne meurtrir aucunement, de ne point léser.

De ne point blesser.

De ne laisser aucune trace,

Aucun souvenir de blessure et de meurtrissure.

Quelle attention, quelle dilection.

Quel soin de ne pas donner même une apparence de

tort. Quel soin de ne pas commettre la moindre offense. Lui le roi, parlant pour Dieu et pour lui-même Pour Dieu et pour le roi de France il parle humblement. Il parle comme un tremblant solliciteur. C'est qu'il tremble en elfet et c'est qu'il sollicite. II tremble que son fidèle Joinville ne fasse pas son

salut.

97 innocents. — 6

le mystère

Et il demande à Joinville, il sollicite que le Adèle Join-

ville Fasse son salut. Veuille bien faire son salut. Quelle

sollicitation. Il a soin de le prendre à part. Il attend

que les deux frères soient partis.

Quelle douceur, quel père parlerait plus doucement à

son fils.

Comment me dîtès-vous hier ce ?

Et je lui dis que encore lui disais-je. Et il me dit : Vous dîtes comme hastis musars ; (comme hâtif musard, comme hâtif étourdi, comme hâtif étourneau) ; Il feint presque de plaisanter, de commencer sur un ton

assez plaisant, justement comme un qui a peur, précisément comme celui qui va entrer dans le propos

le plus grave, qui va causer, qui va traiter de l'intérêt le plus grave) ; (ainsi commencent les joutes les plus redoutables) ; Et le sérieux profond arrive tout aussitôt après. Entre incontinent dans le corps même et dans le texte

de cette plaisante.

De cette redoutable entrée. Vous dites comme hâtis

musars ; car vous devez savoir que nulle si laide lèpre n'est comme d'être en péché mortel, pour ce que l'âme qui est en péché mortel est semblable

au diable :

par quoi nulle si laide lèpre'ne peut être.

DES SAINTS INNOCENTS

Et les paroles qui suivent ne sont point indignes, mon

enfant, des plus belles paroles des Evangiles, Des plus grandes paroles de Jésus dans les Evangiles.

Car en imitation de Jésus Il a été donné à des saints de prononcer des paroles

non indignes De Jésus, des paroles de Jésus, Comme en imitation et en l'honneur de Jésus Il a été donné à des martyrs de subir une mort Non indigne de la mort de Jésus. Ainsi ces paroles qui

viennent Ne sont point indignes de la prédication de Jésus même.

Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps; (comme c'est la même voix que dans les Évangiles,

mon enfant, la même profondeur, la même résonance de la même voix dans la même

profondeur) (c'est qu'aussi c'est la même sainteté. Jésus et les autres

saints. La même commune éternelle sainteté, La même communion des saints) ;

m.ais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle

repentance que Dieu lui ait pardonné :

par quoi grand peur doit avoir que cette lèpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Mais les paroles qui

viennent, mon enfant, Ne sont pas indignes du cœur des Évangiles, Des trois paraboles de l'Espérance.

Elles sont le reflet, elles sont le report, elles sont le rappel

le mystère

Dans la même résonance et dans la même ligne

Des trois paraboles de l'Espérance. Un homme avait

deux fils. Un roi avait un baron.

Un roi avait un fidèle. Un roi avait un fils. Un roi avait

un féal. Et comme les trois paraboles de l'espérance Sont le cœur peut-être et sans doute et le couronnement

des Évangiles, Ainsi ces paroles de saint Louis qui viennent sont le

cœur peut-être et sans doute et le couronnement Non seulement de saint Louis et de la sainteté de saint

Louis.

Mais de toute sainteté peut-être après les Évangiles, De toute sainteté issue des Évangiles. Car elle est le

reflet, et le report, et le rappel De cette unique parabole de l'enfant qui était perdu.

Comme il s'abaisse, le roi de France.

Quelle chrétienne humiliation, quelle humiliation de

saint. Celui qui aime Entre dans la dépendance de celui qui est aimé. Quelle

noble humilité. Il ne commande pas, il demande. Il attend, il espère, il reprend doucement. Il prie. Quelle

humilité toute vêtue de noblesse.

Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez

votre cœur à ce, pour l'amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que tout méchef avînt au

corps, de lèpre et de toute maladie, que ce que le péché mortel vint à l'âme de vous.

lOO

DES SAINTS INNOCENTS

Quelle instance, quelle humble instance, quelle noble instance, quelle tendre instance.

Voilà comme le saint parle au pécheur

Pour son salut. Jésus même

N'a jamais été plus tendre au pécheur. C'est que le saint par lui-même sait

Ce que c'est que d'être homme et ce qu'est la faiblesse humaine

Et l'infirmité de l'homme

Et ce que c'est pour l'homme que la tentation

De sa propre faiblesse. Car l'esprit est prompt, mais la chair est faible.

Et moi, dit Dieu, qui suis du côté des saints et nullement du côté des pharisiens,

Moi qui suis tout au bout du côté des saints

Moi aussi je sais quelle est la faiblesse et l'infirmité de l'homme (c'est moi qui l'ai fait),

Et je parle à JoinvUle comme saint Louis.

Comment serais-je moins tendre que saint Louis. Comme

lui je tremble Pour leur salut. Comme lui je sollicite, hélas, Pour leur salut. Les Pharisiens veulent que les autres

soient parfaits.

Et ils exigent et ils réclament. Et ils ne parlent que de

cela. Mais moi je ne suis pas si exigeant.

lOI innocents. — 6.

le mystère

Parce que je sais ce que c'est que la perfection, je ne

leur en demande pas tant.

Parce que je suis parfait et il n'y a que moi qui est

parfait.

Je suis le Tout-Parfait. Aussi je suis moins difficile. Moins exigeant. Je suis le Saint des saints. Je sais ce que c'est. Je sais ce qu'il en coûte. Je sais ce que ça coûte, je sais ce que ça vaut. Les

Pharisiens veulent toujours de la perfection Pour les autres. Chez les autres.

Mais le saint qui veut de la perfection pour lui-même En lui-même Et qui cherche et qui peine dans le labeur et dans les

larmes Et qui obtient quelquefois quelque perfection, Le saint est moins difficile pour les autres. Il est moins exigeant pour les autres. Il sait ce que c'est. Il est exigeant pour soi, difficile pour soi. C'est plus

difficile.

Les Pharisiens trouvent toujours les autres indignes et

tout le monde indignes.

Mais moi qui ne vaux peut-être pas ces hommes de

bien, dit Dieu, Je suis moins difficile, je trouve Que ce Joinville est homme et que c'est saint Louis qui

a trente fois vaincu.

Trente fois surmonté, trente fois remonté, trente fois

surpassé la nature de l'homme.

DES SAINTS INNOCENTS

Je trouve que ce Joinville est commun, que c'est un bon

chrétien, un bon pécheur de l'espèce commune. Et que c'est ce saint Louis au contraire qui est trente

fois hors du commun, trente fois saint, trente fois

hors de l'espèce ordinaire.

Je trouve que ce Joinville n'est pas indigne et même

qu'il est digne.

Et que c'est ce saint Louis qui est trente fois digne D'être mon flls dans mon cœur et d'appuyer son épaule Contre mon épaule.

D'ailleurs ce qu'il avait eu en Egypte, dit Dieu,

Et ce qu'il attrapa en Tunisie,

Ce grand épuisement de tout son corps

Et cet incoercible

Flux de ventre dont il mourut

Ne valaient pas mieux que cette lèpre qu'il consentait

d'avoir.

Il n'y a point de maladie de bonne, dit Dieu. Je le sais,

c'est moi qui les ai faites.

C'est pour cela qu'il se fait tant de saints, et des plus

beaux, dans la maladie, Et des plus grands.

Et que tant de saints sortent de la maladie Naturellement comme du ventre de leur mère et que

tant de saintetés Sortent naturellement de la maladie les plus éclatantes,

les plus tendres, les plus chères, les plus fleurissantes

de toutes,

ïo3

le mystère

Et qu'il y a manière de tourner la maladie et la mort par la maladie en martyre même. ,

Pour moi, dit Dieu, quand je vois,

Quand je considère cette maladie qu'est réellement la lèpre.

Cette inexpiable maladie farineuse aux croûtes blanches,

Qui les défait morceau par morceau,

(Qui défait leur corps charnel).

Qu'un homme qui en a vu, réellement,

Qui a vu de la lèpre et des vrais lépreux

Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lèpre que de tomber en péché mortel,

C'est-à-dire dise réellement qu'il aimerait mieux attraper celte maladie-là que de me déplaire,

J'en suis saisi moi-même, dit Dieu, et je tremble d'admiration

Devant tant d'amour et je suis honteux

D'être tant aimé.

Mon flls qui les aimait tant, comme il avait raison de

les aimer. Qu'un homme, que ce roi qui n'a que ce

corps après tout

(enfin ce corps sur terre et qui n'en aura jamais d'autre

sur terre) (et quand il en est dépouillé, — de quel

dépouillement, — c'est une fois pour toutes)

DES SAINTS INNOCENTS

Disc tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lèpre que de tomber en péché mortel,

C'est-à-dire dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper cette maladie-là que de me déplaire,

Moi-même je n'en reviens pas, dit Dieu, qu'il y ait un homme comme ce saint Louis,

(et tant d'autres saints et tant d'autres martyrs)

Et je suis confondu d'être tant aimé.

Et il faut que ma grâce soit tellement grande.

Et éternellement je serai en reste avec eux Car dans mon paradis même ils m'aimeront éternellement autant.

Je demeure tremblant, dit Dieu, je demeure confondu

de cette preuve d'amour.

De tant de preuve d'amour et il n'y a que mon fils Qui n'est point en reste avec eux, car pour eux comme

eux il a souffert Un martyre d'homme.

Et il est mort pour eux comme ils sont morts pour lui.

io5

le mystère

Et qu'il y ait un homme qui ait dit cela non point

comme un propos, Non point comme une lèpre de propos, De discours.

Mais réellement d'une lèpre réelle.

De la lèpre non point d'une lèpre de parole, d'une lèpre

de récit, Mais d'une lèpre toute prête, toute proposée.

Et qu'il n'ait pas dit cela, cette sorte d'énormité, Avec un grand geste, avec éclat, Mais qu'il ait dit cela simplement.

Gomme allant de soi, comme une chose ordinaire, Dans le texte même de son propos, dans le tissu ordinaire de sa vie.

Gela c'est la fleur, dit Dieu, cette aisance, Et à cela je reconnais le Français, La race à qui tout est simple et commun et ordinaire, Gette race de toute gentillesse.

Et je reconnais ici la résonance et le rang du Français

Et je salue

leur ordre propre.

Peuple à qui les plus grandes grandeurs

Sont ordinaires.

Je salue ici ta liberté, ta grâce,

Ta courtoisie.

io6

DES SAINTS INNOCENTS

Ta gracieuseté.

Ta gratitude.

Ta gratuité.

Demandez à ce père si le meilleur moment

N'est pas quand ses fils commencent à l'aimer comme

des hommes, Lui-même comme un homme, Librement, Gratuitement, Demandez à ce père dont les enfants grandissent.

Demandez à ce père s'il n'y a point une heure secrète,

Un moment secret,

Et si ce n'est pas

Quand ses fils commencent à devenir des hommes,

Libres,

Et lui-même le traitent comme un homme.

Libre,

L'aiment cpmme un homme,

Libre,

Demandez à ce père dont les enfants grandissent.

Demandez à ce père s'il n'y a point une élection entre toutes

le mystère

Et si ce n'est pas

Quand la soumission précisément cesse et quand ses

fils devenus hommes L'aiment, (le traitent), pour ainsi dire en connaisseurs, D'homme à homme, Librement,

Gratuitement. L'estiment ainsi.

Demandez à ce père s'il ne sait pas que rien ne vaut Un regard d'homme qui se croise avec un regard

d'homme.

Or je suis leur père, dit Dieu, et je connais la condition

de l'homme.

C'est moi qui l'ai faite.

Je ne leur en demande pas trop. Je ne demande que

leur cœur.

Quand j'ai le cœur, je trouve que c'est bien. Je ne suis

pas difficile.

Toutes les soumissions d'esclaves du monde ne valent

pas un beau regard d'homme libre.

Ou plutôt toutes les soumissions d'esclaves du monde

me répugnent et je donnerais tout Pour un beau regard d'homme libre, Pour une belle obéissance et tendresse et dévotion

d'homme libre.

Pour un regard de saint Louis,

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DES SAINTS INNOCENTS

Et même pour un regard de Joinville, Car Joinville est moins saint mais il n'est pas moins libre,

(Et il n'est pas moins chrétien).

Et il n'est pas moins gratuit.

Et mon fils est mort aussi pour Joinville.

A cette liberté, à cette gratuité j'ai tout sacrifié, dit

Dieu, A ce goût que j'ai d'ôtre aimé par des hommes libres, Librement, Gratuitement,

Par de vrais hommes, virils, adultes, fermes. Nobles, tendres, mais d'une tendresse ferme. Pour obtenir cette liberté, celte gratuité j'ai tout sacrifié, Pour créer cette liberté, cette gratuité. Pour faire jouer cette liberté, cette gratuité.

Pour lui apprendre la liberté.

Or je n'ai pas trop de toute ma Sagesse

Pour lui apprendre la liberté.

Je n'ai pas trop de toute la Sagesse de ma Providence.

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