IÔ
DES SAINTS INNOCENTS
Joseph embrassa aussi tous ses frères, il pleura sur chacun d'eux; et après cela ils se rassurèrent pour lui parler.
Aussitôt il se répandit un grand bruit dans toute la Cour du Roi, que les frères de Joseph étaient venus. Pharaon s'en réjouit avec toute sa maison.
Et il dit à Joseph qu'il donnât cet ordre à ses frères : Chargez vos ânes de blé, retournez en Chanaan;
amenez de là votre père et toute votre famille , et venez me trouver. Je vous donnerai tous les biens de l'Egypte, et vous serez nourris de ce qu'il y a de meilleur dans cette terre.
Ordonnez-leur aussi d'emmener des chariots de l'Egypte, pour faire venir leurs femmes avec leurs petits enfants, et dites-leur : Amenez votre père, et hâtez-vous de revenir le plus tôt que vous pourrez,
sans rien laisser de ce qui est dans vos maisons, parce que toutes les richesses de l'Egypte seront à vous.
Les enfants d'Israël
Madame Gervaise
Les enfants d'Israël firent ce qui leur avait été ordonné. Et Joseph leur fit donner des chariots, selon l'ordre qu'il en avait reçu de Pharaon, et des vivres pour le chemin.
ï-jy
le mystère
Jeannette
Il commanda aussi que l'on donnât deux robes à chacun de ses frères; mais il en donna cinq des plus belles à Benjamin, et trois cents pièces d'argent.
Il envoya autant d'argent et de robes pour son père, avec dix ânes chargés de tout ce qu'il y avait de plus précieux dans l'Egypte, et autant d'ânesses qui portaient du blé et du pain pour le chemin.
Madame Gervaise
Il renvoya donc ses frères, et leur dit en partant : Ne vous mettez point en colère pendant le chemin.
Ils vinrent donc de l'Egypte au pays de Chanaan vers Jacob leur père.
Jeannette
Et ils lui dirent cette nouvelle : Votre fils Joseph est vivant, et commande dans toute la terre d'Egypte. Ce que Jacob ayant entendu, il se réveilla comme d'un profond sommeil, et cependant il ne pouvait croire ce qu'ils lui disaient.
Madame Gervaise
Ses enfants insistaient au contraire, en lui rapportant comment toute la chose s'était passée. Enfin ayant vu
DES SAINTS INNOCENTS
les chariots, et tout ce que Joseph lui envoyait, il reprit ses esprits;
Jeannette
et il dit : Je n'ai plus rien à souhaiter, puisque mon fils Joseph vit encore. J'irai et je le verrai avant que je meure.
Madame Gervaise
Israël partit donc avec tout ce qu'il avait, et vint au Puits du jurement, et ayant immolé en ce lieu des victimes au Dieu de son père Isaac,
il l'entendit dans une vision pendant la nuit, qui l'appelait, et qui lui disait : Jacob, Jacob. Il lui répondit : Me voici.
Et Dieu ajouta : Je suis le Dieu très puissant de votre père, ne craignez point, allez en Egypte, parce que je vous y rendrai le chef d'un grand peuple.
.J'irai là avec vous, et je vous en ramènerai lorsque vous en reviendrez.
Jeannette Joseph aussi vous fumera les yeux de ses mains.
Madame Gervaise
Jacob étant donc parti du Puits du jurement, ses enfants l'amenèrent avec ses petits enfants et leurs femmes,
le mystère
dans les chariots que Pharaon avait envoyés pour faire venir ce vieillard,
avec tout ce qu'il possédait au pays de Chanaan; et il arriva en Egypte avec toute sa race;
ses fils, ses petits-fils, ses filles, et tout ce qui était né de lui.
Tous oeux qui vinrent en Egypte avec Jacob, et qui étaient sortis de lui, sans compter les femmes de ses fils, étaient en tout soixante et six personnes.
Plus les deux enfants de Joseph qui lui étaient nés en Egypte. Ainsi toutes les personnes de la maison de Jacob qui vinrent en Egypte, furent au nombre de soixante et dix.
Or Jacob envoya Juda devant lui vers Joseph pour l'avertir de sa venue, afin qu'il vînt au-devant de lui en la terre de Gessen.
Quand Jacob y fut arrivé, Joseph ft mettre les chevaux à son chariot, et vint au même lieu au-devant de son père : et le voyant it se jeta à son cou, et l'embrassa en pleurant.
DES SAINTS INNOCENTS
Jacob dit à Joseph : Je mourrai maintenant avec joie, puisque j'ai vu votre visage, et que je vous laisse après moi.
Madame Gervaise
Joseph dit à ses frères, et à toute la maison de son père : Je m'en vais dire à Pharaon, que mes frères et tous ceux de la maison de mon père sont venus me trouver de la terre de Chanaan où ils demeuraient :
que ce sont des pasteurs de brebis qui s'occupent à nourrir des troupeaux, et qu'ils ont amené avec eux leurs brebis, leurs bœufs et tout ce qu'ils pouvaient avoir.
Et lorsque Pharaon vous fera venir, et vous demandera : Quelle est votre occupation ?
vous lui répondrez : Vos serviteurs sont pasteurs depuis leur enfance jusqu'à présent, et nos pères l'ont toujours été comme nous. Vous dires ceci pour pouvoir demeurer dans la terre de Gessen; parce que les Égyptiens ont en abomination tous les pasteurs de brebis.
Joseph étant donc allé trouver Pharaon, lui dit : Mon père et m.e s frères sont venus, du pays de Chanaan,
le mystère
avec leurs brebis, leurs troupeaux, et tout ce qu'ils possèdent, et ils se sont arrêtés en la terre de Gessen.
Il présenta aussi au Roi cinq de ses frères;
Et le Roi leur ayant demandé : A quoi vous occupezvous? ils lui répondirent : Vos serviteurs sont pasteurs de brebis, comme l'ont été nos pères.
Nous sommes venus passer quelque temps dans vos terres, parce que la famine est si grande dans le pays de Chanaan, qu'il n'y a plus d'herbe pour les troupeaux de vos serviteurs. Et nous vous supplions d'agréer que vos serviteurs demeurent dans la terre de Gessen.
Jeannette
Le Roi dit donc à Joseph : Votre père et vos frères vous sont venus trouver.
Madame Gervaise
Vous pouvez choisir dans toute l'Egypte ; faites-les demeurer dans l'endroit du pays qui vous paraîtra le meilleur, et donnez-leur la terre de Gessen. Que si vous connaissez qu'il y ait parmi eux des hommes habiles, donnez-leur l'intendance sur mes troupeaux.
Joseph introduisit ensuite son père devant le Roi, et il le lui présenta. Jacob salua Pharaon, et lui souhaita toute sorte de prospérité.
DES SAINTS INNOCENTS
Le Roi lui ayant demandé quel dge il a\?ait :
il lui répondit : Il y a cent trente ans que je suis voyageur, £t ce petit nombre d'années, qui n'est pas venu jusqu'à égaler celui des années de mes pères, a été traversé de beaucoup de maux.
Madame Gervaise
Et après avoir souhaité toute sorte de bonheur au Roi, il se retira.
Joseph selon le commandement de Pharaon, mit son père et ses frères en possession de Ramessès dans le pays le plus fertile de l'Egypte.
Et il les nourrissait avec toute la maison de son père, donnant à chacun ce qui lui était nécessaire pour vivre.
Car le pain manquait dans tout le monde, et la famine affligeait toute la terre ; mais principalement l'Egypte et le pays de Chanaan.
Israël demeura donc en Egypte, c'est-à-dire, dans la
le mystère
terre de Gessen, dont il Jouit comme de son bien propre, et où sa famille s'accrut et se multiplia extraordinairement.
Il y vécut dix-sept ans; et tout le temps de sa vie fut de cent quarante-sept ans.
Comme il vit que le Jour de sa mort approchait, il appela son fis Joseph, et lai dit : Si J'ai trouvé grâce devant vous, mettez votre main sous ma cuisse, et donnez-moi cette marque de la bonté que vous avez pour moi, de me promettre avec vérité, que vous ne m'enterrerez point dans l'Egypte;
mais que je reposerai avec mes pères; que vous me transporterez hors de ce pays, et me mettrez dans le sépulcre de mes ancêtres. Joseph lui répondit : Je ferai ce que vous me commandez.
Jurez-le moi donc, dit Jacob. Et pendant que Joseph Jurait, Israël adora Dieu, se tournant vers le chevet de son lit.
Après cela on vint dire un Jour à Joseph que son père était malade : alors prenant avec lui ses deux fis, Manassé, et Ephraïm, il l'alla voir.
DES SAINTS INNOCENTS
On dit donc à Jacob : Voici votre fils Joseph qui vient vous rendre visite. Jacob reprenant ses forces se mit sur son séant dans son lit.
Et
Il leur fit aussi ce commandement , et leur dit : Je vais être réuni à mon peuple; ensevelissez-moi avec mes pères dans la caverne double qui est dans le champ d'Ephron Hethéen.
qui regarde Mambré au pays de Chanaan, et qu Abraham acheta d'Ephron Hethéen, avec tout le champ où elle est, pour y avoir son sépulcre.
C'est là qu'il a été enseveli avec Sara sa femme. C'est aussi où Isaac a été enseveli avec Rebecca sa femme, et où Lia est encore ensevelie.
Après avoir achevé de donner ces ordres et ces instructions à ses enfants, il Joignit ses pieds sur son lit, et mourut; et il fut réuni avec son peuple.
Un homme avait douze fils. Telle fut, rnon enfant, Ce fut la première fois qu'un enfant s'est perdu.
le mystère
Ce fut la première fois qu'une brebis s'est perdue. Ce fut la première fois qu'une drachme s'est perdue.
Mais cette drachme que l'on avait égarée,
Mais cette brebis qui s'était égarée,
Mais cet enfant, ce fils qui s'était égaré
Fut retrouvé sur le trône.
Gouvernant la maison de Pharaon
Et ravitaillant tout le royaume d'Egypte.
Et celui de Jésus au contraire, (c'est toujours le contraire),
Celui de Jésus, l'enfant perdu par Jésus,
Dans la parabole de Jésus,
Celui de Jésus fut retrouvé qui revenait de gouverner un troupeau de porcs.
Et je pense que ses trente ou quarante cochons,
Il les ravitaillait de glands et peut-être de quelque sale pâtée.
C'est ainsi, mon enfant. Ainsi est l'ancien, ainsi est le nouveau testament.
Dans l'ancien testament il est plus souvent question du trône.
Et dans le nouveau testament il est plus souvent question de garder les cochons.
(Et les autres animaux, qui ne sont pas moins nobles).
DES SAINTS INNOCENTS
Dans l'ancien testament il y a toujours une vue, une
pensée vers le commandement.
Et dans le nouveau testament il y a toujours une pensée, Une arrière-pensée vers le service au contraire Et vers la servitude.
Dans l'ancien testament il y a toujours un regard, une
pensée vers le gouvernement.
Et dans le nouveau testament il y a toujours un regard,
une pensée vers l'obéissance Et vers la simple condition.
Vers la simple condition de sujet.
Vers la simple con<Jition d'homme.
Ou s'il y a une pensée vers un commandement, et vers
un gouvernement, et vers un royaume, Dans le nouveau testament c'est vers un commandement
et vers un gouvernement et vers un royaume Qui n'est point le gouvernement et le commandement
d'un royaume d'Egypte.
Et dans le nouveau testament il n'y a de pensée que pour un royaume qui n'est pas de ce monde.
1^19 innocents. — 10
le mystère
Dans l'ancien testament il y a toujours une pensée vers les richesses, vers les trésors d'Egypte et de Babylonie,
Vers les talents d'or et d'argent.
Et les richesses, et le trône, et le royaume, et le gouvernement et le commandement
Sont présentées comme le couronnement.
Dans le nouveau testament il y a toujours une pensée,
La pensée secrète est vers l'épreuve, et vers la misère, et vers la pauvreté.
Et c'est elle l'épreuve, et c'est elle la misère, et c'est elle la pauvreté
Qui est toujours présentée,
Qui est le faîte et le couronnement.
C'est elle qui est la dame et la très chère et la très sainte pauvreté.
Dans l'ancien testament on redoute toujours, il y a toujours une pensée De redoutement vers la famine de la faim. Dans le nouveau testament on redoute toujours Une autre faim inapaisée, 11 y a toujours une pensée
DES SAINTS INNOCENTS
De redoutement vers une aulre famine d'une autre
faim.
Car c'est une spirituelle famine.
D'une faim spirituelle.
Ainsi marche l'ancien testament devant le nouveau testament.
Ainsi les histoires marchent devant les similitudes. Et les hymnes et les prières et les psaumes Devant les hynmes et les prières et les oraisons Et la lente et la longue lignée des prophètes Devant les bataillons serrés, Devant les bataillons carrés Des saints.
Ainsi marche le gouvernement des biens de ce monde Avant le gouvernemenl des biens qui ne sont pas de ce monde.
Ainsi marche le commandement charnel Avant le commandement spirituel.
Ainsi le royaume temporel
le mystère Marche avant le royaume éternel.
Et ainsi les tentes du peuple d'Israël se sont plantées
dans le désert Des siècles et des siècles avant que les basiliques, Avant que les églises, avant que les cathédrales Se soient plantées au sol de France.
Et dans l'ancien testament il s'agit d'emplir des sacs de
blé, il y a, (toujours), une pensée sur les sacs de blé.
Et après ça il s'agit, (dans l'ancien testament). Ces sacs pleins il s'agit de les empiler dans les greniers
à blé.
Mais dans le nouveau testament il s'agit de bien autres
sacs et de bien autres greniers.
Car il s'agit, dans le nouveau testament il s'agit, ce sont Des sacs de misère, des sacs d'épreuves, des sacs de
misères.
Et des sacs à mettre les vertus et les mérites et les
grâces Que l'on a récoltées comme on a pu Pour les années de disette Et ce sont enfin Les greniers éternels
DES SAINTS INNOCENTS
Et dans l'ancien testament c'est le père qui finit par
venir trouver son fils Et qui le retrouve plein de gloire Tout vêtu.
Mais dans le nouveau testament c'est le fils tout nud Qui finit par venir trouver son père
Ainsi l'ancien testament est l'appariteur et le fourrier
Et le préparateur et l'annonciateur du nouveau testament.
C'est lui qui lui prépare les voies, c'est lui qui lui fait sa maison.
C'est l'ancien testament qui fait dans le désert
La longue voie temporelle.
C'est l'ancien testament qui patiemment bâtit
La maison temporelle.
Voici, j'envoie mon ange devant ta face, qui préparera ton chemin devant toi.
Et aussi l'ancien testament est comme une image qui
marche devant le nouveau testament.
Et comme une image en même temps il est très fidèle
et en même temps il est à l'envers.
Il est contraire. Ainsi est l'histoire sainte. Le testament charnel est une histoire, une image du
testament spirituel.
L'ancien testament temporel est une image du nouveau
testament éternel. ■
17^ innocents. — 10.
le mystère
Et dans le nouveau testament s'il s'agit de gloire,
Il s'agit d'une gloire qui ne se ramasse guère sur les
trônes, (Excepté saint Louis et le trône de France).
Tout l'ancien testament est une figure, une image d'ensemble et de détail
Très Adèle, très exacte,
(Mais fidèlement inverse, exactement inverse).
Du nouveau testament dans son ensemble et dans son détail.
Dans l'ancien testament la création est au seuil.
Au commencement qui est le commencement du monde.
Et dans le nouveau testament le jugement est à la fin.
Le jugement qui est proprement le contraire de la création.
Le pied opposé, qui est proprement une contre-création.
Car dans la création j'ai fait le monde,
(Temporel)
Et dans le jugement je le défais.
Ainsi le jugement est proprement le contraire et ce qui balance la création.
Ce que l'on peut mettre,, ce qui est en face de la création.
J'ai découpé le temps dans l'éternité, dit Dieu. Le temps et le monde du temps.
DES SAINTS INNOCENTS
La création fut le commencement et le jugement sera
la fin.
(Du temps) (Du monrle du temps). C'est exactement une symétrie, un balancement. Ce que j'ai ouvei*t, je le fermerai.
Le jour de la création (les six jours) j'ai ouvert un
certain monde (On le connaît de reste) (On le sait, on en a assez parlé) EnOn la première heure du premier des six jours de la
création j'ai commencé une certaine histoire, Et le jour du jugement je la fermerai. Or tout l'ancien testament part de ce jugement que je
fis de créer.
Et tout le nouveau testament va vers ce jugement que
je ferai de juger.
Ainsi l'ancien testament est symétrique au nouveau. Et (contre) balance le nouveau.
Et tout l'ancien testament part de cette création. Et tout le nouveau testament va vers ce jugement Et dans l'ancien testament le Paradis est au commencement.
Et c'est un Paradis terrestre.
Mais dans le nouveîiu testament le paradis est à la fin. Et je vous le dis c'est un paradis céleste.
Et tout l'ancien testament va vers Jean le Baptiste et
vers Jésus.
Mais tout le nouveau testament vient de Jésus, C'est comme une belle voûte qui monte des deux côtés
vers la clef de voûte.
le mystère
Et Jésus est la clef de voûte. Ainsi est la voûte de cette nef.
Et la pierre qui monte suivant la courbe de cette nef,
Décidant, dessinant, d'avance et à mesure, la courbe de cette voûte.
Formant la courbe de cette voûte,
La pierre qui monte du bas s'avance hardiment,
Et fidèlement et sûrement,
En toute sécurité sans aucune inquiétude,
Parce que montante elle sait très bien
Qu'elle trouvera la clef de voûte exacte au rendezvous,
A la juste intersection, au sacré croisement et la clef de voûte, c'est Jésus.
Et ensemble toute la voûte soutient et porte et hausse et maintient la clef
Comme une énorme épaule ronde qui sans cou soutiendrait une seule tète mais la clef seule,
La clef qui parachève.
Seule aussi ensemble est ce qui soutient seule la voûte et le tout.
Et la dernière pierre avant la clef est Jean le Baptiste.
Mais la première pierre après la clef est Pierre le fondateur.
Tu es Pierre et sur cette pierre.
Et il fut crucifié la tête en bas.
C'est-à-dire en redescendant.
Et comme la pierre est quadrangulaire.
Il y a les quatre angles et les quatre lignes du carré.
Et l'on dit selon Matthieu, selon Marc, selon Luc, selon Jean,
DES SAINTS INNOCENTS
C'est-à-dire en suivant la ligne de Matthieu, en suivant la ligne de Marc, en suivant la ligne de Luc,
Et en suivant la ligne de Jean.
Et aux quatre coins sont assis le jeune homme, le lion, Le taureau et l'aigle.
Car l'Eglise est quadrangulaire,
Comme elle est lapidaire étant fondée sur la quadrangulaire
Pierre.
Et encore l'ancien testament est tout linéaire.
C'est une longue, c'est une grêle ligne des prophètes.
Et les prophètes y viennent l'un après l'autre
Comme les peupliers viennent l'un après l'autre dans
cette belle lignée.
Dans cette belle avenue de peupliers.
Et tout l'ancien testament c'est cette belle, cette longue
avenue de peupliers.
Venue des profondeurs de la plaine et marchant droit
sur la plaine.
Cette longue avenue, celte longue lignée fidèle (Sans largeur).
Les peupliers y sont placés l'un après l'autre, les
prophètes y sont placés l'un après l'autre. Sur la rangée double.
Venante, sortie, venue des profondeurs de l'horizon la
noble allée, La fidèle, la directe allée droite linéaire Droite l'avenue s'avance sur la plaine droite.
le mystère
Car elle sait où elle va.
Et elle ne va pas moins que.
Directement elle va droit au seuil du château.
Et elle conduit, et elle rfmène, et elle introduit le regard
et le pas.
Elle seule conduit au seuil mais elle ne franchit pas le
seuil, elle ne passe pas le pas de la porte. Elle ne se prolonge pas à l'intérieur du château. Mais le quadrangulaire château du nouveau testament S'ouvre à ce seuil et la longue allée de peupliers ne s'y
continue pas.
Mais la cour d'honneur s'y ouvre, et les bâtiments du
château.
Et le beau perron pour monter et les quadrangulaires
murailles.
Et ainsi le nouveau testament a une dimension de plus. Car l'ancien testament est une ligne Mais le nouveau couvre une surface.
Ou encore l'ancien testament est cette fine, cette grêle
Cette uniquement fidèle allée de peupUers,
Perdue dans la plaine rase
Mais le nouveau testament est le solide parc du château.
Le robuste bois de chênes, carré,
Bien clos derrière ses quadrangulaires murailles,
Et qui couvre toute la surface.
DES SAINTS INNOCENTS
Ou encore l'ancien testament est cette voûte qui monte
en une seule arête, Eu une seule nervure et le nouveau testament C'est la même voûle qui retombe, Qui redescend en toute une nappe.
Et l'arête qui monte part de la terre et c'est une arête
charnelle.
Mais cette nappe qui redescend vient de l'esprit Et c'est une nappe spirituelle.
Et l'arête et la nervure qui monte part du temps et est
une temporelle arête.
Mais la nappe qui redescend vient de l'éternité et c'est Une éternelle nappe.
Et la clef de celle mystique voûte.
La clef elle-même
Charnelle, spirituelle,
Temporelle, éternelle.
C'est Jésus,
Homme,
Dieu.
Et la création fut une sorte d'ouverture du temps et de
fermeture en quelque sorte de l'éternité. Or le jugement sera proprement la fermeture du temps Et la totale et la déunilive Réouverture de l'éternité.
le mystère
Ou encore l'ancien testament est le lac profond qui
reflète la haute foi'êt.
Et la forêt est toute dans le lac mais elle n'y est pas. Et le lac sombre et le lac profond est enfoncé dans la
terre.
Et dans le lac le ciel est au fond.
Mais vers le haut la haute forêt.
Partant du bord du lac. La haute forêt réelle. Hausse une tête réelle.
Fait monter une sève réelle.
Vers le seul profond ciel réel.
On envoie les enfants à l'école, dit Dieu.
Je pense que c'est pour oublier le peu qu'ils savent.
On ferait mieux d'envoyer les parents à l'école.
C'est eux qui en ont besoin.
Mais naturellement il faudrait une école de moi.
Et non pas une école d'hommes.
On croit que les enfants ne savent rien. Et que les parents et que les grandes personnes savent quelque chose.
DES SAINTS INNOCENTS
Or je vous le dis, c'est le contraire.
(C'est toujours le contraire).
Ce sont les parents, ce sont les grandes personnes qui
ne savent rien.
Et ce sont les enfants qui savent Tout.
Car ils savent l'innocence première.
Qui est tout.
Le monde est toujours à l'envers, dit Dieu.
Et dans le sens contraire.
Heureux celui qui resterait comme un entan
Et qui comme un enfant garderait
Cette innocence première.
Mon fils le leur a assez dit.
Sans aucun détour et sans aucune atténuation.
Car il parlait net et ferme.
Et clair.
Heureux non pas même, non pas seulement celui
Qui serait comme un enfant, qui resterait comme un
enfant.
Mais proprement heureux celui qui est (un) enfant, qui
reste un enfant.
Proprement, précisément l'enfant même qu'il a été. Puisque justement il a été donné à tout homme
loi innocents. — n
le mystère
D'être.
Puisqu'il est donné à tout homme d'avoir été
Un jeune enfant laiteux.
Puisqu'il a été donné à tout homme cette bénédiction. Cette grâce unique.
Et le royaume du ciel n'est pas à un moindre prix.
A un autre prix.
Mon fils le leur a assez dit.
Et en termes assez exprès.
Le royaume du ciel ne. sera que pour eux.
Et il n'y en aura que pour eux.
A cette heure-là s'approchèrent les disciples de Jésus,
disant : Qui, penses-tu, est plus grand dans le royaume
des deux ?
Et appelant Jésus un petit enfant, le plaça au milieu d'eux.
Et dit : En vérité je vous le dis, si vous ne vous convertissez point, et ne vous rendez point comme ces petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des deux.
DES SAINTS INNOCENTS
Quiconque donc se sera humilié comme ce petit enfant, voilà celui qui est plus grand dans le royaume des deux.
Et celui qui reçoit un tel enfant en mon nom,, me reçoit.
Mais celui qui aura scandalisé un seul de ces tout petits qui croient en moi, il vaut mieux pour lui qu'on lui pende au cou une meule d'âne, et qu'on le Jette au profond de la mer.
On a des écoles, dit Dieu. Je pense que c'est pour désapprendre
Le peu que l'on sait.
La vie aussi est une école, disent-ils. On y apprend tous les jours.
Je la connais, cette vie qui commence au baptême et qui finit à l'extrême-onction.
C'est une usure perpétuelle, une constante, une croissante flétrissure. On descend tout le temps.
Heureux celui qui peut rester tel que le jour de son baptême
Et de sa première communion. La vie commence au baptême, dit Dieu.
Sera-t-il dit qu'elle finit à la première.
Et non point à la dernière communion.
le mystère
Sera-t-il dit que l'homme finit à sa première communion. Et non point au viatique, qui est sa dernière communion.
Ils s'emplissent d'expérience, disent-ils ; ils gagnent de l'expérience; ils apprennent la vie; de jour en jour ils amassent de l'expérience. Singulier trésor, dit Dieu.
Trésor de vide et de disette.
Trésor de la disette des sept années, trésor de vide et de flétrissure et de vieillissement.
Trésor de rides et d'inquiétudes.
Trésor des années maigres. Accroissez-le, ce trésor, dit Dieu. Dans des greniers vides
Vous entasserez des sacs vides
D'une Egypte vide.
Vous accroissez le trésor de vos peines et de vos misères.
Et les sacs de vos soucis et de vos petitesses.
Vous acquérez de l'expérience, dites-vous, vous accroissez votre expérience.
Vous allez toujours en descendant, dit Dieu, vous allez toujours en diminuant, vous allez toujours en perdant^
Vous allez toujours en pente. Vous allez toujours en vous flétrissant et en vous ridant et en vieillissant.
Et vous ne remonterez jamais cette pente.
Ce que vous nommez l'expérience, votre expérience, moi je le nomme
DES SAINTS INNOCENTS
La déperdition, la diminution, le décroissement, la perte de l'espérance.
Car je le nomme la déperdition prétentieuse,
La diminution, le décroissement, la perte de l'innocence.
Et c'est une dégradation perpétuelle.
Or c'est l'innocence qui est pleine et c'est l'expérience
qui est vide.
C'est l'innocence qui gagne et c'est l'expérience qui
perd.
C'est l'innocence qui est jeune et c'est l'expérience qui
est vieille.
C'est l'innocence qui croît et c'est l'expérience qui
décroît.
C'est l'innocence qui naît et c'est l'expérience qui
meurt.
C'est l'innocence qui sait et c'est l'expérience qui ne
sait pas.
C'est l'enfant qui est plein et c'est l'homme qui est vide.
le rny stère
Vide comme une courge vide et comme un tonneau vide :
Voilà, dit Dieu, ce que j'en fais, de votre expérience.
Allez, mes enfants, allez à l'école.
Et vous, hommes, allez à l'école de la vie.
Allez apprendre
A désapprendre.
Toute histoire s'est jouée deux fois, dit Dieu. Une fois
en juiverie.
Et une fois en chrétiennerie. L'enfant (Jésus) s'est joué
deux fois.
Une fois en Benjamin et une fois dans l'enfant Jésus. Et l'enfant perdu et la brebis perdue et la drachme
perdue s'est jouée deux fois'.
Et la première fois ce fut dans Joseph, Je suis Joseph
votre frère.
Il fallait que cela fût joué, dit Dieu. Et deux fois plutôt
qu'ime.
Car il y a dans l'enfant, car il y a dans l'enfance une
grâce unique.
Une entier été, une premièreté Totale.
Une origine, un secret, une source, un point d'origine. Un commencement pour ainsi dire absolu.
Les enfants sont des créatures neuves.
Eux aussi, eux surtout, eux premiers ils prennent le
ciel de force.
Rapiunt, ils ravissent. Mais quelle douce violence. Et quelle agréable force et quelle tendresse de force. Comme un père endure volontiers Comme il aime à endurer les violences de cette force, Les embrassements de cette tendresse.
Pour moi, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans
tout le monde Qu'un gamin d'enfant qui cause avec le bon Dieu Dans le fond d'un jardin.
Et qui fait les demandes et les réponses (C'est plus sûr). Un petit homme qui raconte ses peines au bon Dieu Le plus sérieusement du monde.
Et qui se fait lui-même les consolations du bon Dieu. Or je vous le dis ces consolations qu'il se fait. Elles viennent directement et proprement de moi
Je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde, dit
Dieu.
Qu'un petit joufflu d'enfant, hardi comme un page, Timide comme un ange,
Qui dit vingt fois bonjour, vingt fois bonsoir en sautant.
Et en riant et en (se) jouant.
Une fois ne lui suffit pas. îl s'en faut. Il n'y a pas de danger.
Il leur en faut, de dire bonjour et bonsoir. Ils n'en ont jamais assez.
C'est que pour eux la vingtième fois est comme la première. Ils comptent comme moi.
C'est ainsi que je compte les heures.
Et c'est pour cela que toute l'éternité et que tout le
temps Est (comme) un instant dans le creux de ma main.
Rien n'est beau comme un enfant qui s'endort en faisant
sa prière, dit Dieu.
Je vous le dis, rien n'est aussi beau dans le monde. Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau dans le monde. Et pourtant j'en ai vu des beautés dans le monde Et je m'y connais. Ma création regorge de beautés. Ma création regorge de merveilles.
Il y en a tant qu'on ne sait pas où les mettre. J'ai vu des millions et des millions d'astres rouler sous
mes pieds comme les sables de la mer.
DES SAINTS INNOCENTS
J'ai VU des journées ardentes comme des flammes. Des jours d'çté de juin, de juillet et d'août. J'ai vu des soirs d'hiver posés comme un manteau. J'ai vu des soirs d'été calmes et doux comme une
tombée de paradis Tout constellés d'étoiles.
J'ai vu ces coteaux de la Meuse et ces églises qui sont
mes propres maisons.
Et Paris et Reims et Rouen et des cathédrales qui sont
mes propres palais et mes propres châteaux. Si beaux que je les garderai dans le ciel. J'ai vu la capitale du royaume et Rome capitale de
chrétienté.
J'ai entendu chanter la messe et les triomphantes
vêpres.
Et j'ai vu ces plaines et ces vallonnements de France. Qui sont plus beaux que tout.
J'ai vu la profonde mer, et la forêt profonde, et le coeur
profond de l'homme.
J'ai vu des cœurs dévorés d'amour Pendant des vies entières Perdus de charité.
Brûlant comme des flammes.
J'ai vu des martyrs si animés de foi Tenir comme un roc sur le chevalet Sous les dents de fer.
(Comme un soldat qui tiendrait bon tout seul toute une
vie Par foi
Pour son général (apparemment) absent).
J'ai vu des martyrs flamber comme des torches
189 innocents. — ii.
le mystère
Se préparant ainsi les palmes toujours vertes.
Et j'ai vu perler sous les griffes de fer
Des gouttes de sang qui resplendissaient comme des
diamants.
Et j'ai vu perler des larmes d'amour Qui dureront plus longtemps que les étoiles du ciel. Et j'ai vu des regards de prière, des regards de
tendresse, Perdus de charité
Qui brilleront éternellement dans les nuits et les nuits. Et j'ai vu des vies tout entières de la naissance à la
mort, Du baptême au viatique, Se dérouler comme un bel écheveau de laine. Or je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau
dans tout le monde Qu'un petit enfant qui s'endort en faisant sa prière Sous l'aile de son ange gardien Et qui rit aux anges en commençant de s'endormir. Et qui déjà mêle tout ça ensemble et qui n'y comprend
plus rien Et qui fourre les paroles du Notre Père à tort et à travers pêle-mêle dans les paroles du Je vous salue
Marie Pendant qu'un voile déjà descend sur ses paupières Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix. J'ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien je vous
le dis. *
Je n'ai jamais rien vu de si drôle et par conséquent je
ne connais rien de si beau dans le monde Que cet enfant qui s'endort en faisant sa prière
(Que ce petit être qui s'endort de confiance)
Et qui mélange son Notre Père avec son Je vous salue
Marie.
Rien n'est aussi beau et c'est même un point Où la sainte Vierge est de mon avis.
Là-dessus, Et je peux bien dire que c'est le seul point où nous
soyons du même avis. Car généralement nous
sommes d'un avis contraire.
Parce qu'elle est pour la miséricorde.
Et moi il faut bien que je sois pour la justice,
Aussi, dit Dieu, comme je comprends mon fils. Mon fils le leur a assez dit. (Or il faut entendre toutes les paroles de mon fils au pied de la lettre). Sinite par' vulos. Laissez venir.
Sinite parvulos venire ad me. Laissez les tout petits venir à moi.
Les petits enfants.
Alors lui furent offerts des tout petits pour qu'il leur imposât les mains, et priât. Or les disciples les rabrouaient.
Mais Jésus leur dit : Laissez les tout petits, et ne les empêchez point de venir à moi : talium est enim regnum, cœlorum. De tels en effet est le royaume des
le m)'- stère
deux. Aux tels, aux comme eux appartient le royaume des cieux.
Et quand il leur eut imposé les mains, il s'en alla.
Vous autres hommes, (dit Dieu), essayez donc seulement de faire un mot d'enfant.
Vous savez bien que vous ne pouvez pas. Et non seulement vous ne pouvez pas en faire Pas même un seul, mais quand on vous en fait Vous ne pouvez pas même les retenir. Quand un mot
d'enfant éclate parmi vous Vous vous récriez, vous éclatez vous-mêmes d'une
admiration Sincère et profonde et qui vous rachèterait et à laquelle
je rends justice.
Et vous dites, de partout vous dites.
Vous dites des yeux, vous dites de la voix, Vous riez, vous dites en vous-mêmes et vous dites tout
haut à table :
Il est bon, celui-là, je le retiens. Et vous vous jurez D'en faire part à vos amis, de le dire à tout le monde, Tant vous avez d'orgueil pour vos enfants (je ne vous
en veux pas, dit Dieu.
C'est encore ce que vous avez de meilleur et c'est ce
qui vous rachèterait).
Vous croyez que vous allez facilement le rapporter.
DES SAINTS INNOCENTS
Mais quand vous allez tout flambants pour le rapporter,
Vous vous apercevez que vous ne le savez plus.
Et non seulement cela, mais que vous ne pourrez plus
le retrouver. Il s'est évanoui de votre mémoire. C'est une eau trop pure qui a fui de votre sale mémoire,
de votre mémoire souillée.
Qui a voulu fuir, qui n'a pas voulu y rester. Vous vous rendez très bien compte qu'il était à une
certaine place, qu'il avait un certain goût, Qu'il était là, qu'il occupait cette certaine place, qu'il
était dans cette région, qu'il tenait cette place, qu'il
avait un certain volume. Mais vous avez la sensation
nette Qu'il est parti ou plutôt qu'il est reparti et qu'il ne
reviendra jamais plus.
Que d'ailleurs vous étiez parfaitement indigne Qu'il demeurât et vous restez bouche bée et vous avez
parfaitement la sensation Que vous seriez parfaitement incapable de le retrouver, C'est-à-dire de le faire revenir, Parce que c'est d'une tout autre qualité d'àme.
Et vous le sentez bien, que c'est ainsi, que c'est juste, et que rien n'y reviendra, et que rien n'y fera plus. Et que c'est votre ancienne âme, ô hommes, qui a passé.
le mystère
Hommes malins alors vous ne faites plus le malin.
Hommes savants alors vous ne faites plus le savant.
Hommes qui avez été à l'école alors vous ne savez plus rien
Et vous n'avez plus qu'à courber le front
(C'est d'ailleurs ce que vous faites, il faut vous rendre cette justice)
Quand un mot d'enfant passe dans le cercle de famille,
Quand un mot d'enfant
Tombe
Dans le fatras quotidien,
Dans le bruit quotidien,
(Dans le soudain silence)
Dans le recueillement soudain
De la table de famille.
O hommes et femmes assis à cette table soudain courbant le front vous écoutez passer
Votre ancienne âme.
Quand un mot d'enfant tombe Comme rme source, comme un rire.
Comme une larme dans un lac.
DES SAINTS INNOCENTS
O hommes et femmes assis à cette table soudain courbant le front, l'œil fixe, et les doigts immobiles et arrêtés et légèrement tremblants sur le morceau de pain,
Les doigts agités d'un léger tremblement, la respiration arrêtée,
Vous écoutez passer
Votre ancienne âme.
Une voix est venue,
Hommes à table,
Comme d'une autre création même.
Une voix est montée,
Hommes à table,
Une voix est venue,
C'est d'un monde où vous étiez.
Une source a jailli,
le mystère
Hommes à table,
C'est la source de votre première âme.
Vous aussi vous avez ainsi parlé.
Vous étiez d'autres hommes, hommes à table. Vous étiez d'autres êtres, hommes à table. Vous étiez des enfants comme eux.
Vous faisiez des mots d'enfants, hommes à table. Allez donc à présent faire des mots d'enfants.
Un mot est passé, un mot est monté, un mot est venu,
hommes à table.
Un mot est tombé dans- le silence de votre table. Et soudain vous avez reconnu.
Et soudain vous avez salué.
Votre ancienne âme.
Un mot a jailli étourdi.
Un mot a volé étourneau?
Hastis musars.
Et frémissants vous avez senti passer
Toute la jeunesse
DES SAINTS INNOCENTS
Du vieux Dieu.
Ils sont le lait et le miel, dit Dieu, une innocence dont on n'a pas idée. (Et les hommes sont le pain et le vin).
Lavés de l'eau ils sont comme une autre chair, n'étant pas seulement d'une autre âme.
D'une autre qualité d'âme.
Lavés de l'eau ils sont une autre nourriture, une chair plus tendre, ils sont le lait même et le miel.
Et l'homme. Hommes à la sainte Table, Hommes à la
Table éternelle, L'Homme est le Pain et le Vin L'Homme est une nourriture plus forte, une nourriture
virile.
Mais l'enfant est une blanche nourriture, une pure
nourriture, une nourriture plus tendre.
Et le Pain et le Vin sont des Nourritures adultes, de
dures Nourritures d'homme.
Et ce Vin venait de cette Grappe. Mais ce lait et ce
miel venaient des ruisseaux mêmes.
Et étant allés jusqu'au Torrent-de-la- grappe de raisin,
le mystère
ils coupèrent une branche de vigne avec sa grappe, que deux hommes portèrent sur un levier. Ils prirent aussi des grenades et des figues de ce lieu-là,
qui fut appelé depuis Nehel-escol, le Torrent-de-la- Grappe, parce que les enfants d'Israël emportèrent de là cette grappe de raisin.
Ils leur dirent : Nous avons été dans le pays où vous nous avez envoyés, et où coulent véritablement des ruisseaux de lait et de miel, comme on le peut connaître par ces fruits.
Mais elle a des habitants très forts, et de grandes villes fermées de murailles. Nous y avons vu la race d'Enac.
Sinite parvulos venire ad me.
Talium est enim regnum cœlorum c'est le mot de mon
fils.
Mais ce n'est pas seulement le mot de mon fils. C'est
mon mot.
Quel engagement, l'Église, ma fille l'Église me le fait
reprendre
DES SAINTS INNOCENTS
Et me le fait dire (or je ne démentirai jamais une
liturgie.
Une prière, une oraison de ma fille l'Église). Par l'Eglise, par le ministère du prêtre j'ai repris
l'engagement, j'ai repris le mot de mon fils : Laissez venir à moi les tout petits.
Des tels est en effet le royaume des deux. Ainsi ma liturgie romaine se noue à ma prédication
centrale et cardinale Et à ma prophétie judéenne.
Et la chaîne est juive et romaine, en passant par un
gond, par une articulation.
Par une origine centrale.
Tout est annoncé par ma prophétie juive. Tout au centre, tout au cœur est réalisé, tout est
consommé par mon fils.
Tout est consommé, tout est célébré par ma liturgie
romaine.
Le prophète juif prédit.
Mon fils dit.
Et moi je redis.
Et on me fait redire.
Et il y a un rappel, un écho, un report et comme un
retour, qui est saint Louis.
Je veux dire : Il y a un rappel, un écho, im report et
comme un retour qui sont les saints. ^
le mystère
II y a un reflet.
If y a une lumière avant, une lumière pendant, une lumière, un reflet après.
On a été trois fois en Egypte, dit Dieu. Et une fois c'est
Joseph.
Et une fois c'est Jésus.
Et une fois c'est saint Louis.
On a été trois fois en Egypte et c'est une terre singulière.
Et une fois c'était Joseph c<5nduisant Jacob c'est-à-dire Israël.
Et une fois ce fut le Joseph conduisant Jésus.
Et une fois ce fut saint Louis conduisant Joinville
Et le menu peuple de France et les autres barons français.
aoo
DES SAINTS INNOCENTS
Singulière Egypte, dit Dieu, singulière destinée de cette
Egypte temporelle.
Haute et triple destinée. On y fit trois voyages. Une fuite. Une fuite. Une croisade.
Une entrée. Une retraite. Une croisade.
Un enfant vendu. Un enfant en fuite. Un roi en croisade. Un ministre du roi. Un roi sur un âne. Un roi en prison. O théâtre d'Egypte, on y a joué trois fois.
Une fois avant. Une fois pendant. Une fois après.
Longue destinée temporelle, dit Dieu, patience temporelle, en vérité cette terre a été fort honorée.
Les pas ont marché dans les pas, dit Dieu, le talon juste dans le talon et les pieds ont retrouvé leur propre trace.
C'est un pays de désert, dit Dieu, du moins on le dit.
Ou plutôt c'est une grasse vallée longue toute bordée, toute entourée de déserts et l'on n'y accède point autrement que par le désert et le sable.
Mais sur ce sable les traces ne se sont point effacées et les pieds ont retrouvé la trace des pieds.
Les pieds nouveaux sont retombés juste dans les pieds antiques.
aoi
te mystère
O terre antique, de loin en loin par le désert, par la mer le voyageur est venu.
Des siècles passaient, ô terre antique, des siècles d'intervalle, et tout paraissait oublié.
Mais après des siècles d'intervalle par le désert, par la mer ton roi revenait, ô terre antique, ton roi voyageur.
Et les pieds n'hésitaient point pour se poser dans la trace des pieds.
Ton roi est venu trois fois, ô terre antique, ô terre destinée.
La première fois c'était un petit garçon vendu esclave
A des marchands
Et tu en fis le ministre de ton roi.
La deuxième fois c'était un petit garçon qu'on faisait
fuir à dos d'âne Et un jour tu le renvoyas pour devenir le Roi des rois.
Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. Et
la troisième fois c'était
le roi de France, Récemment débarqué de ses royales Galères.
Des siècles et des siècles passaient, ô terre d'Egypte,
des siècles d'intervalle, Et tout paraissait oublié.
DES SAINTS INNOCENTS
Mais toujours ton roi est revenu Au rendez-vous.
Terre antique, au cœur fertile, au front couronné de
sables.
Nul sable jamais n'a effacé, Terre antique nul sable n'effacera La trace de ces pas.
Terre antique entourée, terre antique cernée d'un infranchissable
Sable, désert aux plis infranchissables tu as été franchi trois fois.
Terre antique trois fois ton roi
A trouvé le chemin de ton cœur.
Terre antique entre toutes, antique sur toutes tu l'endors dans un long sommeil mais tu as été réveillée trois fois.
Et une fois c'était un petit juif.
Et une fois c'était im petit juif.
Et xme fois c'était un baron français.
le mystère
Et la première fois c'était le Prophète. Et la troisième fois c'était le Saint.
Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Prophète et le Saint.
O terre antique, terre d'Egypte tu parais dormir, mais tu as été honorée trois fois.
Et la première fois c'était sous l'ancienne loi, Presque au commencement de l'ancienne loi.
Et la deuxième fois ; et la troisième fois c'était sous la
loi nouvelle.
Dans la floraison de la loi nouvelle.
Mais la deuxième fois qu'est-ce que c'était.
Sinon sous cet achèvement, sous ce couronnement de
l'ancienne loi Que fut cette naissance et cette enfance et ce commencement de la loi nouvelle.
DES SAINTS INNOCENTS
O terre antique, terre d'Egypte tu parais doniiir, mais tu as été visitée trois fois.
Et la première fois c'était le Juste.
Et la troisième fois c'était le Saint.
Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Juste et le Saint.
O terre antique, terre d'Egypte, terre à la longue mémoire tu parais dormir mais tu as été foulée trois fois.
Et la première fois c'était le roi des Juifs.
Et la troisième fois c'était le roi de Chrétienté.
Mais la deuxième fois, qui était-ce, rex Judaeoriim,
sinon à la fois le roi des Juifs Et le roi de Chrétienté.
Terre antique, terre d'Égj'pte tu parais endormie, mais
ton sommeil a été troublé trois fois Par les pas qui venaient.
200 innocents. — la
le mystère
Terre tu as été bénie trois fois et toi désert stérile tu as
été arrosé trois fois.
Rorate, cœli, desuper. Et nubes pluant justiim. deux, faites votre rosée, d'en haut. Et que les nuages
pleuvent le Juste.
deux, faites descendre votre rosée. O terre d'Egypte,
dit Dieu, singulière terre, Tu as fourni une singulière histoire.
Tu as fourni une singulière destinée.
Tu as été grandement honorée temporellement, Terre endormie trois fois réveillée, Terre ignorée trois fois visitée, Terre oubliée trois fois remémorée
Ainsi, dit Dieu, tout se joue trois fois. Le prophète
parle avant.
Mon fils parle pendant.
Le saint parle après.
Et moi je parle toujours.
DÈS SAINTS INNOCENTS
Et c'est là que l'on voit que mon fils est le centre et le
cœur et la voûte et la clef Et la nef et le croisement de l'axe, Et le point de l'articulation.
Et le gond qui lait tourner la porte.
Le prince des prophètes et le prince des saints.
Le prophète, le juste vient devant.
Mon fils vient pendant.
Le saint vient après.
Et moi je viens toujours.
Et l'Église, qui est la communion des saints et la communion des fidèles vient aussi après, vient aussi toujours.
Or je ne laisserai pas manquer mon Église, dit Dieu, je ne la laisserai pas errer, je ne la laisserai pas faillir.
Terre antique d'Egypte qui dors faussement, dit Dieu, qui réellement veilles,
Je m'engage autant dans les commandements de l'Église que dans mes propres
Commandements .
le mystère
Je m'engage autant dans les enseignements de l'Église
que dans mes propres Enseignements.
Je m'engage autant dans une liturgie que je me suis
engagé avec Moïse Et que mon fils avec eux s'est engagé sur la montagne. Or cela, ce que mon fils a dit une fois, sinite parvulos
venire ad me, — laissez les petits venir à moi, — je
le redis, on me le fait redire toutes les fois (quel
engagement).
Et mon fils l'avait dit de quelques enfants qui jouaient,
et qui, aussitôt bénis, le quittèrent pour retourner
jouer.
Mais moi je le dis, on me le fait dire à chaque enfant
qui ne retournera plus jouer, Sinon dans mon paradis.
Or cela (quel engagement) je le redis à cet office des morts, à qui tout vient aboutir.
Auquel tout s'achemine. Office des morts pour l'enterrement d'un enfant. Le Célébrant se revêt d'un surplis et d'une étole blanche.
Et comme le jour du baptême il est allé chercher l'enfant jusqu'au seuil de l'église,
Qui est le seuil de ma maison,
Et ainsi le seuil de la Maison de son Père,
Ainsi le jour de cet enterrement il va chercher l'enfant dans la paroisse jusqu'à la Maison de son père.
Jusqu'au seuil de la maison de son père.
DES SAINTS INNOCENTS
Et la Croix même marche portée au devant de cet
entant qui est mort dans la paroisse.
Et quand le cortège revient vers l'église La croix marche portée devant.
La croix et le prêtre et le répondant et les enfants de
chœur marchent en avant.
Et par la grande rue du village tout le village. Toute la paroisse suit derrière.
Les hommes et les femmes et les enfants. Et les femmes pleurent. Et tout est blanc. Et le célébrant chante le vieux psaume du roi David, Beati immaculati in via.
Heureux les sans tache dans la voie.
Heureux les immaculés dans la voie.
Beati immaculati in via.
Sera-t-il dit, dit Dieu, que de tant de saints et de tant
de martyrs Les seuls qui seront réellement blancs Réellement purs.
Les seuls qui seront réellement sans tache ce seront Ces malheureux enfants que les soldats d'Hérode Massacrèrent au bras de leur mère.
O saints Innocents serez-vous donc les seuls. Saints Innocents serez-vous donc les purs.
209 innocents. — la.
le vv}'- stère
Saints Innocents seréz-vous donc les blancs et les sans
tache.
Beati immaculati in via.
Bienheureux les innocents, les sans tache dans la voie. Ego sum via, veritas et vita.
Je suis la voie, la vérité et la vie. O saints innocents sera-t-il dit que vous serez et que
vous êtes Les seuls innocents. Et que François même mon serviteur auprès de vous
n'est point pauvre.
Et que mon serviteur saint Louis des Français Auprès de vous n'est point innocent.
Sera-t-il dit qu'il y a dans la vie, et dans l'existence de
cette terre, une telle amertume, une telle lassitude. Une telle ingratitude.
Une telle flétrissure.
Un tel voilement.
Un tel irrévocable vieillissement de l'âme et du corps. Une telle marque, de telles rides ineffaçables. Un tel hébétement qui ne sera plus aiguisé. Une telle fièvre qui ne sera plus rafraîchie. Une telle pente qui ne sera point remontée. Un tel pli de mémoire, d'impuissance d'oublier. Un tel principe, un tel pli de blessure au coin des lèvres Que les plus grandes saintetés du monde n'effaceront
jamais ce pli.
Et que les plus grandes saintetés du monde ne vaudront
jamais Les lèvres sans pli, les âmes sans mémoire, les corps sans blessure
DES SAINTS INNOCENTS
De ces grands saints et de ces grands martyrs qui ne
quittèrent le sein de levu* mère Que pour entrer dans le royaume des cieux. Et qui ne connurent rien de la vie et qui ne reçurent de
la vie aucune blessure Que cette blessure qui les fit entrer dans le royaume
des cieux.
Les seuls des chrétiens assurément qui sur terre n'aient
jamais entendu parler d'Hérode.
Et à qui le nom d'Hérode sur terre n'ait jamais rien
dit.
Sera-t-il dit que les plus grandes saintetés du monde Des vies entières de sainteté
N'auront pas déplié, n'auront pas déridé les âmes. Et que le chevalet même n'aura point acquis aux martyrs Une certaine blancheur, une certaine premièreté, Une certaine entièreté De la toute première Innocente enfance.
Et que ce qui est regagné, défendu pied à pied, repris,
gagné, N'est point le même que ce qui n'a jamais été perdu. Et qu'un papier blanchi n'est point un papier blanc. Et qu'un tissu blanchi n'est point une blanche toile. Et qu'une âme blanchie n'est poiat une âme blanche. Et que les plus près de moi ce seront ces blancs enfants
laiteux Qui n'ont jamais rien su de la vie et rien fait de l'existence Que de recevoir un bon coup de sabre.
Je veux dire placé au bon moment.
le mystère
En ce temps-là, l'Ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, disant : Lève-toi, et prends ton enfant, et sa mère, et fuis en Egypte, et restes-y jusqu'à ce que je te le dise. Car il arrivera qu'Hérode cherchera l'enfant pour le perdre. Lequel se levant, prit l'enfant, et sa mère, de nuit, et se retira en Egypte : et il y resta jusqu'à la mort d'Hérode : afin que fût accompli ce qui fut dit par le Seigneur parlant par son Prophète : D'Egypte j'ai appelé mon fils. Alors Hérode, voyant qu'il avait été trompé par les Mages, entra dans une grande colère, et envoya tuer tous les enfants, qui étaient à Béthlehem, et dans toute sa contrée, depuis deux ans et au-dessous, selon le temps qu'il s'était informé des Mages. Alors fut accompli ce qui fut dit par le Prophète Jérémie disant : Vox in Rama audita est, ploratus et ululatus multus : Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.
Une voix fat entendue dans Rama, un pleur ement et un grand hululement : Rachel pleurant ses fils, et elle ne voulut pas être consolée, — quia non sunt, — parce qu'ils ne sont pas.
DES SAINTS INNOCENTS
J'ai vu, dit Jean,
En ces jours-là : J'ai vu sur la montagne de Sion l'Agneau debout, et avec lui cent quarante-quatre mille qui avaient son nom, et le nom de son Père écrit sur le front. Et j'entendis une voix du ciel, comme une voix de beaucoup d'eaux, et comme la voix d'un grand tonnerre : et une voix, que j'entendis, comme de citharaèdes citharizant sur leurs cithares.
Et ils chantaient
quasi canticum novum,
comme un cantique nouveau devant le siège,
et devant les quatre animaux, et les vieillards :
et nemo poterat dicere canticum.
et personne ne pouvait dire ce cantique,
le mystère
nisi illa centum quadraginta quatuor milliat
sinon ces cent quarante-quatre mille,
qui empti sunt de terra.
qui Jurent enlevés,
qui ont été enlevés de la terre.
Tu entends bien, mon enfant, qui empti sunt de terra, qui ont été enlevés de la terre. Tout le monde est enlevé de la terre, à son jour, à son heure.
Mais tout le monde est enlevé de la terre trop tard, quand déjà la terre a pris sur lui.
Tout le monde est enlevé de la terre quand il est déjà terreux.
Quand sa mémoire est terreuse et quand son âme est terreuse .
Quand la terre s'est collée à lui et quand elle a laissé sur lui
ai4
DES SAINTS INNOCENTS
Une ineffaçable marque.
Mais eux, eux seuls, empti sunt de terra, littéralement
ils furent enlevés de la terre Avant qu'ils fussent aucunement entrés en terre. Avant que cette terre leur eût donné, leur ait laissé La moindre marque terreuse. Empti sunt dé terra. La terre ne les prit point, ne les
eut point. La terre n'eut point commandement sur
eux.
Ne les nourrit point. N'imprima point sur eux cette
empreinte.
Cette marque indélébile.
Ils furent enlevés de la terre, c'est-à-dire de cette
ingratitude terreuse, Et de cette amertume terrienne et de ce vieillissement
terrien.
Ils furent enlevés de la terre, non pas y ayant été,
comme nous, comme tout le monde.
Mais ils furent enlevés de la terre, c'est-à-dire d'y être
même.
D'y être et éternellement d'y avoir été. Sera-t-il dit, dit Dieu, cpie toutes les grandeurs de la
terre et le sang même des martyrs Ne vaudront pas de n'avoir pas été de la terre. De n'avoir pas ce goût terreux.
D'avoir été enlevé au commencement, A l'origine, au point d'origine de cette vie terrestre. De n'avoir pas ce pli et ce goût d'une ingratitude. D'une amertume.
Terreuse.
ai5
le mystère
Beati ac sancti. Heureux et saints ces saints Innocents. Ceux-ci, dit Jean,
Ceux-ci suivent l'Agneau partout où il ira.
Hi sequuntur Agnum quocumque ierit.
Hi empti sunt. Encore. Empti sunt. Furent enlevés.
Hi empti sunt ex hominibus.
Ceux-ci furent enlevés des hommes, (D'entre les hommes, de parmi les hommes),
primitiae Deo, et Agno :
prémices à Dieu, et à l'Agneau :
et in ore eorum non est inventum m,endacium :
et dans leur bouche,
et sur leur lèvre ne fiit point trouvé le mensonge :
(Le mensonge d'homme, le mensonge adulte, le mensonge terrestre.
Le mensonge terrien.
Le mensonge terreux).
sine macula enim. sunt ante thronum Dei.
sans tache ils sont en effet devant le trône de Dieu.
DES SAINTS INNOCENTS
Tel est, dit Dieu, ce secret de tendresse et de grâce Qui est dans l'enfance même, au point d'origine de
l'enfant.
Telle est cette innocence, celte blancheur, ;cet incommencement.
Tel est ce secret, cette faveur de ma grâce, (Cette justice injustifiable).
Qu'il y a ceux qui ont trempé dans la terre et ceux qui
n'ont pas trempé dans la terre.
Ceux qui sont marqués, tachés, éclaboussés de la terre
et ceux qui ne sont pas éclaboussés de la terre. Et qu'il n'y en a que pour ceux qui n'ont pas trempé dans la terre et qui ne sont pas éclaboussés de la terre.
Ce sont eux, dit l'Apôtre, qui sur le mont de Sion entourent l'Agneau debout.
Ils sont cent quarante-quatre mille et ce sont eux qui
ont Mon nom et le nom de mon Fils écrit sur le front. Et l'apôtre entendit une voix du ciel.
Comme une voix de beaucoup d'eaux.
Et comme la voix d'un grand tonnerre.
Et comme la voix de joueurs de cithare jouant de la
cithare sur leur cithare.
Et attention ils ne chantaient pas seulement un cantique. Mais ils chantaient comme un cantique nouveau devant le siège.
217 innocents. — iS
le mystère
Et devant les quatre animaux, et les vieillards :
C'est un cantique nouveau pour marquer
Cette éternelle nouveauté qu'il y a dans l'enfance.
Et qui est le grand secret de ma grâce.
Cette renaissante, cette perpétuellement renaissante, cette éternellement renaissante nouveauté.
Et ce cantique nouveau vient de cette nouveauté même. Il en sort. Il en naît.
Or tel est leur privilège. Et il n'y en a point de plus grand :
Personne, (c'est-à-dire les plus grands saints et les martyrs mêmes.
Des siècles et des vies d'épreuves et de sainteté.
D'exercices, de prières,
De travail.
De sang, de larmes ;
Nemo, personne, c'est-à-dire pas même François mon serviteur et pas même saint Louis mon serviteur;
Nemo, personne, c'est-à-dire pas même les quatre
témoins, les quatre rapporteurs; Matthieu, et Marc, et Luc, et Jean; et le jeune homme, et le lion, et le taureau, et l'aigle;
Nemo, personne, c'est-à-dire pas même Pierre le Fondateur ;
Et pas même ceux qui trouvèrent la mort combattant pour la délivrance du Saint-Sépulcre;
ai8
t)ES SAINTS INNOCENTS
Nemo poterat dicere canticum, personne ne pouvait dire
ce cantique.
(Tel est leur exorbitant privilège et la grande faveur
injuste De ma grâce éternellement juste).
nisi illa centum quadraginta quatuor millia, qui empti sunt de terra.
si ce n'est ces cent quarante-quatre mille, qui furent enlevés de la terre.
Christianus suTn,je suis chrétien, ce cri du témoignage,
Proféré dans les supplices les plus affreux,
Crié à la face du ciel,
Crié doucement à la face des bourreaux,
Ce cri du témoignage, de ce témoignage que nous
nommons le martyre, Proféré sur un tel théâtre et dans une telle, dans une si
dure condition.
Aux plus grands martyrs n'a point ouvert ce singulier,
cet éminent privilège.
Ce privilège exorbitant, cet unique privilège. Injuste. Juste. Purement gracieux.
Proprement gracieux. Et voici.
Voici que ces cent quarante-quatre mille innocents. Voici que ces cent quarante-quatre mille enfants N'ont eu qu'à naître, et rien de plus. Tels sont les
mystères, tels sont les secrets.
le mystèi^e
Tels sont les jeux, telles sont les inégalités de ma grâce.
Et le secret apparentement, la secrète accointance
De ma grâce avec la tendresse et le lait. Tant d'autres.
Tant d'autres ont témoigné sous la serre et le bec
Et sous l'onglet
Sous la dent des lions et sous la lanière et sous la
tenaille ardente (Car il y en a eu de toutes sortes) Et sous les huées des nations et sous la ruée du peuple
et sous la clameur du peuple.
Et sous l'interrogatoire du préteur.
Et à tous ces témoins et à tous ces martyrs. Tant d'autres.
Tant d'autres sont morts sur des routes perdues dans
des plaines perdues marchant à la délivrance du
Saint-Sépulcre.
Les reins brisés, gisant par terre, crevant de fatigue. Crevant de faim, crevant de soif, crevant de sable. Les côtes rompues, couchés par terre, à dix-huit cent
lieues de leur château.
Mourant de leurs blessures. Vidés de leur sang comme
des outres percées.
(De leur sang qui coulait sur le sable, et que le sable
buvait, et qui se perdait dans le sable, Pour jusqu'à la résurrection des corps). Tant d'autres.
DES SAINTS INNOCENTS
Tant d'autres sont partis, tant d'autres sont morts. Crevés de bataille, crevés de misère, crevés de lèpre. Et à tant d'autres.
(Et ils étaient partis pour la délivrance du Saint- Sépulcre. Et ils ne trouvèrent Que le royaume de Dieu et la vie éternelle).
A tant d'autres. A tous ces autres témoins, à tous ces
autres martyrs il ne fut pas donné.
Éternellement il n'est pas donné de chanter ce cantique
nouveau.
Tel est mon ordre, tel est le secret de ma hiérarchie. Une vie entière d'exercice et de prière. Une vie d'épreuve, une vie d'humilité n'y suffit pas. Une vie de mérite, une vie de vertu n'y sert de rien. Une vie de sang, une vie de larmes, une vie même de
grâce n'y est pour rien.
Car ce qu'il y faut précisément c'est une vie qui ne soit
pas entière.
Qui soit même exactement tout le contraire d'être
entière.
Qui soit le moins vécue, qui soit à peine commencée. Qui soit le moins commencée possible. Et ncmo poterat
dicere canticum. Or ces cent quarante-quatre mille Qui seuls pouvaient chanter ce cantique nouveau,
qu'est-ce qu'ils avaient fait?
le mystère
Admirez ici l'ordre de ma grâce. Ils avaient fait ceci Qu'ils étaient venus au monde. Un point, c'est tout. Ou
si vous préférez, Ils avaient fait ceci qu'ils étaient des petits nouveaunés.
C'étaient des espèces de petits nourrissons juifs. Des
garçons et des filles.
Leurs mères disaient comme dans tous les pays du
monde : C'est le mien qui est le plus beau. Eux, ça leur était bien égal, d'être beaux. Pourvu qu'ils
dorment et qu'ils tettent.
Quand ils avaient sommeil,
Quand ils avaient envie de dormir ils dormaient ; Quand ils avaient faim et soif (ensemble)
Quand ils avaient envie de téter, ils tétaient ; Quand ils avaient envie de crier ils criaient : C'étaient leurs plus grandes occupations. C'est ainsi
qu'ils trouvèrent Non seulement le royaume de Dieu et la vie éternelle. Mais seuls d'y porter écrit sur le front mon nom et le
nom de mon Fils.
Et seuls d'y chanter ce cantique nouveau.
Qui empti sunt de terra. Tant d'autres sont morts au
nom de mon Fils.
In nomine Patris, et Filii, "et Spiritus Sancti. Tant d'autres sont morts pour sauver l'honneur /
Du Nom de mon fils. Et eux.
Qui seuls portent ce nom écrit sur le front
DES SAINTS INNOCENTS
Et seuls peuvent chanter ce cantique nouveau,
Ils sont les seuls aussi assurément qui sur terre
Aient jamais ignoré totalement le nom de mon fils. Tel
est mon décret.
Ce nom pour lequel ils sont morts, ils ne le connaissaient
pas.
Ils ne l'ont jamais connu sur terre. Voilà ce que j'aime,
dit Dieu.
A présent ils le connaissent peut-être. Éternellement on
peut le lire écrit Sur cent quarante-quatre mille fronts. Sur nul autre. Sur pas un de plus. Mais vivant, mais sur terre On peut dire qu'ils n'ont jamais su de quoi on parlait Ni même que l'on parlait et que l'on pouvait parler (De quelque chose). Voilà ce qui me plaît, dit Dieu. Or ils pleuraient, et ils riaient, et ils tétaient, et ils
criaient, et ils dormaient.
C'était leur grande, c'était leur plus sérieuse occupation. Et un jour vint.
Que.
Un jour (ils ne connaissaient pas plus le nom d'Hérode que le nom de Jésus) (et ils ne connaissaient pas plus le nom de Jésus que le
nom d'Hérode. J'ose dire Que ces deux noms leur étaient également indifférents).
Or ces deux hommes, Jésus, Hérode, Hérode, Jésus, Antagonistes allaient tout simplement leur procurer La gloire de mon paradis.
Le royaume des cieux et la gloire éternelle. Un jour
vint
aa3
le mystère
Qu'une horde de brutes soldats, qui faisaient leur
métier, (Mais qui le dépassaient peut-être un peu) Une ruée de brutes passa, des espèces de gendarmes,
des ogres comme dans les contes de fées, des Cro-
quemitaines pour les enfants.
Portant des sabres qui étaient comme des grands coutelas.
Et c'étaient les soldats d'Hérode.
Une ruée, un tumulte. Un fracas, des bras retroussés.
Une clameur.
Des cris. Des dents. Des regards luisants. Des femmes qui fuyaient, des femmes qui mordaient Comme elles mordent toujours quand elles ne sont pas
les plus fortes.
Et il n'y eut plus dans le sang et dans le lait Qu'une grande jonchée de corps morts Un cimetière de poupons et de jeunes femmes juives. Vous savez, dit Dieu, ce que nous en avons fait. Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du
soleil charnel Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil
charnel.
Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du
soleil terrestre Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil
terrestre.
Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du
soleil temporel Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil
temporel.
DES SAINTS INNOCENTS
Ces regards qui étaient à peine montés vers le jour et
vers le soleil du temps Pour éternellement furent clos à ces passagères, A ces périssables lumières.
Ces voix, ces lèvres qui n'avaient jamais chanté les
louanges de Dieu sur terre, Qui ne s'étaient jamais ouvertes que pour demander à
téter. (Mais il me plaît ainsi, dit Dieu). Sont ainsi les seules, sont aujourd'hui les seules. Sont aussi les seules qui puissent chanter ce cantique
nouveau.
Qui empti sunt de terra. Vous voyez ce que nous en
avons fait, dit Dieu.
Aux Innocents les mains pleines. C'est le cas de le dire.
Ces Innocents avaient simplement ramassé dans la
bagarre Le royaume de Dieu et la vie éternelle. Qu'importe
aujourd'hui Leurs membres blancs rompus dans tous les bourgs de
Judée.
Et leurs petits bras potelés coupés comme par des
hommes qui émondent.
Et leurs petits doigts crispés qui se refermaient sur la
paume de la main.
Et les cris renfoncés dans la gorge, les mains criminelles
les renfonçant, s'enfonçant dans la gorge comme un
bouchon. Comme un tampon.
Et le jeune sang jaillissant du cœur. Qu'importent les
membres coupés.
Les cuisses blanches comme de la viande de chevreau
et comme des cuisses tendres de petits cochons de lait.
325 innocents. — i3.
le mystère
Et leurs mères qui criaient comme des folles et qui
mordaient les soldats au poignet. Comme dans une
bataille, après la bataille Les rôdeurs, les voleurs viennent dépouiller les blessés
et les morts et les mourants et emporter et dérober
tout ce qui compte.
Tout ce qui vaut quelque chose, nouveaux rôdeurs,
nouveaux voleurs ces innocents Dans cette bataille après cette bataille se sont dépouillés eux-mêmes Et dans le fracas des armes, dans le tumulte et dans
les cris.
Dans la galopade affolée, dans la poursuite effrénée,
dans les femmes par terre ils ont ramassé tout ce qui
compte.
Ils ont dérobé tout ce qui vaut quelque chose car ils ont
fait main basse Comme des détrousseurs de cadavres et ils se sont
détroussés eux-mêmes et ce qu'ils ont ramassé dans
la bagarre ce n'est pas moins Que le royaume des cieux et la vie éternelle. Hi emptî
sunt ex hominibus. Eux seuls, Qui seuls peut-être sur terre non seulement n'avaient
jamais chanté les louanges de Dieu, Mais n'avaient jamais prononcé même mon nom ni le
nom de mon fils, Eux seuls aussi ne portent point aux commissures des
lèvres l'ineffaçable pli, Ce pli de l'infortune et de l'ingratitude Et d'une amertume qui ne sera jamais rassasiée. Or si
nous avons fait d'eux ce que vous voyez, dit Dieu,
DES SAINTS INNOCENTS
Il y en a sept raisons que je veux bien vous dire.
La première, c'est que je les aime, dit Dieu, et celle-là
suffit.
Telle est la hiérarchie de ma grâce.
La deuxième, c'est qu'ils me plaisent, dit Dieu, et celle-là
suffit.
Telle est la hiérarchie de ma grâce.
La troisième, c'est qu'il me plaît ainsi, dit Dieu, et cellelà suffit.
Telle est la hiérarchie, tel est l'ordre, telle est l'ordonnance de ma grâce.
Maintenant je vais vous dire, dit Dieu, la quatrième C'est précisément qu'ils n'ont point aux commissures
des lèvres Ce pli d'ingratitude et d'amertume, cette blessure de
vieiUissement,
le mystère
Ce pli d'avertissement, ce pli de mémoire que nous voyons à toutes les lèvres.
La cinquième, dit Dieu, c'est que par une sorte d'équivalence.
Par une sorte de balancement ces innocents ont payé pour mon fils.
Pendant qu'ils gisaient sur le pavé des routes, sur le pavé des villes, sur le pavé des bourgs
Dans la poussière et dans la boue, moins considérés que des agneaux et des chevreaux et des cochonneaux.
(Car les agneaux et les chevreaux et les cochonneaux
Sont très considérés par le boucher et par le consommateur)
Abandonnés sur les corps de leurs mères
Pendant ce temps-là mon fils fuyait. Il faut le dire.
C'est donc, c'est une sorte de quiproquo. Il faut le dire.
C'est un malentendu.
Voulu, ce qui est grave. Il faut le dire.
Ils furent pris pour lui. Ils furent massacrés pour lui. En son lieu. A sa place.
Non seulement à cause de lui, mais pour lui, comptant pour lui.
Le représentant pour ainsi dire. Étant substitués à lui. Étant comme lui. Presque étant (d'autres) luis.
En représentation, en substitution, en remplacement de lui. Or tout cela e'st grave, dit Dieu, tout cela compte. Ils lurent semblables à mon fils et le remplacèrent.
Exactement quand il ne s'agissait pas moins
Quand il n'y allait pas de moins que de le massacrer,
(Prématurément, avant qu'il fût mûr),
Quand Hérode voulait le massacrer. Tout cela se paye,
dit Dieu.
Et puisqu'ils ont été trouvés semblables à mon fils
exactement à l'heure de ce massacre. A présent, c'est pour cela qu'à présent ils sont trouvés
semblables à l'Agneau dans cette gloire éternelle. Pendant ce temps conduit par un deuxième Joseph Mon fils fuyait vers l'antique Egypte. Ils acquéraient
ainsi.
Ces gamins, ces moins que gamins se procuraient ainsi Une créance sur nous. Monté sur un âne avec sa mère (Gomme trente ans plus tard monté sur l'ânon d'une
ânesse Il devait entrer à Jérusalem) Trente ans plus tôt monté sur un âne avec sa mère mon
fils Refaisait le voyage de l'antique Jacob. Et ces enfants
ramassaient dans la mêlée.
Dans leur propre sang ces nourrissons ramassaient Une créance sur moi. Ils avaient bien raison. Heureux ceux qui ont une créance sur nous. Nous
sommes très bons débiteurs.
La sixième raison, dit Dieu, (je crois que c'est la sixième), (c'est une très bonne affaire que d'être pris pour mon fils et ça rapporte),
le myistère
la sixième raison, c'est qu'ils étaient contemporains de
mon fils.
Du même âge et nés dans le même temps. Juste à ce point du temps.
Nous aussi nous favorisons nos camarades de promotion.
Telle est la fortune que nous avons faite au temps. C'est une grande fortune ou une grande infortune pour
tout homme.
Que de naître ou de ne pas naître à tel moment du
temps.
C'est une fortune ou une infortune sur laquelle rien ne
prévaut.
Sur laquelle on ne revient pas, sur laquelle rien ne
revient.
Et c'est un des plus grands mystères de ma grâce que
cette part de fortune, Que cette part irrévocable, indéfaisable Que nous avons laissée aux biens de fortune devant les
biens qui ne sont pas. de fortune ; Au charnel devant et dans le spirituel ; Au temporel devant et dans l'éternel, c'est-à-dire A la matière dans la création, et à la créature, et à la
création, et à la matière même de la création devant
le Créateur.
A ce point, dit Dieu, que nous-mêmes nous ne sommes pas indifférents à la date ; au temps ;
DES SAINTS INNOCENTS
A la prise de date et que nous aimons secrètement ces
cent quarante-quatre mille parce qu'ils se sont trouvés là et nous les aimons d'un
secret amour unique parce qu'ils se sont trouvés naître là, parce qu'ils étaient, parce qu'ils se sont trouvés être Du même âge que mon ûls, nés du même temps, de la
même race.
A la même date.
Enfin parce qu'ils faisaient ensemble une promotion. Non plus seulement une promotion de Juifs mais une
promotion d'hommes (Telle était la nouvelle loi) La promotion de Jésus-Christ.
Et indéniablement ils étaient (le temps a toujours une certaine force, apporte toujours
une certaine preuve d'indéniable) Indéniablement ils étaient Ses camarades de promotion.
(11 y a toujours dans le temps, dans la date On ne sait quoi d'irréfutable).
La septième raison, dit Dieu, pourquoi la taire. C'est
qu'ils étaient semblables à mon fils.
Et lui était semblable à eux.
(Une génération d'hommes, dit Dieu, une promotion c'est comme une belle longue vague qui s'avance d'un bout à l'autre sur un même front
et qui d'un seul coup sur un même front d'un bout à
l'autre toute ensemble déferle sur le rivage de la mer. ainsi une génération, une promotion est une vague
d'hommes, toute ensemble elle s'avance sur un même front, et toute ensemble sur un même front elle s'écroule
comme une muraille d'eau quand elle touche au rivage éternel).
Mon fils était tendre comme eux et comme eux il était
nouveau.
Il était assez inconnu. Gomme eux.
Cette grande adoration double, qui (sans cela) l'avait
déjà mis hors de pair.
La grande adoration double des bergers et des mages
était déjà un peu oubliée.
Il était redevenu assez inconnu. Et les mages s'étaient
moqués d'Hérode.
Il n'avait pas deux ans, il était comme eux. C'était un bel enfant, et sa mère le disait.
Il ne soupçonnait point encore l'ingratitude de l'homme.
Il n'avait point encore aux commissures des lèvres le pli de l'amertume et de l'ingratitude.
Il n'avait point encore aux commissures des paupières la ride, le pli des larmes et d'en avoir trop vu.
Il n'avait point encore aux commissures de la mémoire le pli de ne pouvoir point oublier.
Il ignorait encore, comme homme il ignorait les vicissitudes.
Il ignorait, comme homme il ignorait ce qui laissera
une éternelle trace, la couronne d'épines et le sceptre de roseau, et cette affreuse agonie du Calvaire, et cette agonie encore plus affreuse de la veille au soir au mont des Oliviers.
Gomme eux il était un vase d'albâtre Que n'avait encore souillé aucune trace, Aucune lie d'aucune écume.
Et c'est la sixième raison, dit Dieu, et la septième, ils
me rappellent mon fils.
Gomme il était s'il n'eût point changé depuis, quand il
était si beau. Si cette énorme aventure Se fût arrêtée là. Voilà pourquoi je les aime, dit Dieu,
entre tous ils sont les témoins de mon (ils. Ils me montrent, ils sont comme il était, si seulement Il n'eût point changé. De toutes les imitations de
Jésus-Christ C'est la première et c'est la toute neuve; et c'est la
seule Qui ne soit à aucun degré Qui ne soit pas même pour un atome Une imitation de quelque flétrissure et de quelque
meurtrissure et de quelque blessure de l'âme de Jésus. C'est une ignorance totale de l'avanie et de l'affront. Et de l'injure et de l'offense.
le mystère
Ils ne connaissent que le meurtre, et d'avoir été tués, ce qui ne serait rien.
Ils ne furent jamais tournés en dérision.
Voilà ce que j'aime en eux, dit Dieu. Voilà en quoi, pourquoi je les aime.
Ils sont pour moi des enfants qui ne sont jamais devenus des hommes.
Des agneaux qui ne sont jamais devenus des boucs.
Ni des brebis. (Et ceux-ci suivent l'agneau partout où il ira).
Des enfants Jésus qui ne vieillirent jamais. Qui ne grandirent point. Or le mien profitait
en sagesse, et en âge, et en grâce
auprès de Dieu et auprès des hommes.
Je les aime innocemment, dit Dieu. Et c'est la septième
raison.
(C'est ainsi qu'il faut aimer ces innocents) Comme un père de famille aime les camarades de son
fils Qui vont à l'école avec lui.
Mais eux ils n'ont point bougé depuis ce temps-là.
Ils sont les imitations éternelles
DES SAINTS INNOCENTS
De ce que Jésus fut pendant un temps très court Car il profitait, lui. Il croissait pour cette énorme aventure.
Et la septuple raison,' dit Dieu, c'est qu'ils sont ainsi
comme David les voulait.
Immaculati in via. Ainsi est l'ordre, dit Dieu. Le prophète prédit.
Mou fils dit.
Et moi je redis.
Ou encore :
Le prophète prédit.
Mon fils dit.
Et moi je confirme et je consacre.
Et mon Eglise confirme et célèbre.
Et consacre et commémore.
Ainsi l'Apôtre les reprend du Prophète et Jean les reprend de David. Et comme David avait voulu qu'ils fussent
Immaculés dans la voie ainsi Jean les a vus
Sur la montagne de Sion
le mystère
Autour de V Agneau debout. Et il n'y en a que pour eux.
Ceux-ci suivent l'Agneau partout où il ira. (Les plus grands saints ne le suivent apparemment pas
partout).
Ceux-ci ont été enlevés des hommes :
(d'entre les hommes, de parmi les hom.m.es, â!être des
hommes) Les plus grands saints ont été des hommes, n'ont point
été enlevés d'être des hommes).
et dans leur bouche n'a pas été trouvé le mensonge : ils sont en effet sans tache devant le trône de Dieu.
Et l'Apôtre les nomme primitiae Deo, et Agno : prémices à Dieu, et à l'Agneau. C'est-à-dire premiers fruits de la terre que l'on ofifre à Dieu et à l'Agneau. Les autres saints sont les fruits ordinaires, les fruits de la saison. Mais eux ils sont les fruits
De la promesse même de la saison.
Et suivant l'Apôtre l'Église répète : Innocentes pro
Christo infantes occisi sunt,
les Innocents pour le Christ
DES SAINTS INNOCENTS
enfants furent massacrés,
(infantes, tout jeunes enfants, tout petit enfant ne parlant pas encore)
ab iniquo rege lactentes interfectl sunt :
par un inique Roi
laiteux ils furent assassinés :
(lactentes, pleins de lait, laiteux, à l'âge du lait, étant
encore au régime du lait, nourris de lait)
ipsum sequuntur Agnum sine macula ils suivent l'Agneau lui-même sans tache
(et le texte est tel, mon enfant, que c'est ensemble
l'Agneau qui est sans tache et eux avec lui qui sont sans tache)
Mais l'Église va plus loin, l'Église passe outre, l'Église dépasse l'Apôtre.
L'Église ne dit plus seulement qu'ils sont des prémices
à Dieu, et à l'Agneau.
L'Église les invoque et les nomme
le mystère
fleurs des Martyrs.
Entendant littéralement par là que les autres martyrs sont les fruits mais que ceux-ci, parmi les martyrs, sont les fleurs mêmes.
S AL VETE yZores Martyrum,
Salut FLEURS des Martyrs.
Couchés sur le chevalet, liés au chevalet comme des
fruits liés à l'espalier Les autres martyrs, vingt siècles de martyrs Les siècles des siècles de martyrs Sont littéralement les fruits de saison. De chaque saison échelonnés sur l'espalier Et notamment des fruits d'automne Et mon^ils même fut cueilli Dans sa trente-troisième saison. Mais eux ces simples
innocents.
Ils sont avant les fruits mêmes, ils sont la promesse du
fruit.
Salvete flores Martyrum, ces enfants de moins de deux
ans sont les fleurs de tous les autres Martyrs. C'est-à-dire les fleurs qui donnent les autres martyrs. Au fin commencement d'avHl ils sont la rose fleur du
pêcher.
Au plein avril, au fin commencement de mai ils sont la
blanche fleur du poirier.
Au plein mai ils sont la rouge fleur du pommier.
DES SAINTS INNOCENTS
Blanche et rouge.
Ils sont la fleur même et le bouton de la fleur et le coton
du bouton.
Ils sont le bourgeon du rameau et le bourgeon de la
fleur.
Ils sont l'honneur d'avril et la douce espérance. Ils sont l'honneur et des bois et des mois. Ils sont la jeune enfance.
Le dimanche de Reminiscere n'est que pour eux, parce
qu'ils se rappellent.
Le dimanche d'Oculi n'est que pour eux, parce qu'ils
voient.
Le dimanche de Laetare n'est que pour eux, parce qu'ils
se réjouissent. Le dimanche de la Passion n'est que pour eux, parce
qu'ils furent la première Passion.
Le dimanche des Rameaux n'est que pour eux, parce
qu'ils sont le rameau même qui a porté tant de fruits. Et le dimanche du jour de Pâques n'est que pour eux,
parce qu'ils sont ressuscites.
Ils sont la fleur de l'aubépine qui fleurit pendant la
semaine sainte Et la fleur de l'avant-courrière épine noire, qui fleurit
cinq semaines plus tôt Ils sont la fleur de toutes ces plantes et de tous ces
arbres rosacés.
Promesse de tant de martyrs ils sont les boutons de
rose De cette rosée de sang.
S alvete flores Marlyriim, Salut Jleurs des Martyrs,
le mystère
quos, lacis ipso in limine, Christi insecutor sustulit,
ceu turbo nascentes rosas.
que, sur le seuil même de la lumière, le persécuteur du Christ enleva, (emporta)
ceu turbo nascentes rosas.
comme la tempête de naissantes roses.
(c'est-à-dire comme la tempête, comme une tempête enlève, emporte de naissantes roses).
Vos prima Christi victima, Grex im,molatorum tener, Aram sub ipsam simplices Palma et coronis luditis.
Vous première victime du Christ, Troupeau tendre des immolés, Au pied de l'autel même simples, Simplices, âmes simples, simples enfants, Palma et coronis luditis. Vous jouez avec la palme et les couronnes. Avec votre palme et vos couronnes.
DES SAINTS INNOCENTS
Tel est mon paradis, dit Dieu. Mon paradis est tout ce
qu'il y a de plus simple.
Rien n'est aussi dépouillé que mon paradis. Aram sub ipsam au pied de l'autel même Ces simples enfants Jouent avec leur palme et avec leurs
couronnes de martyrs.
Voilà ce qui se passe dans mou paradis. A quoi peut-on
bien jouer Avec une palme et des couronnes de martyrs. Je pense qu'ils jouent au cerceau, dit Dieu, et peut-être
aux grâces (du moins je le pense, car ne croyez point qu'on me demande jamais la permission) El la palme toujours verte leur sert apparemment de
bâtonnet.
innocents. — i4
J. CRBHIEU, IMP., l3 & l5, RUE PIKRRB-DUPONT, SURBSNBS. — 66l5
innocents.
'fe-'
PQ
Péguy, Charles Pierre
iC25M93
d ' Arc