CHAPITRE SIXIÈME
Des écritures appliquées.
Il ne faut pas confondre les écritures artificielles avec les écritures appliquées.
Ces dernières sont bien' un certain déguisement. Elles sont peu acceptables pour la graphologie, sans toutefois présenter les difficultés des écritures artificielles.
Nous demandons une écriture naturelle, spontanée, non appliquée, telle que celle d’un manuscrit que l’on compose à l’état de première ébauche, d’un billet rapidement écrit, d’une note
d’affaire, d’une lettre d’intimité où la plume n’a songé à autre chose qu’à rendre intelligiblement des idées destinées à la confidence la plus discrète.
Toute lettre un peu d’apparat, où l’âme a posé d’une certaine façon, qu’on a supposée instinctivement pouvoir être conservée et montrée, n’a plus le caractère d’une expansion insciente de l’être dans sa triple manifestation de liberté, d’intelligence, de sensibilité. On n’est plus, sur ces pages, dans l’état complet de nature : l’âme, pour ainsi parler, est en toilette; elle se trouve dans le monde ; elle se sent écoutée, examinée; elle a sa langue de convention, sa manifestation théâtrale : ce n’est plus elle.
Pour que l’écriture soit le véritable miroir de l’âme, il faut que ce soit celle de l’abandon intime. Autrement des déguisements, imposés instinctivement par le désir de plaire en changent le caractère original. C’est exactement comme si vous vouliez juger du cœur d’une femme du monde par quelques mots de sensibilité que vous entendriez d’elle dans une causerie de salon.
Nous ne saurions trop insister sur cette condition rigoureuse. Avec une écriture soignée, on ne présente à l’élude qu’une nature déguisée sous beaucoup d’aspects d’une majeure importance. Il reste toujours, il est vrai , quelques formes que l’écri-
ture même appliquée n’a pu changer radicalement.
Nous devons ajouter à ces remarques importantes une autre observation dont il faut toujours tenir compte : c’est que, pour l’ordinaire, nous ne connaissons pas à fond même nos meilleurs amis. Dans la vie du monde, nous nous accoutumons à ne voir de l’homme que la surface. Avec cette connaissance superficielle, nous allons montrer au graphologiste une écriture; et quand il a dit sur elle, en conscience, ce qu’elle lui dévoile du caractère de la personne qui l’a écrite, nous nous inscrivons en faux contre ce jugement. Nous avouons qu’on a bien rencontré sur certains points, mais nous continuons à soutenir qu’on s’est trompé sur d’autres. Qui a été en défaut, ceux qui nous présentent ces écritures, ou la science révélatrice? Est-il supposable que, sur ce seul et rapide témoin des affections et des mouvements de l’âme manifestés par l’écriture, nous connaissions mieux la nature intime d’un individu que ceux qui le fréquentent à titre d’amis, de parents?
Nous n’hésitons pas à répondre que nous devons donner plus de foi au jugement prononcé d’après l’écriture qu’à l’appréciation générale de ceux qui n’ont pas pu étudier à fond telle nature, tel caractère.
Desbarrolles , dans ses consultations de chiromancie, rencontre souvent la preuve de ce que nous
Si LES MYSTÈRES
avançons ici. Il arrive même souvent que le consultant, se voyant deviné, ne peut s’empêcher de reconnaître qu’il a été pénétré dans sa nature intime, malgré les dénégations de ses amis et de sa famille.
L’expérience a appris qu’une étude plus attentive des individus jugés par nous avait fini par convaincre les récalcitrants que nous avions très-bien vu; et l’on est venu plus tard nous dire bien loyalement : C’est vous qui aviez raison; la personne dont vous aviez jugé le caractère est bien réellement telle que vous l’aviez analysée.
Ceci revient à dire qu’on doit avoir longtemps contrôlé le jugement de la science graphologique avant de s’inscrire en faux contre lui. Que de natures échappent aux regards? Combien d’êtres ont vécu de la vie intime, comme frères, époux môme, sans s’être connus entre eux jusqu’au fond de l’âme!
Je reçois un jour une lettre d’un homme très-remarquable, homme habile et d’un incontestable taleht. C’était un ancien conseiller de préfecture qui avait laissé, dans sa ville, des souvenirs comme administrateur. Je le connaissais de réputation; mais je n’avais jamais reçu de lettre de lui ; et j’étais loin de soupçonner que celle que j’avais en main pouvait venir du personnage.
Je regarde l’adresse; je m’écrie :
DE L’ÉCRITURE
— Ah mon Dieu ! voici un monsieur bien exalté ! Je ne serais pas étonné qu’il devînt fou un jour.
Je décachète la lettre. Je vais à la signature. Quel est mon étonnement! Je m’écrie :
— Ma science m’a trompé.
Hélas ! pour le moment seulement. Le graphologiste avait lu dans l’avenir. L’écriture m’avait si peu trompé que l’homme est mort fou, dans une maison de santé, dix ou douze ans après. (Voyez le chapitre de V Exaltation.)