ET DES POSITIONS DE LA VIE
Il y a, dans l’écriture, des choses étranges auxquelles on n’avait jamais pensé et dont nous apportons par des applications d’incontestables preuves.
L’écriture d’un homme prise depuis l’enfance jusqu’à l’àge viril, si l’on veut même jusqu’à la vieillesse, change de caractère et même de forme, bien qu’en gardant à peu près le même aspect. A mesure que l’homme, en s’avançant dans la vie, prend une position nouvelle ou est entraîné par une passion véhémente, on voit l’enfant se transformer peu à peu et prendre dans son écriture les traits typiques (et indiqués par nos règles) de l’avarice, de l’orgueil, de la générosité, de la paresse, et surtout des passions qui ébréchent l’âme : de la dissipation et de la débauche.
Rien n’est plus curieux que cette transformation graduelle et parfaitement indiquée de l’écriture.
On peut, en effet, en suivant le même type, en arriver par la comparaison à deviner la disposition d’esprit dans laquelle une lettre a été écrite. On y lit la sécheresse, la colère ou l’abandon, la confiance ou la réserve, et aussi l’amour. Il y a même des amours devinés par un changement subit d’écriture que rien ne pouvait
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AVANT-PUOPOS.
expliquer autrement, tant la main suit les impressions, les mouvements du cœur. Et, chose étrange, nous prouverons par des exemples irrécusables, cartes sur table, comme on dit, et en prenant haut nos exemples, qu’à certaines époques heureuses ou malheureuses de grandes figures, l’écriture a pris le mouvement de la réussite ou de la fatalité.
Il y a là de mystérieux rideaux à soulever, des coins de l’âme à mettre au jour.
Nous donnerons ces grands exemples dans ce livre, mais nous citerons tout de suite un fait qui n’est pas sans importance et qui fera comprendre l’influence involontaire , inconsciente du cerveau sur l’écriture.
C'est notre Allemand qui nous le fournit et nous allons le reproduire mot à mot :
Une chose que nous ne savons peut-être pas en France, c’est que Schiller, malgré ses grands succès, fut très-pauvre dans la première partie de sa vie. Lors même qu’il eut été nommé professeur à Jéna, il vivait d’une pension dérisoire ; ses revenus consistaient surtout dans le payement des cours par les élèves qui, pour les gens dignes comme Schiller, qui ne demandent jamais, ne se faisait pas d’une manière très-régulière.
« Donc, dans l’année 1790, lorsque Schiller était professeur à Jéna, le prorecteur de l’université Gottfried Schutz ht promulguer et placarder l’avis suivant :
XXXII AVANT-PROPOS
« En conséquence d’un ordre de Son Altesse sérénissime, en vue d’aider et de réparer les désastres causés par les orages suivis d’inondation, au 28 mai de cette année, aux maisons de la ville de Weimar et des lieux dits Tannroda, Thangelstedt et Nauendorf, une quête sera faite de maisonfà maison, à laquelle messieurs les professeurs sont invités à contribuer, en désignant la somme offerte par eux.
« Publié à Jéna, le 19 juin 1790. Université princière de Saxe-Weimar. »
« Et alors les professeurs apposent en tête leur plus belle signature, distinctement et dans sa majesté habituelle. Tous savent que la circulaire sera rapportée à Son Altesse sérénissime, et ils trouven t dès lors à propos de désigner bien clairement le montant de leur souscription.
« Le professeur Schutz ouvre la liste en s’inscrivant pour 1 thaler 12 gros (5 francs 25 centimes), et les autres s’efforcent de se rapprocher de lui. Enfin on arrive au vingt-cinquième professeur, notre Schiller ; mais comment? et combien?
« 3 kreutzer (37 centimes), et il signe forcément Schiller. »
Mais au lieu de la -grande et majestueuse signature dont il avait l’habitude à cette époque, il veut se dissi-
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AVANT-PROPOS
muler, il a honte, et rampe derrière les autres avec une signature imperceptible.
Et l’auteur allemand reproduit cette signature lilliputienne et comme honteuse, prise sur l’acte même qu’il a entre les mains, et nous la donnons ici. L’écriture n’a-t-elle pas subi là, comme toujours, l’influence de la pensée ?