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Les mystères de l'Égypte dévoilés

Certaines personnes disent, d’autres écrivent : v Le flambeau de la civilisation est allumé en Égypte, ce pays marche à pas de géant vers elle, tandis que les autres provinces de la Turquie restent stationnaires. »

D’autres disent encore et écrivent : « Le vice-roi actuel , élevé à Paris , s’occupe à abolir tout ce qui restait de barbarie dans son pays; il a remplacé le pouvoir arbitraire, absolu, par une liberté sage et bien comprise... »

Eh bien , je suis désolée de ne pouvoir être de l’avis de ces personnes ; mais , après être restée près

de quinze mois en Egypte, après l’avoir parcourue en tout sens, je suis obligée de convenir que ceux qui disent et écrivent cela sont dans l’erreur!

La vérité est peu connue sur l’Égypte, et voici

pourquoi :

Les voyageurs restent quelques jours à Alexandrie, quelques jours au Caire, puis ils s’embarquent sur le Nil, le remontent, visitent les ruines; mais ils s’occupent peu de l’intérieur des provinces et du sort du peuple...

Les négociants européens fixés en Égypte sont d'abord peu lettrés, peu amateurs d’études de mœurs. Ils sont là pour gagner de l’argent; ils en gaguent, peu leur importe le sort du peuple... Ils vous diront: « C’est un pays charmant, nous y avons gagné tant de mille livres sterling. . . »

Je connais des Européens, depuis trente ans en Égypte, Qu* ne sontmême jamais allés visiter les Pyramides, qui ne connaissent de ce pays que le marché, le cercle, le café et l’antichambre du vice-roi. Parlezleur des usages, des mœurs des fellahs, des Cophles. . . , ils n’en savent absolument rien et vous répondront : « Bast! qu’est-ce que cela nous fait...? Nous ne sommes pas ici pour nous amuser à nous occuper de ces gens -là, mais pour gagner de l’argent... »

Les articles qui paraissent dans les journaux de

Paris ou d’ailleurs sont faits par des gens , résidant en Égypte, qui ne sont pas payés pour dire du mal du gouvernement... Les journaux du pays, ceux qui s’avisent de ne pas trouver que tout se passe comme dans le meilleur des mondes possible, sont bien vile supprimés... Quant au journal intitulé l'Égypte , c’est autre chose encore : celui-là appartient au vice-roi , qui vraiment ne peut pas employer cent mille francs par an à sa publication pour faire critiquer sa manière de gouverner... Ce serait par trop drôle... Donc ce journal est au vice-roi et à ses actes ce qu’est la claque aux acteurs et à la pièce. C’est logique.

Peu d’auteurs se résignent à passer quinze mois en Égypte; je ne l’aurais jamais fait moi-même, si ma santé ne l’eût exigé.

Maintenant, il est quelques écrivains qui de l’Égypte voient la fort belle maison du ministre, où ils logent; le palais du vice-roi, où ils sont fort bien accueillis ; un beau vapeur du vice-roi , mis à leur disposition... Ceux-là, ne voyant que cela, trouvent eux aussi que tôht va dans ce pays comme dans le meilleur des mondes.

M ais pour bien voir l’Égypte, savoir ce q ui s’y passe, il faut vivre avec le Cophle,.le fellah, l’Égyptien enfin ; la parcourir en tout sens, écouter les uns et les autres, recueillir «à droite et à gauche des renseignements,

prendre tout son temps pour s’assurer s’ils sont véridiques... C’est ce que j’ai fait... Du reste, une justice • à rendre à cet aimable gouvernement égyptien, c'est que ceux qui viennent pour écrire sur ce pays et qui ne sont pas décidés à prendre leurs renseignements aux sources qu’on leur indique, mais qui veulent voir par leurs yeux, entendre par leurs oreilles, et non par ceux et celles des autres , ont, ma foi , passablement d’ennuis et de tracasseries à subir!... Ainsi, le croiriez-vous, lecteur? Son Altesse le vice-roi me faisait l’honneur de me faire suivre et épier par sesmouchards, et cela sous prétexte que je venais conspirer contre son auguste personne ; il répétait à qui voulait l’entendre que je ne venais que dans ce but-là ; mes lettres, excepté celles qui m’arrivaient par la poste française, m’étaient prises ; toutes celles qui m’étaient adressées de Constantinople ne me parvenaient point; la poste du Caire à Alexandrie appartient au gouvernement, jamais je n’ai pu recevoir une seule lettre par cette poste; j’ai fini par m’en jeter moi-même à mon adresse, mais pas une ne m’est arrivée. Un jour, impatientée de cela, j’ai copié sur une feuille de papier à lettre certain article de notre Code concernant les vols ou soustractions de lettres... Eh bien , celle-là ne m’est pas même arrivée!... Vrai, j’ai trouvé qu’on avait manqué d’esprit : on aurait dû la recacheler et me la renvoyer...

Enfin je ne m’attendais pas à passer un jour pour un conspirateur!... A ce mot-là le féminin ne va pas, le vice-roi aurait dû le comprendre!...

Du reste, je n’en veux nullement à ce bon pacha égyptien des petites misères et persécutions qu’il m’a faites, et du soupçon injurieux qu’il a eu à mon égard ; il ne rêve que conspiration, il n’a que cela en tête; et puis, vraiment, cela m’a trop fait rire de bon cœur et m’a tellement amusée que j’ai prolongé mon séjour en Égypte, et que je compte y retourner, à moins toutefois que Son Altesse ne demande encore à mon consul de m’expulser, prétextant qu’une femme qui passe ses journées, ses soirées à écrire, qui reçoit une foule de lettres (notez que moi je n’en recevais pas, puisqu’on les recevait pour moi), est une femme dangereuse , occupée sans aucun doute à conspirer.

Vrai, j’en rirai longtemps!

Et je retournerai en Égypte, à moins que le viceroi ne mette en vigueur chez lui l’ancienne loi des Chinois qui punissait de mort tout étranger mettant le pied sur le sol... Or, comme en Égypte on empale, et que ce ne doit pas être une mort précisément agréable, dans ce cas je dirai adieu à son beau ciel , à ses moustiques, à ses serpents, à ses mouchards, et à tout ce qu’on y voit, qui, vraiment, est souvent drôle.

Les pages qui suivent, écrites au courant de la plume, n’ont qu’un seul mérite, c’est de contenir la vraie vérité sur les lois ou l’absence de lois, sur les usages, sur les mœurs des Égyptiens, sur le gouvernement du vice-roi et sur la colonie européenne.

Olympe AUDOUARD.

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