‹ Les mystères de l'Égypte dévoilésChapitre 2 sur 28 · L'ÉGYPTE, LE NIL, ETC · texte numérisé non relu

L'ÉGYPTE, LE NIL, ETC

Le Nil. — Le Désert. — Les Bédouins. — Le Khamsin. — L’émir,

Abd-el-Kader. — Un visite aux Bédouins. — Chasse à la gazelle.

— Lettre d’Amrou à Omar. — Ce qu’il aurait pu dire en 1864. —

Sort du peuple , avenir. — La Haute, la Moyeune, la Basse-Égypte.

— Le Labyrinthe. — Le lac Mœris.

L’Égypte ne ressemble à aucune autre contrée : elle surprend, étonne et charmé le voyageur. Immense oasis au milieu du désert, grande plaine dont le Nil est le centre, contrée dont l’antiquité se perd dans la nuit des temps, où tout est merveilleux et miraculeux, qui ne ressemble à aucune autre, qui a son cachet personnel, qui est elle enfin, qui a été créée par le Nil , qui est la fille de ce fleuve fait dieu par les Égyptiens, fleuve qui la féconde en déposant sur ses terres son limon gras et bienfaisant, l’Égypte commence où les eaux du Nil arrivent, et finit là où elles s’arrêtent.

Son sol sablonneux ne peut recevoir la fertilité que

des eaux du Nil seulement. Ainsi, si vous arrosez une étendue de terrain avec de l’eau transportée d’Europe, ou de l’eau de pluie, il restera infertile; ce qu’il lui faut, ce sont ces eaux, mélangées de ce gras limon.

Cela a donné naissance à une ancienne fable des Égyptiens : Isis (la terre) est , disent-ils, l’épouse féconde d’Osiris (nom sacré du Nil) ; Nepthys (la terre du désert) est l’épouse stérile de Typhon (la pluie), qui ne pourrait enfanter que par un adultère avec Osiris.

C’est-à-dire que la terre d’Égypte ne peut être fécondée que par les eaux du Nil, ce qui est parfaitement exact.

On comprend sans peine que les anciens Égyptiens

aient vénéré ce fleuve, lui aient rendu des hon-

neurs divins ; en effet , comme le remarquait judicieusement Hérodote, le Nil est le créateur de l’Égypte ; c’est ce limon qu’il dépose sur son sable qui d’abord le rend fécond, puis exhausse le terrain de telle façon qu’il gagne sur la mer. Il est facile de voir de combien il a empiété, car, à de très-longues distances de la mer, le sable est mélangé de coquillages, et il aune forte dose de saumure. On trouve des coquillages (sur les hauteurs ; les pierres du désert sont polies et façonnées par le roulement des flots.

Hérodote dit ceci à l’appui de cette assertion : « Les prêtres m’ont rapporté un témoignage précieux ; ils m’ont dit que sous le règne du roi Mœris , quand le

fleuve montait de huit coudées , il arrosait l’Égypte au-dessous de Memphis , et lorsqu’ils m’ont appris cette circonstance, il n’y avait pas neuf cents ans que ce roi était mort, et déjà, si le fleuve ne montait pas.de seize coudées, il ne montait pas sur les champs. »

Hérodote ajoute encore qu’il tient des prêtres qu’à une époque reculée, le Delta seul existail.

Donc, je le répète, le Nil est le créateur de ce pays, et c’est avec raison que les anciens Égyptiens en avait fait un dieu. Le dieu Nil était représenté, nous dit Champollion, par un personnage de forme humaine qui semblait participer de la femme et de l’homme ; sa tête était surmontée d’un bouquet d’iris ou glaïeuls, symbole du fleuve à l’époque de l’inondation ; il faisait au nom des rois, qu’il avait pris sous sa protection, des offrandes aux grands dieux de l’Égypte. On l’a, en effet, représenté portant sur une . tablette quatre vases contenant l’eau sacrée et séparée par un sceptre qui est l’emblème de la pureté ; il était ainsi représenté sur deux bas-reliefs qui ornaient deux côtés du dé sur lequel s’élevait l’obélisque que l’on a transporté à Paris.

Les Égyptiens donnaient à ce dieu les noms de très- saint père t de nourricier du pays. Leur dieu Cnouphis était considéré par eux comme la source et le régulateur du Nil ; on le voit représenté, sur beaucoup de monuments, assis sur son trône, enveloppé dans une tunique bleue, et sur ce corps humain une tête de

bélier dont la face est verte; il tient dans les mains deux vases desquels s’épanchent sur la terre les eaux célestes.

Les Égyptiens disaient que l’eau était le principe de toute chose, que l’humidité était la mère et la nourrice des êtres.

Outre leur Nil terrestre, ils avaient imaginé un Nil céleste.

Toute personne qui était noyée dans le Nil était considérée comme privilégiée des dieux; si son corps était retrouvé, il était embaumé aux frais du temple où se tenaient les prêtres du Nil.

Impossible de se faire une idée de l’Égypte sans y aller, sans la parcourir; je l’ai dit, elle ne ressemble à aucune autre contrée ; on peut la comparer à une superbe oasis en plein désert : car, là où la mer ne la borde pas, c’est le désert, cette mer de sable, qui lui sert de limite.

Jamais on ne fera une description de l’Égypte si vraie, si poétique, si exacte, que celle que fit dans une lettre Amrou au khalife Omar, qui lui demandait de lui faire un tableau exact de sa conquête...

« Prince des fidèles, dit Amrou, peins-toi un désert aride et une campagne magnifique au milieu de deux montagnes, dont l’une a la forme d’un monticule de sable, et l’autre celle du ventre d’un cheval maigre ou bien du dos d’un chameau.

« Telle est l’Égypte ; toutes ses productions, ses richesses, depuis Isoarjusqu’àMorcha (depuis Assouaa

jusqu’aux frontières de Ghaza), viennent -d’un flot béni, qui coule avec majesté au milieu d’elle; le moment de la crue et de la diminution de ces eaux est aussi réglé que le cours du soleil et de la lune.

« Il y a un temps fixe où toutes les sources de l’univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel la Providence les a assujetties envers lui ; alors les eaux augmentent, elles sortent de leur lit, et elles arrosent la surface de l’Égyte pour y déposer le limon producteur.

« Il n’y a de communication d’un village à l’autre que par le moyen de barques légères, aussi innombrables que les feuilles du palmier.

« Ensuite, lorsqu’arrive le moment où les eaux cessent d’être nécessaires à la fertilisation du sol, ce fleuve docile rentre dans les bornes que le destin lui a prescrites, pour laisser recueillir le trésor qu’il a caché dans le sein de la terre.

« Un peuple protégé du ciel et qui, semblable à l’abeille, ne paraît destiné qu’à travailler pour les autres sans profiter lui-même du fruit de ses peines et de ses labeurs, ouvre légèrement les entrailles de la terre et y dépose les semences, dont il attend la prospérité de cet être suprême qui fait croître et mûrir les moissons; le germe se développe, la tige s’élève, son épi se forme par le secours d’une rosée divine qui supplée aux pluies et qui entretient le suc nourricier dont le sol s’est abreuvé..

« A la plus abondante récolte succède tout à coup

la stérilité. C’est ainsi que l’Égypte offre successivement, ô prince des fidèles, l'image d’un désert aride et sablonneux, d’une plaine liquide et argentée, d’un marécage couvert d’un limon noir et épais, d’une prairie verte et ondoyante, d’un parterre orné des fleurs les plus variées , et d’un vaste champ couvert de moissons jaunissantes. Béni soit le nom du créateur de tant de merveilles !

« Trois déterminations contribuent essentiellement à la prospérité de l’Égypte et au bonheur de ses enfants: la première est de n’adopter aucun projet tendant à augmenter l’impôt ; la seconde, d’employer le tiers des revenus à l’augmentation et à l’entretien des canaux, des digues et des ponts ; et la troisième, de ne lever l’impôt qu’en nature sur les fruits que la terre produit. Salut. »

Je le répète, aucune description ne peut égaler celle-là pour peindre en quelques lignes l’image vraie de cette contrée. Le dernier paragraphe de cette lettre nous apprend qu’à cette époque on se préoccupait du bonheur des enfants de l’Égypte... Hélas I à présent, les nouveaux maîtres turcs disent : « Ce ne- sont pas des hommes, ce sont des brutes, des bêtes de somme, créées par Dieu pour nous enrichir de leur labeur!... »

Dans ce temps-là, un tiers de l’impôt servait, nous dit AÀirou , à payer l’entretien , l’augmentation des canaux, des ponts et des digues... Donc le peuple n’était pas forcé de le faire en corvée !...

— ÎS —

En arrivant en Égypte, on se sent étonné, frappé de l’aspect de ce pays. On se dit : C’est bien vraiment un pays miraculeux, protégé, aimé de Dieu... Tout y est arrangé par une nature prévoyante et bonne : les inondations périodiques qui la fertilisent ; jusqu’à ces deux chaînes de montagnes nues et arides qui la défendent contre le vent chaud et dévorant du désert, contre cet affreux khamsin.

La terre d’Égypte est bénie de Dieu, disent les Arabes; ils ont raison... Et dire que ce peuple descendant de ces illustres Égyptiens qui ont inventé les arts, les sciences, les lois, qui ont allumé le flambeau de la civilisation alors que les autres nations dormaient dans les ténèbres, dire que ce peuple-là, qui est chez lui, sur la terre de ses ancêtres, ne possède plus une parcelle de cette terre bénie 1 dire qu’il est forcé de la cultiver pour enrichir ses conquérants!... Est-ce assez triste et assez injuste?

Et pourtant tous ces beaux faiseurs de discours humanitaires, tous ces amis de l’indépendance des peuples, de l’abolition du pouvoir arbitraire, se taisent ; ils ne s’occupent ^as de lui, ils disent : «,Y at-il un peuple en Égypte, aujourd’hui? »

Mais s’il n’y a pas un peuple, il y a, messieurs, des hommes, des êtres ayant comme nous un cœur, une âme, qui comme nous ressentent la douleur, la joie, le bonheur.

Ces êtres-là, qui sont nos frères en Dieu, souffrent; leur sang coule sous le courbache toujours levé sur

eux ; ils vivent misérablement dans des huttes de boue, les pieds nus, avec une mauvaise chemise de coton bleu pour tout costume.

Ils sont expulsés de chez eux, et, de plus, ils sont forcés de cultiver, de semer, pour ceux qui se sont emparés de leur terre. C’est le pacha gouverneur qui possède l’Égypte en entier; le fellah ne possède la terre que comme tenancier; on la lui enlève s’il ne paye pas le mri (impôt), et encore il doit ne cultiver que ce qu’on lui ordonne de cultiver. Ainsi, dans ce moment l’Égypte n’est plus qu’un vaste champ planté de coton; et vraiment le coton, soit lorsqu’il est jeune et vert, soit plus tard lorsqu’il devient un petit arbuste, n’est pas gracieux à voir. Si Amrou avait vu l’Égypte en 1864, il aurait probablement écrit ceci : — O Omar, prince des fidèles, figure-toi de vastes champs en plein désert ; ces champs, après l’inondation, sont d’abord verdoyants , d’un vert assez désagréable à l’œil: c’est une plante que l’on nomme coton qui est semée partout; cette plante devient arbuste, se dépouille de ses feuilles ; alors les champs ressemblent à une immense pftine sèche où l’on aurait planté une masse de morceaux de bois sec ; des tiges de' ces bois s’échappe une boule blanchâtre : c’est le coton. Le coup d’œil qu’offre cette plaine ainsi est d’un laid dont rien n’approche. Une foule d’hommes, de jeunes enfants, ramassent ce précieux produit et l’enferment dans des sacs. On voit de loin en loin de grandes maisons carrées sans grâce et sans style : ce

sont des usines à égrener le coton ; les plus grandes, les plus belles, appartiennent au roi, qui est, en même, temps que roi, le plus grand marchand de coton de son pays.

Dans tous les villages on ne voit que des monceaux de balles de coton accumulées ; les trains ne portent que du coton, toujours du coton. Il y a une multitude de Grecs, Arméniens, Italiens, Français, Anglais, qui trafiquent sur le coton; leur commerce consiste à aller dans l’intérieur du pays pour essayer de tromper le fellah en lui achetant ; très - bon marché ce qu’ils doivent, eux, revendre fort cher. Le courbache quelquefois les aide dans ces marchés. Pauvre fellah, bonne bête du bon Dieu, bon mouton que chacun tond... Ces hommes, venus en Égypte sans sou ili maille , à force de tondre le fellah ou d’exploiter le pacha turc , roulent carrosse à présent ; les uns se sont faits Beytifier (nommer Bey s), les autres ont acheté un titre de comte à Rome ; ils mettent des armoiries à leur voiture, des plantes ou des graines de coton coquettement entrelacées. Dans les promenades, dans les rues, sur les places, dans le chemin de fer, dans les salons , au palais du vice-roi, on parle coton, de la baisse ou de la hausse.

Y a-t-il hausse à Londres, tous ces marchands prennent un air superbe, ils marchent la tête haute, le regard dédaigneux ; mais y a-t-il baisse , leur arrogance baisse aussi : on les voit lg. tête courbée, le nez allongé ; ils ne sont plus fiers du tout*

Il y a en Égypte des ruines de monuments superbes , ruines qui attestent sa gloire passée, bien passée, hélas ! Ces ruines, le vice-roi s’en sert pour se faire construire des raffineries de sucre.

Il y a près du Caire des pyramides, œuvre grandiose, gigantesque , dans laquelle l’homme a voulu défier l'impossible; il a, pour les élever, taillé le roc, le granit; il a amoncelé des blocs de pierre, et, comme s’il voulait escalader le ciel, il s’en est fait une échelle colossale. Eh bien, cette merveille va, dit-on, disparaître ; on assure que le Vice-roi actuel, Ismaïl Pacha, va les faire démolir pour se faire construire d’immenses usines à égrener le coton et de vastes entrepôts pour mettre son coton. Hélas! trois fois hélas! vous n’auriez pas prévu, ô vous Khéops, Manéthon et Mykérinos, que ces monuments que vous laissiez là, pour témoigner de votre règne long et glorieux et du génie des autres peuples seraient si peu appréciés par un vice-roi d’Égypte, qu’il s’en servirait pour se faire des usines à coton!... •

Il y a encore, ô prince des fidèles, continuerait • Amrou, cfes obélisques, des colonnes en granit rose si bien taillées que la surface est polie comme un miroir ; elles s’élèvent fières et coquettes dans les nues. Eh bien, l’on assure que l’on va les jeter à bas, les briser, pour prendre le plomb qui se trouve dans les jointures. De quelle profanation n’est pas capable une nation atteinte de la frénésie du lucre !

Tous les anciens dieux d’Égypte sont remplacés par

un nouveau, l’or!... Il y a encore un petit dieu satellite de celui-là, et qui a pas mal <Je dévots fervents : c’est Mercure!...

Si tous ceux qui ont quelques points de ressemblance avec cet infortuné Vulcain l’adoraient, il aurait aussi bon nombre de dévots!... Par exemple, peu, je crois, perdraient leur temps à fabriquer un filet!... Gagner de l’or, beaucoup d’or, tel est le but, la vie de cette nuée d’étrangers qui font assez l’effet d’une bande de vautours abattus sur l’Égypte...

Voilà sans doute ce qu’aurait dit Amrou, mais avec ce charme poétique des Arabes,, s’il avait visité l’Égypte en 1864.

Le beau ciel d’Égypte a été vanté par bien des auteurs, et avec raison; il est constamment pur, son azur est d’un bleu qui n’est taché d’aucun nuage ; jamais un éclair ne déchire la nue. Le jour, le ciel est d’un bleu blanchâtre ; l’atmosphère y est d’un lumineux qui étonne, charme, mais à la longue fatigue la vue ; alors que le soleil est prêt à dire adieu pour douze heures à cette terre-là, le ciel devient d’un splendide dont rien n’approche ; il a des teintes que jamais peintre ne pourra reproduire, teintes safran ardent. Le Nil devient d’une transparence inouïe, le ciel se mire dans ses eaux comme dans une belle glace de Venise ; les bouquets de palmiers, les villages qui bordent ses rives, se reflètent eux aussi dans ses eaux.

Celui même qui n’est pas poète se sent pris dans ce moment d’une indéfinissable rêverie ; son âme, à son

insu, s’élève vers le créateur de ces merveilles ; la pensée voyage dans l’inûni, dans le vague ; les yeux, éblouis, étonnés, contemplent ce spectacle dont aucun pinceau, aucune plume, ne saurait faire le fidèle tableau...

Si, au Caire, de l’esplanade qui se trouve devant la forteresse, là où l’on vous montre le saut du Mamelouk, vous assistez au coucher du soleil, vous êtes forcé de convenir que jamais spectacle si grandiose, si saisissant, n’a frappé votre regard.

Le soleil, prêt à disparaître derrière ces colosses de pierres, les pyramides, donne au ciel mille couleurs brillantes. Au couchant, il est d’unç couleur orange lumineuse; au levant, il est rose. L’arc-en ciel traverse le ciel, le sépare, loi faisant comme une brillante ceinture; on dirait qu’une poudre d’or tombe en poussière sur le Caire. Les mosquées aux flèches élancées, les maisons mauresques à la fine et élégante architecture, les arbres, se dessinent nettement dans l’atmosphère, qui, à ce moment du jour surtout, devient d’une transparence qu’on ne retrouve dans aucun autre pays. Puis le soleil disparaît, la nuit descend peu à peu sur la ville, l’enveloppe de ses voiles ; à ce moment-là encore, les mille minarets du Caire, ses beaux palais, son île de Boulak, les pyramides, vus dans cette demi-obscurité, font un effet charmant.

Le clair de lune en Égypte est encore une chose qui étonne et charme ; il est si brillant, qu’à sa clarté

on peut lire et écrire. Le Caire, vu de la oitadelle au clair de lune, fait l’effet d’une de ces villes fantastiques des Mille et une Nuits. .

A Tell-el-Kébir, dans le désert de Suez, se trouve un beau château que Saïd Pacha a fait construire. Ce château, qui a été acheté par la Compagnie de l’Isthme, est admirablement situé ; il est construit dans le style mauresque ; devant lui s’étendent de superbes jardins que l’oranger, le bananier, le grenadier, le citronnier, ombragent, où fleurissent les roses de mai au doux parfum; ... derrière, à droite et à gauche, c’est le désert, sec, aride, effrayant à voir. A cent pas du château de Tell, se trouvent des dunes de sable; dans ces dunes, les bêtes fauves du désert ont fait leur terrier : ce sont la hyène, le chacal, le léopard.

J’ai passé quelques jours au château de Tell. Le soir, de huit à dix heures, je restais assise sur la grande terrasse ; du jardin m’arrivait la douce émanation des fleurs, leurs suaves parfums m’étaient apportés par la brise légère. C’était au moment de la pleine lune ; son disque argenté était si lumineux qu’à sa clarté j’ai écrit plus d’un chapitre de mon ouvrage, et je Usais facilement les caractères les plus fins... Jamais nuits né m’ont paru aussi splendidement belles ; en face de ce désert sans fin, le Créateur de toute chose vous apparaît plus puissant, plus Dieu encore ; votre âme aspire à s’élever vers lui!...

Gomme l’on oubhe le monde avec ses mesquines,

ses sottes exigences! Combien alors il vous parait petit!...

Votre âme, on le sent, se dégage de la matière, et elle se met à planer dans l’immensité; c’est alors que l’on sent bien que le corps, chez nous, n’est qu’une vile et sotte prison qui retient notre âme désireuse, elle, de s’envoler libre dans l’espace, dans l'inüni !...

L’air est là pur et vivifiant : je le respirais avec bonheur à pleins poumons. Ce sable, gris argenté à des endroits, à d’autres gris foncé ou rouge, éclairé par ce ravissant clair de lune, me faisait l’effet d’une vaste mer; de temps en temps sur une dune se dessinait la silhouette d’un de ces habitants du désert: c’était ou une hyène se promenant lentement, ou un léopard bondissant follement de dune en dune; le chacal faisait entendre par moment son cri rauque et aigu : c’était le seul bruit qui vînt troubler le silence de la nuit...

J’ai beaucoup voyagé, j’ai vu bien des spectacles qui m’ont impressionnée, mais rien ne l’a fait aussi vivement que ces nuits passées en plein désert dans ce château de Tell !...

Le désert avec son horrible solitude, sa sombre mélancolie, m’a charmée beaucoup plus que les plus beaux sites.

• J’ai vu l’Algérie avec ses montagnes où le cactus, le figuier de Barbarie, s’entrelacent, où l’on voit des orangers gros comme des chênes, couverts en même temps de fleurs et de fruits... J’ai vu la riante et verte

Allemagne, les immenses forêts de la Russie, les sites enchanteurs de Sorrente la belle et de Castellamare ; j’ai vu les rives du Bosphore, les montagnes arides de la Judée; j’ai vu bien de choses encore: eh bien, rien ne m’a frappée, rien ne. m’a émue et charmée en même temps, comme le spectacle de cette mer de sable brûlant, quand, au loin, à perte de vue de tout côté, on se voit entouré par elle, on se sent seul avec Dieu et la mort, qui est encore Dieu, car à chaque pas que vous faites vous pouvez la rencontrer... La vipère hatjé, la vipère à corne, sont là cachées sous le' sable ; la couleur de leur peau fait qu’elles se confondent avec lui ; si par malheur vous marchez sur une, c’est fini : une heure ou deux après, votre cadavre seul sera là, votre âme n’y sera plus... Si le khamsin vous surprend, lui aussi peut vous donner la mort, mort affreuse : son haleine enflammée vous brûle la peau, vous dessèche la gorge ; le sable fin qu’il contient vous entre dans les yeux,danslenez, dans la gorge... ce sable vous aveugle si bien, qu’alors vous perdez votre route, vous errez à l’aventure dans ce labyrinthe d’un autre genre, où, hélas 1 vous n’avez pas la ressource du peloton de fil, et vous finissez par mourir de faim, de soif, de fatigue... C’est affreux, et malgré cela j’aime le désert; c’est horrible, c’est vrai, mais c’est horriblement beau...

Le sable doré par le soleil a des teintes ravissantes, le khamsin amoncelle le sable, en fait de petites dunes qui ont mille*, formes fantastiques , lisses et

unies ; on dirait un granit gris taillé par la main de l’homme... Le coucher comme le lever du soleil dans le désert sont d’un effet impossible à décrire ; ce sable uni reflète le ciel tout comme un miroir ; le ciel a toutes les couleurs 'depuis le pourpre éclatant jusqu’au rose ; et si à ce moment-là une longue caravane se présente à l’horizon, si vous voyez avancer vers vous ceschameaux à pas lent et majestueux, ces Bédouins du désert avec leurs grands burnous blancs, éclairés par les rayons ardents des derniers reflets du soleil, il vous semble voir une apparition fantastique.

Rien n’est curieux et beau comme une caravane traversant cette mer de sable. L’été dernier, nous étions dans le désert de Suez beaucoup de Français ; l’émir Abd-el-Kader était avec nous, nous quittions la petite ville d’Ismaïlhia, cette ville qui est sortie du sein des sables grâce aux ingénieurs de l’isthme, et qui en est sortie coquette et gracieuse. Nous nous rendions à un autre point du canal; nous avions six heures démarché à faire dans ce sable mouvant. L’émir Àbd-el- Kader, trois autres personnes et moi, nous étions dans un grand char découvert, traîné par huit chameaux; de chaque côté de l’attelage un chamelier, avec sa longue robe en étoffe or et rouge , son burnous blanc, sa ceinture contenant deux poignards, deux pistolets, avec son long fusil sur l’épaule, monté droit sur sa selle , tirait de temps en temps un coup de fusil pour nous faire honneur , puis tous deux se

mettaient à chanter pour exciter nos chameaux à aller

plus vite : cai*, si vous battez le chameau ou le dromadaire, il se couche au lieu d’avancer ; mais si vous l’excitez parla voix; docile, il obéit. Autour de nous, six Algériens de la suite de l’émir, montés sur de superbes chevaux arabes, caracolaient, faisant faire de la fantasia à leurs chevaux , c’est-à-dire les lançant au grand galop, puis les arrêtant tout court sur leurs deux jambes de derrière, ou bien encore leur faisant décrire des zigzags, toujours lancés au galop. Dix ou douze des messieurs de l’isthme, enveloppés, eux aussi, de burnous blancs, un koufié rayé rouge et or sur la tête, caracolaient également autour de nous.

A côté de notre char, monté sur un beau dromadaire, se tenait le cheik des chameliers, un homme superbe, le teint légèrement bistré, de grands yeux noirs veloutés bien fendus en amande, ayant une expression üère et tendre tout à la fois. Sa robe, une espèce de tunique, était toute chamarrée d’or ; le rouge, le vert, le jaune, s’y trouvaient réunis ; un koufié (carré de soie à longues franges) rouge, or et vert, entourait sa tête, retombant sur ses épaules , et serré par une corde en poils de chameau. Un fin et blanc burnous était porté par lui avec la môme dignité qu’un roi porte son manteau de pourpre ; à une riche ceinture étaient passés des poignards aux lames de Damas, manches incrustés d’ivoire ou d’or; un magnifique fusil, long de 1 mètre 50, était en ses mains un jouet; toujours pour nous faire honneur, il le faisait tourbillonner sur sa tête, le déchargeait tout en le jetant en

l’air; puis, ce qui est une grande gracieuseté de leur part (à leur point de vue bien entendu), il nous tirait des coups de fusil, même sous le nez, de façon à me brûler à moi le bôut du nez, à ces messieurs leur barbe.

Rien ne peut égaler en originalité, en grandiose aussi, l’effet que produisait notre caravane , et je regrettais qu’un peintre ne fût pas là. Je me disais aussi ; « Ce bon Parisien, qui n’est pas mal badaud, il faut bien en convenir, s’il voyait cette caravane se promener au bois ou sur les boulevards, bayerait joliment aux corneilles I... * Pour moi je trouvais le spectacle que j’avais sous les yeux bien préférable à celui de cette promenade autour du lac ou de ces courses qui font pourtant courir tout Paris I - C’était en juin, la chaleur était accablante, il y avait 55 degrés, le sable brûlait , la semelle des souliers se racornissait... Ab! dame, toute médaille a son revers 1...

Mais si l’on a pas soin, à l’exemple des prévoyants Bédouins, de se bien vêtir, de se couvrir de laine des pieds à la tête, la tête surtout (c’est indispensable), on meurt d’une insolation dans le cerveau au bout de quelques heures...

Les Bédouins disent avec raison que ce qui préserve du froid préserve également de la chaleur. Cela est vrai avec ce soleil incandescent ; or, plus on est couvert, moins on est incommodé.

Si, dis-je, on suit l’exemple des Bédouins, on supporte cette chaleur parfaitement; ce qui le prouve,

c’est que, m’étant couverte de laine, j’ai passé mon été ou en plein désert, ou à Suez, ou au Caire, sans être malade; ma santé s’est même rétablie...

Il y avait deux heures que nous cheminions ainsi de par le désert; l’émir, qui est un excellent poète, nous disait des vers ; les chameliers chantaient toujours, le temps ne nous paraissait pas long. Mais tout à coup la chaleur devient plus intense, un vent . qui semble sortir des entrailles de la terre soulève de petits tourbillons d’une poussière fine qui nous entre dans les yeux et nous aveugle ; nous en respirons par le nez, par la bouche, ce qui nous dessèche la gorge. Les chevaux se mettent à hennir comme s’ils pressentaient un danger, les chameaux qui traînaient notre char se couchent, ceux des conducteurs en font autant; on a beau les exciter de la voix, essayer de les battre, ils restent immobiles.

Le cheik chamelier nous dit : « Voilà le khamsin qui arrive; nous n’avons d’autre ressource que de nous coucher à côté des chameaux, de nous envelopper dans nos burnous et d’attendre qu’il soit passé. » Nous faisons tous une horrible grimace : rester là couchés sur ce sable, avec cette chaleur accablante, la gorge desséchée, nous souriait peu.

Le ciel était tout à coup devenu grisâtre ; le soleil, à demi voilé, avait une couleur sanguinolente; on sentait dans l’air qu’une révolution soudaine s’opérait. Les chevaux frémissaient d’effroi sous leurs cava- ♦ # , bers ; les chameaux faisaient entendre de petits cris

plaintifs, mais ils restaient couchés immobiles ; rien n’aurait pu les faire se redresser; les chameliers nous dirent qu’il était complètement inutile de l’essayer.

Nous délibérâmes sur ce qu’il y avait à faire, car rester là, nous ne le voulions pas. Nous nous disions que nous étions assez peu éloignés d’Ismaïlhia pour ne pas désespérer de pouvoir y rentrer. Voici à quoi nous nous arrêtâmes : ceux qui étaient à cheval, conduits par un chamelier qui monterait aussi à cheval pour éviter qu’on s’égarât dans le désert, iraient au grand galop à Ismaïlhia et nous enverraient des chevaux pour tous ceux qui étaient dans le char ou à chameau ; l’on essayerait de rentrer avant que le khamsin devint plus violent, et l’on laisserait là les chameaux sous la garde des chameliers.

J’avais souhaité vivement voir ce fameux khamsin, mais j’en avais déjà assez. Je demandai que l’on me donnât un cheval pour être de la première caravane : un Arabe de la suite de l’émir mit pied à terre et me céda le sien... Le cheik chamelier monta aussi sur un cheval pour nous conduire, car avec ce maudit vent, les tourbillons de poussière qu’il soulève et qui font qu’on ne voit plus, rien n’est plus facile que 4e s’égarer ; et nous nous disions que, si au lieu d’arriver à la ville nous nous égarions, indubitablement nous mourrions de soif et de fatigue. J’avais déjà la gorge eu feu, je me disais que ce devait être une mort affreuse.

Je n’avais pas mon amazone, mais, hélas! une crinoline, et pas un cheval avec une selle de femme... En vain on me fit remarquer que je ne serais pas solide, que je ferais une chute; je n’écoutai rien. J’aurais vendu non pas mon droit d’aînesse, mais mon droit de cadette, pour un verre d’eau. Je voulais partir de suite. Je quittai ma crinoline, j’enfourchai le cheval de l’Arabe, lequel cheval avait une selle arabe pour comble de malheur. Vilaine invention que ces selles-là : elles ont un piquet devant et derrière, de sorte que, si l’on se renverse en arrière, le piquet vous entre dans le dos ; si l’on se renverse en avant, l’autre vous entre dans l’estomac... J’avais là-dessus une drôle de tournure, mais j’y songeais peu, et, enveloppés comme nous l’étions par ces tourbillons de poussière qui n’arrivaient ni du nord ni du sud , mais qui semblaient sortir de la terre, personne ne pouvait le voir... Le cheik s’orienta pour la direction à prendre en regardant le ciel, et il lança son cheval au galop ; tous le suivirent. Je restai en arrière, ayant quelque peine à me tenir en selle, j’en conviens; alors un Arabe mit son cheval tout près du mien, me prit la main droite pour me soutenir, et lança nos deux chevaux ; je fermai les yeux et me laissai emporter à la grâce de Dieu...

Le khamsin augmentait, le ciel était effrayant à voir, nos chevaux hennissaient de peur, ils galopaient d’une façon effrénée.

Le vent faisait voltiger nos burnous et nos koufiés.

nous avions l’air de blancs fantômes nous livrant à une sarabande infernale. J’étais essoufflée, je perdais l’équilibre à chaque instant; deux fois, sans ce bon Arabe, je tombais de mon fougueux coursier ; mais avec cette prévenance de l’Arabe, ce soin qu’il a pour la femme, qu’il considère comme un enfant, un être très-faible qu’il doit protéger constamment, d’un bras vigoureux il me soutenait en selle, de l’autre il dirigeait son cheval et aussi le mien, dont il avait pris la bride pour que je pusse me tenir de la main gauche au piquet de ma selle.

Quelle promenade 1... Quel genre d’équitation désagréable!... '

Soudain le cheik chamelier s’arrête net, nos chevaux se cabrent sur leurs pieds de derrière, ce qui m’enfonce d’une façon fort peu agréable le piquet de devant dans l’estomac.... Il regarde le ciel à droite et à gauche ; nous comprenons qu’il n’est plus sûr de sa route. J’avoue que je me suis sentie frémir d’effroi; c’est peu brave, mais, que voulez-vous, j’avais la gorge aussi sèche et aussi chaude que si j’y avais eu des charbons ardents... Après un arrêt de cinq minutes, il nous fait changer de direction... Je me disais : « Celle-ci sera-t-elle au moins la bonne? » Mon Arabe secoue la tête et me dit : Là taït, ce qui veut dire : «. non bonne » ; il me montre une autre direction et lance son cheval avec le mien. J’hésitais à le suivre ; j’avais un peu peur; je me disais : « Où me mène-t-il?» Mais d’abord, comment lui enlever les brides de mon

cheval? J’étais sa prisonnière. J’appelai un Français, mais il ne m’entendit pas, et la poussière qui nous enveloppait fit qu’il ne s’aperçut pas même que mon Arabe me faisait suivre une autre route... Cependant mon compagnon vit que je n’étais pas rassurée; alors il me dit : « Tait kitir Arabe. Très-bon Arabe. » Je compris qu’il me disait qu’il était bon, de ne rien craindre...

Je me laissai donc conduire par mon Arabe trèsbon... Bien m’en prit : une demi-heure après, nous entrions à Ismaïlhia. Je demandai si l’autre caravane . était arrivée, on me répondit que non. Je m’empressai de donner des ordres pour que l’on envoyât des chevaux.

Avec quel bonheur je me jetai sur une gargouillette d’eau ! et que je fus contente de l’heureuse idée qu’avait eue mon Arabe de ne pas suivre la route du cheik. Lui me disait d’un air joyeux et fier : « Tait

Arabe. — Oui , Tait kitir », lui répondis-je en lui ser-

rant la main.

. Une fois que je me fus baigné les yeux, débarrassée le plus possible de cette horrible poussière, et que j’eus bu quatre ou cinq verres d’eau, je songeai à mes malheureux compagnons d’infortune ; jusque-là, je l’avoue à ma honte, je n’avais songé qu’au bonheur de me plonger dans l’eau... J’eus du reste le temps de me laisser aller à l’inquiétude : ce ne fut que quatre heures apr.' s qu’arrivèrent l’émir et les autres Français : dans quel état, grand Dieu !... Ils n’avaient plus figure humaine.,., Je leur racontai com-

ment mon Arabe m’avait fait prendre une autre direction que celle que leur avait fait suivre ce diable de cheik, et comment les autres n’étaient point encore arrivés. On conçut les plus vives inquiétudes sur leur sort: ils se seront égarés, disait-on, ils peuvent errer de longues heures dans le désert et mourir; ils peuvent encore, n’étant pas armés, être mangés par des bêtes fauves... Nous envoyâmes des Arabes dans toutes les directions avec des torches allumées, car la nuit était venue ; nous leur dîmes de pousser de grands cris, pour les prévenir s’ils étaient près de là.

Après cela, la fatigue l’emportant sur notre inquiétude, nous nous couchâmes. Le lendemain matin, un soleil splendide me réveilla de bonne heure; j’avais eu le cauchemar toute la nuit, j’avais rêvé bêtes féroces qui me dévoraient et attaque de Bédouins; je me levai à la hâte, et descendis pour prendre des nouvelles. En arrivant sur le perron j’aperçus ces messieurs les égarés qui descendaient de cheval.

« Comment, m’écriai-je, vous courez le désert depuis hier!... Savez-vous que j’étais très-inquiète sur votre compte?

— Et nous donc sur le vôtre, me dirent-ils...

— Sur le mien ? et pourquoi? »

Ils m’expliquèrent alors qu’après avoir couru cinq heures, le cheik leur assurant toujours que cette fois il était sûr de la direction à suivre, ils étaient arrivés non pas à Ismaïlhia, mais au seuil qui se trouve juste du côté opposé ; qu’arriv.és.là, ils s’étaient aperçus avec

effroi que je n étais plus avec eux: ils avaient fait raille suppositions lugubres, navrantes, qui heureusement n’étaient point vraies ; ils avaient envoyé des Arabes à ma recherche. Je leur dis en riant que nous étions quittes de bons procédés, puisque j’en avais fait autant pour eux.

Ils s’étaient reposés toute la nuit, puis dès le grand matin ils étaient venus pour calmer nos craintes et avoir de nos nouvelles. Ils craignaient que l’Arabe ne m’eût enlevée.

Les chameaux étaient eux aussi de retour ; le ciel était pur, le khamsin avait cessé ; nous convînmes défaire, malgré notre mésaventure de la veille, notre excursion l’après-midi, et cette fois nous la fîmes heureusement.

L’émir Abd-el-Kader est vraiment un homme supérieur; il est très-intelligent, d’un esprit juste, vif et brillant; il a une grande aménité de caractère, quelque chose de digne et de bienveillant qui charme. Sa démarche est noble et flère , et sa figure belle encore, quoique le costume syrien lui aille moins bien que le costume algérien. C’est en tout point un homme remarquable ; il aime le progrès, il voudrait voir la civilisation s’introduire parmi les siens. Il parait très-attaché à la France, et surtout à l’empereur Napoléon III. Il dit, en parlant de lui , notre empereur, avec emphase et admiration. Je me suis longuement entretenue avec lui ; il ne tarissait pas sur ^expression de son dévouement et de son admiration pour l’em-

pereur. 11 m’a paru vivement désirer de venir en France , mais surtout dans le but de voir Sa Majesté et notre petit Prince Impérial.

Son esprit, positif-, juste et sérieux, a pourtant une tournure poétique qui donne un grand charme à sa' conversation. On prétend et l’on croit à tort, l’Arabe non susceptible d’être galant, voire même poli pour la femme. Je déclare que l’émir a été pour moi d’une politesse exquise et d’une galanterie toute chevaleresque. Lorsque nous arrivions dans un village arabe (car j’ai fait en sa compagnie la tournée de l’isthme) et qu’un Arabe, à l’orientale, le servait avant de me servir, bien vite il me passait sa tasse, ou faisait signe que c’était moi que l’on devait servir la première, ce qui par parenthèse étonnait pas mal ces bons Arabes.

Pour tout ce qui est musulman, Abd-el-Kader a un prestige immense , il a sur eux une influence extraordinaire ; en allant dans l’isthme, nous nous sommes arrêtés à deux stations ; son passage avait été signalé : tous les Arabes sont venus se précipiter à ses pieds , baiser le bas de sa robe ; on lisait sur leur figure une grande vénération pour lui. A Tell-el- Kébir , des Arabes , des Bédouins; sont venus à sa rencontre ; ils ont fait en son honneur une superbe fantasia. C’était partout une marche triomphale qu’il faisait; partout il était acclamé, entouré. Le viceroi Ismaïl Pacha se montre fort jaloux de ce prestige qu’exerce l’émir sur les Arabes; aussi, lorsqu’en

janvier , cette année , il est revenu en Egypte au retour de son pèlerinage à la Mecque, il lui a fait donner l’ordre d’avoir à quitter au plus tôt le pays. Abd-el-Kader, froissé, a fait répondre qu’il était protégé français et Français de cœur, qu’il resterait donc sous le pavillon de la France. Le consul français l’a soutenu, mais alors l'émir s’est vu espionné, suivi par les mouchards du vice-roi. Ennuyé de cela, il est reparti pour Damas.

L’an passé, à son retour du désert, il a été à Alexandrie , il s’est fait recevoir franc-maçon par la Loge du Grand-Orient. Le vice-roi, que tout effraye, même son ombre, l’a été de cela : il s’est demandé pourquoi ;

Si par hasard ce ne serait pas un moyen de conspirer contre lui.

Il s’est enquis de ce que c’était que la franc-maçonnerie, et quel pouvait être le but de l’émir en se faisant recevoir.

Ce qui a décidé Abd-el-Kader à se faire maçon, le voici. Lors de Ja conduite digne de tout éloge qu’il a tenue au moment des massacres de Syrie, la Loge du Grand-Orient de Paris lui a envoyé, paraît-il, une médaille d’honneur; étonné, il a demandé ce qu’étaient les Maçons; on le lui a expliqué. Plein d’admiration pour cette association , il s’est promis, depuis ce moment-là, d’être un jour des lèurs... Le vice-roi Ismaïl n’entrait pour rien là-dedans ; qu’il se rassure !...

Encore deux mots sur le désert et sur les Bédouins. Depuis que le canal d’eau douce a été creusé par la compagnie de l’isthme, beaucoup de ces Bédouins, qui étaient errants et vagabonds, ne vivant que du produit des caravanes qu’ils pillaient, sont venus se grouper autour des campements des employés ; on leur a construit des petits viljages, on leur 'a donné des terres; ils vivent là tranquillement; ils se montrent doux, honnêtes envers tous. Le désert a perdu

ses brigands, l’Egypte a gagné de bons cultivateurs... Cela est un nouveau grief du vice-roi contre l’isthme de Suez, puisque cela a rapproché les Bédouins de lui : il les aime fort peu, et se sent plus rassuré, entouré de ces bons moutons que l’on nomme fellahs, que s’il l’était par ces fiers et courageux rois du désert... En un mot, il a peur des Bédouins, et il les aimait mieux pillant dans le désert, parce qu’ils étaient plus loin de lui, que travaillant en Égypte, parce que cela les rapproche de sa personne.

Les Bédouins sont des hommes superbes; iis ont la démarche fière et digne ; ils se drapent avec majesté dans leurs grands burnous ; on peut dire d’eux qu’ils ont un port de roi ; leurs manières sont affables. Du reste, rien de surprenant comme ces peuples de l’Orient : l’homme du peuple, l’homme en haillons, a un air digne, fier, qui vraiment le ferait prendre pour quelque souverain déchu se ^drapant dans [sa gloire passée.

Ces Bédouins vous font les honneurs de leurs mo-

• destes tentes avec une grâce, une politesse exquise ; on dirait un grand seigneur vous recevant dans son castel.

Quand j’étais à Tell-el-Kébir, j’eus la fantaisie un jour d’aller visiter un village de Bédouins qui est à cinq milles delà, plus avant dans le désert; je partis à cheval avec un seul drogman. Arrivée à destination, je fis dire au cheik que je désirais visiter son village et lui rendre une visite. Aussitôt que mon drogman lui eut traduit mon désir, il vint à ma rencontre , me disant qu’il était heureux de l’honneur que je lui faisais ; il m’offrit la main pour descendre de cheval, me fit entrer dans sa tente ainsi que le drogman. Cette tente, assez grande, était coupée en deux par un rideau fait d’un tapis turc; la place où je me trouvais était le salon de réception, l’endroit où les étrangers sont reçus ; l’autre était le sanctuaire de la famille. Les tapis étaient jetés les uns sur les autres dans un coin. Il choisit le plus joli, l’étendit par terre, me faisant signe de m’asseoir dessus; derrière moi et plus loin il en plaça un pour le drogman ; puis enfin à mes côtés, mais à une certaine distance, il plaça le sien.

Avant de s’asseoir, il passa sa tête de l’autre côté du rideau et dit quelques paroles ; une minute après, un petit Bédouin, son fils, m’apporta un coussin qu’il plaça lui-même sous mon coude... Quelques minutes plus tard, une jeune femme, une des siennes, vint nous offrir le café ; une petite fille portait le plateau

La jeune femme vint s'agenouiller près de moi, et me baisa la main par sept fois en me disant ceci , que mon interprète me traduisit : « A toi, belle étrangère, qui honores ma modeste tente de ta présence. Sois la bien venue ; qu’Allah te donne autant d’enfants que le grenadier a de branches et autant d’années de vie qu’il a de feuilles... » Avouez que pour une Bédouine le compliment n’était pas mal tourné... Elle était, du reste, bien belle, cette jeune Bédouine. Petite, mais admirablement bien faite; ses bras, sa gorge, son cou, semblaient avoir été taillés par le ciseau de Phidias... Son teint était bistré et avait de6 teintes chaudes et dorées ; ses yeux avaient un velouté, une suave expression de tendresse, qui vous allait à l’âme...

Son costume , quoique bien simple , ne manquait pas d’élégance et lui allait à ravir : les jambes nues, des bracelets d’argent aux chevilles, une grande chemise en étoffe bleu foncé, chemise un peu courte, laissant voir les jambes , et serrée à la taille par une large ceinture en laine de toutes couleurs ; les manches étaient si larges qu’elles retombaient jusqu’à ses pieds ; elles avaient bien deux mètres de largeur dans le bas. Elle avait deux bracelets d’argent, deux en verroterie , autour du cou un collier en sequins ; ses cheveux étaient divisés en une masse de petites tresses, et retombaient sur ses épaules; sur toutes ces tresses (dans toute leur longueur) étaient fixés de tout petits sequins; lorsqu’elle faisait un mouve-

ment, tous ces sequins remuant s’entre-choquaient et faisaient entendre un bruit argentin.

Voyant que je considérais sa toilette et que je lui serrais la main amicalement, elle devint plus hardie, examina elle aussi fort curieusement mon costume d’amazone. Je fis demander au cheik si je pouvais entrer dans l’autre partie de la tente ; immédiatement il dit à sa femme de m’y conduire. Il y avait là une autre femme plus âgée, la première ; la jeune fille qui avait apporté le café était sa fille, le petit garçon était le fils de la plus jeune... Ces deux femmes avaient l’air de vivre en bonne intelligence. La jeune s’appelait Haïda. «Guemil (jolie) Haïda », me dit la vieille en me montrant la jeune femme. Celle-ci l’embrassa pour la remercier de son compliment...

Le cheik nous invita à dîner, et, ma foi ! je voulais savoir ce que c’était qu’un dîner de Bédouin, j’acceptai. Je vis préparer le repas, car la cuisine se fait en plein air.

On saigna un mouton (les Arabes ne mangent jamais que de la viande d’un animal qui a été saigné, car pour eux le sang est chose impure), on le fit griller sur une pierre, tandis que sur du feu bouillait un bon pillaff. Le pillaff est une espèce de pilo. Le riz est à peine cuit et il est préparé au gras ; il est très-épicé.

Quand ces deux mets, qui devaient composer notre dîner, furent prêts, on entra le tout dans le premier compartiment de la tente. Un tapis servait de table.

Dans un grand plat on plaça le mouton découpé : le

riz fut laissé dans la même marmite où il avait été cuit ; deux gargoulettes d’eau et du pain furent placés ù côté de nous et le dîner commença. Le cheik, le drogman et moi seuls nous mangeâmes : les femmes et les enfants ne devaient manger qu’après. J’insistai en vain pour qu’il les fit mettre à table ; il refusa, car il aurait cru me manquer de respect en le faisant : il m’expliqua que ses femmes le servaient et mangeaient ensuite; Pas de cuillers, pas de fourchettes ; il fallait manger avec les doigts. Je me résignai d’assez bonne grâce ; mais ce à quoi je ne pus me résigner, ce fut à avaler une fameuse boulette que me passa le cheik dès que nous fûmes assis. Il plongea sa main dans le plat de riz, en retira une poignée , la roula entre ses deux mains, eü fit une boulette et me la tendit. ’

Je savais bien qu’en agissant ainsi il s’acquittait d’un devoir de politesse et qu’il me faisait honneur; je savais aussi qu’en ne la mangeant pas, je l’insultais presque; mais, que voulez-vous, les forces humaines ont des limites, les miennes n’allaient pas jusqu’à me permettre d’avaler cette fatale boulettj. Je la pris, le remerciai de mon plus aimable sourire, puis je la portai à la bouche et fis semblant d’en manger; mais dans le fait je n’y touchai pas, je me contentai de l’écraser dans ma main et je la laissai retomber dans mon assiette. Il prit un morceau de mouton et me le tendit ; celui-ci je le mangeai, ayant soin de laisser ce que ses doigts avaient touché, puis bien vite je

pris moi-môme une grosse poignée de riz en enfonçant au plus profond pour avoir celui qui n’avait pas été touché. 4

Le mouton ainsi grillé est fort bon. Le café que l’on nous servit était excellent. Somme toute, je déjeunai d’assez bon appétit.

Lorsque je pris congé de ces bons Bédouins, les femmes me firent mille démonstrations d’amitié et de regret de me voir partir, me faisant promettre de revenir les voir. L’une me fit présent d’un bracelet en sequins, l’autre d’un chapelet de ces cornalines que l’on trouve dans le désert et qui sont fort jolies. Le cheik m’offrit, lui, une belle turquoise qu’il avait achetée à un Persan. J’étais confuse de n’avoir rien à leur offrir, aussi dès le lendemain j’envoyai des bibelots aux femmes et aux enfants, et un revolver Devisme au cheik. Celui-ci voulut m’accompagner jusqu’à moitié chemin. 11 monta donc sur un superbe cheval, qu’il fit élégamment caracoler à côté du mien. Arrivés à l’endroit où nous devions nous séparer, il mit pied à terre, vint me baiser la main , me fit dire par le drogmau qu’il me remerciait de Phonueur que je lui avais fait, qu’il espérait me revoir, que sa tente était aussi la mienne, et que, telle que la fleur qui longtemps après ! elle laisse un doux parfum où elle a passé, j’avais laissé dans sa tente un souvenir aussi doux, mais plus durable.- Avouez qu’un Parisien n’aurait rien trouvé de plus aimable à me dire I Deux jours après, comme je l’avais invité à venir.

' lui aussi , me rendre visite à Tell-el-Kébir, je le vis arriver avec trois de ses frères. L’un de ces derniers parlait un peu italien. Ils me dirent qu’ils devaient le lendemain faire dans le désert une grande chasse à la gazelle, aux faucons, me demandant si je voulais y assister. J’acceptai cette invitation avec empressement, et le lendemain dès quatre heures du matin j’étais à cheval. Celui des frères qui devait me servir de drogman vint me chercher : il montait un superbe cheval, et il le montait avec une bonne grâce parfaite. C’était un très-beau garçon de vingt ans. *

Tous les Français qui étaient à Tell-el-Kébir , qui déjà avaient voulu m’assurer que c’était fort dangereux d’aller dans ce village de Bédouins pillards du désert, gens, disaient ils, barbares, cruels, jetèrent des cris d’effroi quand je leur parlai de mon intention d’aller assister à cette chasse. Ils me dirent que ces gens-là prenaient ce prétexte pour m’attirer dans le désert; que, s’ils me retenaient prisonnière, personne ne pourrait aller m'y chercher.

Mais j’avais confiance : mon cheik m’avait si bien accueillie, il avait une si bonne, si loyale figure; il m’avait si gracieusement assurée qu’il avait pensé à organiser cette chasse en mon honneur et pour me distraire, que je ne pouvais me figurer que cette offre aimable cachât un piège... Je partis donc, dédaignant même d’emmener un domestique ou le drogman qui m’avait accompagnée au village, comptant sur l’italien, assez mauvais il est vrai, de ce Bédouin

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qui devait me servir d’interprète. Une heure après nous rencontrâmes ses autres frères. Le cheik était à leur tête; comme aîné de la famille et comme cheik, les autres avaient pour lui une grande déférence. Dès qu’ils m’aperçurent, ils déchargèrent leurs fusils et commencèrent une fantasia en mon honneur.

Derrière eux, six Arabes à cheval suivaient, portant sur le poing chacun un faucon. Cette chasse m’intéressa beaucoup, et je pus me convaincre que mes hôtes étaient de parfaits cavaliers et d’excellents chasseurs, et aussi de parfaits gentlemen. Leur conduite fut grave, mais d’une courtoisie qui me charma. Nous prîmes bon nombre de gazelles, que galamment ils m’offrirent.

Vers le soir, tous ensemble ils m’accompagnèrent à Telt-el-Kébir, où je rentrai enchantée de ma chasse et de ces Bédouins. On fut presque étonné de mon retour, car on était persuadé que ces gens-là allaient m’assassiner ou m’enlever.

Moi je me dis que j’avais eu raison d’avoir confiance. Du reste, montrer de la défiance, c’est d’abord maladroit et c’est faire injure à ces gens-là. Leur témoigner de la confiance est la meilleure arme, cela leur impose.

Maintenant, l’amour de la vérité me force à convenir que ces Bédouins si hospitaliers, si galants, sont malgré cela parfois pas mal barbares ; ils ont leur genre de barbarie. Toutefois, tant que vous êtes chez eux, alors que vous leur avez demandé l’hospita-

lilë, vous êtes sacré pour eux, vous éles un ami; mais autrement vous êtes un ennemi, et ils vous traitent en conséquence. Voici un bon conseil pour ceux qui voyagent dans ces pays. Si vous vous trouvez dans le désert près de Bédouins, vite, allez leur demander l’hospitalité, alors vous n’avez plus rien à craindre. Si vous apercevez une caravane, envoyez un seul homme au devant d’eux leur faire dire que vous êtes des amis qui désirez faire une halte d’un instant avec eux ; demandez-leur du café et leur protection dans le désert, soyez sûr qu’alors ils ne vous feront aucun mal, et vous défendront contre les autres au péril de leur vie même. • . ..

Leur genre de vie, leurs mœurs, sont assez curieux; mais ce sera le sujet d’un autre volume. Je voudrais bien vous signaler dès à présent un de leurs usages qui est d’une barbarie dont rien n’approche ; mais c’est bien difficile à dire, si difficile que je ne sais vraiment par quelles périphrases vous faire comprendre... Essayons pourtant. Vous savez cette fameuse ceinture qui se trouve à l’hôtel de Cluny, que les Croisés avaient inventée. Je ne sais le nom qu’on lui donnait, mais en tout cas on ne pouvait pas l’appeler ceinture de confiance, car la plus atroce défiance l’avait fabriquée. Les Bédouins en font une pareille à leurs jeunes filles. Je dis ils font, car une aiguille et du fil leur suffit pour la faire. La veille du mariage, on la coupe. Cette opération est horriblement douloureuse et d’une barbarie sans pareille.

Ceux qui partent pour une longue excursion dans le désert refont la même ceinture ou cadenas à leurs femmes...

La confiance est décidément le moindre défaut de ces rois du désert. ..... . . . . « . •

Lorsqu’on arrive en Égypte, une des choses qui choque le plus, c’est l’absence de tout costume que l’on rencontre à chaque instant, l’été surtout... D’abord, partout où il y a une rigole d’eau, vous voyez des hommes se baigner, puis se sécher au soleil à l’état d’Adam dans son premier costume, celui que lui avait donné le Créateur divin. A quelque distance d’eux, vous voyez aussi des femmes dans le môme costume sans façon; si des hommes s’approchent, bien vite elles se voilent la figure. Pour le reste du corps, on peut le voir, cela leur est indifférent. L’été, toute cette population qui se trouve aux alentours du Caire, et en allant aux Pyramides, a aussi une absence complète de costume. Ils grouillent, se vautrent dans la poussière, s’allongent au soleil comme des lézards... Dans la haute Égypte, la moitié de la population est nue; tous ces grands gaillards qui conduisent les barques ont aussi ce costume. Et, chose qui m’étonne, c’est que les Anglaises ne crient pas -du tout schocking! Ces blondes myladies, ces jeunes miss, regardent ces gens-là et ne sont point scandalisées. En voici, je crois, la raison : si cela choque moins dans ce pays que dans

un autre , c’est que premièrement on se sent là dans la terre primitive des patriarches ; avec ce soleil ardent, ce sable brûlant, on comprend que ce costumelà est celui que Dieu avait créé pour ces gens. Ensuite, cette population est ou noire ou fortement bistrée ; cette couleur foncée les habille.

Hérodote remarquait que les Égyptiens ne faisaient rien comme les autres peuples. Aujourd’hui, en parcourant l’Égypte, on fait encore la môme réflexion. Ainsi, par exemple, on voit les femmes aller aux champs, porter de lourds fardeaux; les hommes assis devant leur hutte ou tente, ou même sur un âne, tricoter ou filer. On voit même, dans les casernes, des soldats assis se tricotant des bas . . . Les hommes sont doux, patients avec les enfants ; on les voit les porter avec amour et précaution dans leurs bras ; jamais je n’en ai vu un seul en battre un... Plus de cent fois j’ai vu des mères battre leurs enfants avec tant de brutalité, que je n’ai pu m’empêcher de m’arrêter pour leur dire des sottises et leur arracher des mains ces pau- , vres petites créatures toutes meurtries.

J’ai vu bien des femmes crier après leurs maris comme de vraies harpies, les battre même ; jamais je n’ai vu un fellah, ou un Nubien, ou un Abyssinien, ou un Cophte, battre sa femme... Ces hommes-là m’ont paru meilleurs que les femmes, tout au moins comme caractère. , .

Une des principales occupations des femmes du peuple dans cette contrée, c’est de ramasser avec soin

ce que les chevaux, les ânes, les chameaux, les buffles, les bœufs, etc. , laissent tomber sur les chemins, dans les rues; elles pétrissent cela avec les mains, en font des espèces de galettes. Dans les campagnes , vous voyez toutes les huttes tapissées de ces galettes. Quand elles sont bien sèches, les femmes les enlèvent et les entassent dans un coin de leur hutte : c’est là leur provision de bois pour l’hiver, c’est avec cela que le peuple fait sa cuisine..., et c’est aussi avec cela que l’on fait la soupe aux soldats. Ainsi , un de nos officiers français, au service de l’Égypte, voyait un jour dans la liste des frais de l’armée: trente mille galettes pour la soupe des soldats.

Étonné , il demanda ce que c’était que ces galettes. Lorsqu’on lui çut expliqué que c’était là le charbon qui servait à cuire la soupe de l’armée , il jura bien de ne jamais en goûter.

Une chose pour laquelle on ne saurait trop blâmer le vice-roi actuel, qui, élevé en France, devrait se préoccuper de développer le progrès dans son pays, c’est celle-ci : les cimetières sont des lieux d’infection l’été. Ce qui vient de ce que, dans ce terrain sec et argileux que le soleil crevasse, les morts sont enterrés à 1 mètre tout au plus. Cela a un grave inconvénient, surtout avec les Orientaux, qui ont la manie de faire leurs cimetières dans les villes mômes, et, si par hasard ils sont en dehors, tout autour il y a' toujours des maisons, une espèce de village.

Ainsi au Caire, à Choubrah, il y a un petit cime-

lière sur lu foule; l’été, en passant là, on ,cst asphyxié. Une maison, qui donne même dans ce ci-, nietière, a la réputation d’être une maison maudite , car tous ceux qui l’habitent meurent bien vite : l’o-* deur qui leur arrive du cimetière, voilà ce qui les tue.

Pour se rendre aux tombeaux des Kabyles, on traverse aussi un cimetière dont j’ai oublié le nom. Je l’ai traversé l’an passé, j’ai cru que j’allais me trouver mal...

L’année dernière, l’épizootie a tué plus de soixante mille bestiaux en Égypte, tant bœufs que moutons. Ces diables d’Arabes, avec leur indolence, leur paresse habituelles, les enterraient si peu profondément que leurs quatre pieds ressortaient de la terre. On comprend sans peine quel foyer d’infection ç’a été poulie pays, surtout avec les 50 degrés de chaleur qu’il faisait.

11 en coûterait si peu au vice-roi d’apprendre par un . décret à son peuple que cela peut lui amener la peste, et de lui ordonner d’enterrer au moins à 2 mètres ! Je ne comprends pas que la peste ne soit pas en permanence dans ce pays-là a-wee l’incurie qui y règne. Après l’inondation , Dieu sait la quantité de bêtes noyées qui restent sur la terre en état de putréfaction ! Les cimetières eux-mêmes sont quelquefois atteints par les eaux, et l’on' voit des cadavres mis à nu... Eh bien! le gouvernement ne se préoccupe pas de parer à cela , l’Arabe est bien trop indolent pour

le faire de lui-même, et l'infection devient aussi désagréable que dangereuse...

Ceux qui gouvernaient les anciens Égyptiens, avec cette prudence, cette prévoyance, qui les caractérisent, avaient fait au peuple une loi religieuse d’embaumer tous les corps. S’ils lui persuadaient que l’ibis, le bœuf, le chat, etc., étaient des animaux sacrés, c’était uniquement pour le forcer à les embaumer avec soin, parce qu’ils avaient compris qu’avec cette terre tantôt sèche, crevassée par le soleil, tantôt rendue marais par l’inondation, tous ces corps, mélangés à elle, deviendraient un sujet d’infection, de maladie pour le pays... Aussi à cette époque la peste était chose inconnue en Égypte.

A présent il serait inutile, ridicule même, de leur inculquer ces croyances; mais le gouvernement devrait leur faire comprendre que leur sécurité à tous exige que ce foyer d’infection disparaisse. Une loi devrait •les forcer d’abord à inhumer plus profonde ment leurs morts, ensuite à enlever avec soin de dessus la terre les bêtes mortes que le Nil laisse en se retirant, et à les enterrer avec soin...

Voici qui vous donnera une idée de l’indolence et de la paresse de ce peuple. ' . ,

En me promenant dans le haut du canal de Mammoudièh, je remarquai un jour un petit monticule au milieu même de la route. « Qu’est-ce que cela? demandai-je à mon cocher arabe?

— Une tombe, me répondit-il.

— Mais pourquoi a-t-on enterré cet homme là?

— Eh! dit-il en remuant la tête d’un air insouciant, on l’a mis là parce que le cimetière était trop loin !.. .

Eh bien, c’est comme cela pour tout. Au Caire, il y a une superbe promenade, Choubrah ; elle est ombragée par des grands sycomores. Un jour, un de ces arbres a été abattu par un fort coup de khamsin } il est tombé juste sur le milieu de la route. Pendant un an je l’ai vu toujours à la même place, et bien sûr il y est encore. Les voitures, les chevaux, ont beaucoup de peine pour passer ; mais c’est égal , personne n’a l’idée de l’enlever, et comme le gouvernement ne s’occupe ni de l’entretien des rues ni de celui des routes, çà reste là... Le Caire n’est pas éclairé, il y a de quoi se casser le cou si l’on se promène le soir, car il y a des tas de pierres, de décombres, au milieu des rues, des places. Il n’y a pas de balayeurs de rues, et cela reste là éternellement.

Enfin, on peut dire que le gouvernement actuel né fait rien ni pour le bonheur ni pour la sécurité de ce peuple ; il pense à faire les choses seulement qui doivent lui rendre de l’argent... Le système de succession suivi en est un peu la cause. Chaque vice-roi possède l’Égypte à bail; on peut le comparer à un fermier à qui on donnerait une riche terre à bail, mais qui saurait qu’après sa mort cette terre sera donnée à un autre. Que ferait-il?Ilchercheraitàfaire rendre à cette terre le plus possible, pour enrichir ses enfants. Il ferait si bien qu’il ne laisserait qu’une

éponge pressée et bien pressée à celui qui lui succéderait.

Le vice-roi d’Égypte sait qu’après lui ce bon royaume reviendra non pas à son enfant, mais à un homme qu’il déteste de tout son cœur, par la seule raison qu’il est son successeur... Il fait donc de son mieux pour pressurer le pays, lui faire rendre le plus possible. Voyez plutôt ce que fait le vice-roi actuel, Ismaïl- Pacha. 11 n’est préoccupé que d’amasser des millions ; il suce jusqu’aux dernières gouttes le sang de son peuple; il prend des terrains partout où il peut, il lève corvées sur corvées pour les faire cultiver, leur faire rendre gros. Lui propose -t-on quelque chose de bien et d’utile pour le pays, pour l’intérêt du peuple, comme de faire des routes, par exemple, il répond : « Pas si bête, un jour peut-être mon successeur en profiterait!... »

Mais, en revanche, comme il déteste cordialement le successeur, par la raison d’abord qu’il est son successeur, il veut lui laisser ce pays, si un jour la mort le force à le lui laisser, dans des conditions impossibles... Ainsi, il fait emprunt sur emprunt et à de longues échéances, il s’engage pour des travaux que son successeur aura à payer... et cela dans le but de rendre bien difficile l’administration du pays à ce successeur.

Mais voyez la position de ce pauvre peuple au milieu de tout cela!...

C’est lui qui paye les pots cassés, c’est lui sur qui

tout retombe. H n’a jamais un gouvernement stable... Chaque nouveau vice-roi qui arrive n’a rien de plus pressé que de défaire ce que l’autre a fait. Les ministres, les employés eux-mêmes, sachant qu’ils seront en disgrâce avec le futur, par la seule raison qu’ils étaient en faveur auprès de l’ancien, ne songent qu’à une chose, à faire leur fortune... L’intérêt du pays leur importe peu!... Du reste, il n’y a presque pas d’Égyptiens, tout ce qui est place est occupé par des étrangers, par des Arméniens, la plus terrible des plaies de l’Égypte depuis Joseph.

Oui, si la Providence envoyait enfin à ce pauvre peuple opprimé, martyrisé, un vice-roi intelligent, éclairé, juste et bon, et n’étant point rapace comme celui-ci, il faudrait que la Porte donnât à son fils la succession directe. Sans cela, cette province, passant de main en main, sera toujours dans une position précaire.

Quel beau royaume pourrait faire de l’Égypte un prince éclairé et bon!... Son sol est si fertile, et si facilement on pourrait augmenter d’un tiers les terrains cultivés, prendre sur le désert, qui avec l’eau du Nil cesse de l’être!... Si ce prince rendait enfin le peuple possesseur, alors celui-ci cultiverait la terre avec plus de zèle, la culture y gagnerait.

Et quel beau rôle aura le prince qui viendra briser les fers du fellah, lui rendre sa dignité d’homme; le prince enfin qui sera assez civilisé pour vouloir gouverner des hommes, et non des brutes, des machines ;

qui donnera à ce pauvre peuple des lois qui le protègent contre la tyrannie des beys et pachas ; celui qui se dira : Dieu m’a confié cette haute mission non pour que j’amasse de l’or, mais pour que je travaille au bonheur de ce peuple... Car ce peuple, n’allezpas croire qu’il ait de mauvais instincts, qu’il soit par nature barbare et cruel. Non, il est doux, bon; il est intelligent, laborieux : les jeunes Égyptiens venus dans les écoles de Paris se sont tous distingués par leur esprit vif, profond; ils ont appris avec facilité et rapidement... Je pose en fait que ce peuple-là a une bonne, une excellente nature; le meurtre, le vol, lui sont inconnus : tout ce qui se commet de vols ou d’assassinats en Égypte, ce n’est jamais' par les gens du pays, mais bien par les Italiens ou les Grecs qui sont venus y tenter fortune.

L’homme qui gouvernerait ce peuple sagement, paternellement et intelligemment , en ferait un peuple qui rivaliserait avec les Européens.

Le vice-roi qui n’exploiterait pas le pays, mais qui le gouvernerait , en ferait la plus , riche contrée du monde.

Espérons qu’un jour ce peuple si malheureux trouvera enfin non pas un tyran, un oppresseur, mais un père.

Peut-être ce prince Mustapha, à qui tous ceux qui l’approchent se plaisent à reconnaître de bonnes et excellentes qualités, qui a un cœur bon, compatissant, une grande intelligence ; qui connaît, apprécie

et étudie la civilisation de l’Europe; peut-être ce prince sera-t-il appelé au trône un jour, quoique son frère n’ait que quarante jours de plus que lui. Son avènement sera sans doute le signal d’une ère de prospérité pour le peuple égyptien, à qui, j’aime à le croire, il enlèvera le joug abrutissant qui pèse sur lui. Aussi désintéressé que son frère est intéressé, il lui donnera un peu de répit, ne l’écrasera pas d’impôts, et édictera les lois qui lui manquent.

On dit que tout enfant il frémissait d’indignation lorsqu’il voyait le sang du pauvre fellah ruisseler sous le courbache. Nul doute donc qu’il n’abolisse cet inique usage, qui certes n’existe pas en Turquie.

Lui, je le crois, se contentera d’être vice-roi, sans être fabricant, marchand, raffineur, etc.; il aura donc plus de temps à donner à l’étude de ce qu’il y a à faire et à abolir pour assurer le bien-être de ce peuple et la prospérité du pays. Mais, hélas! ceci est l’avenir, et en attendant le pauvre Égyptien souffre, et, grâceau coton, n’a même plus rien à mangerl

L’Égypte est, comme on le sait, divisée en basse Égypte, moyenne et haute Égypte. Chacune de ces provinces a son cachet spécial.

La haute Égypte, laThébaïde des anciens, charme l’œil par la richesse de ses ruines, par les souvenirs qu’elle évoque A chaque pas l’on rencontre les restes de ces grands monuments, chefs-d’œuvre d’architec-

tu re, avec leur caractère imposant et leurs sculptures emblématiques.

Thèbes, cette ancienne et superbe cité, bâtie elle-même sur des ruines si anciennes qu’elles remontent à... qui jamais pourra le dire? peut-être

un jour quelques débris de monuments, quelques pierres sorties du sable, l’indiqueront-elles à nos savants...

Thèbes, chantée par Homère, et qui après vingtquatre siècles de désolation conserve encore des ruines si grandiosement belles que l’on' s’arrête devant elles saisi d’une admiratien et d’une émotion indéfinissables.

Elle était la capitale religieuse et politique de l’Égypte, et aussi la ville commerciale la plus riche du royaume. C’est dans cette toute royale cité, dit Homère, qu’étaient entassées toutes les richesses de l’Orient.

Aussi rien n’égalait sa splendeur. Diodore de Sicile, qui l’avait visitée l’an 57 avant Jésus-Christ, nous dit que les fondateurs de Thèbes en avaient fait la ville la plus grande du monde entier; que ses temples aussi bien que ses autres monuments étaient magnifiques, que les maisons des particuliers s’élevaient jusqu’à quatre et cinq étages , que rien n’égalait la beauté des statues en or, en argent, en ivoire, que l’on y voyait, ainsi que celle des obélisques monolithes que l’on y remarquait, et que quatre temples se faisaient admirer surtout par leur magnificence, en

premier celai de Karnak, qui n’avait pas moins de treize stades de pourtour.

Puis il nous parle du fameux tombeau du roi Asvmandgas, qui était une merveille.

C’est aussi Thèbes la superbe qui avait ces deux colosses monolithes dont l’un était cette fameuse statue parlante qui, aux premiers rayons du soleil, rendait un son doux et plaintif, statue dont on aperçoit encore aujourd’hui les débris.

Rien ne peut exprimer, la plume est impuissante à peindre, le coup d’œil que le regard charmé embrasse du haut de cette colline d’Abd-el-Kournah, qui se trouve près de Louksor. A ses pieds , l’on voit l’immense plaine où sont amoncelées les ruines de cette Thèbes aux cents portes, qui n’avait pas moins, nous dit Diodore de Sicile, de 140 stades ("24 kilomètres) de circonférence. On aperçoit le Nil qui, comme un large ruban argenté, coule du sud-ouest au nord-est, et qui, partagé en plusieurs canaux par quatre îles vertes et coquettes, est du plus joli effet. Une double chaîne de hauteurs enveloppe la plaine à droite et à gauche et lui fait comme un rempart naturel.

On reste là, ému et impressionné, à considérer ce qui reste de cette splendeur passée, et l’on se complaît à rebâtir parce grand architecte, l’imaginatioD, Thèbes telle qu’elle était.

Je le répète, la haute Égypte a un charme, un al-

trait, toulpai tieuliers, à cause des vrais chefs-d’œuvre que l’on rencontre à chaque pas.

Elle vit sur son passé. Sa gloire a été si grande que pendant bien des siècles encore elle rejaillira sur elle, quoique à présent elle ne soit plus qu’une misérable bourgade. En effet, on n’y voit, en fait de villes modernes, que de pauvres villages avec des huttes en boue. De çà, de là, quelques maisons en pierre appartenant ou à des Européens , consuls ou négociants , ou aux gouverneurs Moudir ou Wégil. Le style prosaïque de ces maisons fait frémir d’horreur et d’indignation les anciennes ruines.

Les unes sont l’image fidèle de ce que l’Égypte a été, les autres sont celle, hélas ! de ce qu’elle est aujourd’hui, une terre déchue 1

On voit dans la haute Égypte le palmidr-doum , qui est bien l’arbre le plus grotesque, le plus original, que j’aie jamais vu, et que l’on ne rencontre que là. Son tronc, haut de dix à douze pieds, se bifurque de droite et de gauche, ainsi que ses branches courtes et inflexibles, qui portent à leur extrémité un tuber* cule, gros, dur, d’une forme singulière. Ce fruit a la couleur et aussi un peu le goût du pain d’épice ; il est fort apprécié par les Arabes. Aux extrémités des branches se trouvent des touffes de feuilles qui forment un éventail. Vrai, rien d’original comme ce palmier. ,

La moyenne Égypte a pour elle une splendide végétation, et des ruines aussi. %

Le Fayoum, avec ses vastes champs de roses qui embaument l’air; le Payoum, où fleurissait cette belle fleur vénérée des anciens, le lotiis, et qu’hélas ! on ne • retrouve plus, mais où se voit encore le joli nopal, aux feuilles larges , épaisses, d’un vert superbe, ce nopal qui forme des murailles de verdure autour des champs de roses.

Dans la moyenne Égypte, l’ancien Saïd, la végétation est encore plus riche que dans la basse Égypte... Le blé, l’orge, transforment une partie de ses plaines en vastes champs d’or à certains moments ; le trèfle, la lupin, y font un charmant tapis de verdure; il y a des rizières superbes ; c’est là aussi que croit le henné, qui sert aux femmes orientales à se peindre les ongles en rouge , mode suivie par elles depuis la plus haute antiquité...

Le palmier, le grand laurier-rose, lé bananier, le tilleul, l’ombragent. On y trouve aussi le bamier au fruit vert et gluant, la carthame à fleur rouge...

La canne à sucre y est si grande, si belle, qu’elle forme comme de petites forêts naines.

Le Fayoum était célèbre, dans l’antiquité, comme végétation, par ses vignes, qui produisaient, il paraît, un raisin exquis, dont on faisait un vin que les anciens appelaient un nectar divin. Hélas! ces vignes ont disparu : l’horreur qu’ont les enfants de Mahomet pour le jus de la treille en est sans douto la cause.

Il était surtout célèbre par ce fameux labyrinthe ,

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