SI
néte pour y résister... On devrait leur donner des appointements pouvant suffire largement à leurs besoins et en proportion avec la cherté des vivres et de toutes choses , qui règne en Égypte depuis Ismaïl- Pacha; ensuite leur défendre tout commerce, comme leur interdire toute affaire, tout tripotage ; les avertissant qu’à la première affaire, à la première demande de concession, au premier batchiche qu’ils auront reçu , on les destituera.
Car enfin il faut se demander ceci :
Est-ce pour faciliter aux hommes que l’on envoie en Égypte le moyen de faire une brillante fortune qu’on leur donne le titre et les pouvoirs de consuls?. .
Si c’est pour cela, le but est atteint parfaitement. Mais si le gouvernement les envoie et leur confère ce titre et ces pouvoirs dans le but de donner un protecteur à ses sujets résidant là-bas, dans l’état ' de choses actuel le but est complètement manqué.
Il me faut un certain courage pour dire ce que je dis là, et qui est l’exacte vérité. Si le gouvernement en doute, qu’il envoie un homme sûr, sans mission apparente, en Égypte ; que cet homme y reste quelque temps, et qu’il fasse un rapport. On verra alors que j’ai dit la pure et simple vérité sur quelques-uns au moins de messieurs les consuls. Oui, il me faut un certain courage ; car enfin je . puis retourner en Orient, mon docteur très-probablement m’y renverra. Je vais donc me retrouver à la merci de mes consuls... Ils pourront me faire toutes sortes de
misères; ils pourront m’expulser, ils en ont le droit. Que le vice-roi leur dise : « Madame Audouard a écrit un livre qui me déplaît, je vous prie de l’expulser », un consul, plus courtisan que juste, pourra répondre : « Comment donc, Altesse, mais tout de suite. » Et il me fera conduire par deux cavas à bord d’un bateau, 6ans m’expliquer pourquoi il m’expulse .. Que le gouvernement égyptien me fasse des ennuis, qu’il m’arrive quelque chose : le consul pourra, s’il le veut, ne pas m’aider à obtenir une réparation. .
Mais j’aime mieux m’exposera tout cela et signaler l’injustice et l’arbitraire qui régissent les Français dans ce pays.
Du reste , il faut voir comme tout ce qui est Égyptien tenant à la cour fait peu de cas des consuls européens, de quelle façon on en parle!... a Nous en faisons ce que nous voulons, dit-on... Ils ne sont que les très-humbles serviteurs de Son Altesse... » C’est à peu près vrai pour une bonne moitié... Saïd- Pacha se faisait même mettre ses bottes par un consul !... Son bonheur était de les humilier tous, de les maltraiter, voulant se venger par là de la place mesquine qu’il occupait dans V Almanach de Golha... Il payait Ce plaisir-là fort cher, il est vrai, car Dieu seul sait ce que lui coûtaient les consuls. Voici le genre d'affaires que beaucoup faisaient avec lui.
Un jour il exprime le désir d’acheter un beau vapeur; un consul était là. Vite il saisit la balle au
bond et lui dit : « Si vous voulez, Altesse, me confier cet achat, je vous procurerai un bateau excellent, filant ses dix à onze nœuds à l’heure. »
Le pacha lui en donne la commande.
Deux mois après, le consul triomphant vient lui annoncer que ledit bateau est arrivé dans le port d’Alexandrie. Le vice-roi va avec plusieurs personnes pour le visiter. De loin, il aperçoit une immense cheminée, puis une seconde plus petite... « Ah! dit-il, la belle cheminée 1 Avec une cheminée pareille, ce vapeur doit filer au moins de huit à dix milles à l’heure... »
On chauffe la chaudière de la grande cheminée, et le bateau ne se met pas en marche. Mais un orgue de barbarie formidable fait entendre son affreuse musique : la vapeur le faisait aller... Le vice-roi rit beaucoup de cette idée, et paya les millions demandés pour le bateau... Pourtant, lorsqu’on voulut s’en servir, on s’aperçut qu’il ne marchait pas, qu’il faisait eau de partout... Ce bon consul avait acheté à la Seyne un vieux bateau que l’on allait démolir. Pour faire avaler au vice-roi cette piluleun peu amère, en guise d’or il avait mis l’orgue !...
Saïd-Pacha se plaignit pourtant à lui que ce bateau qu’il lui avait fait payer fort cher ne valait rien. Mais le consul lui répondit avec aplomb : « C’est possible qu’il ne vaille pas grand’chose, mais il est à musique. Où trouverez-vous encore, Altesse, un bateau à musique? »
Non content de faire de cette façon les commissions qu’il leur donne, souvent les consuls, par leur position près du pacha, le tourmentent, le harcellent pour en obtenir. Ainsi, le pacha cause chemin de fer, par exemple, avec un consul, a Chez nous on fait très-bien les wagons, lui dit ce dernier. — Oui, très-bien, » lui 'répond poliment le pacha. Quelques 'jours après, le consul revient voir le vice-roi, et il lui dit négligemment : « A propos, Altesse; j’ai oublié Je nombre de wagons que vous m’avez commandés.
— Mais , répond le pacha ,'je ne vous en ai pas commandé.
— Oh, par exemple 1 Altesse. Je causais l’autre jour avec vous wagons , je vous ai proposé de vous en faire venir d’excellents; vous m’avez dit oui. J’ai compté sur votre parole; je suis consul, et... » 11 se drape alors dans sa dignité consulaire... Le pacha a peur de se faire une affaire désagréable ; il lui donne la commande , ou une forte somme en dédommagement de ce qu’il n’a pas pu le piller sur cet achat.. . J’ai cité des wagons comme j’aurais cité un autre objet.
Tout le monde connaît ce trait-ci d’un fameux consul qui tint qn jour ce langage à Saïd-Pacha : « Altesse, vous savez que Méhémet-Ali m’avait promis de me donner tels terrains. J!ai compté làdessus.. Si je les avais eus j’aurais fait telle et telle chose, cela m’aurait, rendu douze millions. Vous ne pouvez pas ne pas remplir les promesses de Méhémet- Ali . c’est donc douze millions que vous me devez. »
Saïd-Pacha trouve avec raison que ce raisonnement manque de logique, et il envoie promener ce monsieur. Mais alors celui-ci menace d’un procès, crie très-fort... Le pacha, ennuyé toujours par cette crainte de se voir desservir par les consuls auprès de leur gouvernement, finit par lui donner trois millions. Aujourd’hui, il y a un consul en Égypte qui se fait même payer par le pacha ses frais de maladie , qu’il fait monter à la fabuleuse somme de cinquante mille francs pour une seule année... D’autres se font donner des actions... Un vice-consul cumule, lui , cette fonction avec celle de mouchard en chef de la police d’Ismaïl... D’autres sont accusés de relâcher des hommes qui ont volé, assassiné, moyennant deux mille livres, et ils laissent ces gens-là dire hautement : « Nous pouvons encore en tuer un ou deux, car il nous reste assez de livres pour que notre consul nous laisse ressortir de prison... »
D’autres... Enfin, cela n’en finirait plus, s’il fallait dire tout ce qu’ils font pour exploiter le pacha. Un dernier trait de l’un deux, qui fait partie des moins honorables. Il était vice-consul d’une puissance. Il apprend qu’on allait lui enlever cette position. La chose n’était point encore connue en Égypte; il se dit : « Il faut qu’à tout prix je fasse quelque chose pour avoir un dernier batchiche... » Voici ce qu’il trouve : il se met à installer, je ne puis dire quoi, ce serait le nommer... quelque chose enfin qui faisait qu’il était en contravention avec les lois du pays.
On lui signifie d’avoir à démolir , il n’en fait rien. Alors on envoie des cavas pour démolir. Il crie que l’on a attenté à sa dignité consulaire, il abaisse son pavillon. Le vice-roi voit bien que c’est un chantage, mais il dit : « Je ne puis pourtant pas me mettre mat avec une puissance », et il donne deux cent mille francs à ce monsieur, qui, moyennant cela, hisse de nouveau son pavillon.
Huit jours après, on apprend que co vice-consul ne l’était plus; mais c’était trop tard, le totir était joué.
Je conviens que tout n’est pas roses pour le vice-roi avec messieurs les consuls. Par leur position, ils peuvent l’approcher tous les jours, et ils le persécuten t à qui mieux mieux pour obtenir qui une chose, qui l’autre... Il lui faut une bonne dose de patience pour ne pas la perdre...
Je l’ai dit, beaucoup de consuls cumulent. Ainsi, M. Zizinia, Grec d’origine, protégé français, comte romain, est consul général de Belgique, en même temps qu’impresario du théâtre italien, appelé du nom de son propriétaire : Théâtre Zizinia.
En sa qualité de protégé français, ce consul belge ne peut adresser une réclamation pour son compte que par le canal du consulat de France, ce qui. est assez original... Il résulterait de cette position que le consul de France pourrait l’expulser de l’Égypte comme protégé français, malgré son titre de consul de Belgique.
11 y à en Égyi te beaucoup d’EuropéeDS. A Alexandrie on compte huit ou dix mille Français, plus de dixhuit mille Grecs, et presque autant d’Italiens. 11 y a des Allemands en petit nombre; des Anglais, quatre ou cinq mille. Les Russes y sont peu nombreux ; je crois bien que le consul général de cette nation ne doit pas avoir plus de dix nationaux.
Il y aquelques maisons grecques et italiennes honorablement connues ; mais à côté d’elles il y a une nuée de Grecs et d’Italiens sans foi ni loi, voleurs et assassins, qui sont une des plaies de l’Égypte. Ils ont le monopole des roulettes qui se trouvent dans les cafés chantants, dans les casinos. Les gens qui tiennent ces roulettes sont des filous et des assassins de profession. Malheur à l’étranger qui s’aventure dans ces coupegorge 1 S’il perd, il n’a rien à craindre ; mais s’il gagne, ' en sortant de là il èst sûr que des affidés de la roulette l’attendront dans un coin et lui donneront quelques coups de couteau pour lui faire rendre cet argent.
Ces Grecs, ces Italiens, se donnent des coups de couteau , se tirent des coups de revolver, très-facilement et très-fréquemment... « Ils se tuent entre eux, dit-on, tant mieux I c’en est de moins... «Mais souvent l’on accroche des éclaboussures de ces coups de couteau ou de revolver, et c’est fort malsain.
Le jour de la fête de leur roi , les Grecs sont d’un insupportable dont rien n’approche : ils s’amusent à tirer toute la journée et toute la soirée des coups de
fusil ou de pistolet dans la rue et sous le nez des passants. Ils en blessent, ils en tuent môme; mais leur consul, malgré cela , ne les empêche pas de se livrer à cet exercice dangereux , et la police n’a aucun droit sur eux.
Tous les assassinats, les vols, qu’ils commettent , restent impunis ; aussi le nombre de ces méfaits vat-il en augmentant.
L’éducation des négociants grecs et italiens est encore pire que celle de leurs confrères des autres nations. Us sont d’une insolence, d’un grossier, sans paréils. Nécessairement il y a quelques exceptions.
La colonie anglaise dans tout l’Orient, et aussi en Egypte , est beaucoup mieux que les autres et comme éducation et comme honorabilité. Ceci s’explique .. Le Français, par exemple, se trouve si bien dans son pays que, pour qu’il se décide 'à le quitter, il faut ou qu’une mauvaise action qu’il y ait commise lui en ait rendu le séjour impossible, ou bien que, u’avant pas le sou vaillant, il se voie forcé d’aller au loin tenter fortune. Rarement on rencontre en Orient un Français, un Allemand ou un Italien de bonne famille. L’Anglais, au contraire, émigre; c’est dans ses mœurs, dans ses usages. Comme jadis en France, les aînés ayant toute la fortune, les cadets de bonne maison se voient forcés d’aller loin de leur patrie chercher à se faire une position ; mais ces gens-là, ayant reçu de l’éducation , appartenant à des familles honorables, se conduisent mieux que les autres; ils
demandent au travail, et non à l’intrigue et au chantage , l’argent qu’ils gagnent.
Méhémet-Àli a été le premier musulman qui ait eu l’idée d’attirer des Européens et surtout des Français en Égypte. Si beaucoup l’ont trompé, l’ont exploité, quelques-uns lui ont rendu à lui et au pays de grands services.
Ainsi le commandant Selve, devenu Soliman - Pacha, a formé, a discipliné l’armée égyptienne; M. Darnaud-Bey, colonel du génie, a fait de grands
travaux maritimes; ingénieur distingué, il a été très-utile et au vice-roi et au pays.
Il en est encore plusieurs autres qui ont mis leur intelligence , leur savoir et leur activité au service de ce gouvernement; ils ont gagné de l’argent, rien de mieux et rien de plus juste, car ils ont , eu à exposer leur vie; ils ont vieilli sous ce ciel toujours brûlant; le souffle du kamsin a brûlé leur peau... Quelques négociants honnêtes, intelligents, comme Pastré, Bravay, ont créé le commerce égyptien, lui ont donné de l’extension. Ceux-là aussi ont été utiles et au pays et au gouvernement ; ils y ont gagné de fort belles fortunes, c’est aussi très-juste: d’abord ils y ont exposé leurs capitaux , ensuite ils ont eu à déployer une forte dose de courage, de persévérance, pur lutter contre le climat et contre les obstacles que le caractère des Turcs, indolent, rebelle à comprendre, le progrès leur suscitait à chaque instant.
Mais à côté de ces gens-là il en est de fort peu
honorables , qui se sont livrés à l’intrigue , au chantage. C’est surtout sous le règne de Saïd-Paeha que cette horde-là est venue s’abattre en Égypte... On a su en Europe que ce vice-roi était d’une générosité frisant la folie. Alors, de tontes parts sont arrivés des aventuriers, qui se sont livrés exclusivement à l’exploitation du grand pacha et des membres de sa famille.
Pour les gens sans naissance, sans éducation , l’Égypte est un pays de cocagne... Le Turc est généralement peu instruit; s’il est de bonne famille par son père, sa mère n’étant le plus souvent qu’une esclave, il a donc moitié sang d’esclave dans les veines. Ils ignorent ce que c’est que d’être bien nés... Entre un homme comme il faut et un aventurier de bas étage le Turc, le vice-roi surtout, préférera se lier avec' ce dernier, parce qu’il a plus de brio et qu’il est plus facilement bas courtisan , prêt à lui baiser la main et le pied. Or, le vice-roi d’Égypte se voyant à regret un rôle bien effacé dans V Almanach de Golha, aime assez à s’entourer de gens disposés à l’aduler spttement, à lui persuader qu’il est un haut et puissant personnage ; il paye cette complaisance, et une bande d’aventuriers exploitent ce faible-là.
Deux traits distinctifs du caractère turc, c’est d’être d’une politesse qui touche à la servilité avec ses supérieurs et d’une hauteur qui frise l’impertinence avec ses inférieurs...
Said-Pacha était fort mal élevé, il avait constam-
ment un mot grossier à la bouche, sa conversation aurait fait rougir un sapeur-pompier, voire même un zouzou, qui pourtant n'est pas prude... Son entourage pour lui plaire s’était mis à ce diapazon là, de sorte que sa cour ressemblait à un corps de garde.
Voici comment sont arrivés à la fortune et à la faveur tous ces hommes qui aujourd’hui jouent aux grands seigneurs en Égypte.
Ils ont commencé par flatter les favoris du moment, se sont faits leurs valets. Ceux-ci, les prenanten pitié, les ont un jour présentés au pacha. Devant lui ils ont fait la roue, ont essayé de plaire par tous les moyens possibles. Enfin, un jour, le pacha, de bonne humeur, leur a confié une commande. Victoire ! Les voilà sur la route de la fortune... Il faut voir quel changement s’est opéré en eux du jour au lendemain ! La veille, ils étaient humbles, petits, serviles; le joui1 où ils ont reçu leur commande, ils ont relevé la tête, ils sont devenus fiers, impertinents, même avec ceux par qui ils sont arrivés; leur premier soin a été de leur nuire, d’essayer de prendre leur place: ça a été leur seule manière de prouver leur reconnaissance...
D’autres sont arrivés au pacha par les domestiques. Le Turc est toujours frère et compagnon avec ses valets. Ces gens-là, sachant cela , se sont mis à faire leur cour ou à un caïtjié , ou à un valet de chambre, lui ont fait des petits cadeaux. Celui-ci a profité d’un instant d’expansion et de bonnfe humeur
flu maître pour recommander et présenter son protégé. Parmi les grands seigneurs de l’Égypte figurent eu première ligne un ex-valet de chambre et un cuisinier du vice-roi ; ils sont beytifiés , roulent équipage et marchent la tête haute...
L’article commandes a donc enrichi la plupart de ces messieurs. Avec les bénéfices qu’ils réalisaient, il leur a suffi de quelques commandes pour faire fortune... Voyez plutôt :
Un jour, un monsieur qui est, ma foi, consul-général, porte à Saïd-Pacha des boucles d’oreilles en diamant. « Altesse, lui dit-il, ces diamants sont admirablement beaux, vous seul pouvez les acheter... » Saïd les regarde, les trouve bien, il les envoie àlaprincesse sa femme, lui faisant demander s’ils lui plaisent. Elle répond oui. Alors le pacha demande audit consul quel en est le prix... «Je ne le sais pas au juste, mais c’est égal, gardez-les, demain je vous ledirai... »Les boucles d’oreilles sont envoyées au harem, le consul rentre chez lui , il dit à son commis : « Les diamants sont vendus , vous ferez encaisser le prix au palais. — Que faut-il les faire payer? » demande celui - ci. Le consul réfléchit un instant. « Combien nous coûtent - ils? — Vingt -cinq mille francs. — Eh bien, vous les ferez payer vingt-cinq mille talaris (le talari vaut cinq francs). » Après avoir donné cet ordre, il va pour sortir de chez lui; mais, arrivé au bas de l’escalier, il s’arrête et réfléchit. a Si on me les paye vingt-cinq mille talaris, se dit-il, c'est-à-dire
quatre fois en plus leur valeur, il n’y a pas de raison pourqu’on ne me les payepas vingt-quatre foisplus...» Il appelle son commis et lui dit : « Non, décidément, faites une facture de vingt-cinq mille livres sterling (la livre sterling vaut, on le sait, vingt-cinq francs). » Lesdites boucles d’oreilles ontété payées par le pacha cette fabuleuse somme. Il a crié, il est vrai, il a voulu les refuser, mais le consul a dit:« Gomment donc! Altesse, vous les avez gardées, vous devez payer. . » 11 a payé, mais en traitant ce consul de voleur, et, vrai, s’il avait volé, ce n’est pas en tout cas cette épithète.
Une autre fois, Saïd- Pacha exprime le désir d’avoir un service en porcelaine de Sèvres. Vite, un Français présent s’offre pour venir à Paris lui faire cet achat, le pacha accepte. . Un mois après ledit monsieur revenait de Paris avec un service de Sèvres très-ordinaire; il le montre au pacha, qui, ne s’y connaissant pas, le trouve joli. « Combien coûte-t-il? .
— Cinq cent mille francs, Altesse.
— Hum! hum! c’est bien cher! dit Saïd.
— Vous comprenez, Altesse, que j’ai pris tout ce qu’il y avait de plus beau, ce que l’on fait seulement pour les souverains, » lui répond-il. Saïd lui paye les cinq cent mille francs demandés...
Mais voilà qu’en s’amusant à regarder son service il découvre entre deux assiettçs une seconde facture de Sèvres détaillée, qui ne s’élevait qu’à cinquante mille francs... Le pacha rit comme un fou. Il est enchanté, car il va pouvoir traiter de voleur un Fran •
çais. Il fait la leçon à un domestique. « Demain soir, lui dit-il, j’aurai du monde, je te demanderai de m’apporter quelques assiettes de mon service pour les montrer. Tu glisseras cette facturp entre deux assiettes. Une fois devant moi, tu laisseras comme par mégarde tomber ces assiettes par terre... »
Le lendemain le pacha invite plusieurs personnes à dîner avec lui, entre autres le monsieur qui avait acheté ce fameux service. Après le dîner, quand tout le monde est réuni au salon , il parle de son service de Sèvres, a II est beau, dit-il; mais c’est cher, cinq cent mille francs un service 1... »
Comme la plupart de ces messieurs se soutiennent à titre de revanche, deux Français qüi étaient là essayent de lui persuader qu’il l’a eu au contraire trèsbon marché.
« le vais vous le montrer, Messieurs, » dit Saïd, et il donne l’ordre au domestique d’aller en chercher quelques pièces.
Celui-ci, fidèle à la consigne reçue, en arrivant devant son maître, fait semblant de faire un faux pas et laisse tomber les assiettes qu’il avait à la main; elles se brisent en mille morceaux, la facture s’échappe, et, voyez le hasard! elle vient tomber juste aux pieds de celui qui avait fait cet achat... Saïd- Pacha feint d’être furieux, de donner un grand regret à ces assiettes, puis, se tournant vers le monsieur en question, il lui dit négligemment : « Qu’est-ce donc que ce papier, veuillez le ramasser et me le donner. »
Celui-ci, qui a deviné que c’est une facture, change de couleur. Que ne ferait-il pas pour anéantir cet indiscret chiffon! Mais le pacha le regarde, tend la main, il est forcé de lui passer la facture... Le vice-roi la lit attentivement, puis la relit tout haut dans tous ses détails... Vous comprenez la figure du monsieur! Tout le monde rit de sa mésaventure. Le vice-roi lui dit : a Avouez, monsieur, que vous m’avez volé d’une façon indigne. Il est vrai que vous n’avez fait qu’ajouter un zéro !... »
Le malheureux ne répond rien, baisse la tôle et s’esquive... Après son départ Saïd se livra à une hilarité sans bornes. Il était heureux, enchanté... « Quelle drôle de tête il a faite », disait- il! Et chacun de rire avec lui. Pourtant, tous ceux qui étaient là en avaient fait autant, et ils étaient prêts à recommencer...
Ce fournisseur du service de Sèvres n’osait plus remettre les pieds au palais , ne sachant pas trop comment il serait reçu . Au bout de huit jours, le viceroi disait à ses favoris : « Ce pauvre diable t il n’ose plus se montrer. Il est vrai que j’ai été un peu dur pour lui. Dites-lui qu’il vienne, que j’ai demandé après lui... »
On fit la commission. Il va sans dire qu’ils’empressa d’accourir. Saïd-Pacha, pour le dédommagerdelapeine qu’il lui avait faite en lui prouvant qu’il était un voleur, lui donna le même jour une autre commande...
Ce qui est désespérant pour les gens honnêtes qui servent les pachas d’Égypte èt les membres de leur
famille, c’est qu’ils ne leur savent aucun gré de ne pas les voler, et qu’ils ont le déplaisir de voir ceux qui les pillent bien mieux traités qu’eux. Le Turc est plein de considération pour l’homme qui l’a volé ; il se dit: Il faut qu’il soit bien adroit pour être parvenu à me faire sa dupe !... • *
Entre deux hommes d’affaires, un qui l’aura déva lisé et l’autre qui aura fait ses affaires honnêtement, il aura plus de considération pour le premier, par la bonne raison qu’il sera plus riche que l’autre, et qu’il est ooînme l’enfant : tout ce qui brille le séduit...
Un Turc vous dit : « Un tel m’a volé, ou a volé un de mes parents. » Puis vous le voyez lui tendre la main, l’appeler son ami. L’or que possède cet individu lui impose, lors même que c’est l’or qu’il lui a pris, à lui ou à un des siens.
Les aventuriers d’Égypte savent bien cela, et ils s’en donnent de piller à cœur de joie, sachant qu’une fois qu’ils auront amassé une belle fortune, qu’ils mèneront un grand train, les pachas les traiteront avec égards, et que tous les autres Européens les salueront chapeau bas.
En Égypte, ayez une voiture, de beaux chevaux , une toilette irréprochable , jouez gros jeu , vous serez considéré de tout le monde ; on vous fêtera, on vous recherchera , et personne n’aura l’idée de vous demander : «Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? »
Mais il y a mieux... On vous parle de monsieur tel, on vous dit : « C’est un£ canaille, un filou » ; on vous
fait sa biographie à la Jacquot de Mirecourt... puis, vous voyez cette même personne tendre la main à ce monsieur, le tutoyer; au besoin, il lui offrira la main de sa fille ou de sa sœur !
Vous êtes étonné , il vous répond négligemment : « C’est une canaille, c’est vrai ; mais, que voulez-vous, si dans ce pays on ne voyait que les honnêtes gens , on verrait bien peu de monde. »
C’est très-curieux de voir cette société égyptienne où l’on se traite mutuellement défilons, tout en se serrant la main, racontant les uns les histoires des autres , l’origine scandaleuse de leur fortune... Ayant perdu le sens moral, ils ne soupçonnent plus la valeur du mot honorabilité; ils l’avouent sans vergogne, disant carrément que gagner de l’argent par tous les moyens possibles doit être le seul but de la vie, car, avec de l’argent, on est toujours de grands hommes.
L’homme, là, est coté suivant le nombre de mille livres sterling qu’il a...
« Qu’est-ce que c’est que ce monsieur un tel? demande un Alexandrin?..
— Hum ! il peut avoir tant de mille livres , » lui répond-on 1 Tout est dit...
Qu'il soit fils de boucher, de savetier, qu’il ait vendu des allumettes ou dé l’eau-de-vie au petit verre, qu’il ait été honnête ou filou, c’est un détail...
Quel drôle de monde !...
La colonie européenne, en Égypte, est divisée en deux camps très-distincts, le camp anglais et le
camp français. Ils se font une guerre acharnée, chacun veut arriver à avoir la prépondérance sur l’autre.
Les Oppenheim sont en tête du camp anglais ; ils disent hautement : « Tous les produits, toutes les machines françaises , c’est de la pacotille. Hors l’Angleterre pas de salut!.. »
Le camp français a en tête M. Bravay. M. Bravay est patriote enragé ; tout ce qui est français trouve en lui un zélé défenseur, un chaud protecteur. Il a fait tout au monde pour arriver à ce que la colonie française ne fût pas écrasée par l’anglaise, pour maintenir l’influence de notre pavillon dans la patrie des Pharaons ; il y est arrivé du reste. Sans lui, je ne sais trop ce que deviendraient nos Français habitant l’Égypte!...
C’est lui qui a constamment défendu nos intérêts près des vice-rois Saïd et Ismaïl ; c’est lui q\ii a fourni les moyens , la possibilité, et souvent l’argent nécessaire, à bien des maisons françaises en Égypte, pour pouvoir lutter contre les maisons anglaises. Chaque Français a toujours trouvé en lui un ami serviable, un protecteur bienveillant. Aussi M. Bravay est-il très-aimé de tous ses compatriotes en Égypte ; il est vrai que la colonie anglaise le déteste fort, en retour. Au moment de son élection comme député du Var, cette haine s’est traduite par des articles calomnieux dans bien des journaux, dont, du reste, le bon sens français a fait promptement justice.
Il y a donc de grosses fortunes en Égypte ; presque
toutes doivent leur source à l’article commandes. A force de revendre à Son Altesse deux millions ce qui leur coûtait deux cent mille francs, ces messieurs se sont fait des rentes. La guerre d’Amérique y est aussi pour quelque chose. Il faut voir comme ces bons et philanthropes marchands de coton souhaitent de tout leur cœur que les Américains s’égorgent jusqu’à extinction complète d’êtres vivants dans leur paysl...
Je ne saurais terminer ces lignes sur les Européens en Égypte sans vous citer un mot de l’un d’eux, qui vous prouvera de quelle façon ils jugent le talent.
On parlait devant un gros bonnet du pays d’un de nos plus grands écrivains, de Théophile Gautier.
« Après tout, qu’est-ce donc que M. Gautier? dit ce riche Alexandrin.
— Mais , lui dit-on , c’est un homme de talent.
— Bast! qu’est-ce qu’il peut bien gagner avec tout son talent?...
— Mais , vingt ou trente mille francs par an !
— Eh bien, un beau talent qu’il a là ! Moi, j’en ai joliment plus que. lui, car dans une seule affaire je gagne mes cent mille francs ! !... »
Complètement exact... Et c’est un des grands personnages de la colonie européenne !
Avouez que leur manière de juger les autres les fait assez bien juger eux-mêmes !...