LES CONSULS ET LES EUROPÉENS EN ÉGYPTE
A tout seigneur tout honneur ! Ici , le pas est aux consuls ; ils sont si bien habitués, ces messieurs, en Orient, à jouer leur rôle de souverains omnipotents, ils se drapent avec tant d’importance dans leur dignité consulaire, regardent de si haut tous les malheureux qui n’ont pas l’honneur insigne d’être consuls, que, si je contestais leur droit de préséance, ils seraient fort étonnés. •
En vérité , c’est tout simplement effrayant , pour un Français surtout, d’habiter l’Orient, car là on est soumis encore à l’aimable régime qui régissait la France avant 1789. Cela paraîtra invraisemblable; j’avoue que c’est fabuleux, mais pourtant cela est.
Les ordonnances consulaires n’ont pas fait un pas depuis cette époque pour l’Orient ; elles sont les mêmes qu’en 1778. C’est toujours le pouvoir absolu, autocrate, qu’avaient dans ce temps-là le souverain sur ses sujets, le seigneur sur ses serfs.
Le consul a en main un pouvoir arbitraire, sans limite, sans contrôle ; ses nationanx sont à sa merci, ils ne peuvent rien faire sans son bon vouloir, son
autorisation; à son gré et caprice il peut les entraver dans tout, les empêcher- de réclamer, d’attaquer le gouvernement du pays. Il peut les expulser sans rime ni raison; il n’est pas même forcé de leur faire connaître le motif de cette expulsion.
Avouez que c’est dur, lorsqu’on a le bonheur d’être Français, et d’avoir dans son pays un gouvernement paternel, intelügent, juste et bon, d’avoir enfin pour souverain Napoléon III, qui a doté notre pays d’une liberté éclairée dt raisonnée, de se trouver en Orient régi par les lois antilibérales de 1778!
En vérité , c’est intolérable I
Et je dis , faisant cause commune avec tous mes compatriotes de l’Orient ; « Sire, vous qui avez rendu la France prospère, '.victorieuse et libre, daignez songer à vos enfants <jui résident à l’étranger, donnezleur les mêmes lois qu’à ceux qui habitent la patrie, ne les laissez pas sous le tyrannique despotisme de 1778!... Brisez leur joug, refaites les ordonnances consulaires ; qu’elles se trouvent en rapport avec les progrès qu’a faits la France vers l’indépendance depuis cette époque ! »
Il parait qu’autrefois il n’y avait en Orient comme Français que des échappés des bagnes, des filous ; d’un. autre côté, les Turcs alors étaient barbares, peu aimables pour les étrangers... Ces ordonnances consulaires avaient été faites en conséquence.
Mais, aujourd’hui, si la société française en Orient
n’est pas toute la fine fleur des pois encore, s’il y a
plus d’aventuriers, de gens ayant failli, de pauvres diables de basse extraction venus pour y faire fortune, que de gens comme il faut, il y a aussi quelques familles honorables f De leur côté, les Turcs ont fait un pas de géant vers la civilisation ; ils sont, il faut leur rendre cette justice, très -bienveillants pour les étrangers : ceux-ci sont ehez eux parfaitement en sécurité... Donc il est complètement absurde et injuste que, seules, les ordonnances soient restées stationnaires; que les honnêtes gens soient régis par une loi faite pour des fripons ; que les Turcs d’aujourd’hui soient traités par les souverains de l’Europe comme les Turcs d’autrefois.
Ce pouvoir sans contrôle, sans limite, est une arme d’autant plus dangereuse entre les mains des consuls des échelles d’Orient, que, s’il y en a de bons, d’intelligents, de consciencieux, il y en a aussi qui le sont beaucoup moms. En Égypte surtout, presque tous les consuls sont des négociants ; ceux qui ne sont pas négociants font des affaires. Faire des affaires, dans ce pays , c’est faire la cour au vice-roi , et obtenir de lui une concession : dans ce cas, le consul l’obtient, puis il la passe à un autre , partageant avec lui les bénéfices... C’est encore obtenir une commande: ceci consiste à faire venir pour Son Altesse, par exemple, tant de mulets et mules d’Espagne, ou des chevaux sardes, ou du charbon d’Angleterre, ou des wagons, ou un service de Sèvres, etc., et de lui revendre un million ce qui a coûté cent ou deux cent mille francs. . .
Où est le mal , dira-t-on , si cela arrange le vice-roi , et quel tort cela fait-il aux nationaux de ces consuls? Le mal , le voici r
Nécessairement ces consuls, on comprendra cela sans peine, ont tout intérêt .à être bien avec le pacha. Ils le flattent, ils essayent de lui faire leur cour par tous les moyens possibles, qu’ils espèrent ou qu’ils aient obtenu une affaire. Eh bien, pour cela ils sacrifient trop souvent lés intérêts de leurs nationaux ! Ceux-ci ont-ils une réclamation, une plainte, à adresser contre le gouvernement, je le répète, ils ne peuvent le faire que par l’intermédiaire de leur consul, qui, pour complaire au vice- roi, trouve mille mauvaises raisons pour faire traîner l’affaire éternellement, ou bien refuse carrément d’appuyer leur demandé. Le pacha, faisant du négoce lui-même, est en rapports d’affaires avec tous les négociants. Ce sont souvent des choses urgentes pour ces derniers, et plus d’un s’est trouvé ruiné par le mauvais vouloir de son consul, ou plutôt par le désir qui l’animait de s’attirer la bienveillance du pacha ou quelques forts batchiches, car les consuls sont ceux qui reçoivent le plus de batchiches en Égypte. Notez pourtant qu’il existe d’honorables exceptions.
Cet état de choses est intolérable pour les Européens en Orient, surtout pour ceux qui résident en' Égypte. Là, leur position est plus difficile par cela seul qu’ils se trouvent en présence d’un homme qui est lui-même dans une position difficile, remplissant
les fonctions de souverain sans être reconnu comme tel par personne, sans en avoir les pouvoirs complets. Le vice-roi tient essentiellement à être bien avec les puissances européennes. Espérant toujours arriver à se rendre indépendant de la Porte, il escompte l’avenir, veut s’assurer des protecteurs ; lui aussi , à son tour, flatte les consuls ; ceux-là escomptent ce sentiment pour leur compte personnel ; leurs nationaux sont les seuls à qui cette double position ne sert à rien, au contraire.
Maintenant il est encore fâcheux, au point de vue de l’influence morale en Orient, que les agents européens se livrent ainsi à -ce métier d’exploiteur en grand du pacha : cela donne de nous une fâcheuse idée à ces bons Turcs. ,
Le gouvernement français devrait d’abord diminuer le pouvoir de ses consuls, ou tout au moins y mettre un contrôle ; car, enfin , pourquoi croire à leur infaillibilité , nous qui commençons à discuter celle du pape?
Tous les gouvernements devraient n’envoyer en Égypte , vu ce grand corrupteur qui s’y trouve, l’or du pacha , que des hommes d’un caractère ferme et un peu raide : car le Turc est porté à être fier, arrogant, avec celui qui courbe la tête, mais il est humble et servile avec celui qui le traite d’un peu haut. Il faut des hommes inaccessibles à l’or et au qu'en dira-t-on ; car ici, qu’on s’en souvienne, la corruption se tente sur une très-grande échelle, et il faut être très-hon-