PREMIÈRE PARTIE
LA DVCBESSE DIS FOItlf AR*
LE PÀSSEUX DE L'iLE AUX VACHES*
En 4638^poque à laquelle se passe la première partie de ce r?cit, la pointe de l'île Saint-Louis vers laquelle nous conduisons le lecteur, était loin d'offrir un aspect semblable à celui qu'elle présente en cet ah de grâce 1845 ; il nous paraît donc indispensable de lui restituer en peu de lignes sa physionomie ancienne.
L'Ile Saint-Louis se composait d'abord autrefois de deux îles : de l'île Notre-Dame et de l'île aux Vaches. Ces deux îles réunies n'en formèrent bientôt plus qu'une.
La partie est de l'Ile était échue à Luc Le Poulletier, secrétaire de la chambre du roi ; dans cette partie se trouve encore une rue qui porte son nom (1).
(1) Il faut môme s'étonner de ce que les membres du conseil municipal ne l'aient pas encore débaptisée. Ce sont cependant ces mêmes édiles qui commettent chaque jour d'impardonnables àneries. Pour n'en citer qu'une, qui se trouve sur le chemin de notre hôtel, la me de la Tonnellerie conserve encore, grâce à eux, l'inscription la plus apocryphe. Molière y est inscrit comme étant né en 1620, tandis qu'il ne vit le jour qu'en 1622, et nie Saint-Honoré, au coin de celle des Vieilles-Etuvcs. Ainsi que Ta fait observer un ingénieux critique, bibliothécaire de la ville, M. Roi le, que doit penser l'étranger en voyant d'un côté, rue de la Tonnellerie, l'inscription susdite à a date de 1G20, et à la fontaine Molière, au coin de la rue Riche-
LES MYSTÈRES DE i/iLE SAINT-LOUIS 13
L'île Notre-Dame, appelée aujourd'hui l'Ile Saint-Louis, no reçut ce. premier nom que parce qu'elle relevait de l'église métropolitaine, et qu'elle lui appartenait en propre. Elle se trouvait partagée d'abord en deux par un petit bras de la rivière ; ce bras la traversait dans l'endroit môme où est maintenant l'église de Saint-Louis.
Dans la plus petite de ces îles (l'île aux Vaches), on menait paître les bestiaux; dans la plus grande (l'île Notre- Dame), le chapitre régnait en maître si absolu que, malgré plusieurs arrêts du conseil obtenus par les entrepreneurs des constructions de l'île, commencées en 1614, ses oppositions seules empêchèrent la construction du pont Marie, jusqu'à ce que le roi intervint et promit de donner dans un mois, au chapitre, cinquante mille livres.
Le chapitre de Notre-Dame traversa les entrepreneurs jusqu'en 1642.
Ces entrepreneurs étaient Christophe Marie , entrepreneur général des ponts de France, Le Regrattier, trésorier des Cent-Suisses, et Poulletier, commissaire des guerres.
En 1614, Christophe Marie s'était déjà obligé à joindre, en. dix ans, les deux îles, à les environner de quais revêtus de pierres de taille , et à bâtir des maisons, à y faire des rues et un pont vis-à-vis celle des Nonaindières.
Après avoir fait bâtir une partie de l'île, Marie et ses associés se rebutèrent. Leur traité fut cédé par eux, puis repris, puis recédé; l'entreprise ne fut achevée qu'en 1647, par Herbert et autres habitants de l'île. Toutefois, dès 1635, le pont Marie était terminé. 11 faut bien le dire, pour un Parisien peu fait aux merveilles monumentales de l'Espagne ou de l'Italie, ce pont,
lieu, celle de 1622? Nous demanderons humblement à ces mêmes édiles pourquoi, ayant en main les chartes du royaume, Germain Brice, etc., etc., ils s'obstinent encore à estropier le nom de Poulletier dans sa rue même : ils l'écrivent Poullier.
l'un des trois par lesquels on entre dans nie, réalisait ua magnifique travail.
Sur ses cinq belles arches de pierre, complétées par quatre piles et deux culées, s'élevait une double ligne de maisons uniformes et profondes de quatre toises. Le pont lui - môme en avait cinquante de longueur. L'île Notre-Dame, développant son immense carré couvert de toits encore rares et bordé de quais, alors en voie de construction, ne pouvait lui opposer qne le pont Rouge, encore celui-ci était-il de bois (1), comme le pont de la Tournelle. Ce dernier môme venait de se voir emporter par les glaces et le débordement de la Seine, eu 1637, Tannée d'avant (2). Le regard du passant plongeait à travers les fenêtres neuves des maisons, d'un côté, sur cet horizon de fabriques et d'édifices qui s'arrête à peine au Louvre; de l'autre, sur l'étendue alors inculte de terrains coupés par la Seine, qui donne au paysage les seules limites de Charenton. Le marteau des travailleurs retentissait déjà à la pointe de l'île aux Vaches; tout ce que la cour comptait de seigneurs ou de gens riches marchandait, soit par spéculation, soit par luxe, ce sol vierge encore, sur lequel l'édilité mettait la main, et qu'elle vendait au plus offrant. Les événements de la guerre étaient de narture à satisfaire les esprits; l'œuvre lente et progressive de Richelieu, l'abaissement de la maison d'Autriche allait se voir dû aux succès de nos propres armes. Louis XI II avait alors six armées sur pied, dans les Pays-Bas, dans le Luxembourg et la Champagne, en Languedoc, en Italie et
(1) Alors le pont de Bois.
(2) Le temps de la reconstruction de ce pont en pierres de taiiie date de 1656. Alexandre de Sève, prévôt des marchands, y fit placer le distique suivant :
JEdilet recréant submersnm flumine ponton. Non est officii, sed pietatis opus.
en Piémont. Le duc de Rohan, ce fameux chef des huguenots qui s'était soumis au roi après le siège de la Rochelle, venait de mourir à Rhinfeld, après s'être signalé par plusieurs victoires contre les impériaux dans la Valteline. Le maréchal de Créquy, l'un des plus grands généraux de Louis XIII, avait perdu la vie d'un coup de canon au siège de Brème. Ces retentissements guerriers imprimaient alors à Paris une allure martiale et grandiose, la population tournait au soldat. La France rêvait les conquêtes, et, à l'aide de mouvements extérieurs, le cardinal venait de se rendre plus nécessaire que jamais.
Alors aussi, tout ce qu'il y avait de gens de cape et d'épée dans les pays voisins refluait vers nos murailles. Les aventuriers d'Espagne, d'Angleterre et d'Italie venaient essayer de notre soleil, et traîner à la cour ou par les rues ces manteaux, souvent troués, que Callot immortalisa de son burin. Ceux-ci quittaient la solde de Piccolomini, ceuxlà le pain de Buckingham, d'autres l'or du cardinal de Savoie. Il n'était pas de cour en Europe dont le cardinal ne connût les intérêts et dont les négociateurs les plus obscurs ne lui servissent. Les espions de Richelieu exerçaient partout une inquisition victorieuse. Occupé à la fois du dedans et du dehors, Richelieu venait enfin de fonder l'Académie. Il avait fait un traité entre la Fiance et la Hollande par lequel ces deux puissances devaient s'unir ; mais les Espagnols, instruits de ce traité et ayant surpris Trêves, avaient enlevé l'électeur. Ce coup hardi avait occasionné entre la France et l'Espagne une longue et cruelle guerre.
Par une soirée brumeuse de janvier 1638, un personnage à la cape longue, éraillée, sorte de couverture semée de taches, qui laissait à peine apercevoir le bout de sa longue rapière, longeait la draperie neuve des maisons du pont Marie. Indifférent aux bruits divers de la foule, il marchait d'un pas ferme vers cette partie de l'île Saint-Louis où se
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trouve situé aujourd'hui l'hôtel Pimodan, mais dont le terrain était alors semé d'herbes comme ceux qui l'avoisinaient. A son air préoccupé, il était facile de voir que les embellissements nouveaux de cette portion du vieux Paris le touchaient peu, car il n'avait pas môme jeté un regard d'encouragement aux travailleurs employés à ce quai par Christophe Marie, et qui fredonnaient, en taillant la pierre, un refrain en vogue alors au cabaret de la Femme sans tête.
Plusieurs de ces ouvriers, voyant la journée finie, emportaient déjà leur besace pleine d'outils, quand l'appa-^ rition du nouveau venu vint les mettre en veine de malice et de gaieté*
En effet, outre que l'espace vers lequel notre personnage s'avançait pouvait à bon droit passer pour un lieu peu fréquenté, il était semé d'une foule de matériaux à travers lesquels il eût pu difficilement se faire jour.
Tantôt sa longue cape se prenait aux moellons ou à la scie , tantôt il trébuchait sur des bois amoncelés ; ses éperons s'accrochaient comme à plaisir au milieu d'herbes et de varechs rejetés en cet endroit par la Seine; sa rapière interminable battait ses flancs et menaçait de le faire tomber. A son feutre gris pendait un panache agonisant; ses bottes étaient ouvertes aux quatre points cardinaux; son pourpoint avait pour boutons de méchantes cordes. Tout ce qu'on pouvait voir raisonnablement de sa figure , c'étaient deux moustaches dont les crocs menaçaient le ciel, une royale démesurée et quelques touffes de cheveux. Il était long, osseux, et ressemblait alors à un héron qui sautille. Enfin, piège horrible! et dont sa méditation profonde l'avait sans doute empêché de s'apercevoir : il portait en guise de galon au bas de son manteau un énorme bouchon de paille,' que de malins clercs de Sorbonne, ou des vendeurs de lèchefrite du pont Neuf lui avaient attaché injurieusement, lorsqu'il y pensait le moins.
Un concert d'acclamations bouffonnes accueillit l'in-
connu à son passage. Ce fut à qui, parmi les ouvriers de maître Christophe Marie, lui lancerait un lardon.
— Où allez-vous donc, monsieur le masque? prenez garde de salir vos broderies !
— Ce courageux pèlerin va prendre sans doute un bain d'hiver.
— Vous n'y êtes pas : il vient acheter un terrain pour s'y construire un palais!
— C'est un riche bourgeois qui veut fonder ici un jeu de paume !
— Il rebondira sur la raquette comme un volant I II est si maigre !
— Examine ses jambes, ne dirait-on pas de deux arches du pont Marie l
— Et ce bouchon de paille 1 Ah çà ! il est donc à vendre l L'inconnu se drapa silencieusement dans son manteau,
et rejetant son corps en arrière avec fierté, il se mit à toiser dédaigneusement ces épais railleurs. C'était un homme d'une quarantaine d'années, aussi brun qu'un Cafre au premier coup d'œil, mais dont la physionomie rusée, le regard étincelant et la désinvolture élégante trahissaient bien vite le pays : il était" Italien. Une chevelure noire, abondante, s'échappait en boucles entremêlées sous son feutre; il avait le rire aigu, éclatant : il n'eut pas de peine à remettre à leur place les mauvais plaisants qui l'obsédaient.
— Arrière ! leur cria-t-il ; je croyais avoir affaire ici à des hommes et non à des pierres! Le terrain que je foule m'appartient autant qu'à vous l
Il se fit un silence forcé dans la foule ; elle s'écarta pour mieux lui faire passage.
— La maison de maître Gérard? demanda-t-il.
Ces hommes se regardèrent ; maître Gérard était le passeux de l'île aux Vaches, mais ils n'avaient guère souvenance qu'à cette heure avancée et dans pareille saison, un gentilhomme pût avoir fantaisie de lui faire détacher sa
barque pour côtoyer les îlots d# la Seine. Peu de seigneurs frappaient en hiver à sa cabane isolée.
— Eh bien! ne m'avez-vous pas entendu? poursuivit l'Italien , je vous prie de me dire où reste maître Gérard?
— Mais... à cette hutte sur la Seine, répondit l'un d'eux en indiquant du doigt à l'Italien une sorte de cabane revêtue de mauvais ciment , et au pied de laquelle une barque était amarrée.
Cette habitation chétive faisait face à l'Arsenal.
Il se racontait sur ce lieu de sombres et tragiques histoires. Une fatalité étrange, mystérieuse, voulait que vers cette pointe de l'île nombre d'imprudents ou de malheureux eussent trouvé la mort, les uns en se noyant, d'autres en s'étant battus en duel malgré les édits, car pour les duels ce terrain écarté était commode.
L'Italien prit à peine le temps de remercier son homme, et il se dirigea d'un air résolu vers la cahute.
Dix heures sonnaient alors à l'église des Célestins; le froid était vif, notre personnage doubla le pas.
La demeure du passeux de l'île aux Vaches laissait à peine échapper un jet de lumière... L'abord en était silencieux comme l'abord d'une tombe.
— Maître Gérard ! cria l'inconnu d'une voix ferme.
En appelant ainsi, il se trouvait à deux pas de la cahute; l'unique porte de ce gîte noirâtre s'ouvrit.
— Que me veut-on? demanda d'une voix fêlée un petit vieillard qui tenait en main une lanterne.
— Tu vas le savoir, mais d'abord prends.
Maître Gérard recula d'un pas, en sentant le poids de quelques écus tomber dans sa main.
— Entrez, mon gentilhomme, entrez, dit-il au nouveau venu.
L'Italien descendit dans la cahute du passeux en s'y laissant couler le long de la corde qui formait sa rampe. Il ne tarda pas à se voir dans une pièce lambrissée de
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méchantes planches, ayant à son plafond quelques misérables filets de pèche pour tout ornement. Sur une table boiteuse, le souper de maître Gérard était servi; dans un coin de la cahute, on entrevoyait une sorte de créature humaine roulée près du feu. C'était un chien.
A l'approche de l'étranger, le chien se dressa sur ses jarrets vigoureux, et flaira la cape de l'italien. Peu satisfait de son examen, il revint ensuite à sa place devant le foyer d'un air de mépris taciturne.
— Je suis à vos ordres, monsieur, dit le vieillard en courbant sa maigre échine ; permettez-moi seulement de m'étonaer.-
— De ce que je vienne chez vous si tard par un semblable froid, mon brave homme? Dame, je n'avais pas le choix de l'heure et de la saison, reprit l'inconnu.
— Que voulez-vous de moi? demanda maître Gérard avec une crainte secrète. En même temps il regardait le chien, unique gardien de sa solitude, et la bourse qu'il venait de receivor.
— Une chose bien simple, répondit l'Italien ; je veux votre barque.
— Y songez-vous, monseigneur? La promenade en Seine est peu praticable par le temps présent, et à moins qu'il ne vous prenne envie d'aller par eau à l'Arsenal...
— Je n'ai rien à faire à l'Arsenal, objecta l'Italien ; c'est une promenade que je veux faire, rien de plus.
Maître Gérard se prit à considérer l'inconnu avec une attention défiante.
Peu de peintres eussent pu trouver un plus curieux sujet d'études; le visage de cet homme défiait l'analyse et la réflexion. Quelques rides légères sillonnaient son front habituellement pâle et méditatif, mais ces rides indiquaient aussi bien les fatigues de l'esprit que celles du corps. Le Ion de l'inconnu était bref et saccadé ; mais il provenait peut-être autant de l'habitude du commandement que d'une résolution soudaine. La flamme qui brillait dans ce
regard laissait l'examen indécis, elle représentait aussi bien le courage que la folie. Cette défroque usée de gentilhomme pouvait enfin cacher un aventurier comme un seigneur.
Ce qui affermissait le doute chez Gérard, c'était une ironie insistante dans le sourire de l'étranger; lui-môme avait l'air de s'être pris le premier pour but d'une amère plaisanterie; il se raillait devant le passeux par une pantomime hautaine et cruelle, inspectant tour à tour avec mépris, et le manteau troué qu'il portait, et ses bottines prenant l'eau.
— C'est peut-être un fou qui a parié de me faire sortir! pensa le vieillard. En ce cas, le temps est mal choisi; mon souper m'attend et ma journée a été rude.
En se parlant ainsi à lui-môme, l'honnôte passeux jetait un regard sur sa cabane. L'araignée suspendait sa toile grise à ses planches, le vent y faisait une basse lamentable et continue. Les flots de la Seine, grossis par les pluies d'hiver, en battaient les ais avec un sombre roulis. Auprès de la table était le lit, au-dessus du lit un amas de cordes, de harpons, de nasses, de poissons fumés et desséchés. Dans un coin de cette pièce, il y avait un berceau à l'osier disjoint, sur lequel Gérard avait étendu sa cape grise, humide encore de givre. L'inconnu examinait à peine ces détails, et semblait plongé dans la plus profonde méditation. La flamme de l'âtre renvoyait de temps à autre des reflets'énergiques à sa figure, et cette figure revotait alors un mélange indéfinissable de haine, de pitié ou de dédain. Il poursuivait un monologue approfondi avec lui-môme, se parlant tantôt avec une vivacité hautaine, tantôt retombant comme épuisé sur son escabeau dans le plus morne des silences. Le passeux restait muet devant cet hôte inattendu, il n'osait l'appeler et le tirer de sa rôverie.
Tout d'un coup l'Italien fit un bond* , — Je suis prêt, dit-il, et vous ?
Maître Gérard s'inclina machinalement.
L'inconnu s'était levé, il avait ôté son manteau ; en y
trouvant le bouchon de paille, il fit un léger mouvement d'épaule.
— Je ne m'étais pas encore vendu ici, cependant ! murmura-t-il avec une singulière expression.
Il jeta le bouchon de paille au feu, et commanda au passeux d'amener sa barque.
Cette fois, maître Gérard se sentit pris malgré lui d'une frayeur invincible. Il représenta de nouveau à l'étranger, en balbutiant, qu'il était tard, que la Seine était froide et peu propice à la promenade. Les sentinelles de l'Arsenal s'effrayeraient, on allait peut-être les interroger tous deux. En un mot, Gérard accumula tout ce qu'il put trouver de raisons; mais l'inconnu insista.
Le passeux eut si peur qu'il offrit de rendre la bourse.
— Gardez-la, dit l'autre, nous n'irons pas loin, rassurezvous. N
— Mais où voulez-vous donc que je vous conduise? reprit Gérard.
— Que vous importe?
— Monseigneur, reprit Gérard, malgré vos habits, vous me faites l'effet d'un brave gentilhomme. Peut-être en ce moment les fumées du vin vous traquent la cervelle. Si c'est un pari que vous avez fait de l'autre côté de la Seine, soyez tranquille, je dirai que vous l'avez gagné, je vous jure.
— Voilà huit jours que mes lèvres n'ont touché une coupe, dit l'étranger; voilà huit jours que j'aurais dû faire ce que je fais aujourd'hui.
— Monseigneur, vous ne voulez pas, n'est-il pas vrai, vous moquer ici d'un pauvre homme? Je n'ai pas de famille, mon cher seigneur, quoique dans le temps on eût pu voir ici une pauvre petite créature jouer avec ses mains d'ange dans ce berceau qui est vide, hélas! Mais je suis connu dans l'île Notre-Dame pour un digne homme, j'honore Dieu, le roi et M. le cardinal.
A ce dernier nom, l'inconnu fronça le sourcil, mai*
22 XES MYSTÈRES DE L'ILE SAIOT-LOUIS
reprenant bientôt un ton d'autorité, il dit à maître Gérard :
— Me prendriez-vous d'aventure pour un voleur?
— Certainement non,, reprit le passeux, mais une fois en Seine, qui me dit...
— Honnête Gérard, reprit l'inconnu, voici mon épée, je la laisserai dans ta cahute; ce poignard, je le dépose sur ta table; ces mains, tu vas les lier toi-même... A présent, bésites-tu?
— Non, non, mon gentilhomme, répondit Gérard; mais alors, que vais-je faire ?
— Tu ne le devines pas? dit l'étranger.
— Non, mon gentilhomme.
— Tu vas m'introduire dans cette barque ; au plus profond de la Seine.., Eh bien ! qu'as-tu donc? je n'ai .pas encore parlé...
— Rien... oh! rien... murmura le passeux demi-mort de peur, achevez...
— Eh bien , maître Gérard, au plus profond de la Seine, tu me pousseras hors de ta barque et tu me noieras!
UN CONSETL d'àMU
L'étranger avait prononcé ces paroles avec un tel accent de décision, que le passeux recula,
L'Italien, après avoir croisé .ses bras sur sa poitrine , regardait silencieusement maître Gérard.
— Tu ne comprends donc pas que je veuille me noyer ? dit-il au passeux.
— Damel mon gentilhomme, c'est une idée comme une autre, répondit Gérard en affectant un grand flegme. Seulement, je trouve que vous quittez la vie de bonne heure...
— La vie ! tu en parles comme d'un bien* assuré , reprit l'inconnu ; serais-tu donc heureux, par hasard? Çà, conti-
LES MYSTÈKES DE i/lLE SAINT-LOUIS 23
nua-t-il en frappant la table du pommeau de son épée, qu'on me montre un heureux, et j'y (Voirai, à la vie!..,
— Hélas! monseigneur, dit Gérard avec un soupir, je n'ai guère le droit de vous prêcher ici en faveur de la vie, moi qui vous parle, et cependant, voyez-vous, non, je ne me noierais pas.
— Cela veut dire que tu n'en aurais pas le courage.
— Je suis aussi courageux qu'un autre dans l'occasion ; mais c'est un péché. *
— Un péché, dis-tu ?
— Oui, c'est un péché que de disposer ainsi de soi-même; comme si derrière nous, nous ne laissions rien!... Allons donc! mais cela n'est pas possible... Tenez, monseigneur, on oublie toujours en partant quelqu'un que l'on aime ou qui vous aime. On a une mère , une sœur, une femme ou un ami.
— Je n'ai rien de tout cela, brave homme; la famille est le plus gênant des attirails quand on veut se jeter en Seine. Je n'ai pas même un chien pour ami ; mais en revanche, j'ai là, sur le cœur, des choses qui m'empêcheraient de remonter sur l'eau si jamais je devais y revenir.
Gérard considéra l'Italien avec une sorte de frayeur superstitieuse. Il avait souvent ouï parier d'une armée occulte de bravi que le cardinal entretenait à. sa solde > c'étaient des Padouans, des Vénitiens, des gueux de Mantoue et de Naples. Il attacha sur l'inconnu .un regard insistant. Mais, les prunelles bordées de cils gris du vieillard furent bientôt forcées de s'incliner devant la flamme électrique qui jaillissait des yeux de l'Italien ; il resta confus et tremblant devant cet homme. Était-ce un véritable dépit d'amoureux, un désespoir de joueur, ou le remords qui poussait l'étranger à une résolution pareille ? L'inconnu s'était accusé trop franchement devant lui pour que Gérard ne dût pas le croire sous l'obsession de quelque délit ; il n'hésita donc pas à lui demander si d'aventure il s'était battu en duel, contrairement aux édits du cardinal.
— Le cas serait grave, ajouta l'honnête passera, mais ce n'est pas une raison- pour se tuer, quand on a tué son ennemi dans les règles.
— Je ne me suis pas encore battu ici, reprit l'étranger; je suis dans cette Tille depuis six jours.
— Mais enfin , mon noble seigneur, dit Gérard en joignant les mains, par quelle circonstance cruelle...
— Encore un coup, l'ami, vos questions sont inutiles; je me noie parce que tel est mon bon plaisir; je me noie parce que je ne yeux ni ne dois plus vivre.
Cette fois, le front de l'Italien s'était assombri, sa parole était devenue si brève et en même temps si ferme, que le pasaeux ne répliqua plus. 11 fit semblant de chercher dans sa cahute une nasse dont il avait soin, disait-il, de se pourvoir dans son bateau chaque fois qu'il devait sortir. Puis , sans que l'étranger pût le voir, il s'assura en même temps de la présence d'une petite cassette en bois de sandal qu'il cachait chaque soir sous son oreiller. La rivière clapotait autour des planches de la cabane , et le veilleur de l'Arsenal venait de crier onze heures.
Maître Gérard, en continuant ainsi divers préparatifs, espérait gagner du temps; mais il avait affaire à forte partie. Depuis quelques secondes pourtant , l'inconnu semblait plongé dans une sorte de rêverie mélancolique ; il s'était approché du berceau laissé dans un coin de cette demeure, et il regardait ses branches d'osier presque rompues.
— Un enfant que vous avez perdu sans doute, et que vous aimiez? demanda-t-il au passeux avec intérêt. Comment est-il mort?
— Cette histoire serait trop longue à vous conter, mon gentilhomme , répondit le bonhomme avec malice ; n'oubliez pas que vous devez vous noyer avant minuit...
— A minuit, soit > mais en une heure, tu peux me dire ton histoire. Voyons, fais-moi, l'ami, quelque beau récit; demain, je le conterai aux poissons.
Et l'inconnu sourit d'un sourire amer et triste.
— Après tout, mon gentilhomme, répondit Gérard, puisque vous l'exigez, je m'en vais vous satisfaire. Ce berceau que vous voyez fut fait par moi, il y a quinze ans, pour une pauvre petite créature qu'on espérait bien noyer en Seine.
— Fïvat! tu sauvas l'enfant? J'en eusse fait autant à ta place , mon brave Gérard ! C'était peut-être quelque petit monstre qu'on voulait prudemment empêcher de grandir, de peur qu'il ne déshonorât son noble père ? demanda l'Italien avec ironie... On a vu cela; continue.
— Du tout, mon gentilhomme, vous êtes pleinement dans l'erreur. Le pauvre enfant recueilli par moi, grâce à mon filet de pêche, était une ravissante petite fille...
— Que tu as vue grandir, croître sous tes yeux, jusqu'au jour où ses parents...
— Ses parents... continua le passeux en hochant la tête, elle n'en avait point; personne ne la réclama. Ceci dura deux ans ; elle grandissait et devenait belle à faire ma joie... Un soir, des bateleurs revenant de l'Arsenal, où M. de Sully donnait une fête, entrèrent subitement chez moi... Ils exigèrent que je les conduisisse vers Conflans. Pendant que je disposais ma barque, je crus entendre des gémissements sourds, étouffés. L'un d'eux me tenait toujours par ma cape, je voulais sortir, je voulais reconnaître l'endroit d'où partaient ces cris... Tout d'un coup, un de ces misérables me pousse dans l'eau, les autres me frappent à coups d'aviron ; j'avais beau crier, ils chantaient en chœur un noêl assourdissant. Leur barque s'éloigna, laissant bientôt derrière elle un sillage où s'était mêlé mon sang.,. Quand on me transporta chez moi sur mon lit, ma cabane était déserte. Le berceau de la pauvre enfant était renversé, mon chien était couché près du berceau et faisait entendre des hurlements douloureux. En un mot, on m'avait enlevé ma fille , mon seul bien, hélas ! le trésor de ma pauvreté ! Ces lâches l'emmenaient, ils l'emportaient dans ma propre barque !
— Et tu ne pus découvrir...
— Les noms et la retraite de ces misérables ? Non, mon-
26 US MYSTÈRES DE L*IIX SALST-LOTÏS
{leur. Je pensai seulement qu'arrachée une fois à la mort par un miracle, la pauvre enfant avait dû cette fois la trouver entre leurs mains... Celaient des gens payés, ou des lustrions qui voulaient trafiquer d'elle sur leurs tréteaux...
— Et jamais depuis...
— Depuis, il y a de cela un mois seulement, il s'est passé ici même quelque chose d'extraordinaire... Mais, reprit maître Gérard, tous me faites jaser, et j'avais promis de me taire...
— Et que s'est-fl donc passé ?
— Une dame, son loup sur le visage, escortée d'un seul valet, est venue un soir m'appeler... là, comme vous l'avez fait tout à T heure... Elle aussi, elle m'a donné de l'or, et m'a demandé si je n'avais pas recueilli, il y avait quinze ans, une petite fille qu'avait dû me conduire un homme masqué. Je lui racontai ce qui en était. « Le misérable ! » s'estelle écriée en apprenant le crime tenté sur r enfant. Elle avait fait retirer le valet qui l'accompagnait du moment qu'elle mit le pied dans ma cahute. Tirant alors une cassette de dessous sa mante : « Je tremble, dit-elle, que mes démarches ne soient surveillées, c'est donc à vous que je confie ce dépôt. Un jour, s'il plaît à Dieu, si cet enfant existe, si vous le retrouvez... ces papiers lui serviront. En uttendant, gardez-vous, avant toutes choses, de montrer cette cassette à qui que ce soit. Elle est plus en sûreté dans vos mains que dans les miennes. Adieu ! J'espérais, en frappant à votre porte, moi qui touche d'hier le sol de France, retrouver celle qu'un lâche m'avait juré sur Dieu de vous avoir confiée ; mais Dieu est juste, il venge les mères, un jour il me vengera ! »
Ces paroles à peine dites, elle disparut, me laissant anéanti de frayeur, car en ce temps-ci, ajouta le passeux, un pareil dépôt n'est pas commode à garder. Plus d'une fois 1rs corbeaux du cardinal sont venus s'abattre ici, et sans mes précautions...
L'Italien avait écouté avec un singulier intérêt le récit do maître Gérard ; un trouble inexprimable se faisait jour
dans ses traits,, il semblait en proie à un combat violent avec lui-même.
— Sans ces lettres d'Italie que je tiens là... murmura-t-il; mais quelle apparence que la duchesse... Elle est à Fer* rare, oh 1 oui. N'importe. Il pourrait se faire... Ne savezvous rien de plus, maître Gérard ?
— Rien, mon gentilhomme, et c'est déjà vous en avoir trop dit... mais comme vous allez être discret pour longtemps...
— Gérard, reprit l'étranger en se levant subitement, il faut que tu me montres cette cassette...
— Cette cassette ? répondit Gérard, impossible...
— Encore une fois, je veux la voir.
— Et moi, je ne dois la rendre qu'à celui qui se présentera de la part de la comtesse Alvinzi... C'est le nom que m'a laissé cette dame.
— Alvinzi I... ce n'est pas elle, balbutia l'inconnu en retombant sur sa chaise avec accablement.
11 demeurait terrassé ; de longues gouttes de sueur humectaient ses joues... Il passa une main rapide sur son front et demanda au passeux s'il était prêt.
En ce moment même, la porte de la cahute se vit ébranlée violemment, et un nouveau personnage, poussant des éclats de rire immodérés, la chevelure et le baudrier en désordre, entra dans l'unique chambre de maitre Gérard.
Celte figure grotesque, enluminée des tons les plus chauds, contrastait dès l'abord d'une façon si frappante avec celle de l'Italien, que tous deux se regardèrent. Ce visiteur nocturne était certainement aussi inattendu que l'autre chez maître Gérard...
11 était couvert de boue de la tête aux pieds, et semblait, à vrai dire, sortir plutôt d'une ornière que de la chaussée..» Une oscillation perpétuelle imprimée à tout son corps donnait à penser qu'il revenait alors de quelque joyeux repas oa il avait splendidement fêté Bacchus ; son panache était
indignement maltraité, ses bottes remplies d'eau et sa collerette méconnaissable.
— Allons, dépêche, l'ami ; je me nomme Saint-Ain and, et l'on m'attend là-bas pour un sonnet l Diable de sonnet, il m'a fait rouler au fond d'un trou ! A quoi pensent les ouvriers de maître Marie de n'avoir pas encore établi de gardefous en cet endroit pour les gens qui reviennent comme moi de dîner à Charenton !
— Voulez-vous pas d'abord, monsieur, que je sèche votre manteau ? répondit Gérard ; il n'est pas convenable qu'un gentilhomme comme vous...
— N'est-ce pas, mon ami, que j'ai bien l'aîr cavalier? Ecoute donc, tu parles à l'un des chevaliers de la Coupe, à l'ami du duc de Retz, au grand Saint-Amand, couronné ce soir pour son ode aux Goinfres, par Gillot et Faret, les vrais favoris de la déesse Hébé ! J'avais dit à mon valet Mardochée de me précéder au cabaret de la Pomme de pin. Le drôle a laissé éteindre sa torche et m'a embourbé. Que la peste l'étouffé ! Il me mène à l'eau quand j'allais au vinl Me voilà bien loti, dans ta maudite cahute!
En jetant ces mots d'un air burlesque, Saint-Amand examinait la cabane de maître Gérard. Tout d'un coup il demeura muet vis-à-vis de l'inconnu, dont la physionomie, il faut le dire, était bien faite pour modérer ses transports bachiques. Dès que le passeux lui eut expliqué le dessein de ce gentilhomme ;
— Qu'ai-je entendu ? reprit-il, monsieur veut se noyer? Fi donc! je partage peu cette opinion aquatique. Alexandre se baigna dans le Cydnus et il périt; Sapho trouva la mort au sein des ondes, Léandre ne put se sauver de leur courroux : voilà de jolis exemples à imiter ! Mais par les démons de la joie ! une table ronde vaut bien la Seine ; on y trouve des linceuls de toutes couleurs! Vin d'Arbois, vin de l'Ermitage, vin de Langon, voilà l'eau du Styx dans laquelle un vrai gentilhomme doit se noyer! De grâce, mon cher monsieur, n'annoblissez pas la Seine ! La Seine est
une/rile roturière; pour moi, je la méprise et ne reconnais que la Taverne. La taverne 1 c'est là mon champ clos, j'y défie les mauvais garçons et les capitaines ! La taverne, monsieur, c'est mon âme, c'est ma vie! A moi, Faret, Grandchamp, Bilot, Pontmenard, Saint-Brice, Chassaingrimont (1) et vingt autres! venez tous ici pour dire à ce gentilhomme quel goût fade possède l'objet de ses vœux ! La Seine ! mais ce lit est bon pour un Gascon ou un recors ! Eh quoi ! monsieur, dont la moustache est frisée en croc, dont l'air est martial et n'a rien d'un comte allemand, voudrait converser avec des nymphes grelottantes qui ne jouent pas môme au lansquenet ! Mais songez donc, mon* sieur, que c'est là un gîte abominable ! Sans compter ce qu'on y jette, réfléchissez un peu qu'on n'y rencontre que des dieux armés de fourches qu'ils nomment tridents, et qui ne leur servent pas môme à ouvrir les huîtres vertes. Ma parole d'honneur, j'ai connu une Amadryade qui s'ennuyait • tant en ce pays, qu'elle en est morte. Allez, cher désolé, on voit bien que vous ne connaissez en rien le Gours ni les Tuileries. Je vous recommanderai au comédien Bellerose. En voilà un brave! il m'a promis à souper l'un de ces soirs. Par les yeux de Marmousette, la docte chatte de maître Philippe Gruyn, je veux vous présenter à nos amis. Précisément, ils seront tous ce soir à notre cabaret du pont Marie.
Arrière, Dol, Peur, Mort, Soif, Faim, Honte, Rancœur, Dam, Deuil, Chagrin, Paresse, Désespoir, Envie, La kyrielle en est finie.
Mon cher, à la Pomme de fini
Gette tirade achevée, le gros et joyeux Saint-Amand s'éventa avec la plume de son feutre. Un auditeur de plus lui plaisait assez, et l'idée de rencontrer peut-être un protec-
(1) Tous ces héros ont été célébrés par Saint-Amand dans ses vers. i. 2.
teur inconnu dans l'étranger le comblait de joie. L'orgie et le cabaret étaient les seules classes de ce poète éraillé, plus connu par un quatrain au Palais de Justice que par ses œuvres. L'Italien le considéra d'un air dédaigneux.
— Vous ne répondez pas, mon cber compagnon? Je vois bien que le Tin ne vous tente pas. C'est dommage, celui de maître Philippe est excellent. Un gaillard qui a la promesse de fournir la cave de M, de la Meilleraye ! Je vois bien qu'il faut que je vous parle de la jolie Mariette... Apprenez donc que pour cet objet glorieux... ce brasier, ce soleil, on met chaque soir le glaive au poing. Moi-môme, je vous le confie, j'en suis féru; le dard m'est entré là... ajouta Saint- Amand en touchant son cœur, et il n'est pas de jour au je ne lui fasse des vers à miracle... Le cabaretier m'adore et je la vois à toute heure... Ecoutez plutôt :
J'ai vu ses beaux cheveux blonds, charmes des regards, Sous Tivoire du peigne alentour d'elle épars, Représenter au vrai le. Pactole en sa source!
Mais ce qu'il y a de cruel, monsieur, c'est que c'est à la fois un miroir de beauté et de vertu. Je Faime, oui, je l'aime, malgré le gris de mes cheveux; elle a le sceptre de mon cœur, mais elle s'en moque I En un mot, vous la verrez, et vous direz ensuite comme moi que c'est là une fille inexplicable. Je connais Céphise, Amaranthe, Sylvie et Macette; elles ne sont pas dignes de lui embrasser les pieds, et cependant c'est une simple cabaretière 1 Le cavalier Marin brûlerait pour elle ses sonnets, son maître ses futailles, Paris son pont Neuf, et vous, par ma foi ! vous vous noieriez.
L'Italien se prit à sourire. La. bonne humeur de Saint- Amand l'avait gagné ; c'était aussi la première fois qu'il entendait parler du cabaret de la Pomme de *piti. La résolution extrême qu'il avait prise cédait peu à peu, non qu'il y renonçât, mais il voulait peut-être jouer cette fois son der*
nier coup de dé contre le hasard. Le passeux attachait alors sur Saint-Amand un regard épais, ébloui. Le babil bouffon du poète le plongeait, à son insu, dans le même étonnenient naïf que lui eussent causé Tabarin ou Gauthier Gargui lie.
— Bacchus a rarement trahi Saint-Amand, reprit l'étrange poète : allons, mon gentilhomme, prenez-moi pour votre guide. Je suis un homme de plume, vous un César ; la cape et Tépée vont bien ensemble ! Encore un coup , ne vous noyez qu'après avoir vu Mariette. En attendant, voguons jusque-là à l'aide de ce brave passeux. Çà, mon laquais Mardochée est déjà loin...
Et comme l'étranger semblait encore hésiter :
— Ce n'est pas, reprit le poète, un fils de la Gascogne que j'inviterais, croyez-le. Mais à votre teint, j'ai vu tout de suite que j'avais affaire à un enfant d'Espagne ou d'Italie... Or, ces deux pays sont les deux seuls créanciers que je reconnaisse. Nous autres .poètes, nous leur empruntons beaucoup.
Llnconnu s'inclina et salua Saint-Amand d'un air railleur.
— Ehwbien! vous êtes décidé?
— A découvrir par tous les moyens ce que je cherche," reprit l'Italien en attachant un regard fixe sur maître Gérard. Peut-être m'instruirai-je à la taverne de la Pomme de pin.
— Maître CsÉ'on, poursuivit Saint-Amand en s'adressant au passeux, songe à bien mener ta barque. Tu nous descendras, ce gentilhomme et moi, au pont Marie... Le cabaret de maître Philippe fait l'angle du quai des Ormes.
— Suffit, dit Gérard, ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais la Pomme de pin. Seulement mon maître , ajouta à voix basse le passeux à l'italien, ayez en ce lieu la bouche close; observez-vous-y, c'est essentiel.
La barque fendit la Seine, et atteignit vite les arches» noires du pont Marie...
Le poète et l'inconnu sautèrent à terre ; à droite, devant
32 LES MYSTÈRES DE l/lLE SAINT-LOUIS '
eux, brillait un grand fallût retenu au mur par un bras de bois peint en rouge.
Cétait renseigne du cabaret de la Pomme de pin.
Comme ils abordaient ce seuil renommé, l'Italien et son. compagnon entrevirent dans Tombre un cavalier de moyenne taille, muché jusqu'aux yeux dans sa cape ; il s'arrêta devant une petite porte basse, tira une clef de la pocbe de son pourpoint, et se glissa prestement dans l'allée de maître Philippe Gruyn.
— Bravo! murmura Saint-Amand, voilà quelque bachelier qui fait son siège! Avec Mariette, le cabaret ne doit point chômer. Entrons.