LE CABARET DE LÀ POMME DE PIN
A peine entré dans le cabaret, Saint-Amand jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, espérant sans doute trouver à ces tables ses acolytes ordinaires. A l'exeption de Gillot et de Faret, tous s'y trouvaient à leur poste.
Envoyant à peine un léger salut aux figures enluminées de Granchamp, de Pontmenard, de Chassaingrimont, de Saint-Brice et de Bilot , désignés tous en ce beau gîte sous le nom des Chevaliers de la Coupe, le poète s'arrêta tout droit devant un gros homme que maître Philippe Gruyn, le cabaretiér, venait de servir sur son comptoir môme ; c'était le capitaine la Ripaille.
Chassé des gendarmes rouges pour quelques légers méfaits, ce brave capitaine humait alors, d'un air platonique, un large verre de vin de Hongrie.
— C'est un brave à trois poils, dit au poëte maître Philippe Gruyn; il peut nous être utile dans l'occasion. Mon eabaret, vous le savez, a plus d'une fois éveillé l'attention de la police. Ce que c'est, monsieur Saint-Amand, que d'à-
voir affaire à des gens nobles ! ils ont sur les bras bien plus d'affaires que les gueux! A propos de gueux, vous me feriez bien plaisir de me dire où est mon fils ! L'avez-voi£ vu, monsieur Saint- Amand? Que fait-il? où passe-t-il maintenant ses jours et môme ses nuits? Ce garçon-là, voyez-vous, me fera mourir!
— Maître Philippe, répondit Saint-Amand, désireux de couper court à cette jérémiade paternelle, je vous présente un de mes bons amis... dont je vous dirai le nom plus tard. C'est un homme d'épée, et ce sera bientôt, j^en suis sûr, un des plus solides Chevaliers de la Coupe! Il arrive d'Italie...
— D'Italie? vraiment ! Alors je vais servir à monseigneur du lacryma, du montefiascone, du rosolio... dit maître Philippe en s'empressant.
— Comment donc! mais vous allez lui servir le broc d'honneur! vous entendez? celui que l'on ne donne qu'aux grands jours! Dépêchez, maître Philippe.
En entendant ces paroles, le capitaine la Ripaille s'approcha soudain de l'étranger dont la venue lui semblait d'heureux augure.
— Monsieur n'a pas sans doute encore vu Paris ? Je me charge de l'y guider. Monsieur me trouvera chaque jour à midi devant la Samaritaine. S'il a besoin d'un second, je suis son^ homme. Ah! c'est que le pavé est ici des plus glissants ! A la dague, au pistolet, à cheval comme à pied, c'est mon état.
— Si monsieur veut connaître les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, ou bien encore la troupe de Gauthier Garguille, Turlupin et Gros Guillaume, je me fais fort de l'y mener dès demain, dit Bellerose l'acteur, d'un ton engageant.
Bellerose était un assez bel homme, qui venait chaque soir au cabaret de la Pomme de pin, où l'on ne se souvenait pas, de mémoire d'homme, qu'il eût payé.
L'Italien ne répondit à ces compliments intéressés que par un salut assez dédaigneux. La fumée des pipes formait
34 LES MYSTÈRES DE i/lLE SAINT-LOUIS
une atmosphère épaisse autour de lui : il s'assit paisiblement à une table, sans trop prendre garde aux hôtes de maître Philippe.
Deux masques remuaient alors les dés à deux pas de l'Italien. A sa vue, l'un d'eux fit un mouvement et arrêta son cornet.
— Qu'avez-vous donc? demanda le plus grand des joueurs à l'autre.
— Je vous le dirai... Observons, lui répondit son interlocuteur en se remettant au jeu.
— Le broc d'honneur! s'écria Saint-Amand d'une voix rauque. Si vous voulez que je vous dise mon sonnet, il faut m'humecter.
Car le vin c'est mon feu, mon sang et mon soleil J
Saint-Amand trébucha ; il fût tombé sur le sol sans l'aide de Chassaingrimont. Il y avait, dans ce cabaret de la Pomme de pin, chanté tant de lois par lui, deux camps bien distincts : d'abord les véritables clients de maître Gruyn, c'est-à-dire ceux qui payaient. De ce nombre étaient Gran champ, Chassaingrimont, Pontmenard, Saint-Brice et Bilot; l'autre se recrutait du capitaine la Ripaille, de Bellerose le comédien, et d'autres pauvres hères. Placé sur 'le pont Marie, le cabaret de maître Philippe Gruyn ne ressemblait , du reste , en rien aux établissements ignobles d'aujourd'hui ; les gens les plus distingués par la naissance et par le talent le fréquentaient. On y dînait tour à tour et on y soupait. Des poètes du temps, tels que Saint-Amand et Régnier, ses desservants, comparaient ce lieu à la fontaine 3é~Joûvence. On ne dit pas que le vin de cette taverne rajeunît; mais il est à présumer qu'il était bon, le cabaretier Philippe Gruyn ayant fourni plus tard la maison du maréchal la Rfeilleraye, ce bizarre neveu du cardinal de Richelieu, devenu depuis surintendant des finances.
— Mais on veut donc ma mort! hurla de nouveau Saint-
Amand ; on ne veut donc pas que je puisse dire mon sonnet 1 Le broc d'honneur l
— Attendez Mariette , dit Bellerose avec grâce et en s'ajustant devant un miroir piqué de mouches, n'est-ce pas Bébé qui présente la coupe aux dieux?
Bellerose, en parlant ainsi, se dirigea vers la compagnie de maître Philippe Gruyn , et le pria , au nom de l'assemblée, de faire descendre Mariette...
Lors donc que le digne cabaretier eut agité trois lois la petite clochette suspendue, par un léger battant de cuivre, à la droite de son comptoir, signal ordinaire par lequel il annonçait l'entrée de Mariette, il se fit un grand silence.
Saint- Amand peigna de son mieux sa moustache rousse, et leva les yeux au plafond pour y chercher une rime ; le capitaine la Ripaille reboucla son ceinturon sur ses reins, le masque et son compagnon interrompirent leur jeu, Bellerose siffla un air, et l'Italien, placé près du poète, regarda négligemment.
Mariette parut, embrassant à peine de ses deux mains un de ces pots de Flandre, au ventre énorme, sur le grès desquels les curieux d'aujourd'hui recherchent encore, plus que ceux des seizième et dix-septième siècles, le ciseau de l'ouvrier qui souvent était un maître. Sur le couvercle de ce vase cfétain était sculptée en ronde bosse l'effigie du roi Louis XIII; c'était là le broc d'honneur, le broc par lequel tout étranger payait sa bienvenue au cabaret de la Pomme de pin.
Comme il était bien rempli, Mariette avait grand'peine à le soulever, elle pouvait môme le laisser choir ; aussi vit-on , ^aussitôt se détacher derrière elle, dans l'espace lumineux qui entourait le comptoir de maître Philippe, une sorte de figure assez semblable à celle d'un nain, celle du valet de Saint-Amand, qu'il appelait Mardochée. Craignant un faux pas de la belle enfant, il prit le vase trop lourd pour ses jolis doigts.
Mardochée avait, dans sa jeunesse, été sofcneur, puis
donneur d'eau bénite à Saint-Eustache, puis enfin valet de Saint-Amand. Il portait souvent les habits de ce dernier, ce qui a été de tout temps l'usage des valets qui ont quelques familiarités avec leurs maîtres. Décemment il le pouvait, car Saint-Amand ne le payait pas, à moins que ce ne fût de grands coups, monnaie dont Mardochée se plaignait fort. Toutefois , plus il mettait de rabats et de pourpoints à son maître, qui fermait complaisamment les yeux sur ces diverses éclipses de sa garde-robe, et moins il était battu, Saint-Amand craignait de détériorer ses effets sur ce pauvre hère. Au demeurant, Mardochée était bossu, louche et bancal, ce qui constituait chez lui une triple rancune contre les hommes beaux et bien faits.
Noué, trapu, ramassé, il enleva le grès de Flandre d'un seul bras , le posa devant son maître Saint-Amand et l'inconnu, puis il se tint à l'écart respectueusement.
La seconde d'après, Mariette se trouvait vis-à-vis de l'Italien , à qui, sur l'invitation ou plutôt sur l'ordre de maître Philippe Gruyn, elle tendit sa main blanche.
L'inconnu comprit ce geste, fouilla lentement dans son pourpoint, pendant que Saint-Amand faisait mine de ne rien voir et agaçait la chatte du cabaret, nommée Marmousette.
Les habitués de Ja Pomme de pin se regardaient entre eux; la Ripaille laissait percer sa joie dans ses petits yeux verts, brillants d'envie et de malice; Bellerose se dandinait, et Mardochée ouvrait déjà, pour mieux rire, sa bouche démantelée de toutes ses dents.
Le masque et son compagnon ne prêtaient pas une moindre attention à cette scène.
L'Italien ne possédait plus un teston; il avait donné sa bourse au passeux, la sueur mouilla son front. Il regarda Saint-Amand, il toussa; Saint-Amand corrigeait les vers de son sonnet.
Cependant Mariette, la charmante Hébé du cabaret, se tenait toujours devant lui ; elle attendait, et semblait ne pas
comprendre l'embarras de l'étranger. Avertie bientôt par son silence et sa pantomime piteuse, la jolie fille laissa tomber son regard sur lui, et dans ce regard brilla le feu d'une indicible pitié. Cet homme était malheureux ; il venait d'un autre pays; il paraissait fier, courageux, de bonne mine; qui sait? il pouvait devenir un jour le protecteur et l'ami de Mariette. Ces réflexions furent chez elle l'affaire d'un instant. Mariette avait cru voir une larme furtive rouler dans la paupière de l'étranger; c'était peut-être une larme de rage ou de honle... Elle se baissa rapidement au milieu des chuchotements de l'assemblée, et ramassant tout d'un coup une bourse sur le parquet :
— Une autre fois, monsieur, ne me forcez pas à ramasser votre argent à terre, dit-elle avec un petit air de mutinerie. Voyons, comptez-moi ce que vous me devez ; c'est une pistole ; j'attends !
L'étranger avait seul compris le regard d'intelligence que lui jeta Mariette. Ce regard pénétra son âme de gratitude, mais il se contint; il ouvrit la bourse que Mariette avait laissé tomber, et en tira une pistole.
Saint-Amand et le capitaine la Ripaille n'observèrent pas sans étonnement la rondeur de cette bourse.
— Par ma foi ! voilà un fils de Naples ou de Mantoue qui ne ressemble guère à ses chers compatriotes! murmura Bellerose à l'oreille du capitaine.
Aucun des spectateurs, et maître Philippe lui-même, n'eût pu soupçonner le manège de Mariette; la jeune fille était pauvre, qui donc eût pensé qu'elle avait de l'or?
L'Italien regarda Mariette avec un mélange de défiance et d'attendrissement. La bourse était belle, et il y avait dessus des armes gravées. L'Italien y prit garde, et il la serra dans son pourpoint.
Le broc d'honneur fit le tour des tables ; chacun, et sur* tout Saint-Amand et la Ripaille, se récria sur la générosité du nouveau venu.
Maître Philippe lui fit donner par un de ses garçons un i. % $
ùatteaïi de cnir, an lien d'an anfle «cabeao Samt-Amand intima Y ardre à Mardochée de se tenir derrière loi, la ser- Tietteen main»
Pour notre étranger, fl ne quittait pas des yeux chaque mouvement de Mariette. Il put se convaincre alors à loisir que les louanges d'an poète anssi exagéré que Saint-Arnaud étaient loin d'approcher encore de la vérité- Sous une enveloppe fine et délicate, Mariette Ini partit cacher un fond de résolution presque virile; elle avait le regard vif et décidé. Ses yeux, d'an noir de jais, les boucles lustrées de ses cheveux, le ton légèrement ombré de sa peau, l'éclat de ses dents, la légèreté de son pas et de sa démarche, étaient en harmonie chez elle avec certaines allures masculines. A sa voix, on eût dit une jolie fiile ; à ses mouvements, on eut cru voir un page gêné sous l'habit de femme. Son front était calme, son regard doux et limpide. Quand elle s'était penchée pour ramasser la bourse, l'étranger avait presque réchauffé son cœur à cette tiède et douce haleine. Il but à peine, quand tous les autres buvaient. Elle s'était placée vis-à-vis de lui, avec un air de triomphe ingénu dont l'italien avait seul la clef*
Elle alla soulever ensuite de ses doigts effilés le rideau placé & la porte d'entrée, et elle regarda avec inquiétude dans la rue. La pluie tintait alors avec violence contre les vitres, et les pratiques de maître Philippe Gruyn ne paraissaient guère disposées à quitter son cabaret par un temps pareil.
— Evohel Bacche! s'écria Saint-Amand, qui passait au latin dès qu'il se voyait un peu gris. La Ripaille, versez à boire à monsieur 1 Mardochée est indigne de servir un si galant homme I A propos, Mardochée, allume donc la pipe du capitaine! Il nous contera l'un de ses duels en Italie ou en Catalogne... Accendeï puer, accende!
— Monsieur, dit Bellerose en s'approchant de l'Italien, vous êtes un galant homme.
— - Monsieur, dit la Ripaille, j'aime à voir comment vous vous conduisez dans l'occasion.
— Honneur à l'Italie! honneur aux Italiens l cria à tuetête Saint- Amand. Maintenant, je vais vous dire mon sonnet...
— Si c'est un sonnet en italien... je vous le permets, monsieur, dit le capitaine la Ripaille, qui goûtait peu les sonnris» J'ai quelques teintures de l'italien, ayant été employé au service du duc de Fornaro.
L'Italien tressaillit. Le nom que le capitaine venait de prononcer avait amené sur son front un pli léger. Il reprit en versant une rasade au capitaine :
— On m*a parlé, monsieur, de ce duc de Fornaro. N'estce point un seigneur qui résidait à Florence?... N'a-t-il point épousé...
— La jeune et belle Thérésina Pitte, il y a bien quinze ans de cela. Le duc s'en montra de bonne heure jaloux, si jaloux que les moindres familiers de la duchesse lui déplaisaient. La duchesse m'a toujours paru cependant une femme fort exemplaire. Si vous la connaissez, je n'ai pas besoin de tous dire que c'est assurément la plus belle personne qu'on puisse voir. J'étais alors ï'écuyer du duc; il m'avait ramené de France avec lui; mon épée était à son service. Le duc me donnait par mois trente ducats. Je devais, pour cette solde, observer ce qui se ferait chez sa femme, métier peu commode avec la foule de seigneurs et de poursuivants qui l'obsédaient Encore une fois, j'eusse été Satan que je n'aurais pu prendre en défaut madame la duchesse... Elle allait aux églises une grande partie du jour, s'occupait d' œuvres pieuses; bref, son noble époux semblait furieux contre son propre bonheur, lorsqu'un jour...
— Un jour... achevez, reprit l'Italien, le regard ému, flamboyant.
— Il paraît que mon histoire vous intéresse, dit le capitaine*
— Ne vous ai-je pas dit que je connaissais le duc?
— Donc, un jour, continua le capitaine, c'était à Florence... il y avait foule sur le pont du Saint-Esprit... On devait extraire de la prison plusieurs criminels, et, conr r* il est d'usage, nombre de citadins se pressaient sur ce pont
par lequel ils devaient passer. C'étaient des cris, un tumulte à rendre sourd. Le duc, marié depuis trois semaines, refusait d'abord de conduire sa femme à un pareil spectacle; mais elle insista, ce que j'attribuai, pour ma part, à un caprice. Je pris mon épée et je les suivis. En vérité, rien qu'à voir ce vieillard caduc appuyé au bras de cette ravissante jeune femme, on se demandait dans la foule par quel étrange malheur elle lui était échue en partage, et l'on accusait sa famille de tyrannie. Les noces avaient été splendides, étourdissantes. Il semblait que le duc ne voulût point laisser à sa femme le temps de se reconnaître... Pour elle, il m'en souviendra toujours, je ne la vis jamais plus triste et plus accablée que le soir de cette cérémonie. Quand ou parlait de morts ou de condamnés, elle pâlissait, et cependant, lorsque les cris du peuple nous annoncèrent l'arrivée de ces criminels, son regard abattu brilla tout d'un coup d'une flamme extraordinaire. Elle ne parlait plus, ne remuait plus les bras, mais elle semblait attendre avec une anxiété cruelle le trajet de ces malheureux qu'on allait mener chez leurs juges. Le chariot qui les voiturait passa bientôt devant nous, et je regardai comme les autres. Mais à l'instant même un cri d'angoisse partit de derrière moi, et ce cri sortait de la poitrine de la duchesse... Elle retomba inanimée entre mes bras, se cachant le visage de ses deux mains. Anita, sa camériste, m'affirma le soir qu'au moment où elle avait aperçu le chariot, elle y avait rencontré le regard d'un homme de belle taille, qui, de son côté, en la voyant, voulut rompre ses menottes et s'élancer vers, la duchesse... Mais c'était là sans doute une imagination de cette Anita, belle fille d'Italie, dont je vois encore le petit voile de gaze noire et transparente rabattu sur le visage, et qui descendait jusqu'au menton. Ce fut elle pourtant qui me fit quitter le service du noble duc, lequel me payait beaucoup trop dans un poste où je n'avais rien à faire. ^mme je vous l'ai dit, en effet, la duchesse de Fornaro "^tait vertueuse; aussi trouvât-elle fort mal que je refusasse
LES MYSTÈRES DE l/lLE SAINT-LOUIS 41
d'épouser cette Anita, à laquelle j'avais, en effet, promis de m'unir. A cela, il n'y avait qu'un petit inconvénient : j'étais marié en France... Force nie fut donc de quitter le duc, que je ne servis que deux mois, lis allèrent à Ferrare, et de là je ne sais où...
En écoutant parler le capitaine, la physionomie de l'Italien était devenue si pâle, que Ja Ripaille fut le premier à lui dire :
— Mais vous ne buvez pas, serait-ce que mon récit...
— 11 m'a plu singulièrement, dit l'inconnu. Oui, le duc avait en vous un brave serviteur. Je bois à notre rencontre, capitaine, et vous remercie, monsieur, continua-t-il en se tournant vers Saint-Amand, de m'avoir fait entrevoir ici la charmante Mariette.
En disant ainsi, l'Italien montrait du doigt la belle enfant. L'inquiétude la plus vive semblait dominer alors tous les mouvements de la jeune fille; elle collait son visage contre les vitres du cabaret, frappant du pied avec une vive impatience.
— Honneur à l'Italie! honneur aux Italiens! répéta Saint-Amand.
La brusque arrivée d'un nouveau personnage mit fin à ces libations intéressées; la porte du cabaret craqua sur ses gonds, et un jeune homme, sur les pas duquel on semblait marcher, se précipita dans la salle.
Son feutre, son manteau et ses habits ruisselaient de pluie, car l'orage continuait.
Il respirait à peine, et il se laissa tomber sur un escabeau.
A peine fut-il entré que Mariette, aussi prompte que l'éclair, tira le verrou de la porte sur lui.
— De par le roi et le cardinal! criait-on en dehors. Il se fit un grand silence.
— Ouvrez, ouvrez, répétèrent les mêmes voix.
— Peste! la triple ronde! dit Bellerose en regardant à travers la vitrine en mailles de plomb; voilà qui est grave ! Que nous veut-elle?
La figure de maître Philippe Gruyn, le cabaretier, se rembrunit; il coornl an jeune homme et lni jeta à l'oreille quelques paroles brèves.
— Ouvrez! reprit une voix bien connue de maître Philippe* ouvrez, ou nous enfonçons la porte!
a qu'il en COUTE d'être secouhu pae une jolie fille.
A cette injonction redoutable, Mariette ouvrit, et Ton vit entrer plusieurs gardes du cardinal, mêlés à ceux du guet et de la reine. Depuis quelques vols récents, ces trois patrouilles avaient alors la surveillance nocturne de la capitale, et composaient un corps de milice assez redoutable, appelé la Triple Ronde.
— Rassurez-vous, maître Philippe, dit le capitaine, nous ne venons pas vous faire du mal.
— De quoi s'agit- il, messieurs? demanda le cabaretier.
— D'un cavalier qui a sauvé une dame près de l'Arsenal, il y a une demi-heure, répondit le capitaine. Ce cavalier a mis lestement l'épée au poing, et a déconfit plusieurs gens apostés pour enlever ou voler cette personne. Vérification faite, nous avons reconnu qu'elle avait sur elle un magnifique collier de pierreries. Elle était en coche de cuir roussi, les tnantelets du coche soigneusement abaissés : elle nous a dit se nommer la comtesse Alvinzi. Le cavalier susdit a reçu une bourse d'elle. Il est ici, on l'y a vu entrer; c'est lui qu'il nous faut. Encore une fois , il ne lui sera fait aucun mal; on veut, au contraire, le remercier,
Mariette échangea avec l'Italien un coup d'œil de doute. En ce moment môme, l'un des masques s'était levé; il parlait à voix basse au capitaine de ronde.
— Encore une fois, elle nous a dit se nommer la comtesse Alvinzi... répondit au masque le capitaine de ronde sur le même ton.
~— Alvinzi„. murmura l'Italien à part lui; c'est bien le nom que le passeux m'a dit ce soir... Oh! oui... cette femme—
— Pour ce jeune homme, ajouta le capitaine en désignant du doigt à Philippe Gruyn celui qui venait d'entrer, je n'ai pas besoin de vous apprendre qui il est. Nous l'avons trouvé .tout proche d'ici, arrêté sous les fenêtres de ladite dame ; il attendait peut-être la rentrée de son carrosse ; or, la nuit un galant ressemble à un voleur; nous l'avons donc poursuivi. Il suffira qu'il se réclame de vous... de son père... Reconnaissez-vous, sous ces habits de gentilhomme, Charles Gruyn, votre fils? demanda le capitaine en riant.
— Je ne le reconnais que trop... capitaine... soupira le caharetier. Un enfant qui n*est bon qu'à me donner du chagrin 1 un cojireur. un larron de nuit!... N'as-tu pas de honte ! ajouta maître Philippe en montrant le poing à son
fils.
— • Mon père.- dit le jeune homme en contenant mal son
dépit
— Qu'allais-tu faire à celte heure indue? réponds.
— Jeune homme, il est de fait que vous êtes dans votre tort, reprit la Ripaille, qui, devant au tavernier nombre de brocs payés aux gendarmes rouges en ce lieu de plaisance, jugeait prudent de se ranger du côté de maître Philippe.
— Monsieur le capitaine, répondit Charles Gruyn, je ne vous ai point, je pense, adressé la parole...
Cette phrase fut dite d'un ton si net, si profondément empreint de fierté, que le capitaine resta interdit. Il n'osa poursuivre , tant l'air et la figure de Charles Gruyn .commandaient alors la déférence aux plus mal intentionnés.
Citait un garçon d'une belle venue, comme on dit communément; il avait les dents blanches et le sourire fin, la taille bien prise, le front élevé, les yeux vifs ; seulement ou remarquait chez lui un grand fonds de mélancolie... Il était âgé de vingt et un ans.
Contre l'habitude des gens de sa classe, le fils du caba-
4i LES MYSTÈRES DE L'ILE SAINT-LOUIS
retier portait en effet, ce soir-là, un charmant justaucorps fleur-de-seigïe ; il avait les rubans, les aiguillettes et la fraise. Ses manches à lames d'argent, tailladées à l'espagnole, laissaient deviner aisément des membres robustes, et les pratiques de maître Gruyn ne se rappelaient pas sans un certain plaisir les joutes soutenues par lui, Tannée précédente, sur la Seine, au bas du pont Notre-Dame, devant les maîtres échevins de la ville. Dans tout le quartier de l'île, il était cité à la fois pour son bon cœur et pour sa force. La sévérité de maître Philippe lui reprochait bien cependant quelques peccadilles. Il fréquentait trop les comédiens de la troupe Turlupin, jouait à la paume avec les pages du cardinal, et ne traversait guère le pont Neuf sans s'arrâter devant les tréteaux de Scaramouche.
Il n'était pas sûr que de temps à autre Bellerose ne lui eût point fait jouer la comédie. Au lieu de servir les chalands de la Pomme de pin, il s'amusait le plus souvent à pincer du luth, ce qui déplaisait fort à maître Philippe, son père , mais ce qui , en revanche , charmait infiniment Mariette. Un jour, il avait supplié Boisrobert de lui apprendre à faire un sonnet ; l'abbé avait eula pâfîence de lui en corriger chaque rime. Il ne manquait jamais , le dimanche , d'aller entendre l'orgue des Célestins, ce qui ne l'empochait pas, le reste de la semaine, de lire des romans de chevalerie. Le pauvre jeune homme se sentait enfin profondément humilié de vivre au sein de» futailles. Son humeur chatouilleuse lui avait déjà attiré quelques disputes; il avait même rudoyé certain Gascon qui prenait le menton à Mariette. Mais à ces premières effervescences d'écolier succédait, depuis un mois environ, un étrange accablement. Mariette trouva son livre ouvert à la môme page ; des pensées nouvelles, inquiètes, le dominaient. 11 eût voulu marcher l'égal de ces seigneurs, dont il n'était, après tout, que le valet, lui, le fils d'un homme déjà connu cependant pour sa fortune. Ce comptoir enfumé, ces nappes rougies, ce choc importun des verres, ces chansons de lansquenets ivres, ces sonnets
de poètes faméliques, lui faisaient mal. Plus d'une fois il avait manifesté à maître Philippe Gruyn, son père, la ferme volonté de s'enrôler, et de se conquérir au moins une place plus noble à l'aide de son épée ; mais la tendresse du cabarelier, dont il était le plus jeune fils et le fils le plus aimé, l'avait détourné de cette résolution. Au lieu de frayer avec les étudiants, il les avait pris en haine ; à défaut d'un monde réel, il s'était créé un monde fictif, un monde de roman et d'oripeaux. Les comédiens le grugeaient, et le plus coquet d'eux tous, Bellerose, s'était chargé de l'initier aux belles manières.
De tout temps Paris a renfermé dans son sein de pareilles natures, consumées de pareils désirs et rongées de pareilles plaies. Vers le même temps, Molière maudissait aussi le velours, les clous et les banquettes ""de maître Poquelin; mais Molière , au sortir du collège de Clermont , trouvait déjà par son chemin de nobles amitiés : les Conti, les Bernier, les Hénaut et les Chapelle avaient partagé avec lui les leçons de Gassendi. L'isolement de notre jeune homme était complet. Hors son luth et Mariette , qui pouvait-il aimer raisonnablement dans la grande ville ? Le père d'une étuvière du quai de Gesvres avait proposé récemment à maître Philippe d'unir sa fille à Charles Gruyn, et celui-ci avait refusé hautement un mariage opposé , disait-il , à ses idées. Une fois lancé dans ce rôve qu'on appelle le théâtre, Charles se croyait un héros. Un jour, Bellerose lui avait fait toucher la main de Rotrou. A dater de ce jour, le fils du cabaretier de la Pomme de pin perdit son temps et son argent à des travestissements ruineux. Qu'allait-il donc faire sous les fenêtres de cette belle dame? se demandait alors la rêveuse "Mariette. Elle s'était approchée de lui d'un pas furtif, et ne tirait de Charles que de vagues monosyllabes.
Cependant le capitaine de ronde, après avoir échelonné ses hommes dans le cabaret, semblait attendre que le cavalier possesseur de la bourse de la dame prît la parole. Son
Ion d'autorité rappela Mariette à elle-même; la jeune fille jeta quelques mots à l'oreille de l'Italien; ils pouvaient se résumer par cette prière :
— Ne me trahissez pas, je vous dirai tout.
L'inconnu attacha son regard clair sur Mariette; il se rappela, tant l'homme est enclin malgré lui à soupçonner, le mystérieux cavalier que Saint-Amand et lui avaient vu entrer par une issue secrète du cabaret avant qu'ils y eussent posé le pied.
— Pauvre enfant ! se dit-il, c'est peut-être un soupirant qu'elle protège? Que ne se montre-t-il, après tout? Il n'y a pas si grand mal à recevoir une bourse d'une dame pour avoir pris sa défense ! Si toutes celles que j'ai reçues, hélas 1 dans ma vie...
Et l'italien roula le tissu de la bourse entre ses doigts. Un sourire amer se fit jour sur son visage.
— Allons, murmura-t-il, le sort en est jeté : d'un côté je sauve Mariette, et de l'autre je saurai ce qu'est cette comtesse Alvinzi 1...
Et posant la bourse sur la table devant le capitaine de ronde, il s'écria d'un ton résolu :
— Eh bien , oui, monsieur, c'est à moi que la comtesse Alvinzi a jeté cet or 1 Disant ainsi, il vida la bourse sur la table...
Saint-Amand le regarda faire avec stupeur. Au milieu des nuages confus de l'ivresse, il crut assister à quelque scène jouée par un comédien inconnu.
Au moment où le capitaine de ronde considérait le double canton d'armes gravé sur la bourse, le masque qui s'était approché de lui l'examina aussi avec attention par-dessus son épaule. Il tira alors un petit bâton d'ébène et d'ivoire. Le capitaine de ronde devint pâle et s'inclina. L'autre masque avait rejoint son compagnon.
— Cette bourse est à nous, dirent les deux masques an capitaine de ronde, et cet homme doit nous suivre 1
— Moi, moi I messeigneurs, balbutia l'étranger.
— Vous-même, répéta sourdement à son oreille le masque & qui l'autre semblait obéir.
— Mais vous qui me parlez, savez-vous donc qui je suis?
— Je le sais, et vajs vous le dire.
— Mon nom ?
— Monseigneur, reprit le masque en slnclinant, vous êtes le cavalier Pompeo !
A ce nom, l'étranger réprima un léger trouble; il se remit bientôt, et, posant fièrement son poing sur la hanche :
— Et qui êtes-vous donc, messieurs, vous qui savez touB les deux mon nom ?
— Monseigneur, répondit le premier masque, il est inutile que nous vous disions nos qualités. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous devez nous obéir.
Pompeo interrogea du regard ceux qui se trouvaient autour de lui. Le capitaine de ronde tenait son épée basse en signe de respect, la Ripaille feignait de dormir, maître Philippe Gruyn avait ôté humblement son bonnet de serge, Saint-Amand demeurait terrifié.
Pour Mariette, il se passait dans son être un de ces combats qui brisent. Elle se reprochait amèrement d'avoir secouru ce gentilhomme ; mille voix s'élevaient en elle pour plaider sa cause. Le laisserait-elle à la merci de ces sbires occultes ? Ne pouvait-elle donc avouer la vérité ? Son cœur saignait à la seule pensée qu'elle venait peut-être, par un 'mouvement généreux, de causer la perte d'un innocent. Tout cédait alors à l'inquisition tortueuse de Richelieu, tout n'était qu'ombre et que piège. Si insouciante qu'elle fût, la jeune fille le savait La noble abnégation de l'italien devenait pour elle un remords. Un instant, elle voulut parler, elle voulut tout dire, au risque de trahir son propre secret;
mais en cet instant même, elle rencontra le regard ému de Charles Gruyn ; sa force l'abandonna...
Mariette aimait le fils de maître Philippe, et cet amour était depuis quelque temps combattu par trop d'oubli pour que la jeune fille freût pas mis en œuvre tous les moyens
48 LES MYSTÈRES DE l/lLK SAINT-LOUIS
propres à désarmer son indifférence. Elle n'admettait pas que Charles pût la fuir, encore moins la tromper.
Or, telle était la nature du secret de Mariette, que tout un échafaudage de soins, de. patience, de ruse féminine aurait croulé par son seul aveu. Mariette se tut donc, tout en se promettant de savoir ce que serait devenu cet homme auquel son honneur lui faisait à l'avenir un devoir de s'intéresser. L'Italien se tenait debout et prêt à suivre ses guides. Le silence était devenu profond dans la salle, la pluie avait cessé, les rangs des buveurs s'étaient éclaircis. Tout d'un coup, et comme Pompco se préparait à franchir le seuil en jetant un regard voilé de tristesse sur la belle jeune fille, Saint-Amand courut se mettre en travers de la porte, et, rassemblant tout ce qui lui restait de poumons :
— A l'aide l s'écria-t-ii, mes illustres chevaliers de la pinte et de la coupe, à moi, les deux plus forts, Chassaingrimont, Pontmenard !
Mais les amis de Saint-Amand étaient partis, il en demeurait à peine deux, qui ronflaient comme des chantres dans un coin.
La Ripaille et Bellerose avaient eu déjà noise avec la justice, ils ne se souciaient guère de livrer bataille pour un étranger. D'ailleurs, les Italiens n'étaient pas, il faut le dire, en bonne odeur près du Parisien, qui se souvenait de Concini.
Saint-Amand s'était au hasard armé d'une lardoire; il ue vit à ses côtés qu'une épée nue... celle de Charles.
— Charles 1 s'écria-t-il , c'est bien ! Allons, ferme, et daubons sur cette canaille l
Ne consultant alors que son courage, Charles Gruvn espérait arracher Pompeo aux mains des deux sbires. Le capitaine de ronde s'était éloigné; mais à un coup de sifflet donné par l'un des masques, le cabaret se vit bien vite cerné.
— Charles Gruyn, dit le masque, vous mériteriez qu'on tous fît honneur de la Bastille !
— On peut m'y conduire, reprit Charles résolument.
— Si vous y tenez... *
— Par pitié ! messieurs, excusez-le, c'est un fou l s'écria le cabaretier. Ne voyez-vous pas bien qu'il a pris, avec leur habit, les laçons de ces gentilshommes? Messieurs, disposez de moi : je suis de cœur à vous et à monsieur le cardinal ! Je jure sur mon vin que mon fils ne connaît pas cet étranger ! Messieurs, encore un coup, laissez-moi le soin de chapitrer vertement ce révolté l Malheureux ! ajouta le cabaretier en se tournant vers son fils, mais tu as donc résolu de me faire mourir? Que tu as belle figure avec cette rapière de mardi gras et ces chausses que tu as louées aux
.piliers des Halles! Messieurs, je vous promets que dès demain il reprendra le tablier et vous servira !
Et vous, monsieur Saint-Amand, ajouta maître Philippe, vous qui n'êtes riche qu'en rimes... osez-vous bien l'exciter ici?...
— Maître Philippe, répliqua Saint-Amand l'oreille en feu; maître Philippe, taisez-vous I Mordieu ! votre fils est mon protégé,. et je suis, moi, le protégée monseigneur té duca de Retz ! Saint Pierre a coupé l'oreille à Malchus dans un moment un peu vif, que diable 1 La jeunesse est la jeunesse !
— Messieurs les archers, ajouta le poète, je réponds de ce jeune homme !
Puis, se retournant vers l'Italien qu'on emmenait, Saint- Amand lui dit à l'oreille :
— Ma foi, mon cher, ce n'est pas ma faute ; vous aviez raison, vous eussiez mieux fait de vous noyer !