Les mystères de l'océan
C'est le rêve de tout habitant de l'intérieur, citadin ou campagnard, pour peu qu'il soit curieux des grandes scènes de la nature.
Les montagnes attirent de même l'habitant des plaines, mais moins fortement. 11 peut, avec quelques efforts, se les représenter, en s'aidant des peintures qu'il a vues, des descriptions qu'il a trouvées dans les livres. Certes, lorsque après cela il lui est donné de contempler de près ces gigantesques monuments des anciennes convulsions du globe; lorsqu'il voit, sur les assises qui n'en sont que les premiers degrés, se dresser des croupes énormes aux flancs desquelles les vastes forêts n'apparaissent que comme des lits de mousse , et que surmontent des entassements de roches dont les sommets semblent percer la voûte céleste, il ne leur trouve qu'une médiocre ressemblance avec les pauvres tableaux qu'il s'en était faits. Et s'il entreprend de gravir ces escaliers de Titans; si,
parvenu à quelques centaines de mètres, il promène sa vue sur les plaines; s'il s'incline sur les abîmes ouverts devant ses pas ; s'il voit les cascades bondir de rocher en rocher avec un bruit de tonnerre , et s'abîmer dans des gouffres où s'ensevelissent leurs flots écumeux; s'il atteint les froides régions où les rochers sont de glace, où les neiges perpétuelles remplacent la mousse et le gazon, où l'on est comme perdu dans l'espace, où des masses de nuages mouvants dérobent aux yeux la terre , où F air raréfié manque à la poitrine : alors il n'aura plus qu'un dédain mêlé de pitié pour les paysages mesquins enfantés par son imagination.
Mais enfin les montagnes, c'est encore la terre. L'homme y peut vivre de sa chasse ou de son industrie. Il peut y construire des habitations. Il y voit des plantes et des animaux qui lui sont familiers. 11 y marche de pied ferme. Les dangers mêmes qu'il y court : les précipices, les torrents, les orages, les avalanches, ne sont, pour ainsi dire, que le grossissement de ceux qui partout le menacent. En un mot, il y est chez lui comme dans les champs; la forme et l'aspect seuls diffèrent.
11 n'en est pas ainsi de l'Océan. Celui qui ne l'a pas vu ne s'en fait aucune idée. Vainement il en cherche la ressemblance dans les tableaux les mieux peints,
dans les grands fleuves, dans les grands lacs, dans la vaste étendue des champs, des landes on des prairies. Rien ne saurait lui peindre l'immensité liquide. Conduit en présence de l'Océan, il demeurera interdit , stupéfait. Et que sera-ce s'il monte sur un navire, perd de vue la terre et se trouve entre le ciel et l'eau, soutenu par quelques planches au-dessus de l'abîme? Sur sa tête, l'espace infini; sous ses pieds, un élément mobile, capricieux — en apparence, du moins : — aujourd'hui calme, clément, immobile; demain furieux , implacable, heurtant les unes contre les autres ses vagues couvertes d'écume et prêtes à engloutir dans leurs formidables replis la frêle carène!
C'est là qu'il sentira grandir en lui, avec la notion de l'infini, le sentiment de sa propre faiblesse. Il sera d'abord étonné, effrayé de sa témérité. 11 songera avec ^ admiration au héros oublié qui le premier osa lancer sur la mer une barque et affronter l'inconnu; à ceux qui, plus hardis encore, tentèrent cette entreprise insensée : chercher la fin , la limite du désert humide ; naviguer, naviguer de l'autre côté du monde, jusqu'à l,i rencontre de terres entrevues par leur esprit au delà de l'horizon. Puis le courage tranquille des marins, leurs manœuvres habiles, leur familiarité avec ce grand être qu'ils connaissent et qu'ils aiment; tout cela peu à peu le rassurera. Il croira être pour quelque
chose dans leur œuvre savante et hardie. Un certain orgueil enthousiaste succédera en lui à la crainte humble du premier moment ; il prendra goût à cette lutte de l'homme contre les éléments : vienne une tourmente, il se réjouira d'y assister, comme un jeune soldat se réjouit, après les premiers coups de feu, de prendre part à une bataille. Comme le soldat rentré dans ses foyers dit avec fierté : J'ai fait cette guerre, j'ai combattu à tel endroit fameux, lui aussi s'écriera au retour : « J'ai vu la mer; non-seulement du port, du haut de la jetée ou de la falaise ; je l'ai vue sous mes pieds; je l'ai vue tour à tour sereine et irritée, endormie et agitée ; j'ai bondi sur ses flots aux mugissements de la tempête, j'ai lutté contre elle, et me voici ! »
Voilà un homme heureux : il a vu l'Océan. L'a-t-il vu vraiment? Non. Car l'Océan n'est pas, comme les montagnes, un accident à la surface de la terre. C'est un monde deux fois et demi grand comme le nôtre, à ne considérer que sa surface, et qui l'enveloppe de \ ,, toutes parts. C'est un monde qui nourrit dans ses ** j^ profondeurs, dans ses forêts madréporiques, des milliards d'êtres étranges. C'est un monde que l'homme, après tant de siècles, au prix de tant de sacrifices, commence à peine à connaître, loin de l'avoir conquis. Semblable aux grands dieux des anciens barbares du Nord et de l'Orient, l'Océan, puissance avare et
terrible , se fait payer chaque année de centaines de vies humaines les faveurs et les bienfaits qu'il nous accorde , les droits que nous nous arrogeons sur lui. Combien le sphinx immense a-t-il dévoré de ceux qui tentaient de deviner ses énigmes, de s'initier à ses mystères ! Qu'importe! l'œuvre se poursuit et s'avance. L'œil humain a pénétré cette nuit formidable. La science entrevoit déjà les lois qui régissent le monde marin et le rattachent au monde terrestre , le rôle des mers dans l'équilibre universel.
C'est avec la science pour guide que nous allons , nous aussi, « voir la mer, » en tenter l'exploration. C'est avec elle que nous allons pénétrer dans son sein, comme Dante avec Virgile dans le séjour des ombres. C'est elle qui va nous enseigner l'origine de l'Océan, nous expliquer ses mouvements réguliers ou tumultueux, nous dévoiler les lois auxquelles il obéit, nous faire assister aux phénomènes intérieurs et extérieurs dont il est le théâtre.
Puis nous étudierons les plantes qui croissent dans les champs de la mer, et les animaux qui les habitent. Enfin nous verrons l'Océan parcouru en tous sens, fouillé, dépeuplé, exploité par l'homme, mais toujours invincible, et dans sa force majestueuse défiant l'orgueil de ce roi de la terre, auquel il semble dire de sa voix énorme et mugissante : « Va, pygmée,
règne sur ton domaine que mes flots ont couvert et qu'un jour peut-être ils engloutiront encore. Mais ne te flatte pas de régner jamais sur moi. Je suis, sur ce globe où tu passes et meurs, l'instrument de la force suprême qui te tient sous sa main et peut te briser comme un fétu. Je suis l'emblème de l'infini où tu disparais et de l'éternité qui t'attend. »