NAISSANCE DE L'OCÉAN
L'Océan est le frère aîné des continents, le père nourricier des premiers êtres doués de vie qui parurent à la surface du globe, et qui par myriades furent engendrés dans ses vastes flancs.
... Spiritus Dei ferebatur super aquas, dit la Genèse... Et creavit Deus omnèm animam viventem et motabilem, quant produxerunt aquœ, in species suas 1 ...
Mais lui-même, comment prit-il naissance? Essayons d'assister par la pensée à ce grand et magnifique acte de la création.
1 Genèse, chap. i, vers. 2 et 21.
C'est un fait aujourd'hui incontesté, que la terre, à son origine, fut une masse immense de vapeurs et de gaz incandescents, formant ce que les astronomes appellent une nébuleuse. Les plus grands philosophes des temps modernes : Descartes, Leibniz, Buffon, Laplace, ont admis cette hypothèse , à laquelle les découvertes de la géologie donnent tous les caractères d'un théorème physique rigoureusement démontré. Ils n'ont varié entre eux que sur des circonstances accessoires, dont la plupart sont demeurées obscures et pourront longtemps encore exercer l'imagination et le raisonnement, avant qu'on arrive, je ne dirai pas à la certitude, mais à des probabilités assez fortes pour tenir lieu de certitude.
Descartes émit le premier l'idée de l'incandescence de notre planète, qu'il définit en ces mots : « La terre est un soleil encroûté. » Leibniz pensa aussi que la terre et les autres planètes étaient, dans le principe, des corps lumineux par eux-mêmes, qui, après avoir brûlé longtemps, s'éteignirent en se refroidissant et devinrent durs et obscurs. C'est pour cela que, selon lui, la surface solide du globe est en grande partie composée de matières vitrifiées. Facile intelligas, dit-il, vitrum essevelut terrœ basin].
Après Leibniz et avant Buffon , d'autres savants : Burnet, Wood, Ward, Whiston, ont proposé, sur les origines du monde, des hypothèses plus ou moins ingénieuses. Buffon, cherchant à expliquer la formation des montagnes, formation dont M. Élie de Beaumont a rendu compte d'une façon si satisfaisante pour l'esprit par sa belle théorie des soulèvements, Buffon, dis-je, exposa successivement, dans sa
1 Leibniz, Protogœa, p. 5 (édition de Scheidius).
Théorie de la terre et dans ses Epoques de la nature, deux vues très- différentes. La première attribuait la formation des montagnes à l'action des eaux. Il ne tarda pas à l'abandonner, et en émit une autre qui se rapproche beaucoup de celle que M. de Beaumont devait plus tard faire prévaloir. Dans cette nouvelle hypothèse, il compare les effets de la consolidation « du globe de la terre en fusion » à ce qu'on voit arriver à une masse de métal ou de verre fondu, lorsqu'elle commence à se refroidir. Il divise l'histoire de la nature, en d'autres termes celle de la création, en sept époques, correspondant aux sept jours de la Genèse.
La première est celle où la terre et les planètes ont pris leur forme;
La seconde est celle où la matière, s'élant consolidée, a formé la roche intérieure du globe, ainsi que les grandes masses vitrescibles qui sont à sa surface;
La troisième est celle où les eaux ont couvert nos continents;
La quatrième, celle où les eaux se sont retirées, et où les volcans ont commencé à faire éruption;
La cinquième, celle où les éléphants et les autres animaux du midi ont habité les contrées septentrionales;
La sixième, celle où s'est opérée la séparation des continents;
La septième, celle où l'homme a commencé à réagir sur la nature.
Mais Buffon, homme de génie, qui par intuition, pour ainsi dire, a entrevu de grandes vérités, manquait des éléments que l'observation rigoureuse et le calcul pouvaient seuls fournir, et sans lesquels le plus beau système est un château de fées bâti sur de la poussière.
Voici venir enfin Laplace, dont la célèbre hypothèse est considérée avec raison comme une des plus lumineuses conceptions que la science ait inspirées à l'esprit humain.
Cette hypothèse donne au soleil, et à tous les corps qui gravitent dans ce que Descartes appelait son tourbillon, une commune origine '.. « Dans l'état primitif où nous « supposons le soleil, dit Laplace, il ressemble aux nébu- « leuses que le télescope nous montre composées d'un « noyau plus ou moins brillant, entouré d'une nébulosité « qui, en se condensant à la surface du noyau, le trans- « forme en étoile. » Cette nébuleuse était animée d'un mouvement de rotation autour de son axe. En se refroidissant et en se resserrant peu à peu , elle abandonna aux limites successives de son atmosphère des zones de vapeur condensées qui se disloquèrent. Les débris de ces anneaux formèrent de nouvelles nébuleuses animées d'un double mouvement de rotation et de translation, qui, n'étant que la continuation du mouvement antérieur, dut nécessairement conserver le sens de la rotation solaire. Ces nébuleuses, en se refroidissant et se resserrant toujours, donnèrent à leur tour et de la même façon naissance à leurs satellites.
1 C'était aussi l'opinion de Buffon. Seulement ce dernier faisait tomber sur le soleil une comète qui aurait lancé dans l'espace des éclats, des morceaux de cet astre, lesquels, en s'arrondissant et se solidifiant, auraient formé les planètes et leurs satellites. Laplace n'a pas eu de peine à démontrer que cette hypothèse était inadmissible : premièrement parce que les comètes sont elles-mêmes des masses trop diffuses pour pouvoir entamer et briser le soleil , et que , celui - ci étant à l'état de nébuleuse , une comète venant à le rencontrer n'eût pu que s'y engloutir; deuxièmement parce que , en supposant la séparation des éclats dont parle Buffon , ces éclats se mouvant autour du soleil seraient venus à chacune de leur» révolutions raser sa surface, et auraient eu, au lieu d'orbites presque circulaires, des orbites très-excentriquos.
La fluidité primitive des planètes est une conséquenee rigoureuse de eette hypothèse. Cette fluidité est (Tailleurs démontrée par l'aplatissement des pôles, du à Faction de la force centrifuge, et par tous les faits astronomiques et géologiques. Nous pouvons donc, en faisant nos réserves sur l'hypothèse de Laplace, dont nous n'avons pas à discuter ici la valeur absolue, prendre pour point de départ de notre histoire de l'Océan le moment où ce qui devait être, après des millions d'années, le globe que nous habitons, était encore un mélange de vapeurs ardentes tournoyant dans l'espace. La terre existe déjà. Cette masse, qui semble un immense nuage de feu, renferme tous les éléments qui serviront plus tard à former le monde, tous les matériaux de la création terrestre. Peu à peu la nébuleuse se refroidit. Les substances qui la composent , obéissant à la fois à l'attraction centrale et aux lois de leurs propriétés physiques et chimiques, se disposent en couches concen- (riques, se liquéfient ou conservent l'état gazeux, se combinent entre elles ou demeurent isolées, suivant leurs densités spécifiques, leurs degrés de cohésion et leurs affinités réciproques. Au bout d'un certain temps, la planète1 nous apparaît formée de deux parties distinctes : au centre, un noyau liquide; autour de ce noyau, une atmosphère Lr;izeusc occupant encore une étendue relativement immense. Mais, au fur et à mesure que le calorique se perd dans l'espace, le noyau augmente de volume par la condensation successive des couches gazeuses en contact avec lui ; l'atmosphère diminue et se resserre proportionnellement, jusqu'à ce qu'elle ne contienne plus que les matières susceptibles de rester gazeuses à une température assez basse. La force centrifuge engendrée par la rotation du
noyau liquide a produit l'aplatissement des pôles, et dans la région médiane un renflement d'autant plus sensible que les deux extrémités, perdant plus de calorique par leur rayonnement et en recevant moins du soleil, se couvrent les premières d'une pellicule solide. Cependant cette pellicule s'étend de proche en proche et s'épaissit, jusqu'à ce qu'enfin elle enveloppe la totalité de la sphère.
Cette période est celle que M. Flourens appelle période brute et où la vie n'a pu encore paraître. Nous entrons maintenant dans la seconde période, où la vie va se manifester. Le premier acte de cette nouvelle phase est la précipitation des eaux ou la formation des mers. Deux gaz répandus dans. la nature avec une prodigieuse abondance, l'oxygène et l'hydrogène, se sont combinés pendant la période nébuleuse ou incandescente, et de leur combinaison dans la proportion de 1 volume du premier pour 2 volumes du second, est résulté un autre gaz : la vapeur d'eau. Dès que la température de l'atmosphère dont cette vapeur faisait partie est descendue au-dessous de cent degrés centigrades, la vapeur a commencé de se changer en eau. La première pluie est tombée. Elle s'est d'abord vaporisée presque instantanément, au contact du sol brûlant; mais elle l'a refroidi d'autant; puis elle s'est condensée pour retomber encore, jusqu'à ce que des couches liquides ont pu se former et persister, puis augmenter d'étendue et de profondeur, et couvrir enfin une grande partie ou même la totalité de la surface du globe. Ainsi naquit l'Océan.