‹ Les mystères de l'océanChapitre 11 sur 40 · DERNIERS EFFORTS · texte numérisé non relu

DERNIERS EFFORTS

L'histoire de l'Océan est inséparable , dans les âges géogéniques, de celle des parties solides qu'il couvre ou qu'il environne. Elle se résume en une longue série de révolutions qu'il faut attribuer en grande partie aux actions souterraines, mais dont plusieurs aussi peuvent se rapporter à des causes encore inconnues. La dernière de ces révolutions est ce déluge attesté par les traditions anciennes, et dont on peut affirmer deux choses : la première, c'est qu'il a eu lieu après que l'homme avait paru sur la terre, sans quoi évidemment les hommes n'en auraient point conservé Ip souvenir; la seconde, c'est qu'il a été de courte durée, puisque des hommes et des animaux ont pu y survivre pour repeupler le monde. Par lui fut clause l'ère des révolutions géologiques.

Je dis des révolutions, non des changements; car, ainsi que je l'ai fait observer plus haut, la masse incandescente à l'intérieur et la masse des eaux à l'extérieur, bien que contenues depuis lors, n'ont cependant pas cessé d'agir : leur activité s'est ralentie, affaiblie, régularisée dans une certaine mesure, mais elle ne s'est pas éteinte; la délimitation des continents et des mers, déjà accomplie par les soulèvements antérieurs, et qui , après la retraite des eaux ,

a dû se retrouver à peu près telle qu'elle était auparavant, n'a pas cessé de subir encore de nouvelles modifications. Humboldt dit qu'elle s'est achevée par l'agglutination des petits continents. Les terres paraissent en effet avoir été, au début des temps historiques, plus divisées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les cartes anciennes, monuments des connaissances vagues et incomplètes que possédaient en géographie les peuples même les plus civilisés de l'antiquité, nous les montrent coupées par de nombreux détroits. Et s'il est sage de faire, dans ces dessins grossiers, une large part à l'ignorance et à l'erreur, rien ne nous autorise cependant à les rejeter comme des documents sans aucune valeur. Toutefois, il n'est guère admissible qu'après la retraite des eaux du dernier cataclysme le partage du monde entre la mer et la terre ait continué de s'effectuer toujours au profit de celle-ci. Il est au moins probable que si, en plusieurs endroits, des îles ont surgi qui n'existaient pas autrefois; si d'autres se sont reliées entre elles ou au continent; si des soulèvements, des alluvions, des atterrissements ont refoulé l'Océan, ailleurs le phénomène a été inverse : des affaissements, des failles, comme disent les géologues, ont fait disparaître sous les' flots des contrées plus ou moins étendues; la mer a miné, rongé, échancré ses rivages, et recouvert des plages d'abord mises à nu.

L'Australie, loin de s'être agrandie par l'annexion d'îles voisines, s'est vu enlever, au contraire, aune époque récente, les terres de Van-Diémen au sud et de la Nouvelle- Guinée au nord, maintenant séparées, par des détroits trèsresserrés, du continent dont elles faisaient autrefois partie, comme le démontre leur structure géologique absolument identique à celle de la Nouvelle-Hollande. Le célèbre

Leopold de Buch regardait même toute la longue chaîne d'îles et d'îlots qui commence à la terre de Van-Diémen , comprend la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie, les Nouvelles-Hébrides, les îles Salomon, l'archipel de la Nouvelle-Bretagne, et rejointainsi la Nouvelle-Guinée, comme ayant formé jadis la côte orientale et septentrionale de l'Australie. On pourrait soutenir avec non moins de vraisemblance que toutes ces îles avec l'archipel de la Sonde, les Moluques, Bornéo, les Philippines, etc. , reliaient primitivement l'Asie à l'Australie; en d'autres termes, que la presque totalité de la Malaisie et de la Mélanésie actuelles formaient , avant la catastrophe qui les a converties en groupes d'archipels, un vaste continent analogue à l'Amérique méridionale, et que la langue de terre de Malacca rattachait à l'Asie comme l'isthme de Tehuantepec rattache l'Amérique du Sud à l'Amérique septentrionale.

Et semblablement, il y a lieu de croire que ces deux derniers continents n'ont pas toujours été aussi éloignés l'un de l'autre qu'ils le sont maintenant; que le golfe du Mexique a été dans l'origine une véritable mer intérieure communiquant avec l'océan Atlantique par le seul détroit de la Floride ; et que le cordon dessiné par la presqu'île du Yucatan, Cuba, Haïti, Porto-Rico et les Petites-Antilles, n'est autre chose que l'ancienne limite nord de l'Amérique méridionale. L'identité des restes fossiles de quadrupèdes éteints, trouvés sur la terre ferme et dans l'archipel des Indes occidentales; l'énergie encore si puissante des feux souterrains de l'Amérique centrale, la nature volcanique de plusieurs des Antilles, dont plusieurs ont encore des volcans mal éteints; enfin la fréquence des tremblements de terre auxquels toute cette région est sujette : tout in-

dique qu'il s'est produit là un bouleversement formidable, et que la croûte terrestre s'est enfoncée sur une étendue et sur une profondeur énormes. Cet affaissement ne remonte pas à une époque bien reculée, puisqu'il est postérieur à la destruction des grandes races de mammifères. Peut-être est-il contemporain du soulèvement du plateau mexicain ; peut-être aussi a-t-il été plus considérable encore que je ne viens de le supposer, et a-t-il creusé non-seulement la mer des Antilles, mais le golfe du Mexique lui-même.

Quoi qu'il en soit, voilà déjà, ce me semble, pour l'Océan, d'assez belles conquêtes, et pour la terre ferme des pertes sensibles. On pourrait, en parcourant la mappemonde, trouver sur les deux hémisphères et jusqu'en Europe des traces manifestes de ruptures brusques ou lentes accomplies entre des portions de continent : le détroit de Gibraltar, le Pas-de-Calais, sont des résultats d'un phénomène de ce genre. Sur plusieurs points des côtes de France et d'Angleterre, on aperçoit, dans les marées trèsbasses, des forêts de chênes, de sapins, de bouleaux, englouties par les flots, et l'on a retiré du sein de ces forêts sous-marines les ossements et les bois des espèces de cerfs qui les habitaient.

A ces affaissements, qui ont agrandi en plus d'un lieu le domaine de l'Océan, se joint l'action érosive des vagues, qui sans cesse battent en brèche ses rivages. Il est vrai que cette action est souvent compensée par une action contraire, et que dans beaucoup de cas la mer, transportant ou accumulant sur la plage les matériaux qu'elle a enlevés à la falaise, rend, pour ainsi dire, au continent ce qu'elle lui a pris. Mais ces sortes d'alluviolis marines sont peu de chose, comparées aux alluvions pluviales, dont l'accumu-

iation lente, mais continuée durant de longues suites de siècles , a constitue des dépôts immenses , des couches entières de terrain , et contribué d'une manière notable aux empiétements de la terre ferme sur l'Océan. La formation des dépôts d'alluvkm est surtout sensible dans ce qu'on nomme les deltas, où Ton en peut suivre les progrès presque année par année.

On sait que les anciens Egyptiens considéraient leur pays comme un présent du Nil, dont les débordements périodiques laissaient chaque année sur le sol une nouvelle couche de ce limon fertile auquel la terre des Pharaons était redevable de sa fécondité proverbiale.

Plusieurs des contrées les plus petites du globe , celles où précisément la civilisation paraît s'être développée plus tôt qu'ailleurs, ne sont aussi que l'œuvre des grands fleuves qui les arrosent. Une partie des terres charriées par ces vastes cours d'eau se sont déposées peu à peu sur les rives, à la suite d'inondations fréquentes. L'autre partie est transportée jusqu'à la mer, et là, arrêtée, refoulée par les vagues, elle forme d'abord des hauts fonds , des bancs, des barrages, qui plus tard s'élèvent au-dessus des eaux et donnent naissance à des îles ou à des groupes d'îles. Peu à peu , la même cause continuant d'agir, les bras de mer , qui séparent ces îles les unes des autres ou les isolent du continent, finissent par se combler; aux canaux, aux lagunes succèdent des marécages , et enfin de vastes plaines que l'homme ne manque guère de s'approprier, car elles sont presque toujours d'une fécondité remarquable. Ces plages obligent le fleuve à se diviser, à se ramifier pour arriver jusqu'à la mer, et elles prennent ainsi, le plus souvent, une forme triangulaire qui leur a fait donner le

nom de deltas, parce que la lettre grecque ainsi appelée figure un triangle. Le delta du Nil est le plus célèbre de tous. Il commence à 14 kilomètres au-dessous du Caire. Une grande partie de ses côtes, en tout un développement de 180 kilomètres, sont bordées de lagunes dont le fond est incessamment exhaussé par le limon du Nil. On en compte cinq, séparées de la mer par des langues de terre sur lesquelles s'élèvent çà et là de petites dunes. Une de ces lagunes, le lac Maréotis, a déjà disparu une première fois , et a été remplacé par une vaste plaine de sable tout imprégné de sel.

L'Afrique possède un autre delta bien plus considérable que celui du Nil, mais beaucoup moins connu. C'est le delta du Niger, dans le golfe de Guinée, dont on évalue la superficie à plus de 88,000 kilomètres carrés. On rencontre aussi, sur les côtes de lAsie, de nombreux et vastes deltas. Le plus fameux est celui que forment les deux branches réunies du Gange et du Brahmapoutra, et sur lequel s'est élevée la grande capitale de l'empire Indo-Britannique, Calcutta. Le delta du Gange occupe tout le fond du golfe de Bengale, sur une largeur d'environ 300 kilomètres, et remonte dans les terres à peu près à la même distance. La quantité de terre charriée chaque année par le fleuve sacré est évaluée à 200 millions de mètres cubes. La mer en est quelquefois troublée jusqu'à 96 kilomètres de la côte.

Les deltas les plus remarquables du nouveau continent sont : dans l'Amérique du Sud celui de l'Orénoque, et dans l'Amérique du Nord celui du Mississipi. Plusieurs fleuves d'Europe ont produit des effets semblables, mais en général sur une moindre échelle. On peut citer les

deltas du Danube, du Pô, du Rhône, de la Meuse, de l'Escaut et du Rhin. « Des alluvions considérables, en se formant sur les rives de ce vieux Rhin , dit M. Alfred Maury, ont donné naissance à une partie de la province de Hollande. A l'embouchure de ce fleuve, comme à celle de la Meuse, de l'Escaut, de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, il se produit, lors de la marée montante, un calme durant lequel sont précipitées les matières terreuses tenues en suspension dans les eaux. De là résulte un sédiment que les vents répandent sur la plage. Ces dépôts successifs élèvent le rivage, et il se forme une alluvion étendue qui reste à sec dans les marées moyennes. On nomme polders ces terres nouvelles, d'une fertilité vraiment surprenante, et les Hollandais en tirent un grand parti dans leurs cultures. Durant les hautes marées, ou pendant les tempêtes, les polders se trouveraient submergés, si l'industrie active des habitants n'avait établi des digues qui s'opposent à l'invasion des eaux de l'Océan1. »

Il est un autre phénomène qui, de même que la formation des deltas, appartient à l'ordre des changements géologiques contemporains, et qu'on peut à juste titre considérer comme une sorte de retentissement affaibli des anciennes convulsions du globe. Je veux parler des affaissements et des exhaussements qu'on a observés en divers pays, soit dans l'intérieur des terres, soit sur les rivages de la mer, et qui, dans ce dernier cas, continuent sous nos yeux la lutte opiniâtre des deux éléments. H est parfaitement démontré, par exemple, que, depuis le temps des Romains, une assez grande étendue de la côte de Naples s'est

i La Terre et VHomme, ch. m.

d'abord abaissée au-dessous du niveau de la mer, puis s'est relevée au-dessus, et cela sans secousse, sans que les édifices construits sur ce rivage aient été renversés ni ébranlés : témoin le temple célèbre bâti sur la côte de Pouzzoles, vers le 111e siècle, et dédié à Jupiter -Sérapis. Il ne reste aujourd'hui de ce monument, situé à peu près au niveau de la mer, que trois colonnes de marbre. Au xve siècle, le sol avait éprouvé une dépression telle, que ces colonnes plongeaient dans l'eau jusqu'à une profondeur de près de cinq mètres, et des coquilles lithophages les ont alors creusées sur une hauteur d'environ deux mètres. Depuis, les colonnes sont peu à peu sorties de l'eau; aujourd'hui le pavé sur lequel elles reposent est complétemenl à sec, et les traces qu'ont laissées les lithophages dépassent d'au moins trois mètres le niveau de la mer. Ce curieux phénomène ne peut évidemment être attribué à un mouvement delà mer, car ce mouvement se serait fait sentir dans toute la Méditerranée et y aurait causé d' épouvantables inondations; c'eût été un nouveau déluge. Il ne s'explique donc que par un affaissement du sol, suivi bientôt après d'un relèvement graduel ; et cela n'a rien qui doive étonner sur cette côte volcanique, où l'on voit en un autre point, à 7 mètres au-dessus du niveau de la mer, des dépôts de coquillages tout à fait semblables à ceux qui vivent encore dans la Méditerranée.

A l'autre extrémité de l'Europe, sur les côtes de Suède, des rochers, naguère submergés, se dressent aujourd'hui au-dessus des flots. Leur lente émersion avait été signalée, dès le commencement du siècle dernier, aux académiciens d'Upsal, qui, pour s'en assurer, firent, en 1731, sur ces rochers, des entailles à fleur d'eau, et constatèrent, au

bout de quelques années, que ces marques se trouvaient remontées de plus d'un pouce au-dessus de la surface de la mer. On a compté que, dans le golfe de Bothnie, la côte s'élevait en moyenne de lni,30 par siècle; ailleurs l'élévation est moindre ; sur d'autres points du littoral de la Baltique, elle est nulle, ou même elle est remplacée par un affaissement; ce qui prouve bien que ces changements de niveau sont dus, non pas à une perturbation dans l'équilibre de l'Océan, mais aux contractions et aux dilatations de l'agent plutonien, qui réagit sourdement contre l'Océan, son éternel ennemi.

La guerre entre eux se ranimera-t-elle un jour, et faut-il nous attendre à voir de nouveau la vie remise en question sur le globe par quelque catastrophe pareille à celles qui ont tant de fois changé sa face? C'est là un mystère qu'il ne nous appartient pas de sonder. Nous avons vu le passé de l'Océan ; n'entreprenons pas de prédire ses destinées futures, et contentons-nous de demander à la science ce qu'elle a pu découvrir sur son état présent.

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