LE PAR TA CE DU MONDE
Nous savons que la première répartition des terres audessus du niveau de l'Océan remonte à la troisième époque
montagnes hors de l'Océan , dit-il, doit occasionner une agitation violente dans les eaux, ne se pourrait-il pas que le soulèvement des Andes eût donné lieu à ce déluge temporaire dont les traditions d1un si grand nombre de peuples font mention? » (Annales des sciences naturelles , 1829.) 1 Discours sur les révolutions de la surface du </lobe.
de la création : à celle que les géologues appellent époque silurienne*. Alors, selon Alexandre de Humboldt, la terre ferme ne consistait qu'en îles détachées qui, dans les périodes suivantes, se relièrent les unes aux autres , de manière à former des lacs nombreux et des golfes profondément découpés. « Dans le monde silurien, dit l'illustre philosophe, l'étendue des terres émergées fut certainement moindre d'un pôle à l'autre qu'elle ne l'est aujourd'hui dans la mer du Sud et dans l'océan Indien. » Ce fut seulement , d'après le même auteur, au début de la période tertiaire, lors du soulèvement des Karpathes, des Pyrénées, des Apennins, que les grands continents apparurent presque sous la forme qu'ils ont à présent. Nous avons déjà vu que le principe plutonien avait joué le principal rôle dans cette phase de la création. 11 est facile de s'en convaincre en jetant les yeux sur une mappemonde. On est frappé alors de la solidarité intime qui existe entre la forme des continents et des îles et la direction des grandes chaînes de montagnes.
Je n'insiste point sur cette considération, dont le développement nous éloignerait de notre sujet. Il suffit de l'indiquer pour rendre manifeste l'origine ignée du monde terrestre, pour montrer que c'est le feu qui a opéré le partage de la surface du globe entre l'élément solide et l'élément liquide : partage inégal, dans lequel l'Océan semble n'avoir cédé qu'à regret une faible partie de son empire, jadis universel. Dans l'état actuel de notre planète, la superficie de la terre ferme est à celle de l'élément li-
' Un noiii de l'ancien royaume de silures, dans la Grande-Bretagne, où les terrains de cette époque ont été d'abord observés.
quide dans le rapport de 1 à 2 J on, d'après Rigand, dans le rapport de 100 à 270 , ou enfin, selon d'autres auteurs, de 1000 à 284 '. Les îles réunies représentent à peine la vingt-troisième partie des continents, et elles sont réparties avec si peu de régularité, qu'elles occupent sur Y hémisphère austral trois fois moins de surface que sur l'hémisphère boréal. Tandis que les terres abondent dans ce dernier, le premier, à partir du 40e degré de latitude sud, est presque entièrement couvert d'eau. L'inégalité de répartition qu'on observe entre les deux moitiés du globe se retrouve, bien qu'à un moindre degré, entre l'hémisphère oriental et l'hémisphère occidental, que nous supposons séparés par le méridien de l'île Ténériffe. En effet, l'élément liquide prédomine dans tout l'espace compris entre les côtes orientales de l'ancien continent et les côtes occidentales du nouveau. Là il est seulement parsemé de rares archipels, et il règne sur 145 degrés de longitude. Aussi cet immense bassin a-t-il été justement appelé grand Océan par le savant hydrographe Fleurieu. En résumé donc, l'Océan couvre la presque totalité de l'hémisphère austral et la plus grande partie de l'hémisphère occidental. Il n\ a guère que gf, de la terre qui corresponde également à de la terre dans l'hémisphère directement opposé, et sous l'équateur, les §el de la circonférence du globe sont recouverts par les eaux. C'est du moins ce qu'on peut induire des connaissances encore imparfaites que nous possédons sur l'état extérieur de notre planète ; car il ne faut pas oublier
1 La superficie totale des terres émergées au-dessus des eaux est d'environ 37,657,000 milles géographiques carrés, soit 12,916 millions d'hectares. Celle des mers est d'environ 110,865,009 milles, soit 38,027 millions d'hectares.
que nous savons peu de chose du bassin polaire boréal , et qu'il existe entre le cercle polaire antarctique et le pôle austral un vaste espace encore inexploré. On sait cependant, par des découvertes récentes, qu'il existe près de ce pôle une grande masse de terre volcanique , qui semble faire compensation à la prépondérance des continents dans Thémisphère boréal., et qui pourrait fournir un argument de plus aux adversaires de la théorie des déluges périodiques.
Outre leur infériorité d'étendue par rapport aux océans et leur concentration autour du pôle nord, les continents présentent d'autres particularités qui méritent d'être signalées.
C'est d'abord leur séparation en deux groupes tellement distincts, que leurs habitants sont demeurés, pendant une longue suite de siècles, totalement étrangers les uns aux autres, et réciproquement ignorants de leur existence. Je réduis ces groupes à deux, bien qu'on ait voulu considérer l'Australie, ou Nouvelle -Hollande, comme un troisième continent, en raison de son étendue considérable. La série des îles qui forment, entre elle et la presqu'île hindoue, comme une chaîne dont les anneaux auraient été brisés , ne permet point de la séparer géologiquement du groupe oriental.
Les deux continents, « véritables îles entourées de tous côtés par l'Océan », dit Alexandre de Humboldt, offrent , dans leur étendue, dans leur structure, dans leur configuration, de frappants contrastes, et aussi quelques analogies remarquables.
Examinons premièrement leurs dimensions respectives.
La superficie de l'Europe est évaluée à 2,720,000 milles carrés, ou 933 millions d'hectares; celle de l'Asie, à, 12,191,000 milles carrés, ou 4,181 millions d'hectares; et celle de l'Afrique, à 8,500,000 milles carrés, ou à près de 2,916 millions d'hectares. Si à ces nombres on ajoute les 2,400,000 milles carrés, ou 823 millions d'hectares qui forment la superficie de l'Australie, on a, pour le groupe oriental, une étendue totale de 25,451,000 milles carrés, ou 8,853 millions d'hectares, auxquels ou pourrait ajouter encore les quelques centaines de mille hectares des îles réunies de la mer des Indes, formant, entre l'Asie méridionale et l'Australie, la chaîne brisée dont nous parlions tout à l'heure. D'autre part, on porte à 6 millions de milles carrés, ou 2,058 millions d'hectares, la superficie de l'Amérique septentrionale; à 140,000 milles carrés, ou 48 millions d'hectares, celle de l'Amérique centrale, et à 5 millions de milles carrés, ou 1,715 millions d'hectares, celle de l'Amérique du Sud; soit, pour la totalité du nouveau continent, 11,140,000 milles carrés, ou 3,821 millions d'hectares. La différence en faveur du groupe oriental est donc de 14,311,000 milles carrés, ou 3,821 millions d'hectares, c'est-à-dire que la superficie totale du second est plus que double de celle du premier.
Si nous considérons à présent la disposition des terres sur les deux hémisphères oriental et occidental, nous reconnaîtrons que sous ce rapport aussi la nature s'y est comportée de façons très-dissemblables.
Les forces intérieures qui ont élevé les deux grands continents au-dessus de l'abîme ont agi en sens opposé, c'est-à-dire presque parallèlement à l'équateur dans notre hémisphère, et suivant la direction du méridien dans le
nouveau monde. Aussi la configuration générale des deux continents et la direction de leurs grands axes sont-elles fort différentes. Le continent oriental est dirigé en masse de l'ouest à Test, on, plus exactement, du sud-ouest au nord-est, tandis que le continent occidental est dirigé du nord au sud, ou, plus exactement, du nord-nord-ouest au sud-sud-est. Toutefois , à côté de ces différences fondamentales , on aperçoit aussi des analogies ; mais celles-ci affectent surtout les contours des masses de terre et plus particulièrement ceux des côtes opposées d'un continent à l'autre. Ainsi les deux continents sont coupés au nord suivant un même parallèle (celui de 70°), et tous deux se terminent, au sud, en pointe ou en pyramide, avec des prolongements sous-marins signalés par la saillie d'îles ou de bancs : à l'extrémité de l'Amérique méridionale, l'archipel de la Terre-de-Feu ; au sud du cap de Bonne-Espérance, le banc de Lagullas; au sud-est de l'Australie, la terre de Van-Diemen.
Un fait qui a éveillé l'attention de tous les observateurs, mais dont on n'a pu jusqu'ici se rendre compte d'une manière satisfaisante, c'est la tendance générale des terres à prendre la forme péninsulaire. Ce fait, très-remarquable en lui-même, le devient encore davantage par cette double circonstance, que presque toutes les péninsules sont dirigées vers le sud , et que les plus importantes sont terminées, dans ce sens, en forme de coin.
« La forme pyramidale des extrémités méridionales de ions les continents, dit Alexandre de Hnmboldt, rentre dans la catégorie de ces similitudines physicœ in configuratione mundi, sur lesquelles Bacon a tant insisté dans son Sovum organum, et que l'un des compagnons de Cook,
Berthold Forster, a pris pour texte de considérations ingénieuses. Si Ton marche vers Test, en partant du méridien de Ténéritîe, on voit les pointes de trois continents, celle de l'Afrique (extrémité de tout l'ancien monde) , celles de l'Australie et de l'Amérique méridionale, se rapprocher graduellement du pôle sud. La Nouvelle-Zélande, longue de douze degrés de latitude, forme un membre intermédiaire entre l'Australie et l'Amérique du Sud; elle se termine également au sud par une île (New-Leicester). 11 est aussi bien remarquable que les saillies des continents vers le nord et leurs prolongements vers le sud soient situés presque sur les mêmes méridiens. Ainsi le cap de Bonne- Espérance et le banc Lagullas sont situés sur le méridien du cap Nord; la péninsule de Malacca, sur celui du cap Taïmoura en Sibérie. Quant aux pôles mêmes, on ignore s'ils sont placés sur la terre ferme, ou au milieu d'un océan couvert de glaces l. »
Humboldt fait également observer que la forme allongée et pyramidale, qu'affectent les continents à leurs extrémités, se reproduit fréquemment sur une moindre échelle, nonseulement dans l'océan Indien (presqu'îles arabique, hindoue et malaise), mais encore dans les mers d'Europe: Méditerranée, mer du Nord et Baltique.
Pour terminer ce qui est relatif aux analogies de forme entre les deux continents, nous remarquons la ressemblance de l'Afrique avec l'Amérique méridionale : toutes deux dessinées, pour ainsi dire, sur le même modèle, toutes deux d'une forme presque identique, simple, peu accidentée. D'une autre part, l'Amérique du nord ressemble à
1 (Cosmos, t. I.
l'Europe, en ce que, comme celle-ci, elle est profondément découpée par des golfes et par des mers intérieures. Les deux continents sont limités au nord par une ligne très-brisée, et leurs côtes sont bordées (Files nombreuses et de rochers, qui semblent n'être autre chose que les plateaux et les sommets des montagnes qui hérissent une contrée sous- marine creusée en forme de coupe et occupant tout le pôle nord. La haute et large protubérance volcanique entrevue récemment au pôle sud, plus inaccessible encore que le pôle nord, ferait supposer que, dans l'origine, la croûte terrestre a subi, aux extrémités de l'axe, par l'action même de sa rotation et du ressac de la pyrosphère, des effets contraires, et donnerait une singulière vraisemblance à l'idée hardie émise par un géologue contemporain sur les causes qui ont donné aux portions méridionales des deux grands continents leur forme triangulaire allongée. Ce savant fait remonter à l'époque même de la précipitation des eaux la formation et le dessin général des grandes masses continentales, leur amincissement vers le sud et leur élargissement vers le nord.
a Tandis que la vaste coupe du nord, dit-il, se remplissu l plus lentement pour atteindre le niveau supérieur du relief qui en fait les bords, l'eau, sur la calotte du sud, coulait rapidement dans tous les sens vers l'équateur... Il eu est résulté immédiatement d'immenses marées qui sont venues se heurter contre les reliefs équatoriaux, à mesure qu'ils se consolidaient parles progrès du refroidissement..., et l'impétuosité des flots ne s'est arrêtée qu'au pied des grands plissements originels héliçoïdes, déterminés par l'accélération du mouvement de rotation des pôles à l'équa-
feur; de là enfin la configuration, découpée en triangle, des continents, à leur limite méridionale1. »
Alexandre de Humboldt explique aussi par les mouvements de l'Océan, mais à une époque bien plus récente, le creusement du bassin de l'Atlantique, F uniformité des côtes de l'Afrique et de l'Amérique méridionale , ainsi que le caractère accidenté des rivages de l'Asie. Il remarque que dans la vallée atlantique, de même que dans presque toutes les parties du monde, les rivages profondément déchirés et garnis d'îles nombreuses sont opposés aux rivages unis. Il ajoute, du reste, avec la sage réserve d'un grand esprit : « malgré ces analogies et ces contrastes, il n'est pas donné à la science de scruter bien profondément les grands phénomènes qui ont dû présider à la naissance des continents. Ce que nous savons se réduit à ceci : la cause agissante est une force souterraine; les continents n'ont point été formés tout d'un coup tels qu'ils sont aujourd'hui; mais leur origine remonte à l'époque silurienne, et leur formation occupe les périodes suivantes, jusqu'à celle des terrains tertiaires; elle s'est effectuée peu à peu, à travers une longue série de soulèvements et d'affaissements successifs; elle s'est accomplie enfin par l'agglutination de petits continents d'abord isolés 2. »
1 A. Gautier, Introduction philosophique à l'étude de la géologie, livre III, ch. v.
2 Cosmos, t. I.