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LE GULF-STREAM

Ce que Maury nomme le cœur de l'Océan, c'est la grande zone équatoriale, le foyer des tropiques. De là partent les grands courants, les gros vaisseaux qui portent aux extrémités l'eau chaude, riche en sels et en matières organiques, le sang artériel; là se rendent les contre -courants d'eau froide et pauvre en substances solubles, qui, de même que le sang veineux des animaux, viennent au cœur se concentrer, s'échauffer, se transformer, pour retourner à leur point de départ en répandant sur leur passage la chaleur et la vie.

Le beau livre de Maury, Géographie physique de la mer, s'ouvre par une description splendide et saisissante de la plus célèbre de ces artères énormes, de celle dont le tronc et les rameaux embrassent la plus vaste étendue, et qu'il est permis d'appeler L'aorte de l'Océan.

(( Il est, dit le savant écrivain, un fleuve dans la mer. Dans les plus grandes sécheresses, jamais il ne tarit; dans les plus grandes crues, jamais il ne déborde. Ses eaux tiédis et bleues coulent à flots pressés sur un lit et entre des rives d'eau froide. C'est le Gulf-Stream! Nulle part dans le monde il n'existe un courant aussi majestueux. Il est plus rapide que l'Amazone, plus impétueux que le Mississipi , et la masse de ces deux fleuves ne représente pas la mil-

lième partie cki volume d'eau qu'il déplace. » Le Gulf- Stream l (Courant du Golfe) a été ainsi nommé parce qu'il semble avoir sa source dans le golfe du Mexique. Selon Humboldt, il faudrait en chercher l'origine au sud du cap de Bonne -Espérance; mais cette origine s'expliquerait difficilement. Les observations récentes des navigateurs la placent, avec plus de vraisemblance et de logique scientifique, dans le bassin brûlant enfermé entre les côtes intérieures des trois Amériques. C'est là qu'il fut reconnu pour la première fois par le voyageur Pedro Martyr de Anghiera (1523), et bientôt après par sir Humphrey Gilbert.

Quelle cause le produit? Franklin le premier hasarda une réponse à cette question. Tl supposait le Gulf-Stream engendré et alimenté par les eaux que les vents alizés accumulent dans la mer des Antilles. Or ces vents ne peuvent contribuer que pour une part relativement très -faible à la formation de ce torrent océanien. L'explication de Franklin suppose d'ailleurs le niveau de la mer des Antilles plus élevé que celui de l'Atlantique : il n'en est rien , et, circonstance bien remarquable, on a prouvé que le Gulf-Stream, au lieu d'obéir, comme les courants ordinaires, aux lois de la pesanteur, et de suivre une pente descendante, est poussé par une force inconnue sur un plan incliné qui remonte du sud vers le nord.

Les marins emploient pour déterminer la direction des courants un moyen aussi simple qu'ingénieux. Ils jettent à la mer des bouteilles bien bouchées, renfermant une feuille de papier roulée sur laquelle sont marquées la date et le lieu de l'immersion. L'amiral anglais Beechey a dressé une

1 M. F. Julien écrit Golfstrim, parce que cette orthographe est celle qui rend Le mieux la prononciation anglaise.

carte qui représente approximativement les routes suivies par un grand nombre de ces flotteurs recueillis au large ou sur les côtes. Cette carte démontre que de tous les points de l'Atlantique les eaux affluent vers le golfe du Mexique et vers le Gulf-Stream. Il faut donc avoir recours aux causes indiquées par Maury, à savoir, l'inégalité de température et, par suite, de concentration, d'évaporation et de dilatation sous les différentes latitudes : d'où résulte la tendance constante des eaux chaudes des tropiques vers les pôles et des eaux froides des pôles vers l'équateur. Sans doute la chaleur solaire n'agit pas seule sur cette vaste chaudière du golfe mexicain, qu'enveloppent de toutes parts des côtes et des îles hérissées de cratères mal éteints, encore agitées de fréquentes secousses, et dénonçant à l'observateur la fournaise ardente qui fermente sous les flots. Qui sait si ce n'est pas à l'action des feux sous-marins que le Gulf-Stream, sorti de cet actuaire, doit la force d'expansion irrésistible, très-analogue à la détente de la vapeur, qui le fait se frayer à travers la masse des eaux un passage jusqu'au cercle arctique? Qui sait s'il ne puise à ce même foyer l'énorme provision de chaleur qu'il prodigue sur son parcours, et dont il lui reste encore assez à la fin pour fondre les glaces de la mer polaire? Au moins est-il curieux de voir un autre courant presque aussi puissant partir du point de notre hémisphère dont les conditions météorologiques et géologiques sont à peu près les mêmes que celles du golfe du Mexique. Je veux parler de l'autre grande artère d'eau chaude et salée qui prend naissance au golfe du Bengale, au milieu d'un autre cercle de feu, et sur un lit que les convulsions intérieures du globe ont hérissé d'îles volcaniques. Nous reviendrons tout à l'heure à ce

fleuve de la mer des Indes. Tenons-nous pour le moment à son frère d'Amérique. Le Gulf-Stream sort du golfe du Mexique par le canal de Bahama. u Comme tous les agents que la nature emploie, dit M. Julien, il a une mission à poursuivre, un rôle important à remplir. Aussi rien ne peut l'écarter du but qu'il doit atteindre. Sa route est immuable; elle est tracée d'avance, aussi précise, aussi nettement indiquée que l'orbite elliptique que décrit la planète autour de son foyer. Comme la chaleur, la lumière, l'électricité, en un mot, comme tous les fluides en mouvement, que nul obstacle n'arrête, les eaux du Gulf-Stream suivent la ligne la plus courte qu'on puisse tracer du lieu de leur naissance au terme marqué pour accomplir leur tâche. Sur notre globe, on le sait, la plus courte distance entre deux points donnés est un arc de grand cercle; cette courbe est précisément celle que décrit le grand courant qui sort de Bahama, relie Terre-Neuve aux îles Britanniques, et va se perdre dans les régions polaires, en contournant au nord l'Europe occidentale. Toutefois, dans sa course rapide, il dévie légèrement à l'est, subissant l'impulsion transversale que la rotation de la terre imprime à tous les corps qui se meuvent à sa surface. m 11 suit la côte de la Floride, et sa direction reste parallèle à la côte orientale de l'Amérique du Nord, ou ne s'en écarte que fort peu jusqu'à la hauteur du cap Hatteras; de là il va se dirigeant de plus en plus vers la droite, jusqu'aux bancs de Terre-Neuve, où il s'infléchit à l'est. Arrivé aux îles Açores, il se partage en deux branches : l'une longe le continent africain et va rejoindre le grand courant équatorial ; l'autre reprend sa route vers le nord, vient envelopper les rivages de l'Irlande et du sud de l'Angleterre. Ici s'opère une nouvelle bifurcation. La branche

qui s'en détache alors pour contourner le golfe de Gascogne, vient heurter presque normalement nos côtes de la Manche; et c'est sans doute à la pression qu'elle exerce en refoulant les eaux de l'Océan, qu'il faut attribuer les irrégularités du mouvement des marées sur les plages de Saint-Malo, de Granville et du Havre. Le rameau septentrional va baigner l'Islande, la Norwége. Au cap Nord, il disparaît, ses eaux ayant atteint la température de quatre degrés; il passe à l'état de courant sous-marin; « il s'en va, dit poétiquement un célèbre écrivain *, consoler le pôle, y créer la mer tiède (je veux dire non glacée) qu'on vient d'y découvrir. » « C'est probablement, dit de son côté M. E. Margollé, ce courant sous-marin qui, remontant à la surface aux environs du pôle , y fait régner une température moins rigoureuse et y rend les eaux libres.

« L'existence d'une mer ouverte dans cette région inconnue, annoncée comme possible par les plus hardis explorateurs des mers polaires, Wrangel, Scoresby, Parry, a été constatée par le docteur Kane, des États-Unis, dans sa dernière expédition -. Cette mer s'étendait sur un espace libre de plus de quatre mille mètres carrés. Après une tourmente de vent du nord de plusieurs jours , dit la relation de Kane, il ne se présenta aucune accumulation de glaces flottantes : preuve évidente que des eaux encore libres existaient aux lieux d'où le vent soufflait. »

Le Gulf-Stream emporte sur tout son parcours des débris provenant des contrées où il prend sa source. 11 dépose jusque sur les rivages de l'Irlande, des Hébrides, de l'Is-

i M. Michelet. La Mer.

2 Voyez les Voyages et Découvertes outre-mer au XIXe siècte , 1 vol. in-8°. Tours, Ad Marne et G*«, éditeurs.

lande et de la Norwége, des graines tropicales et des bois dont les habitants s'emparent pour se chauffer. On sait que des tubes de bambous, des bois sculptés, des troncs d'un pin jusqu'alors inconnu, et d'autres objets poussés aux îles AçoriquesdeFayal, de Flores et deCorvo par leGulf-Stream, contribuèrent à la découverte de l'Amérique en confirmant Christophe Colomb dans la supposition qu'on trouverait de l'autre côté de l'Atlantique des Indes occidentales.

Nous connaissons l'itinéraire du Gulf-Stream. Voyons quels sont les caractères de cette « merveille de la mer. » J'en emprunte la description en grande partie à M. F. Julien, l'éloquent interprète du commandant Maury. « A la sortie du golfe du Mexique, la largeur du Gulf-Stream est de quatorze lieues, sa profondeur de mille pieds (environ neuf cent trente mètres), et la rapidité de son cours, qui s'élève d'abord à près de huit kilomètres par heure, diminue peu à peu, en conservant toutefois une vitesse relative encore considérable dans toute l'étendue de son parcours.

« Sa température, beaucoup plus élevée que celle des milieux qu'il traverse, ne varie que d'un demi -degré par centaine de lieues. Aussi parvient-il en hiver jusqu'au delà des bancs de Terre-Neuve, avec les abondantes réserves de chaleur que ses eaux ont absorbées sous le soleil des zones tropicales. Alternativement plongé dans le lit du courant ou en dehors des limites qu'il suit, le thermomètre indique des écarts de douze et même quelquefois de dix-sept degrés. Si l'on compare cette température à celle de l'air environnant, le contraste est plus frappant encore. Au delà du quarantième parallèle, lorsque l'atmosphère se refroidit parfois jusqu'au-dessous de la glace fondante, le Gulf-

Stream se maintient à une température de plus de vingt-six degrés au-dessus de ce point. Ses eaux, comme celles de toutes les mers très-riches en matières salines, se distinguent par leur teinte foncée et par leurs beaux reflets bleus, se dessinant en lignes nettes et tranchées sur le fond vert des eaux communes de l'Océan. Jusqu'au quarantième parallèle, il n'y a entre les eaux bleues et les vertes aucun mélange; c'est seulement à partir de cette latitude que les premières franchissent leurs digues, sortent de leur lit et se répandent au loin sur les couches froides de l'Océan. Leur marche en même temps se ralentit, et l'action du rayonnement de leur calorique sur l'atmosphère devient plus sensible. Elle adoucit notablement les climats de l'Europe septentrionale; sans lui, l'Angleterre et une partie de la France seraient condamnées à des hivers aussi rigoureux que ceux du Labrador. C'est grâce au Gui f- Stream que, dans le nord du Spitzberg, la limite des glaces et des neiges éternelles, au lieu de s'abaisser jusqu'au niveau de la mer, se maintient à plus de cent soixante-dix mètres au-dessus.

Un autre caractère très-extraordinaire du grand courant américain, c'est la saillie qu'il forme au-dessus des eaux qui le serrent et le compriment à gauche et à droite sans pouvoir le pénétrer. Cette saillie est évaluée à plus de soixante -cinq centimètres. La surface du courant affecte une courbure convexe, et présente sur sa ligne médiane une crête de chaque côté de laquelle s'étendent deux plans inclinés : en sorte que tout objet flottant à la surface glisse à droite ou à gauche. « Ce fait a été constaté par plusieurs bâtiments, dont la carène, profondément immergée, subissait entièrement Faction du courant principal, tandis qu'à leur côté de légers canots dérivaient en travers, emportés

vers les bords dans une direction perpendiculaire à celle du navire.

Le Gulf-Stream a pour compensateur le contre-courant d'eau froide et peu salée qui, par le détroit de Davis, descend de l'océan Glacial arctique dans une direction précisément contraire. C'est au nord de Terre-Neuve que l'avalanche liquide du nord rencontre le fleuve chaud du midi. Ce choc produit la première déviation du dernier, et oblige le premier à se partager en deux rameaux, dont l'un plonge sous les eaux bleues et continue sa route vers le sud, tandis que l'autre s'infléchit à l'ouest, longe dans toute son étendue la côte orientale des États-Unis, en pénètre toutes les sinuosités. Cette région lui doit la rigueur de son climat, bien plus froid que celui des contrées de l'Europe et de l'Asie situées sous la même latitude.

On a d'abord attribué aux grands bancs de Terre-Neuve la déviation qu'éprouve en cet endroit le Gulf-Stream. C'était prendre l'effet pour la cause. En réalité ces bancs sont précisément un résultat de la rencontre des deux courants. D'une part, les glaces charriées par le courant polaire se fondent au contact des eaux chaudes, et déposent là les matières terreuses et les blocs de rocher que la débâcle arrache chaque année aux côtes du Spitzberg et du Groenland. D'autre part, les mollusques et les autres animaux qu'alimentent les eaux du Gulf-Stream ne peuvent. supporter la brusque transition de leur milieu tiède, chargé de sels et de principes nutritifs, à la basse température du flot polaire, fade et glacé. Ils périssent par millions, et leurs dépouilles s'amoncellent mêlées aux substances minérales, a Terre-Neuve, dit M. Michelet, n'est autre chose que le grand ossuaire de ces voyageurs tués par le froid.

Les plus légers, quoique morts, restent en suspension, mais finissent par pleuvoir comme neige au fond de l'Océan. Ils y déposent ces bancs de coquilles microscopiques qui , de l'Irlande à l'Amérique, occupent ce fond. »

Les bancs de Terre-Neuve sont le plus remarquable exemple qu'on puisse citer d'alluvion marine. L'accumulation incessante de débris organiques et inorganiques amenés du pôle et de l'équateur dans ces parages a modifié du côté du nord, sur une immense étendue, le lit de 1 Océan, qui s'élève suivant une pente douce jusqu'à la ligne de démarcation parfaitement distincte des deux courants contraires. Puis, à partir de cette ligne, l'atterrissement cesse tout à coup et la sonde accuse la présence d'un abîme. En deçà, elle s'arrête à quelques centaines de brasses; au delà, elle plonge jusqu'à deux mille cinq cents mètres et plus. La formation de cette crête immense, dont les bancs de Terre-Neuve ne sont que des saillies dues au voisinage de la terre ferme, donne la clef d'un des problèmes qui ont le plus occupé les géologues, celui de l'origine des blocs erratiques. On s'est longtemps demandé quelle cause avait déplacé ces masses de rocher, quelle cause les avait arrêtées en chemin. Cette question est aujourd'hui résolue : les deux phénomènes s'expliquent à la fois : le transport des blocs par la débâcle des glaces qui les enveloppaient, et leur dépôt par la fusion de ces mêmes glaces au contact des flots tiècles venus de la zone tropicale. « Telle est, dit M. F. Julien, la conclusion à laquelle s'est arrêtée, en 1846, la Société des géologues de France, lorsqu'elle a fait remonter l'origine des blocs erratiques à l'époque où les plus hautes terres disparurent sous l'envahissement des eaux de l'Océan. »

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