FLEUVES, PRAIRIES ET GLACIERS — LA MER DÉSOLÉE
Le mouvement diurne de la terre, la marche progressive des marées et l'impulsion des vents alizés déterminent, sous les tropiques, un courant de surface qui s'avance d'orient en occident, et qu'on nomme courant équatorial ou courant de rotation. Sa vitesse a été évaluée à 10 milles marins (1,836 mètres) par 24 heures. Christophe Colomb avait reconnu l'existence de ce courant pendant son troisième voyage , où il tenta pour la première fois d'atteindre les régions tropicales par le méridien des Canaries. u Les eaux, disait-il, se meuvent avec les cieux (las aguas van con los cielos). » Ce courant n'est que superficiel ; il s'étend en une large nappe mobile qui se ment entre les tropiques, porte dans la mer des Antilles ses eaux tièdes et salées, et, par conséquent , alimente le Gulf-Stream. Au cap San-Roque, il se divise, et d'un côté descend vers le sud, pour aller se perdre, ou plutôt se transformer en courant sous-marin , à sa première rencontre avec le courant polaire antarctique. De l'autre coté il suit sa direction transversale en baignant les rivages du Brésil et de la Guyane, et reçoit les abondants tributs de l'Amazone et de TOrénoque.
Il a été dit un mot déjà de l'autre « fleuve de la mer », si semblable au courant de Bahama , et qui, de même, prend naissance dans un bassin volcanique chauffé d'en haut par les rayons perpendiculaires du soleil , et d'en bas probablement par la fournaise intérieure. Le Gulf-Stream de l'hémisphère oriental se distingue aussi, par sa couleur indigo, des eaux vertes du grand Océan. Les Japonais le connaissent sous le nom de Fleuve-Noir (Kuro-Shvo).
Sorti du golfe de Bengale, où affluent, comme dans le golfe du Mexique, les eaux chaudes des moindres courants équatoriaux, il passe à travers l'étroite issue du détroit de Malacca, remonte tout le long de la côte d'Asie, débouche au nord des Philippines, et s'élance delà dans le grand Océan, en décrivant un arc de grand cercle, jusqu'aux îles Aléoutiennes. Comme le Gulf-Stream dans l'Atlantique, il adoucit le climat des contrées qu'il traverse. L'analogie entre ces deux puissantes artères de l'Océan est frappante, et se retrouve jusque dans les moindres circonstances. L'un et l'autre s'échappent par des passes étroites. A la sortie du courant indien, Bornéo représente assez exactement Bahama, avec ses grands bancs à l'ouest, et le vieux canal de la Providence au midi. « Plus loin , continue M. F, Julien, qui nous sert de guide dans cette curieuse étude, les Philippines répondent aux Bermudes, les îles du Japon à File de Terre-Neuve. Les côtes de la Chine, baignées par un courant froid qui sort du Kamtchatka et qui s'interpose comme un corps isolant entre l'Asie et le grand courant chaud du golfe du Bengale, les côtes de la Chine, disonsnous, se présentent avec le même climat et l'aspect général des rivages des États-Unis, baignés eux aussi par le contre-courant polaire de la mer de Baffin, qui se répand
en
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riiiiïïiïnii: iiiiTmiiiiiuiïïniiu iuiiiiiiiihTi viinniinnii \ iiniiiiïiiiHiiniiur iiiiiiiriiiiimnHiiiiiinl
vers le sud en se frayant un passage entre le Gulf-Stream et la terre. Sans issue vers le nord, les eaux chaudes du Pacifique sont arrêtées dans leur cours par la presqu'île d'Alaïska. La configuration des terres les oblige à dévier vers l'est, puis vers le sud, et à redescendre le long des
Fucus natans.
côtes de la Nouvelle-Calédonie (Amérique du Nord) et de la Californie, de même que les eaux du Gulf-Stream viennent baigner l'Europe el l'Afrique occidentales jusqu'au delà des
îles du cap Vert. Nous avons vu le Gulf-Stream porter aux malheureux habitants de l'Islande et du Spitzberg des bois et des graines d'Amérique. Le fleuve indien charrie de même jusque sur les rivages des îles Aléoutiennes des camphriers de Formose et des bois noirs dont l'essence et l'origine ne sont point douteuses. Enfin les circuits des deux grandes artères océaniques donnent lieu à un phénomène des plus curieux, et dont les anciens navigateurs ont été vivement frappés. Au centre de chacun de ces circuits s'étendent de vastes bassins où, à la faveur de l'immobilité relative des eaux, les plantes marines, les varechs flottants (fucus natans) se sont développés avec une fécondité prodigieuse, au point de former comme d'immenses prairies marines (praderias de yerva, disait Oviedo), que les marins nomment mers des Sargasses (du mot espagnol sargazo , qui signifie varech). La mer des Sargasses du Gulf-Stream est située dans l'espace triangulaire compris entre les Açores , les Canaries et les îles du cap Vert. Les premiers explorateurs de l'Atlantique, malgré leur intrépidité, ne s'y aventurèrent d'abord qu'avec terreur. « On trouva tant d'herbe dès le point du jour, disait Christophe Colomb dans le journal de son premier voyage, que la mer paraissait prise comme elle l'eût été par la glace. » Et ce témoignage est confirmé par celui des observateurs modernes. Ces herbes marines sont tellement serrées et enchevêtrées, que les navires ne s'y fraient pas sans peine un passage, et que leur marche en est quelquefois retardée. Eh bien, le grand Océan, ainsi que l'Atlantique, a sa mer de Sargasses, sa prairie de varechs, qui occupe toute la partie centrale de l'espace enveloppé par le fleuve Noir
Ce courant n'est pas le seul qui parte des régions tropicales de l'ancien hémisphère. Les eaux chaudes et dilatées, que la pression du torrent polaire fait déborder de la mer des Indes , ne trouvent pas, par le détroit de Malacca, un
Sargassum (fucus bacciferus).
assez large passage. Une certaine quantité se répand vers le sud-est, va baigner les îles de la Sonde, traverse la mer de Corail, puis, passant entre l'Australie et la Nouvelle- Zélande, s'avance jusqu'à la rencontre des Ilots polaires,
et va creuser clans les glaces antarctiques l'échancrure profonde qui a permis au capitaine James Ross de pousser plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs l'exploration de ces parages inhospitaliers.
Enfin un troisième fleuve d'eau tiède a sa source dans la mer d'Arabie. Il est connu sous le nom de courant de Lagullas. Il se dirige au sud -ouest, passe par le canal de Mozambique, et va rencontrer, au cap des Aiguilles, le courant transversal qui, à cette hauteur, entre de l'Atlantique dans le grand Océan. A partir de ce point, les deux courants, confondus en un seul, descendent au sud, et vont former, en avant du cercle polaire, une mer de Sargasses analogue à celles de l'Atlantique et du grand Océan boréal.
Tous les courants que nous venons d'étudier, et qui sont les troncs principaux du réseau circulatoire de l'Océan , dépassent peu la zone des tropiques. Les deux grands fleuves d'eaux chaudes qui partent de la mer des Indes et du golfe du Mexique, n'envoient vers le sud que des rameaux secondaires, et les courants équatoriaux suivent invariablement la direction circulaire que leur tracent le mouvement diurne de la planète et la marche des vents alizés.
Les mers du Sud présentent donc une circulation beaucoup moins active que celle des mers qui s'étendent au nord de l'équateur; et tandis que, dans ces dernières, la prédominance appartient aux courants chauds sur les courants froids, le contraire a lieu dans les premières. Aussi la moyenne de la température y est-elle sensiblement moins élevée, et la région des glaces polaires incomparablement plus étendue.
Au pôle nord, la vie et le mouvement ne cessent que vers le 75e degré de latitude ; jusque-là on rencontre des rudiments de vie animale et végétale, quelques terres à la rigueur habitables, puis, au delà d'un désert de glaces, région funèbre où tout semble fini , on est étonné de voir la température tout à coup s'adoucir, de rencontrer de nouveau la mer : une mer liquide, vaste et presque tiède.
« Dans son second voyage d'exploration, dit M. E. Margollé, le docteur Kane, après avoir hiverné dans le détroit de Smith, à la latitude de 79°, fit au printemps une reconnaissance vers le pôle, et s'avança en ligne directe jusqu'à 125 milles. A cette hauteur, on retrouva la mer s'étendant à perte de vue au nord, dans un espace libre dont la surface fut évaluée à plus de 4,000 milles carrés. Des flots verdâtres roulaient aux pieds des explorateurs, comme les vagues sur le rivage de l'Océan. L'observation du flux et du reflux, l'élévation du thermomètre, la présence d'oiseaux et d'animaux marins qui habitent ordinairement les eaux libres, tout semblait indiquer une mer profonde et la permanence d'un climat moins rigoureux. »
« Jusqu'où, dit le docteur Kane lui-même, peut s'étendre cette mer? Existe-t-elle comme un trait de la région immédiate, ou comme partie de la vaste surface inexplorée formant le bassin polaire? Quels peuvent être les arguments en faveur de l'une ou de l'autre hypothèse, et comment expliquer la mystérieuse fluidité de l'eau au milieu d'immenses bordures de glaces? » — La science a résolu jusqu'à un certain point ces questions par la théorie des courants; on n'est pas éloigné de croire (pie l'influence des eaux chaudes venues de l'équateur se fasse sentir jusqu'au pôle même, qu'elle y entretienne une mer sillonnée par des
courants, et dont les eaux, au moins pendant l'été, ne se congèlent pas.
Le commandant Maury ne doute point de l'existence de cette mer, et il l'attribue à l'afïluence des eaux tièdes de l'Atlantique, qui par le détroit de Davis pénètrent dans le bassin arctique. Enfin, dans la séance tenue, au mois de mars 1860, par la Société américaine de Géographie et de Statistique, le docteur Hayes, qui devait partir quatre mois plus tard pour vérifier et continuer les courageuses recherches de son illustre compatriote et confrère K. À. Kane, s'exprimait en ces termes :
« Il y a un peu plus de quatre ans que le docteur Kane revenait du Nord , annonçant la découverte d'une mer polaire ouverte. Les savants avaient depuis longtemps pensé qu'une telle mer existait probablement; qu'au centre des terres arctiques une vaste étendue d'eaux profondes restait libre de toute accumulation de glaces, au moins durant Tété. La première confirmation de cette théorie fut donnée par les Russes qui, sous Hedenstrom , en 1810-11, et de nouveau, sous Wrangel et Anson, en 1820-24, découvrirent, au nord des îles de la Nouvelle-Sibérie, une mer ouverte qu'ils nommèrent Polynia. Il était réservé à notre compatriote le docteur Kane de trouver sur un méridien opposé des preuves plus concluantes , qui ont toute l'importance d'une grande découverte.
« .... L'océan Arctique a un diamètre moyen de 2,500 milles anglais, et une surface estimée à 5,000,000 de milles carrés. Les terres qui entourent ce vaste bassin forment la limite sud d'un grand banc de glaces, s'étendant comme un anneau autour de la région polaire, à travers les divers canaux qui lient l'océan Arctique à l'Atlantique et au
Pacifique. Dans son premier voyage arctique avec l'expédition dirigée parle lieutenant Haven, en 1850, le docteur Kane avait recueilli des observations importantes sur les courants et le mouvement des glaces dans la baie de Baffin. En rapprochant ensuite les diverses relations des navigateurs qui avaient tenté de franchir la barrière de glaces, il fut conduit à conclure que la véritable route était le détroit de Smith, non encore exploré, et qui s'ouvre à l'extrémité nord de la baie de Baffin.
« .... Les efforts que Kane put tenter dans cette direction, grâce au généreux patronage de notre compatriote Grinnell, devaient être d'abord de simples expériences. Il choisit son port d'hivernage sur la côte est du canal, par 78° 37' de latitude. Cette position était défavorable. On y était exposé à toute la force du courant qui descend du nord par le canal récemment découvert de Kennedy. Les glaces, entraînées par ce courant, s'opposèrent d'abord au départ, et , brisées en glaçons par les terres, elles rendirent ensuite la navigation vers le nord extrêmement laborieuse. Mais les mêmes causes qui encombrent ainsi la côte du Groenland doivent rendre libres les côtes de la terre de Grinnell, rive opposée du détroit. En visitant ce rivage au printemps de 1854, je trouvai une bande de glace peu épaisse, s'étendant le long de la terre jusqu'à la latitude de 80°. Cette glace avait été évidemment formée durant un seul hiver; d'où résultait qu'à l'entrée de l'hiver 1853-54, l'eau était libre dans toute cette direction. C'est la connaissance de ce fait qui m'a conduit à croire qu'on peut atteindre à une plus haute latitude en suivant le côté occidental du détroit. Je chercherai donc à m'assurer un port sur les côtes de la terre de Grinnell, et j'ai toute confiance qu'un
bâtiment y peut hiverner avec sécurité près du 80e parallèle. »
Ainsi l'océan Arctique serait accessible et navigable dans toutes ses parties, et le moment ne serait pas éloigné, — si déjà même ce grand acte n'est accompli au moment où j'écris, — où d'intrépides voyageurs atteindraient et dépasseraient le sommet du pôle nord l .
Rien ne permet d'espérer qu'un pareil prodige puisse jamais se réaliser au pôle antarctique. L'exploration de cette extrémité du monde est loin d'offrir le même intérêt pratique, et les difficultés et les périls y semblent insurmontables. Aussi ne compte- 1- on qu'un petit nombre d'hommes qui s'y soient aventurés, et l'expédition la plus lointaine, celle de James Ross, poussée jusqu'au 80° parallèle, n'a pu qu'entrevoir un coin de ce désert immense et glacé. Des banquises2 gigantesques, des remparts cyclopéens de glaces et de rochers, qui s'avancent en certains points jusqu'au 62e parallèle, interdisent l'accès de la région mystérieuse — abîme ou montagne? — qui occupe l'intérieur du cercle polaire antarctique. Là point d'habitants qui puissent, comme les Esquimaux, porter secours aux Européens; point d'animaux terrestres, point de ressources pour l'alimentation ou le travail; partant, point d'hivernage possible. Les rares voyageurs qui ont visité le cercle antarctique le représentent comme défendu par d'imposantes et infranchissables murailles, desquelles se détachent des blocs flottants qui menacent sans cesse d'écraser les navires ou de les enfermer dans de funèbres prisons.
1 Voyez dans les Voyages et Découvertes outre-mer le récit des principaux épisodes de l'expédition du docteur Kane.
2 Bancs ou montagnes de glace, de forme tabulaire.
CD
Je citerai seulement un extrait de la relation du voyage accompli en 1838 par Dumont d'Urville, avec les corvettes V Astrolabe et In Zélée.
« Le 18 janvier, les corvettes, qui, depuis leur départ de la terre des États, avaient navigué sur des eaux parfaitement libres, aperçurent un bloc de glace de vingt- cinq mètres et plus de haut. Le lendemain, les masses flottantes allaient en augmentant. Enfin , le 22 , arrivé à 6o° de latitude et 47° 30' de longitude , on fut arrêté par une barrière de glaces compactes, s'étendant à perte de vue, du sud-ouest au nord-est. Il est difficile de se faire une idée de la magnificence d'un tel spectacle. Abusé par de continuelles illusions, l'œil croit découvrir dans ces masses irrégulières une suite de monuments merveilleux; et, sans les dangers qu'elle recèle, cette scène pourrait longtemps captiver les regards. Pendant quelques jours, on côtoya cette interminable muraille jusqu'aux îles Orkneys, où l'on s'arrêta une semaine pour les reconnaissances hydrographiques. Le 2 février, le commandant prit de nouveau la route du sud. Dès le 4, par 62°, il retrouva la banquise. Croyant apercevoir une clairière, il y lança les deux cor- Nettes, et ne tarda pas à se trouver emprisonné dans des glaces de pins en plus resserrées, que le froid toujours croissant menaçait de souder entièrement. Ce ne fut que par des efforts inouïs que l'expédition échappa à un si grand danger; il fallut briser à coups de pioche, sur une largeur de plus de deux milles, les glaces qui arrêtaient les navires, et l'on mit plus de huit heures à franchir cette distance, à force de voiles et de cabestan. Dégagées de leur prison, F Astrolabe et la Zélée prolongèrent encore la banquise, de l'ouest à l'est, pendant l'espace de trois cents
milles, sans trouver d'issue... Le 27 février, après une longue bordée poussée au sud, à travers de nombreux glaçons, l'expédition aborda, dans la portion intermédiaire qu'aucun voyageur n'avait jamais vue, les terres mystérieuses vaguement indiquées par les pêcheurs de phoques, qui les avaient appelées terre de Palmer et terre de la Trinité... Ces terres, que couronnent d'immenses pitons, sont couvertes de glaces éternelles d'une épaisseur indéfinie. Sans les rochers noirâtres mis à nu par la fonte des neiges, et qui forment leurs limites à la côte, on aurait peine à les distinguer des prodigieux amas de glaces qui les accompagnent. »
On a vu (ch. VI de la l,e partie) à quelle cause astronomique plusieurs auteurs attribuent le rigoureux climat qui règne sur les mers du Sud. On ne saurait dire si la circulation paresseuse de ces mers est un autre effet de la même cause, ou, au contraire, une des causes secondaires qui contribuent à l'abaissement de la température. Quoi qu'il en soit, les courants d'eau froide venus du pôle austral, au lieu de céder devant les eaux plus chaudes, les pénètrent, les refoulent devant eux, les compriment vers la terre, et les réduisent à se frayer d'étroites voies de sortie : d'un côté, en suivant le littoral brésilien; de l'autre, en s'échappant tout le long du continent africain, jusqu'au delà du cap de Bonne -Espérance et du banc des Aiguilles. On connaît, grâce à Humboldt, l'étendue et la direction do grand flot glacé qui, parti du pôle sud, fait irruption dans l'océan Austral.
« Un courant, dont j'ai reconnu la basse température dans l'automne de 1802, dit l'immortel philosophe, règne dans la mer du Sud et réagit d'une manière sensible sur le
climat du littoral. Il porte les eaux froides des hautes latitudes australes vers les côtes du Chili; il longe ces côtes et celles du Pérou, en se dirigeant d'abord du sud au nord; puis, à partir de la baie d'Arica, il marche du sudsud-est au nord-nord-ouest. Entre les tropiques, la température de ce courant froid n'est que de 15° 6, en certaines saisons de l'année, pendant que celle des eaux voisines en repos monte à 27° 5, et même à 28° 7. Enfin, au sud de Payta, vers cette partie du littoral de l'Amérique méridionale qui fait saillie à l'ouest, le courant se recourbe comme la côte elle-même, et s'en écarte en allant de l'est à l'ouest; en sorte qu'en continuant de gouverner au nord, le navigateur sort du courant et passe brusquement de l'eau froide dans l'eau chaude h »
Cette large et profonde veine d'eau froide a conservé le nom de courant de Humboldt. Dans l'angle compris entre elle et la chaude artère qui du centre du Pacifique vient à sa rencontre, il existe un vaste espace, un désert humide, d'aspect sinistre, désolé, stérile, où rien ne vit ni ne se meut, et qu'on dirait frappé de malédiction.
« La mer immobile, dit M. F. Julien, y parait déserte, abandonnée. Jamais la baleine ne sillonne ses flots; jamais l'alcyon, le pétrel, ne rasent sa surface. Loin des grandes routes ouvertes au commerce par la navigation, elle est restée longtemps peu connue et presque inexplorée; le hasard seul des vents et des tempêtes y entraînait parfois un navire égaré. Ce n'est que depuis la découverte de l'or de l'Australie et depuis l'exploitation du guano du Pérou,
1 Cosmos, t. I.
qu'elle est fréquentée par les bâtiments qui vont des mers du Sud à Hobart-Town et à Sidney.
<( Tous les journaux de bord, toutes les relations de voyage s'accordent pour représenter sous les mêmes couleurs le tableau qu'offre effectivement cette mer désolée. Quand on a doublé le cap Horn, on est entouré, poursuivi pendant des semaines entières par des nuées d'oiseaux très-communs dans les régions australes. Le fou, le.sataniquc, le damier, le pétrel, la mouette du cap, escortent le navire, plongent autour de lui, se posent sur ses mâts, et suivent sans fatigue son rapide sillage. Perdu au sein des mers, on se lie d'amitié avec ces gracieux compagnons de voyage. Après une nuit de tempête, quel est le marin qui ne retrouve avec joie ces amis de la veille, bercés dans le creux d'une lame ou prenant leur essor sur la crête des flots? Il n'est pas jusqu'au gigantesque albatros qui n'abandonne aussi la région des orages, pour demeurer fidèle au navire avec lequel il cingle vers des cieux moins sévères. Mais dès qu'on approche de la mer désolée, tout fuit, tout disparait, tout change. On n'aperçoit plus l'alcyon, on n'entend plus le cri de la mouette. L'atmosphère est sans bruit, les flots de la mer sont muets, rien ne vient animer les horizons déserts. L'univers tout entier semble privé de vie, et c'est sous l'impression de cet inexprimable sentiment de tristesse que l'homme se retrouve seul en présence de Dieu et de l'immensité l. »
1 Les Harmonies de la Mer, ch. VI.