‹ Les mystères de l'océanChapitre 16 sur 40 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les marées et les courants sont des mouvements normaux, réguliers, sauf les variations d'intensité et les modifications secondaires qu'ils peuvent subir. De ces pulsations et de cette circulation résulte ce que, par métaphore, on a appelé la vie de l'Océan. Mais ce grand organisme est sujet à un troisième ordre de mouvements, à des convulsions violentes, à des secousses plus ou moins profondes, plus ou moins étendues. « 11 se fait de temps en temps dans la mer, dit Maury, des commotions qui semblent avoir pour but d'assurer les époques de ses travaux. Ces phénomènes peuvent être considérés comme les spasmes de la mer. » Ces paroles du savant hydrographe américain ne s'appliquent pas, sans doute, à tontes les commotions de la mer, mais seulement à celles qui lui sont intrinsèques et par lesquelles elle réagit contre les obstacles qui viennent entraver ou interrompre le jeu de ses fonctions, déranger son équilibre. Il ne faut point confondre ces (( spasmes » , qui sont encore des manifestations de son autonomie, avec les perturbations produites par des causes extérieures, et dont l'Océan ne reçoit en réalité que le contre -coup. Malheureusement la distinction n'est pas

toujours facile à établir; il reste dans la théorie des convulsions de la mer bien des points obscurs, bien des lacunes, malgré les progrès admirables que les observateurs modernes, Romme, Peltier, Piddington, Reid, Maury, Jansen, ont fait faire à la physiologie des éléments. On voit les effets, on les prévoit même par des indices qui trompent rarement ; on détermine jusqu'à un certain point leur marche , leur liaison, leur mode de production; c'est beaucoup : les causes, le plus souvent, échappent. On a invoqué le magnétisme, l'électricité; on a bâti des systèmes, mais purement hypothétiques. Nous ne nous y arrêterons point. Ce livre n'est qu'un tableau , une esquisse, où l'on s'efforce de faire assister le lecteur à quelques-unes des scènes de la nature, et d'expliquer celles dont la science a pu pénétrer le mystère. La discussion des systèmes n'y saurait trouver place. Au plus on a cru devoir exposer, sous réserve, ceux que leur haute portée philosophique et l'autorité de leurs promoteurs ne permettaient point de passer sous silence.

Parmi les phénomènes qui ont leur siège dans le sein même des eaux, il en est qui s'expliquent aisément par les lois ordinaires de la mécanique, et par l'antagonisme des forces entre lesquelles l'équilibre, un moment troublé, tend nécessairement à se rétablir. Tant que cet équilibre subsiste, la mer est calme, c'est-à-dire immobile en apparence; sa surface est unie et limpide. Mais on conçoit sans peine qu'une cause quelconque venant à influer sur cette masse essentiellement mobile y détermine aussitôt une agitation dont le caractère et l'intensité dépendent du nombre, de la direction et de l'énergie des forces mises en jeu. Cette agitation se traduit le plus souvent par des intumes-

cences, par des soulèvements qu'on désigne sous le nom de vagues ou de lames; on dit alors que la mer est houleuse. Ces lames , dans les grandes commotions de l'Océan y prennent des proportions formidables, retombent et roulent sur elles-mêmes en écumant, s'entrechoquent, se repoussent ou s'entassent les unes sur les autres. On les a comparées maintes fois , non sans raison , à des montagnes mouvantes séparées par des vallées profondes comme des abîmes. Lancées contre les côtes, elles y déferlent, s'y brisent avec des mugissements dont aucun bruit, aucun son ne peut donner l'idée. Tout est grandiose et terrible dans les tumultes de la mer, et dépasse ce que peut imaginer quiconque n'y a point assisté. « Nous devons aux navigateurs, nous autres hommes de terre, dit M. Michelet , ce respect de tenir grand compte des faits qu'ils attestent , de ce qu'ils ont vu et souffert. Je trouve de très-mauvais goût la légèreté sceptique que des savants de cabinet ont montrée relativement à ce que les marins nous disent, par exemple, de la hauteur des vagues. Ils plaisantent les navigateurs qui la portent à cent pieds. Des ingénieurs ont cru pouvoir prendre mesure à la tempête, et calculer précisément que l'eau ne monte guère à plus de vingt pieds. Un excellent observateur nous assure, tout au contraire, avoir vu fort nettement, du rivage, en sécurité, des entassements de vagues plus élevés que les tours de Notre-Dame et plus que Montmartre même.

« Il est trop évident qu'on parle de choses différentes. De là la contradiction. S'il s'agit de ce qui fait comme le champ de la tempête, son lit inférieur, si l'on parle des longues rangées de vagues qui roulent en lignes et gardent dans leur fureur quelque régularité, le rapport des ingé-

nieurs est exact. Avec leurs crêtes arrondies et leurs vallées alternatives qu'elles présentent tour à tour, elles déferlent an plus dans une hauteur de vingt à vingt-cinq pieds. Mais les vagues qui se contrarient et qui ne vont pas ensemble s'élèvent à bien d'autres hauteurs. Dans leur choc, elles prennent des forces prodigieuses d'ascension , se lancent, retombent d'un poids d'une incroyable lourdeur, à assommer, briser, enfoncer le vaisseau. Rien de lourd comme l'eau de mer. Ce sont ces jets de vagues en lutte, ces retombées épouvantables dont les marins parlent, phénomènes dont on ne peut nullement calculer la grandeur réelle. »

Les obstacles que rencontrent les lames semblent exciter leur fureur. Dans les marées montantes et dans les gros temps, la mer assiège partout les rochers du rivage, les flancs des falaises, avec une violence telle que la côte en est ébranlée. Dans certains parages, elle rencontre au large, dans son propre lit, des brisants et des précipices qui donnent à ses mouvements un caractère effrayant et bizarre , et dont le marin ne s'approche pas sans danger : il court risque d'être écrasé contre les premiers ou englouti dans les seconds. Quelques-uns de ces écueils ont acquis une célébrité funeste. La mythologie antique avait personnifié sous les traits de deux monstres hideux les groupes de Charybde et de Scylla, moins redoutés aujourd'hui, grâce aux progrès de la navigation et à la disparition des idées superstitieuses qui frappaient de terreur les anciens et leur étaient d'avance tout espoir de salut. A Charybde (aujourd'hui Colfaro), la mer bouillonne, mugit et se débat comme au milieu d'un cratère sans fond ; à Scylla , elle se heurte et rejaillit contre d'énormes rochers. Les fiords

ou petits golfes qui découpent la cote de Norvvège et les nombreux îlots qui la bordent, donnent naissance à des tourbillons dangereux. Le plus redoutable est situé dans r archipel Lofoden, par 68° de latitude nord. C'est le fameux Maelstrom, sorte d'entonnoir immense où les navires, au moment du flux, s'engloutissent en tournoyant avec une rapidité vertigineuse, et qui attire, par un entraînement irrésistible, tout navire se hasardant dans le vaste cercle où s'exerce sa funeste puissance. « On observe aussi un grand nombre de ces tourbillons dans l'archipel des îles Feroé; à l'un d'eux, le Stamboemouch , l'eau forme une sorte de colimaçon. On en cite encore au golfe de Bothnie, el sur la cote orientale des États-Unis, au détroit de Long-Island '. »

Il a été parlé plus haut de l'influence qu'exerce sur les marées la configuration des côtes. Le flot, par exemple, éprouve toujours un mouvement d'ascension très- marqué lorsqu'il pénètre dans une baie dont le fond va se rétrécissant. Or c'est précisément la figure que présentent, en général, les embouchures des grands fleuves. Et ici le flot ne se trouve pas seulement resserré de plus en plus entre les rives; il rencontre en outre devant lui un obstacle qui, non -seulement l'arrête, mais tend à le faire reculer : ce sont les eaux que le fleuve porte à l'Océan. La lutte de ces deux courants contraires produit le phénomène auquel on a donné., selon les pays, les noms de barre, de mascaret, de ras de marée, de prororoca. Les vagues montantes de la mer, d'abord refoulées, s'accumulent, se massent, et, quand elles sont en force, reviennent à la charge avec la certitude

l Alfred Maury, La Terre et V Homme.

de vaincre. C'est alors une montagne qui s'avance, et d'un invincible élan envahit le fleuve, rejette au loin ses eaux, s'installe victorieuse dans leur lit. On peut voir en France ce phénomène aux embouchures de la Seine et de la Dordogne; mais il ne s'y montre pas avec les proportions imposantes qu'il prend dans les grands fleuves de l'Asie et de l'Amérique. L'Hougly, une des branches qui forment le delta du Gange, est le siège d'un mascaret qui se produit avec une rapidité extraordinaire. Le flot monte ordinairement de 20 milles à l'heure. Celui de la rivière Tsien-Tsang a été décrit d'une façon pittoresque dans un mémoire lu à la Société asiatique par le docteur anglais Macgowan , qui l'observa de la ville de Hang-Chan, il y a quelques années. « Entre les remparts de la rivière, qui est éloignée d'un mille, dit ce savant voyageur, sont des faubourgs qui s'étendent à plusieurs milles sur les rivages. A l'approche du flot, la foule se rassembla dans les rues qui sont à angle droit avec le Tsien-Tsang. J'étais placé sur la terrasse du Three -Waves (château des Trois-Vagues), d'où je pouvais embrasser toute la scène. Tout trafic fut suspendu; les marchands cessèrent de crier leurs marchandises; les porteurs cessèrent de décharger les navires, qu'ils abandonnèrent au milieu du courant, et un moment suffit pour donner l'apparence de la solitude à la cité la plus laborieuse parmi les cités laborieuses de l'Asie. Le centre de la rivière fourmillait de bateaux de toute espèce. Bientôt le flot annonça son arrivée par l'apparition d'un cordon blanc prenant d'une rive à l'autre. Son bruit, que les Chinois comparent au tonnerre, fit taire celui des bateliers. Il avançait avec une prodigieuse vélocité, que j'estimai ï\ trente-cinq milles à l'heure. Il avait l'apparence d'un mur

ce -

d'albâtre, ou plutôt d'une cataracte de quatre à cinq milles de long et trente pieds d'élévation , se mouvant tout d'une pièce. Bientôt il atteignit l'avant-garde de cette flotte qui attendait son approche. Ne connaissant que la barre du Gange, dont on a tant de peine à se préserver, et qui ne manque pas de faire chavirer les navires qui se présentent mal, je ne laissai pas d'avoir de fortes appréhensions pour la vie de ces équipages. Lorsque ce mur flottant arriva, tons étaient silencieux, attentifs à maintenir l'avant tourné vers la lame qui semblait vouloir les engloutir. Tous furent portés sains et saufs sur le dos de la vague. Le spectacle fut du plus haut intérêt quand le flot eut passé seulement sous la moitié de la flottille. Les uns se reposaient sur une eau parfaitement tranquille, tandis qu'à côté, au milieu d'un tumulte épouvantable, les autres sautaient dans cette cascade comme des saumons agiles. Cette grande et émouvante scène ne dura qu'un moment. Le flot courut encore en diminuant de force et de vitesse, et finit d'être perceptible à une dislance que les Chinois disent être de quatre-vingts milles. Le trafic interrompu reprit peu à peu, les navires furent de nouveau amarrés au rivage, femmes et enfants s'occupèrent à recueillir les objets perdus dans la mêlée, les rues étaient couvertes d'écume, et une quantité considérable d'eau vaseuse remplissait le grand canal. »

D'après Humboldt, les marées qui, à l'embouchure de l'Orénoque, ne sont que de 80 centimètres à 1 mètre, se font sentir au mois d'avril, époque des plus basses eaux du fleuve, jusqu'à Angostura, à 8o lieues dans l'intérieur des terres, et leur hauteur, à 60 lieues, est encore de plus de Im,30. Dans le fleuve des Amazones, le flux remonte jusqu'à 200 lieues à l'intérieur; aussi lui faut-il plusieurs

jours pour parcourir une si grande distance. A l'entrée de cet immense cours d'eau , la marée montante se précipite avec une vitesse inouïe. Le célèbre voyageur la Cond aminé, qui dirigeait la commission envoyée vers le milieu du siècle dernier dans l'Amérique du Sud, par l'Académie des sciences de Paris, rapporte qu'au temps des syzygies deux minutes suffisent à la mer pour parvenir, dans l'embouchure du fleuve des Amazones, à la hauteur qu'elle n'atteint d'ordinaire qu'en six heures. « On entend, dit-il, d'une ou deux lieues de distance, un bruit effroyable qui annonce la prororoca. A mesure qu'elle approche, le bruit augmente, et bientôt on voit un promontoire d'eau de douze à quinze pieds, puis un autre, ensuite un troisième et quelquefois un quatrième; ils se suivent de près, et ils occupent toute la largeur du canal. Cette lame avance avec une rapidité prodigieuse, rase ou brise dans son cours tout ce qui lui résiste, déracine et emporte de très -gros arbres, et partout où elle passe le rivage est net comme s'il eût été balayé. »

On confond souvent, à tort, le mascaret ou prororoca avec un autre phénomène plus redoutable encore, et qu'on désigne sous le nom de ras de marée : nom impropre, car ce phénomène ne parait avoir aucun rapport avec les marées. On ne l'observe guère que sous les tropiques, là où l'action des marées est presque insensible. Il n'a rien de régulier, ni de périodique; mais il se produit toujours pendant l'hivernage, à l'époque où régnent presque constamment les vents alizés. On voit alors ces vents interrompre subitement leur cours, le temps devenir calme, et la mer, très-unie au large, soulever aux abords des rivages, sans aucune cause apparente, des vagues monstrueuses,

qui viennent se briser avec fracas sur la plage, comme si elles étaient poussées par une tempête furieuse. Les navires au mouillage en deçà de la ligne où commence le ras de marée peuvent d'autant moins résister à la violence du flot, que l'absence du vent ne leur permet pas d'user de leurs voiles pour regagner le large. Ils chassent sur leurs ancres, sont emportés et périssent inévitablement. Ce terrible phénomène ne dure, le plus souvent, qu'une journée; cependant on l'a vu quelquefois se prolonger pendant plusieurs jours, et occasionner des destructions épouvantables. C'est ainsi que la mer envahit Lisbonne il y a près d'un siècle, et que, vers la même époque, elle engloutit sous ses ondes déchaînées le port de Callao, sur la côte du Pérou.

La science n'a pu, jusqu'à présent, découvrir la cause de ces tourmentes. Quelques auteurs les attribuent à des tremblements de terre sous-marins; d'autres y voient l'effet de perturbations atmosphériques qui surviennent loin du lieu où se manifeste le ras de marée, mais qui agitent assez la masse des eaux pour que de proche en proche le mouvement se propage dans une direction donnée, jusqu'à la rencontre d'un obstacle sur lequel se décharge toute sa violence. La baisse notable du mercure dans le baromètre, qui souvent annonce quelques heures à l'avance le ras de marée, donne à cette explication une certaine vraisemblance. Mais, d'autre part, on ne comprend pas bien comment une tempête éclatant à plusieurs milles de distance pourrait déterminer à la côte des effets aussi terribles, sans qu'il en parût rien dans l'intervalle. On remarque d'ailleurs qu'an moment où la commotion se prépare la mer commence par se retirer dn rivage. « Elle se replie sur ellemême, dit M. F. Julien; elle se concentre, elle semble re-

cueillir ses forces; puis elle revient tout à coup furieuse, irrésistible, en sortant de son lit et bondissant au delà de toutes ses limites. » Le même auteur signale comme causes probables des ras de marée les gonflements, les dénivellations subites que détermine dans les mers tropicales une brusque variation dans la température, ou plutôt la condensation d'énormes quantités de vapeur pompées par le soleil et retombant en pluies torrentielles. 11 fait observer à ce sujet que la chute de deux ou trois centimètres de pluie, sur la cinquième partie seulement de l'Atlantique, représente un poids total bien plus considérable que celui de toutes les eaux qui coulent, dans l'espace d'une année entière, entre les rives larges et profondes du Mississipi. M. E. Margollé partage cette opinion. « Dans le voisinage des calmes de l'équateur, dans la région des pluies perpétuelles, dit-il, on voit souvent des ras de marée qu'on peut attribuer à l'action des eaux douces abondamment versées par la pluie. Cette cause, au premier abord, parait insuffisante; mais lorsqu'on en calcule les effets pour une vaste surface, on est étonné de l'intensité des forces qu'elle met en jeu. » Ajoutons que des phénomènes très -semblables aux ras de marée, sinon identiques, précèdent, accompagnent presque toujours les grands ouragans des tropiques. Les grands lacs sont aussi sujets à des perturbations analogues, qui prennent alors le nom de seiches.

Les seiches sont assez fréquentes sur le lac de Genève.

Page 1