LES TRIBUTS A L'OCÉAN
Nous avons dit l'influence de l'Océan sur les progrès de la civilisation ; nous avons vu quelles richesses il recèle : richesses vivantes qui se reproduisent incessamment au sein de ce milieu fécond , et qu'il ne tiendrait qu'à nous
1 Voir, pour plus de détails sur la pêche des arondes et sur l'industrie et le commerce auxquels elles donnent lieu, le chap. xn du Voyage scientifique autour de ma chambre (1 vol. in-8', Bibliothèque du Musée des Familles), d'où j'ai extrait ce qu'on vient de lire.
d'accroître au lieu de les épuiser, si nous savions en user sagement et respecter les lois de la nature; si nous songions que le monde, domaine de l'humanité présente, est aussi celui de l'humanité future, et que chaque génération doit compte à la génération qui la suit de ce qu'elle a ajouté ou retranché au commun patrimoine. Donc les bienfaits de l'Océan sont immenses; mais il n'en est pas, il faut bien le dire, de plus chèrement achetés.
Certains peuples de l'antiquité s'étaient fait des divinités avides et sanguinaires : le Moloch des Chananéens, le Teutatès des Gaulois, qui n'accordaient rien aux prières des mortels si ces prières n'étaient accompagnées d'horribles présents. Les parfums, l'or, les pierreries, le sang des animaux, ne leur suffisaient pas : ils voulaient des victimes humaines; plus ces offrandes coûtaient de larmes, plus elles leur étaient agréables; il fallait qu'elles se renouvelassent à des époques déterminées, ce qui n'empêchait point le dieu d'en exiger par surcroît en maintes circonstances. La guerre et la paix, les récoltes, les grandes entreprises, les calamités publiques étaient pour les malheureux soumis aux caprices de ces monstres autant d'occasions de verser pieusement le sang de leurs prisonniers , de leurs esclaves, de leurs concitoyens, souvent même de leurs propres enfants. Hélas! les sacrifices humains n'ont point cessé avec le culte des faux dieux; et ce ne sont plus quelques peuplades barbares, ce sont les nations chrétiennes les plus policées, les plus éclairées, qui paient au nouveau Moloch, à l'Océan, les plus lourds tributs. Je ne parle pas des navires perdus, des riches cargaisons englouties : ce serait peu de chose; mais on frémit en songeant aux innombrables victimes qui ont péri au sein des
flots, et dont chaque année vient grossir la liste funèbre. L'année 1 862 a été sous ce rapport une des plus désastreuses qu'on ait vues depuis longtemps. Les tempêtes d'octobre et de novembre ont anéanti des centaines de bâtiments avec leurs équipages et leurs passagers. On a pu compter aisément les personnes qui sont parvenues à se sauver; mais la statistique des morts n'a pas même été tentée.
Il est difficile de rien imaginer de plus lugubre qu'un naufrage. Plusieurs sont demeurés fameux, et l'on en peut lire les récits dans divers recueils.
Celui du Saint-Géran , arrivé le 25 décembre 1744 sur la côte de l'Ile-de-France, a fourni à Bernardin de Saint- Pierre la touchante et tragique catastrophe de son beau roman de Paul et Virginie; la perte de la Méduse et la sombre odyssée des malheureux qui s'étaient réfugiés sur un radeau construit avec les débris de ce navire, ont inspiré plus tard à Géricault le chef-d'œuvre qui l'a immortalisé.
J'ai presque assisté à un autre naufrage célèbre, celui de r Amphitrite y qui a eu lieu , il y a vingt-cinq ans environ , près de Boulogne. Je n'étais alors qu'un enfant; mais l'impression que m'a laissée cet épouvantable événement , accompli à quelques centaines de mètres de la maison que j'habitais, ne s'effacera jamais de ma mémoire. J'entends encore retentir à travers les mugissements de la tourmente les éclats du canon de détresse, les tintements de la cloche d'alarme. Je vois encore les habitants de la ville courant avec des torches vers la plage où les attendait cet affreux spectacle. On ne dormit pas cette nuit là.
L Amphitrite était un gros trois-mâts anglais, qui emmenait à Botany-Bay des femmes condamnées à la déportatation. On a dit qu'il était vieux, en fort mauvais état, et
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l'on a impute le desastre à la coupable incurie des armateurs et du gouvernement britannique. Quoi qu'il en soit, la tempête était assez violente pour briser le vaisseau le plus solide. Lï Àmphitrite fut jetée sur les bancs de rochers qui bordent la plage de Boulogne. Elle ne s'ouvrit pas tout de suite, et l'on put espérer pendant quelques heures qu'on sauverait au moins une partie de ceux qui la montaient. Des efforts héroïques, surhumains, furent tentés. Un marin du port, nommé Pierre Hénin, homme robuste, excellent nageur, se fit attacher une corde autour des reins, et par trois fois s'élança à travers les vagues furieuses, au risque d'être broyé. 11 ne put parvenir jusqu'au navire, qui, sous les assauts répétés de la mer, s'ouvrit enfin et disparut. Hors cinq ou six matelots qui , s'accrochant à des épaves et nageant avec la vigueur du désespoir, eurent le bonheur d'arriver vivants au rivage, les flots ne jetèrent sur la grève que des cadavres et des débris. On retrouva de pauvres femmes qui tenaient encore leurs enfants serrés entre leurs bras.
Peu d'années après, à Calais, je fus témoin d'un sinistre à peu près semblable, qui arriva en plein jour, à portée de voix de la jetée du port. Les hurlements du vent couvraient seuls les cris des naufragés. Le navire le Habel- Ankcr, un trois-mâts norwégien, était venu s'échouer sur les fascines mêmes qui servent de base à la jetée. Ses mats étaient brisés, son arrière complètement immergé. 11 ne lui restait que son beaupré, sur lequel se tenaient cramponnés encore quelques hommes de l'équipage. De minute en minute, une montagne d'eau écumeuse et bondissante venait les couvrir. On avait mis plusieurs embarcations à la mer; mais, si courte que fût la distance, au-
cune ne put atteindre le but. Un coup de mer plus furieux que les autres couvrit le navire ; lorsqu'il fut passé , tout avait disparu !
Si encore les marins n'avaient à redouter que les tempêtes ! mais combien d'autres dangers les menacent et peuvent surgir terribles, inévitables, alors qu'ils se croient le plus en sûreté! — Chose étrange! rien au milieu de la plaine liquide n'est plus à craindre que le feu. On ne l'éteint qu'en faisant couler bas le navire, et l'on n'a que le choix entre les deux genres de mort. Point de refuge ; nul moyen de salut, si ce n'est les chaloupes où l'on se précipite en désordre, et qui, surchargées, coulent bas le plus souvent.
Une des causes de sinistres les plus fréquentes, c'est l'abordage , la collision de deux navires qui dans la nuit ou dans la brume se rencontrent, et dont l'un défonce l'autre ou passe par-dessus. Ce danger pourtant semble plus facile à conjurer. On y réussirait dans une certaine mesure, si les règlements étaient mieux observés, si les vaisseaux avaient toujours en temps voulu leurs feux allumés. Mais on néglige ces précautions qui, du reste, seraient dans certains cas insuffisantes, et il en résulte des malheurs affreux sans doute pour ceux qui en sont victimes, plus affreux encore pour ceux qui en sont les auteurs involontaires.
L'habitude a sur l'homme une étonnante puissance. Les braves affrontent d'abord le danger avec courage : ils en ont conscience, ils le voient, ils le craignent, et néanmoins vont au-devant, soutenus qu'ils sont par la foi, par le patriotisme, par le point d'honneur. A la longue ils s'accoutument à voir la mort en face, et, pour ne point
la fuir, pour ne pas seulement chercher à l'éviter, ils n'ont plus besoin de faire effort sur eux-mêmes : leur courage est devenu insouciance, et cette insouciance dégénère aisément en une témérité mutile. Qu'importe un danger de plus ou de moins à qui a fait une fois pour toutes abandon de sa vie ? C'est ainsi que beaucoup de marins en viennent littéralement à ne plus connaître le danger. Mais l'homme de terre, qu'une circonstance accidentelle force à s'embarquer pour une longue traversée, ressent dans toute leur vivacité les émotions qui naissent pour lui de sa situation inaccoutumée, des scènes inconnues qui se déroulent sous ses yeux, de l'immensité qui l'environne, des périls dont il se voit menacé, des accidents qui se produisent dans le voyage, des récits auxquels ces accidents servent de thème. Celui-là ne songe pas sans frémir aux caprices homicides de l'Océan ; il lui semble voir planer sur les flots les ombres des naufragés, et entendre des voix plaintives qui lui racontent les horreurs de l'abîme.
Washington Irving, historien et poëte, une des gloires littéraires de l'Amérique, a dit admirablement, dans un récit de quelques pages qui est un chef-d'œuvre, les impressions de son premier voyage sur mer. Voici l'épisode le plus caractéristique de cette courte et charmante composition :
« Un jour, nous aperçûmes quelque chose qui flottait à une certaine distance. — En pleine mer, tout ce qui fait diversion à la monotonie du spectacle environnant attire vivement l'attention. — En approchant de cet objet, nous reconnûmes que c'était le mât d'un vaisseau naufragé; on v vovait encore les lambeaux de mouchoirs au moyen desquels quelques hommes de l'équipage s'y étaient attachés
pour n'être pas balayés par les lames. Aucun vestige du nom du bâtiment auquel il avait appartenu; il devait flotter ainsi depuis plusieurs mois , car il était couvert de coquillages, et de longues herbes marines pendaient à ses côtés. — Mais, pensai-je, qu'est -il avenu des hommes qui montaient ce navire? — Sans doute il y a longtemps que la mort a terminé leur agonie; ils ont été engloutis au milieu des mugissements de la tempête, et leurs os blanchis reposent au fond des cavernes de l'Océan; l'oubli, le silence pèsent sur eux ainsi que la masse des eaux , et nul ne peut dire l'histoire de leur désastre. Combien de soupirs ont suivi et cherché ce vaisseau ! Combien de prières se sont élevées pour lui du foyer solitaire! Combien de fois une fiancée, une femme, une mère, n'ont-elles pas dévoré avidement les journaux, cherchant quelque nouvelle qui pût les éclairer sur le sort de ce rôdeur de mer ! — L'attente est devenue inquiétude, l'inquiétude terreur, la terreur désespoir! — Hélas! pauvres marins, ceux et celles de qui vous étiez aimés attendront vainement jusqu'au dernier jour un signe qui leur indique où vous êtes. Tout ce qu'on saura jamais de votre navire, c'est qu'un jour il est sorti du port , et puis qu'on n'en a plus entendu parler.
« Comme c'est l'ordinaire en pareil cas, la vue de cette épave donna lieu à divers récits lugubres; chacun dit son histoire de naufrage; mais je fus particulièrement frappé de celle qui nous fut racontée par le capitaine.
« Je naviguais, dit-il, sur un beau et fort bâtiment, « au milieu des bancs de Terre-Neuve. Nous étions en- « tourés d'un de ces brouillards très -communs dans ces « parages, et tellement épais, qu'en plein jour nous ne « voyions pas à un mille devant nous. La nuit, il était
m impossible de rien distinguer à une distance de deux « fois la longueur du navire. J'avais une lumière au « haut du grand mât, et un nègre se tenait constamment « à l'avant pour reconnaître les barques de pêcheurs à « l'ancre sur les bancs. Nous avions vent arrière, un « vent violent, qui nous faisait fendre l'eau avec une « vitesse extraordinaire. Tout à coup la vigie pousse le a cri : « Une voile à l'avant! » A peine l'avions -nous « entendu, que déjà nous étions sur la voile signalée. « C'était un petit schooner en panne, et qui nous tournait (( en plein le flanc. Tout son équipage dormait, et il avait a négligé de hisser sa lanterne. Nous le heurtâmes au beau a milieu de son bordage. La vitesse, la forme et le poids « de notre navire le chavirèrent, et nous passâmes par- « dessus sans que notre course en fût arrêtée. Comme il « sombrait sous nos pieds, je crus apercevoir deux ou trois « malheureux à demi vêtus, s'élançant hors de la cabine, « qui ne quittèrent leur lit que pour être engloutis sous (( les flots. J'entendis leur cri de détresse se mêlant au « mugissement du vent; mais la rafale qui l'apporta jus- « qu'à nos oreilles nous mit hors de portée d'en entendre « un second. Jamais je n'oublierai ce cri.
« Nous étions lancés avec une telle force, qu'il se passa « du temps avant que nous pussions virer de bord et revenir « en arrière. Nous y parvînmes néanmoins, et nous nous « rapprochâmes autant que possible de l'endroit où nous « avions vu le schooner à l'ancre. Nous y croisâmes même « pendant plusieurs heures au milieu du brouillard. Je fis « tirer des coups de fusil pour indiquer notre présence, « et j'écoutai, espérant que quelques naufragés nous ré- « pondraient encore. Mais tout demeura silencieux; nous
« n'en tendîmes ni ne vîmes plus rien de ce malheureux « navire. »
Revenons en terminant à des idées plus consolantes, et que la triste pensée des sinistres de mer ne fasse naître en nous ni amertume ni découragement. L'homme, non content de posséder la terre, a prétendu régner aussi sur l'Océan. De quel droit se plaindrait- il des pertes qu'il a essuyées dans sa lutte persévérante contre l'indomptable élément? Cette lutte sans doute durera autant que lui; mais aucune n'aura été plus glorieuse et plus féconde; aucune ne l'aura plus élevé en dignité, en force et en vaillance; aucune ne l'aura fait pénétrer plus profondément dans les secrets de la nature, et n'aura mis son intelligence en communication plus directe et, pour ainsi dire, plus intime avec la puissance mystérieuse qui régit l'univers.