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LES PLONGEURS

L'Océan recèle sous la masse de ses eaux, à des profondeurs variables, diverses substances sur lesquelles nous avons déjà jeté un coup d'œil, et dont quelques-unes ont paru à l'homme particulièrement dignes de sa convoitise. Aucune assurément n'est comparable pour son utilité à la chair des poissons, à la graisse des cétacés ou des phoques; mais nous sommes ainsi faits, que, sous prétexte de civilisation et de progrès, nous en venons à estimer les choses en raison inverse des services qu'elles nous rendent ; que nous qualifions de précieuses celles dont nous n'avons

l Dictionnaire universel du commerce et de la navigation, art. Pèches maritimes.

nul besoin, et qu'aucun sacrifice ne nous parait trop grand pour les obtenir. Nous dédaignons ou nous gaspillons les vrais trésors que la Providence a libéralement mis en abondance à notre portée , et nous souffrons que de pauvres gens s'exposent à la mort, endurent toutes sortes de fatigues et de privations pour nous procurer quelques brimborions aux brillantes couleurs, aux reflets éclatants, qui, loin de rien ajouter à notre bonheur, ne font que nous détourner de la recherche des biens vraiment enviables, au premier rang desquels il faut placer la vertu.

Non contents donc de fouiller la terre pour en retirer les pierres que nous appelons précieuses, il nous a fallu pénétrer aussi sous l'élément liquide pour arracher au lit de la mer des produits dont il est pourtant si aisé de se passer, que des millions de personnes s'en passent en effet et ne s'en trouvent ni moins heureuses, ni plus pauvres.

On entend que je veux parler ici de la nacre , de la perle et du corail. Il est un quatrième produit sous- marin qui mérite plus d'indulgence et dont on ne peut même méconnaître l'utilité, tout en se demandant si cette utilité est bien en proportion avec les efforts qu'il en coûte pour le conquérir et avec sa valeur vénale : ce sont les éponges. Je n'insisterai pas davantage sur les questions de morale et d'économie que soulève l'usage de ces diverses substances. Je me propose seulement de compléter cette rapide étude de l'exploitation de l'Océan par le travail humain, en jetant un coup d'œil sur la singulière industrie dont elles sont l'objet.

Il n'est point de métier, si pénible et si homicide soit-il, pour lequel on ne trouve des ouvriers. Des milliers d'hommes consentent à s'enterrer vivants dans des galeries

de mines à des centaines de mètres de profondeur, pour exploiter des gisements de houille ou des filons métallifères. D'autres ne font point difficulté de descendre sous les flots, afin d'aller recueillir sur le sable ou sur le roc des éponges, des branches de corail, des coquillages nacrés. Ces mineurs de l'Océan, ce sont les plongeurs. Un exercice violent et malsain sans cesse renouvelé , des dangers terribles, des maladies qu'ils contractent presque infailliblement et qui plus ou moins abrègent leurs jours : voilà par quels sacrifices, par quel martyre ces malheureux achètent un modique salaire. Ils appellent cela « gagner leur vie, » et beaucoup se sont volontairement condamnés à cette existence amphibie, foncièrement antipathique à l'organisation physique de l'homme! Il est à remarquer toutefois que la profession de plongeur n'est point de celles que le premier venu consent à embrasser. Elle est demeurée depuis longtemps l'apanage de certaines populations, chez lesquelles elle se transmet le plus souvent de père en fils, et qui s'y sont, on le dirait, aguerries peu à peu par la puissance de l'habitude, par la difficulté de trouver un autre emploi de leur force et de leurs facultés, et par les modifications qu'un genre de vie anormal fait lentement subir au tempérament et aux fonctions physiologiques. C'est ainsi que la pêche des éponges est exclusivement pratiquée par des Grecs et des Syriens; celle du corail par des Génois et des Napolitains; celle de la nacre et des perles, en Asie par des Chingalais et des Malais, en Amérique par des Indiens et des nègres.

On péchait autrefois les éponges * dans la mer Rouge et

J Voir au chap. v de la IIIe partie l'histoire naturelle de ces zoophytes et celle du corail.

sur une grande partie de la côte septentrionale d'Afrique. De nos jours, cette pêche se fait principalement dans la mer de l'archipel Grec, et sur le littoral syrien. Elle est libre pour toutes les nations indistinctement; mais les Grecs et les Syriens sont, ainsi que je viens de le dire, les seuls qui s'y livrent d'une manière suivie, et qui fassent de ses produits l'objet d'un commerce régulier avec les Occidentaux. Les opérations commencent ordinairement vers les premiers jours de juin et finissent en octobre; mais les mois les plus favorables sont ceux de juillet et d'août. Les barques partent de Tripoli, de Batroun, de l'île de Rouad, de Latakié, deKalki, de Stampalie, de Castel-Rosso., de Simi et de Kalminos; chacune d'elles est ordinairement montée par quatre ou six hommes. Les éponges se trouvent à la distance d'un à deux kilomètres au large, sur des bancs de rochers formés par des débris de mollusques. Les belles éponges ne se rencontrent qu'à la profondeur de douze à vingt brasses. Celles qu'on récolte dans les eaux plus basses sont de qualité inférieure.

A l'ouverture de la pêche , les Grecs et les Syriens arrivent à Smyrne, à Beyrouth, à Latakié, à Rhodes, sur de grandes chaloupes qu'ils désarment pour s'embarquer sur de petils ha (eaux de louage destinés à cet usage, et ils se dispersent sur les côtes. La pêche se fait de deux manières. Pour les espèces communes , on se sert de harpons à trois dents , à l'aide desquels on arrache les éponges. Mais cet instrument détériorerait les éponges fines; il faut donc que d'habiles plongeurs descendent au fond de la mer, et les détachent avec précaution au moyen d'un couteau dont ils sont armés. C'est ce qui explique l'énorme différence de prix entre les éponges plongées et les éponges harponnées.

Les plongeurs grecs sont, en général, plus hardis et plus adroits que les Syriens. Ceux de Kalminos pt de Psora sont les plus renommés. Bien qu'ils restent dans l'eau moins longtemps que les Syriens, leur pêche est d'ordinaire plus abondante. Ils plongent jusqu'à vingt-cinq brasses de profondeur, tandis que leurs rivaux, pour la plupart, ne descendent pas au delà de quinze à vingt brasses au plus. Le produit de la pêche des éponges varie d'ailleurs suivant le temps et les circonstances. En 1827, on l'évaluait en moyenne à 75 ou 80 oques (de 1 kilogramme 270 grammes) pour une barque montée par cinq ou six plongeurs, et ce chiffre est encore celui que donnent les documents les plus récents. Les proportions des diverses qualités dans ce total sont évaluées approximativement à un tiers de super fi nés, et les deux autres tiers de fines-dures et de grosses. Entre ces deux dernières sortes, la proportion varie selon les localités. Les Grecs s'appliquent plus particulièrement à la pêche des grosses éponges dites Venise, bien qu'elles se vendent au poids quatre ou cinq fois moins cher que les éponges fines; mais l'infériorité du prix est compensée par la plus grande facilité de la pêche.

Les Anglais ont introduit dans le commerce d'Europe, depuis un certain nombre d'années, des éponges qu'on récolte sur les côtes des îles Lucayes, dans la mer des Antilles, et qu'on désigne sous le nom d'épongés de Bahama. Ces éponges ont une apparence séduisante, grâce à leur tissu fin et serré et aux préparations qu'on leur fait subir pour leur donner une jolie nuance blond pâle; mais elles sont dures, pierreuses et sans solidité.

La pêche du corail est une industrie toute française par son origine. Dès le milieu du xve siècle, la France possé-

dait à la Calle un établissement fondé et entretenu en vue de cette pêche, exploitée alors par une compagnie qui en avait obtenu le privilège à la condition de n'y employer que des marins provençaux. En 1791, cette compagnie perdit son privilège, et la pêche devint libre pour tous les Français faisant le commerce avec le Levant et la Barbarie. Mais elle fut bientôt accaparée par des Italiens qui, devenus maîtres de l'ancien établissement de la compagnie, se mirent au service de l'État, moyennant une rétribution en nature. En 1796 (24 nivôse an IV), un arrêté du Directoire créa, pour la pêche du corail, une nouvelle société qui ne pouvait enrôler que des marins français ou établis en France, et ne devait armer ses bâtiments que dans un port français. Mais ce règlement fut mal observé. En 1802, la Calle fut enlevée à la France par les Anglais, qui ne la lui rendirent qu'en 1816, et qui durant cet intervalle y firent la pêche du corail sur une très-grande échelle. Ils n'y employaient pas moins de quatre cents barques. Depuis 1830, la pêche du corail à la Calle est de nouveau régie par l'administration française. Les Italiens qui l'exercent sont assujettis, comme autrefois, à une redevance dont nos nationaux sont exempts; malgré cela, le nombre des bateaux de pêche français est de beaucoup inférieur à celui des bateaux étrangers. On pêche aussi le corail dans les parages de Messine, sur les côtes de la Sardaigne et sur celles de France, dans le golfe du Lion. Le corail de cette dernière provenance est renommé pour sa belle couleur rouge.

Voici comment se fait habituellement la pêche du corail. Huit hommes montent une felouque, petit bateau qui prend, dans ce cas, le nom de coraline. Ces hommes sout toujours d'excellents plongeurs. Ils ont avec eux nue

grande croix dont les branches sont égales, longues et fortes ; à chaque bras est fixé un solide filet en forme de sac. On attache une forte corde au milieu de la croix, et on la descend horizontalement dans la mer, en la char-

Péche du corail.

géant de poids assez lourds pour l'entraîner au fond; puis le plongeur descend à son tour pour manœuvrer l'appareil , dont il pousse les branches Tune après l'autre, de manière à racler les rochers auxquels le corail est attaché , et à engager ce dernier dans les filets. Au bout d'une demi -minute

environ de ce travail, ceux qui sont demeurés dans la felouque tirent vigoureusement la corde et ramènent le tout , y compris le plongeur, à la surface.

La plus grande partie des coraux ainsi récoltés est ramenée à Livourne; là une certaine quantité est vendue à l'état brut pour l'exportation; le reste est livré aux lapidaires. Il existe à Livourne quatre grands établissements pour le travail des coraux, outre les établissements de second et de troisième ordre. Chacune de ces grandes manufactures occupe de deux cent cinquante à trois cents ouvrières, en sorte que cette industrie fait vivre au moins un millier de femmes. Les objets de parure et d'ornement qu'on fabrique avec le corail sont expédiés en grande partie aux Indes orientales et en Russie; on en exporte peu dans le reste de l'Europe, si ce n'est en Allemagne, où l'on a coutume, dans certaines contrées, de parer les morts de colliers de corail commun avant de les ensevelir.

Il me reste à parler de la plus difficile, de la plus périlleuse, mais aussi de la plus productive des pêches sousmarines, de celle qui se pratique le plus en grand dans l'ancien et dans le nouveau monde : de la pêche des coquillages qui fournissent la nacre et la perle. Ces deux substances sont identiques quant à leur composition : elles sont formées de carbonate et de phosphate de chaux unis à de la gélatine. L'énorme différence qui existe entre les valeurs qu'on leur accorde s'explique premièrement par ce fait, que la nacre, se trouvant comme principe constituant normal dans plusieurs espèces de mollusques tcstaeés (l'avicule, l'haliotidc, la burgandine, etc.), est relativement abondante; tandis que les excrétions globuleuses qui cons-

tituent les perles ne sont qu'accidentelles, même dans l'espèce qui en renferme le plus souvent (l'avicule ou aronde perlière), et qu'il faut quelquefois explorer deux à trois douzaines de ces coquillages, avant d'y trouver une perle de forme régulière et d'un certain volume. En second lieu, la disposition que les couches de substance nacrée affectent dans la perle donne réellement à celle-ci des nuances opalines, un éclat doux et chatoyant , en un mot , cet aspect particulier que les joailliers appellent orient , et qu'on a vainement tenté d'imiter en taillant et en polissant avec soin de petites boules de nacre.

La formation des perles est toujours due à la présence, entre les valves de la coquille, d'un corps étranger, grain de sable ou esquille d'écaillé, autour duquel se dépose la substance nacrée sécrétée par le manteau du mollusque. Sa forme et sa grosseur dépendent de la position où le hasard a placé ce noyau, soit à l'endroit où les valves ont le plus d'écartement, soit près des charnières, soit entre les plis charnus du mollusque. Les plus grosses et les plus belles perles sont désignées dans le commerce de la joaillerie sous le nom de parangones. Les petites, qu'on employait autrefois en médecine, et qu'on vend maintenant à la mesure de capacité pour la bijouterie commune, sont dites semence de perles.

L'avicule perlière (avicula matgaritlfera) , que les pêcheurs appellent également pintadine et mère aux perles, et qui donne aussi la nacre franche ou vraie, la plus estimée, est un large coquillage bivalve, qui rappelle par son aspect extérieur l'huître commune, mais avec de plus grandes dimensions. Son diamètre dépasse souvent deux décimètres, et l'épaisseur des valves est de vingt- cinq à trente milli-

mètres. Les avicules ou arondes perlières se pèchent principalement dans le détroit de Manaar, entre l'île de Ceylan et la pointe du Dekkan; mais elles habitent aussi, dans l'ancien monde, les côtes du Japon, le golfe Persiqueet la mer Rouge, et, dans le nouveau monde, le golfe du Mexique et les côtes de la Colombie, de l'Equateur, du Chili, du Pérou et de la Guyane.

Les pêcheries du détroit de Manaar appartinrent d'abord aux Hollandais. Les Anglais s'en emparèrent en 1795 , et ils en sont demeurés possesseurs en vertu du traité d'Amiens, qui leur a définitivement cédé l'île de Ceylan. Le gisement de Manaar comprend plusieurs bancs, dont un occupe à lui seul , vis-à-vis de Condatchy, une longueur de vingt milles. Pour ne pas épuiser ce banc en l'exploitant à la fois sur toute son étendue, on a adopté, depuis bien des années, le système des coupes réglées; on a divisé le banc en sept parties, dont une seule est livrée aux pêcheurs pour chaque campagne; en sorte que, lorsqu'on a exploité la septième, les coquillages de la première ont eu le temps de se reproduire et de se développer.

La pêche commence au mois de février et se termine au mois d'avril ; mais, comme il y a, dans le calendrier hindou, à peu près autant de jours fériés que de jours ouvrables, elle ne dure pas, en somme, plus d'un mois.

Les barques armées en pêche portent chacune une vingtaine d'hommes, tant matelots que plongeurs, plus le patron et le pilote. Elles partent le soir, à dix heures, et, poussées par la brise de nuit, elles arrivent avant l'aube sur les bancs. Elles regagnent le port vers le milieu de la journée, à l'heure où la bise a changé de direction et souille vers la terre.

Dès que le jour paraît , les plongeurs se mettent à l'œuvre. Ceux d'un même équipage se partagent en deux groupes, qui plongent et se reposent tour à tour. Le plongeur saisit entre les orteils du pied droit une corde qui traverse dans

Pêche aux perles.

sa hauteur une grosse pierre en forme de pyramide tronquée; cette pierre est destinée à faciliter sa descente, et à le maintenir au fond de l'eau. Elle est amarrée au bateau par une corde qui joue en même temps le rôle de corde d'appel. Le pêcheur plonge debout ou accroupi, et non

pas la tête la première, comme on le croit vulgairement. 11 tient du pied gauche son filet, de la main droite la corde à pierre; de la main gauche il se pince les narines ; ses oreilles sont bouchées avec du coton imbibé d'huile. Arrivé au fond de l'eau, il se hâte d'arracher les coquillages qui sont à sa portée, les met dans son filet qu'il s'est passé autour du cou, et, sur un signal qu'il fait au moyen de la corde d'appel, on le remonte.

La plus grande profondeur à laquelle puisse s'opérer le travail du plongeur ne dépasse pas quinze mètres , et le temps qu'il peut y séjourner, une demi -minute au plus. Les récits d'après lesquels certains plongeurs demeureraient une ou plusieurs minutes sous cette masse d'eau, dont la pression fait plus que doubler celle de l'atmosphère, sont controuvés : il n'y pas au monde d'homme capable d'un pareil tour de force. Lorsque le temps est favorable, un plongeur robuste peut exécuter dans la matinée quinze à vingt descentes, séparées par des intervalles de repos de dix à quinze minutes. Dans le cas contraire, il ne plonge pas plus de quatre ou cinq fois. Cet exercice, répété pendant une trentaine de jours chaque année, suffit pour altérer promptement la santé de ces pauvres gens. Un plongeur devient rarement vieux. Beaucoup contractent de bonne heure une maladie affreuse, qui leur rend bientôt impossible l'exercice de leur profession. Leur vue s'affaiblit, leurs yeux s'ulcèrent, tout leur corps se couvre de plaies. D'autres sont quelque jour frappés d'apoplexie au sortir de l'eau, ou meurent étouffés au fond de la mer. Je ne parle pas de ceux qui deviennent la proie des requins. Le requin est la terreur des pécheurs de perles ; la présence d'un de ces gigantesques et voraces poissons, signalée à

tort ou à raison dans une pêcherie,, suffit pour que toute la flottille se disperse, et que chacun regagne le port, sans même avoir essayé de vérifier la cause de l'alerte.

Il y a quelques années qu'une campagne de pêche aux bancs de Panama fut arrêtée dès son début par une série d'accidents affreux survenus pendant les premiers jours, et qui jetèrent parmi les plongeurs une panique telle, qu'on ne put, ni par promesses, ni par menaces, les décider à continuer la pêche. Dans une seule semaine, onze nègres avaient été dévorés par les requins; seize autres avaient été remontés étouffés par les étoiles de mer ou par les raies (dont j'ai parlé au chapitre ix de la troisième partie), qu'il avait fallu couper en morceaux pour les détacher du corps de ces malheureux '.

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