‹ Les Mystères de L'OrientChapitre 34 sur 198 · Kirillov dans Les Possédés, de Dosroïevsky · texte numérisé non relu

Kirillov dans Les Possédés, de Dosroïevsky

Joie céleste de la terre, la minute d'harmonie éternelle.

Pour supporter plus de cinq secondes de cette joie, l’homme devrait « changer physiquement ». Or cette Joie, nous la supporlons cinq secondes, mais l'Égypte cinq mille ans: nous la payons d’un prix terrible — efforts surhumains, démence, mortification de la chair et de l'esprit, sainteté ou bien, comme chez Kirillov,

possession démoniaque, tandis que PE

gypte la reçut gratuitement : c’est avec cette Joie qu’elle vint au monde.

Homère, lui aussi, connaît la joie de vivre terrestre, mais combien elle est triste, combien mortelle en compa-

raison de la joie de PÉgypte plus qu'immortelle, triomphante de la mort, ressuscitante ! Ces dieux d'Homère

— pela Éüvres — « dont la vie est légère », comme ils sont lourds en comparaison de la légèreté égyptienne !

Ces dieux-là ne sont qu’immortels, tandis que ces hommes-ci vainquent la mort, ressuscitent.

En Egypte, la couleur du deuil est le bleu : couleur de la mort, couleur du ciel.

Il faut étudier la peinture et Ja sculpture funéraires égyptiennes à Saqqara, à Beni-Hassan, à Biban-el-Molouk,

rendre — nous ne x Tel-el-Amarna pour, non pas comp

l mue Vét 1 élas ! — s seulement sentir € le pourrions pas, hélas ! mai A mesurer à la mesure de notre tristesse celle Joie joie tri > la Résurrection.

de la terre, joie triomphante de

« Que mon tombeau soit le palais du fe » 4 4 mort dans une inscription funéraire. Et, A ; on le représente comme en un AA Ai HE el ment qu'il fut durant sa vie, mais à l époque “ u A reuse de cette vie : couronné de fleurs, ont © one es, il préside au repas propitiatoire, embrasse ji épouse, contemple avec amour ses D à Po

Ou, par la grande chaleur de midi, si . s AR teuil, les pieds nus sur un petit tapis, il pêche ri te de son jardin, plein d'herbes et de fleurs aqua a ds l'ombre des sycomores, « dans le souffle du vent du no qui est doux à ses narines ». NN FLE

Ou, dans un léger canot, il qe Re aus ne de papyrus des marais du Nil où, Re es is FN passent des troupes de canards, Hot ME “ cigognes, d’ibis ; sur les tiges EE inc n. Ha le vent, se balancent des nids d . Vers dieu se glisse la mangouste rapace ; a mère vo tige je Pi du nid, essayant d’effrayer la bête par ses cris et ses

tements d'ailes.

i 1 st d’ ité solennelle, Tout dans cet art funéraire est d’une gravité so

mais on y trouve aussi des détails amusants comme dans les livres d'images pour les petits enfants.

Dans un cortège de fête, devant le pharaon victorieux, les prisonniers nubiens mènent des animaux rares. Un tout petit singe espiègle a sauté sur le cou mince et long d’une girafe et y grimpe comme après un tronc d’arbre ; la girafe est surprise, mais non effrayée ; un négrillon aux lèvres épaisses, se tournant vers le singe, le regarde, surpris lui aussi, et tous trois ont l’air de s'amuser beaucoup.

Dans une chasse aux lions et aux taureaux sauvages un petit hérisson au museau rusé, qui chasse de son côté, caché derrière un buisson, se régale tranquillement d’un lézard qu’il vient de capturer.

Une vieille grenouille aux yeux ronds, assise dans le calice d’un lotus épanoui, regarde paisible et sérieuse le combat joyeux des bateliers qui essaient de se pousser l’un l’autre dans l’eau du Nil à coups de rames.

Un troupeau traverse le fleuve à gué; le pâtre porte sur ses épaules un tout petit veau de lait et apaise de la voix la mère inquiète qui mugit; un autre petit veau blanc porte, attachée au cou en guise de clochette, la fleur du lotus bleu.

Un petit garçon entre les jambes d’une vache tette le pis qu’il a enlevé au veau; celui-ci mugit plaintivement; la vache, tournant la tête vers lui, le lèche et le console : il ne faut pas regretter le lait, il y en a assez pour deux.

Ainsi, en même temps que l’homme, toute créature

terrestre participe à cette joie céleste de la terre : plus elle est terrestre et plus elle est céleste.

Et tout y est familier, aimable, intime comme dans l'enfance la plus lointaine. La mort elle-même n’est qu'un retour à l’enfance : tout mort revient dans sa patrie, dans le pays où les dieux furent enfants : « Là tu es né, toi aussi, là tu as grandi et là, sain et sauf, tu vieilliras® ».

Oh, le vieux livre d'images pour les petits enfants, pour nous tous qui rentrerons un jour dans notre patrie, notre enfance éternelle, la mort!

Voici un comique grenouillet aux petites pattes gauchement écartées qui, encore inhabile à sauter, tombe de la berge dans l’eau; n'est-ce pas un grenouillet tout pareil que j'ai vu à l’étang d'Élaguine près de Pétersbourg où je suis né? Voici un simple papillon jaune ; on dirait un papillon de mes champs natals. Voici une sauterelle grise ; une brindille verte lui sort de la bouche : peut-être mangeait-elle et s’est-elle endormie au soleil du matin avant de terminer son repas. Voici sur la branche en fleur de l’acacia un oiselet au plumage hérissé, humide de rosée matinale. Voici dans l’eau grossièrement verte un canard grossièrement bariolé; on croirait un jouet de

bois ; il semble qu’il sente le vernis et la colle fraîche comme les jouets neufs de notre enfance; et pourtant il

1, Livre des Morts.

est vivant, 1l va cancaner. Et voici d’autres oiseaux qui voltigent; on croirait aussi de grossiers jouets de bois, et en même temps leurs couleurs sont éclatantes, transparentes, mélodieuses, comme le gazouillement printanier des oiseaux.

Toutes les plantes et tous les animaux sont représentés avec tant de précision naturaliste que les savants en peuvent aisément déterminer l'espèce. Mais le naturalisme égyptien n’est pas le nôtre.

€ Il y a chez nous tout ce qu’il y a chez vous. » C’est ainsi que le diable révèle à Ivan Karamazoy le mystère de l'au-delà, mais il ne le révèle pas complètement. Il y a dans l’autre monde la même chose qu’en ce monde-ci, mais c’est cela et autre chose, c’est comme cela et autrement, — dans une autre catégorie, une autre dimension, une autre lumière.

Voici pourquoi, dans l’art égyptien, luit un rayon mystérieux de l’au-delà : tout à travers la mort; ce monde à travers l’autre. Tout est naturel et pourtant étrange jusqu’à l’effroi. L'homme devrait changer physiquement pour supporter plus de cinq secondes cette joie effrayante.

XIIT « Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. » Les Égyptiens, eux, n’ont même pas besoin de se convertir pour y entrer.

« Il y a dans l'enfant un rayonnement de sainteté transcendante — rosée lumineuse du Paradis, dont les cils du nouveau-né semblent encore être imprégnés'. » Un sourire à travers les larmes de la joie rayonne sur toute la beauté égyptienne. Ni pleur, ni rire, mais un sourire — trace du Paradis.

Ce qu'il y a peut-être de plus étonnant pour nous dans Vart de l'Égypte, c’est une attention éternelle, une curiosité insatiable pour certaines petites choses, toujours les mêmes : le scarabée roulant sa boule, la gorge gonflée de venin du Serpent Royal, l’Uraeus, le lotus s’épanouissant, les ailes éployées du faucon qui plane; ces images se répétant innombrables dans les hiéroglyphes, la peinture, la sculpture, l'architecture restent éternellement neuves.

Notre œil, s’il regarde trop longtemps, cesse de voir, se fatigue ; l'œil de l’Égyptien est infatigable, insatiable ; plus il regarde, plus il voit. L'homme s’étonne de tout comme au premier jour du monde et comme Dieu il dit à tout : « Oui, c’est vrai, c’est bien ».

Dans la peinture et la sculpture qui ornent les murs des tombeaux de Tel-el-Amarna, le dieu Aton, Disque du Soleil, tend du ciel vers la terre de longs rayons droits et minces dont chacun se termine par une toute petite

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