Les mysteres de la cour de Londres
11 nous faut maintenant revenir h Caroline, que nous avons laissée au moment où se terminait son entretien avec Rigden.
En sortant de l’étude de l’avoué elle retourna an café où elle avait passé la uuit, et s’asseyant dans le coin de l’uile des stalles, elle ouvrit un livre et affecta d’être profondément absorbée dans sa lecture. Mais ses pensées étaient ailleurs et elle avait les oreilles ouvertes à toutes les nouvelles que chaque personne qui arrivait communiquait aux habitués de l’établissement. Elle.
n’eut pas à attendre bien longtemps pour acquérir la certitude que sa lettre au magistrat de Bow Street avait eu le résultat qu’elle en attendait.
— Eh! bien, — s’écria un individu, qui s’élança dans le café, vers une heure et demie de l’après-midi, et qui adressa la parole sur un ton familier à deux ou trois personnes qui se trouvaient-là, — eh ! bien, avez-vous entendu parler de l’effroyable découverte et du scandale qui vient d’avoir lieu dans le West End ?
— Non, qu’est-ce que c’est, — lui répondit-on avec toute l’impatience d’une curiosité vivement éveillée.
— Vous vous rappelez ces deux agents de Bow Street, dont l’un s’appelait Grumley et l’autre Mobbs, et qui ont tout-à-coup disparu il y a quelque temps? Eh! bieu, — continua le nouvel arrivé. — on a découvert ce matin ce qu’ils étaient devenus..., ils paraissent avoir été assassinés.
— Assassinés!... — répétèrent ceux qui écoutaient avec étonnement
— Oui assassinés.... et de la façon la plus mystérieuse, — continua l’orateur; — dans tous les cas les corps ont été trouvés enterrés sous les dalles d’une cuisine ou d’une cour, je ne sais pas au juste.
— Maisoii?... où?.... qui les a assassinés?. ... — demandèrent les autres avecuu redoublement de curiosité.
— Vous serez bien abasourdis quand je vous le dirai. En somme tout le monde est étonné, c’est à peine .si l’on peut y croire.
— Mais qui est l’assassin? — demanda-t-on de toutes parts.
— Madame Brace, la fashionable marchande de modes de Pall Mail. Elle est en ce moment sur le banc des accusés devant le tribunal de Bow Street
— Madame Brace !... Grand Dien ! . .qui aurait pensé cela?... — telles furent les exclamations qui partirent de toutes les bouches. — Mais le fait est-il bien certain?... Dans quel circonstances ces crimes ont-ils été commis?....
— Ah ! c’est ce qu’on ne sait pas encore jusqu’à présent. Je passais tout-à-l’heure devant le bureau de police et en voyant une foule immense rassemblée devant la porte, naturellementjemesuis informé dece qui était arrivé. C’est alors que j’ai appris tout ce que je viens de vous dire. J’ai essayé de pénétrer dans la salle d’audience, mais elle était pleine au point qu’on s’y étouffait et l’huissier ne me permit pas même seulement de tenter d’y pénétrer. Il n’y a pas à douter de la culpabilité de Madame Brace d’après tout ce que j’ai entend dire.
— Et comment la chose a-t-elle été découverte ? — demanda une des personnes présentes.
— Je ne l’ai pas su, — répondit celui qui avait apporté la nouvelle, — nous saurons tout cela dans la soirée ou demain matin par les compte-rendus des journaux.
Caroline n’avait pas perdu un mot de cette conversation. La joie féroce d’une hyène remplit son cœur en
appreuant le succès de sa vengeance contre la marchande de modes à laquelle elle avait voué une haine implacable.
— Ah! c’est un vilain moment pour toi, misérable femme, — pensa Caroline, — pour toi qui as vendu l’orpheline confiée à tes soins au débauché et perfide Florimel. S’il est dans ma nature d’aimer avec ardeur, avec adoration, je suis aussi capable de me venger d’une façon terrible! Ah. je me rappelle bien que dans les premiers moments que j’ai passés sous l'infâme toit de Madame Lindley, je me disais dans la solitude de ma chambre, que si je ne pouvais pas vivre pour l’amour, il me restait au moins à vivre pour la vengeance. Et aussitôt que ma vengeance sera satisfaite, quand Madame Brace aura péri sur l’échafaud, quand mon séducteur aura été dépouillé de son rang, de son titre, et de sa fortune, alors rien ne me retiendra plus dans ce monde de malheur. La vengeance d’abord .... ensuite le suicide!
Telles étaient les réflexions decette jeune femme, qui, les coudes sur la table, tenait sa tête dans ses m^ins, et restait les yeux fixés sur son livre. Elle ne voyait rien tle ce qui se passait autour d’elle, ses sens, ses facultés, toutes ses pensées étaient absorbées dans les sombres méditations auxquelles elle s’abandonnait.
S’éveillant enfin de cette rêverie maladive, elle rassembla ses idégs et se rappelant qu’elle avait uu rôle à jouer, et qu’en s’oubliant ainsi le plus petit incident pouvait trahir son sexe, elle jeta ses regards autour
d’elle pour s’assurer qu’elle n’était pas devenue l’objet d’une attention marquée. Mais les personnes présentes étaient trop occupées à causer de l’arrestation de Madame Braco, pour qu’aucune d’elles eût rien remarqué de particulier dans l’attitude ou dans l’aspect du prétendu midsliipman et elle fut bientôt rassurée sur ce point.
Il était alors près de trois heures, elle se fit servir une légère collation et après y avoir fait honneur elle sortit du café. Le but qu’elle se proposait était de trouver un logement convenable ou elle put attendre en sûreté la marche des évènements et suivre les progrès de sa vengeance. Sans idée arrêtée sur le quartier où elle voulait fixer sa résidence, Caroline dirigea ses pas dans Oxford Street et.le hasard l’amena dans Cavendish Square
Elle traversait cette place aristocratique pour gagner les petites rues qui l’avoisinent, quand son attention fut tout-à-coup appelée par la vue d’une jeune femme élégamment mise qui s’appuyait sur le bras d’une vieux gentleman de noble apparence. Ce couple était sur le point d'entrer dans l’une des maisons du square lorsque Caroline fut frappée par la physionomie de la dame et s’avançant à la hâte, elle dit : —
— Pardon, Madame, mais je suis vraiment ravi de vous revoir.
— Je ne vous connais pas, Monsieur, — lui fut-il répondu d’un ton hautain, puis, comme si un vague souvenir lui revenait, la dame regarda attentivement
la physionomie du jeune midshipman en ajoutant : - et pourtant vos traits ne me sontpas absolument inconnus.
— Nous avons autrefois échangé des serments d’amitié, — répondit Caroline, — et cela sous le toit de Madame Lindley.
— Ah! je me souviens,... vous êtes Mademoiselle Walters ! — s’écria Fernanda.
C’était, en effet, Lady Holderness, en compagnie de son mari, et elle ne parut pas très-flattée de la rencontre.
— Quoi!... Caroline Walters I... — s’écria Lord Ho-
lderness, qui tressaillit en jetant un regard tout particulier sur le prétendu midshipman. —La jeune femme qui a été arrêtée
— Et faussement accusée du meurtre de cette même
Madame Lindley, dont j’ai tout-à-l’heure prononcé le nom, — ajouta Caroline d’un ton ferme et d’un air plein d’une indomptable assurance. — Madame, — continuat-elle, en se tournant de nouveau du côté de Fernanda, — je ne sais qui vous êtes, votre nom et votre rang m’ont été scrupuleusement cachés pendant le temps où nous nous sommes trouvées ensemble sous le même toit
— Pour l’amour du ciel ne nous retenez pas ici plus longtemps, Mademoiselle, — interrompit Lord Holdorness, à la hâte et à voix basse, au moment où un domestique en livrée ouvrait la porte.
Et poussant doucement Fernanda en avant, il la suivit dans le vestibule.
Un instant après, la porte se refermait au nez de Caroline.
Mais lorsque Lord et Lady Holderness se trouvèrent seuls dans le salon, ils échangèrent des regards inquiets et troublés ; puis Fernanda se débarrassant de son châle et de son chapeau, dit : —
— Je n’aime pas cette rencontre avec cette fille.
— Ni moi non plus, — répondit son mari d’un air agité; — j’ai été frappé comme par le pressentiment d’un malheur.
— Et pourtant je ne vois pas en quoi nous aurions
lieu d’être effrayés, — reprit Fernanda, qui reprenait vite courage, — il est impossible que cette fille ait rien découvert
— Qui sait?... qui sait?... — s’écria Lord Holderness, dont la voix trahissait de plus en plus le trouble et l’agitation. — Ah! Fernanda, la conscience fait de nous les plus méprisables des poltrons.
— Dites si vous voulez que votre conscience fait de vous un lâche, — s’écria Fernanda, dont les lèvres d’un rouge vif se plissèrent avec une expression dédaigneuse, et dont les yeux lancèrent sur son mari des éclairs de mépris ; — pour ma part, — continua-t-elle d’un ton hautain et avec cet air de fier dédain qu’elle se plaisait si fréquemment à prendre vis-à-vis de son mari, — je ne reconnais pas le pouvoir de la conscience et de toutes ces choses ridicules qu’on appelle des pressentiments.
— Combien de fois, Fernanda, — s’écria d’un voix
tremblante Lord Holderuess, — combien de foi faudrat-il que je vous supplie de ne pas ajouter le blasphème et l’impiété aux autres crimes...
— Que nous avons commis ensemble, n’est-ce pas? — reprit, la jeune patricienne intraitable dans son endurcissement. —Mais ne vous abandonnez pas àde ridicules terreurs, —ajouta-t-elle d’un ton plus doux ; — je dois avouer tout d'abord que je n’ai pas été fort charmée de cette rencontre qui peut avoir des conséquences mauvaises et qui dans tous les cas ne peut amener rien de bon. Mais je ne doute pas que Caroline Walters n’ait passé son chemin et je ne pense pas que nous entendions jamais parler d’ello. Eh! puis, après tout, que peut-elle dire contre moi? Que j*ai été la pensionnaire de Madame Lindley dans de certaines circonstances. Mais appeler le scandale sur moi seraiten mémo temps attirer l’attention sur elle, et les soupçons une fois éveillés on ne tarderait pas à pénétrer le mystère do son déguisement. Non, non, croyez-moi, Walter, nous n’avons rien à craindre de cette jeuue femme.
A peine ces mots étaient-ils prononcés, qu’un double coup de marteau retentit à la porte de la maison et quelques moments après, un domestique introduisait auprès de Lord et de Lady Holderness Caroline Walters, qu’ils prenaient naturellement pour unjeune officier de marine.
— Que signifie cette visite indiscrète? — demanda fièrement Fernanda dès que le domestique se futretiré, et ses yeux lancèrent des éclairs en se dirigeant sur Caroline.
LA PATRICIBNNK BT LA FILLE IHJ PEliPLE
— Ne nous sommes-nous pas juré une éternelle amitié chez Madame Lindley, — s’écria-t-elle en réponse à la question hautaine qui lui avait été adressée.
— Mais vous figurez-vous que j’ignore que vous êtes accusée du meurtre de celte femme? — répliqua Lady Holderness eu essayant d’intimider Caroline en prenant uu air sévère.
— Je ne nie rien, — répondit Caroline avec un calme qui fit presque perdre contenance à Fernanda. — Mais néanmoins je suis innocente, Lady Holderness, car je sais qui vous êtes maintenant. Je sais également que Monsieur est votre mari et si j’ai fait devant lui une allusion qui ne devait pas lui être agréable, c’est vous qui m’y avez provoquée. Si vous m’aviez traitée avec une sorte de bouté, lorsque j’ai rencontré Votre Seigneurie, il n’y a qu’un instant, à la porte de sa demeure, je vous en aurais été reconnaissante et je n’aurais pas un seul instant songé à pousser plus loin nos relations ; un mot de bonté, un souvenir donné à notre ancienne amitié, aurait ranimé mes bous sentiments à votre égard, mais Votre Seigneurie m’a traitée avec mépris, d’une manière insultante, cl mou orgueil blessé m’a fait ressentir ce qu’il y avait d’injurieux dans votre conduite peu généreuse.
— Voudriez-vous que je vous fasse des excuses pour cc qui s’est passé? — demanda la fièrc lady d’un air de défi, bien qu’elle eût eu de la peine à se défendre d’uu certain malaise, d’une certaine inquiétude en écoulant ce que disait' Caroline.
— Des excuses ! — s’écria-t-elle avec uue ironie aussi amère que celle qu’aurait pu exprimer Fernanda. — Aucune excuse tombant de vos lèvres aristocratiques ot adressée à une humble fille du peuple comme moi ne pourrait être sincère, et par conséquent je la repousserais avec mépris. Mais écoutèz-moi pendant un moment. Il ne s’est pas passé un quart d’heure, depuis que la porte de votre maison s’est fermée devant moi. Mon sang a bouilli dans mes veines et le ressentiment s’est allumé dans mon Ame, je suis entrée dans une boutique du voisinage et là, sous le prétexte d’acheter quelques bagatelles, je me suis informé du nom des personnes qui habitaient la inaisou de Cavendish Square portant tel numéro. Le boutiquier était bavard et j’ai appris en quelques minutes vingt fois plus de choses que je ne l’espérais.
— Et qu’avez-vous appris? — demanda Lady Holderness en conservant toujours son air froid et hautain, pendant que son mari allait vers la fenêtre, et se promenait dans le salon, en proie à une visible agitation. — Qu’avez-vous appris, je vous le demande? — répéta Fernanda avec une apparente indifférence, quoi qu’elle fAt impatiente d’apprendre ce qu’elle savait et quelle était l’importance des renseignements qu’elle avait recueillis dans le voisinage.
- • Je vais répondre à la quesliou de Votre" Seigneurie, — répliqua Caroline Walters. — Du communicatif boutiquier, j’ai appris que c’était Lord et Lady Holderness qui habitaient cotte maison. Que Lord Holderuess
avaient deux filles les honorables demoiselles Clarendon qui n’habitaient pas avec leur père et que Lady Holderness était l’honorable Mademoiselle Fernanda
Aylmer, nièce du Comte et de la Comtesse de Desbo-
rough.
— Est-ce tout? — demanda la patricienne en fixant un regard scrutateur sur la physionomie de la jeune femme.
— Pas tout-à-fait, — répondit cette dernière: — ily a quelque temps le bruit avait couru quel’Honorable Arthur Eaton, fils de LordMarchmont.et l’Honorable Mademoiselle Fernanda Aylmer, devaient se marier, mais ce mariage fut rompu; Arthur Eaton fut frappé par une maladie qui semblait incurable, et la nouvelle se ré pandit que Mademoiselle Aylmer était partie pour le Continent. Mais Mademoiselle Aylmer n’avait pas passé en pays étranger, — continua Caroline en appuyant sur ses paroles.— Elle s’était retirée dans uu établissement, situé dans Fore Strett, où je fis sa connaissance. Ah ! elle ma dit beaucoup de choses incompréhensibles pour moi alors,* beaucoup de choses relatives à sa vengeance, qui marchait d’une manière sûre et terrible, quoique celui qui en était la victime n’en soupçonnât pas la nature et l'origine! mais maintenant, Madame, maintenant, — s’écria Caroline, — je puis me rendre compte de tout ce qui était incompréhensible pour moi; alors! sachant qui vous êtes, et me rappelant tout ce que vous m’avez dit chez Madame Lindley, je n’éprouve aucune difficulté à voir clair dans votre histoire. Tout
est pour moi aussi limpide que la clarté du jour ou plein midi. Arthur Eaton vous a séduite et c’est pourquoi il est devenu l’objet de votre vengeance. Il mourait d’une lente et mystérieuse maladie qui déliait toute la science des chimistes, toute l’habileté pratique des médecins, c’était l’œuvre de votre ténébreuse et effroyable vengeance! mais tout à coup il alla mieux, le charme fatal qui pesait sur son existence fut rompu et eu peu de temps il se rétablit complètement. Ah! Madame, c’est que quelque chose était venu déjouer vos calculs et vous empêcher de consommer votre crime. Mais voyez comme la main invisible d’une ennemie implacable et sans remords continue à le poursuivre ! Il se guérit de cette maladie qui semblait devoir le conduire au tombeau, et il est tout à coup jeté dans la prison de iNewgate comme accusé d’un crime qu’il est incapable d’avoir commis
— Qui dit cela ?. . . qui ose préjuger?. . .
Fernanda s’arrêta court au milieu des exclamations
que son trouble et sa colère lui avaient arrachées.
— Qui ditcela?... reprit Caroline avec une implacable énergie, — c’est moi qui dis cela! Oh! je suis prompte, merveilleusement prompte à pénétrer les plus profonds mystères quand j’ai découvert un fil conducteur ; et il a plus, fière et hautaine dame, c'est que je vous sais capable de tout!
— Que voulez-vous dire? — demanda Fernanda, qui commençait à perdre toute présence d’esprit et devenait de plus en plus incapable de contenir et de
dissimuler ses émotions et la violence de son trouble
— Je veux dire, Madame, — reprit Caroline d’un ton si ferme et si sévère que Feruanda, frappée de stupeur, l’écouta la poitrine haletante et pouvant à peine respirer et que Lord Holdernoss, immobile comme une statue, laissa lire sur son pèle visage la profonde terteur et la poignante curiosité qui le torturaient, — je veux dire, - répéta la jeune femme dont l’accent et les regards agissaient puissamment sur ceux qui l’écoutaient, — je veux dire, qu’il y a quelques mois, par une nuit d’oragé et de tempête, oh! oui, une effroyable nuit et bien en rapport avec l’odieux forfait qui contribua plus à la rendre horrible que la profonde obscurité qui régnait et que la lutte des éléments déchaînés, une fenêtre s’ouvrit sur le derrière d’une maisou donnant sur la Tamise, et qu’uu enfaut uouveau-né fut précipité par la main criminelle de la sagefemme et alla s’engloutir dans le courant rapide et,
bourbeux de la rivière qui coulait au bas de la mai- son !
— Chut ! ne parlez pas si haut ! — murmura Lord
Holdernoss frappé d’horreur par le récit de cette effrayante histoire qu’il entendait pour la première fois, mais dans laquelle il comprenait sans peine que sa femme avait dû jouer un rôle.
— Caroline, pourquoi entrer dans tous ces détails?
— demanda Feruanda eu comprimant avec peine le frisson qui courait par tout son corps, au souvenir de cette nuit d’horreur. — D’autant plus, que c’est une
pure assertion de votre part ! — ajouta-t-elle d’un ton plus hardi et plus hautain
— Une assertion ! — répéta Caroline amèrement. — Quoi I le cri plaintif de l’enfant assassiné, de votre enfant, Madame, ce cri qui retentit encore à mes oreilles et que j’entends toujours vibrer dans mon cœur ! Oh ! mon Dieu, il me sembla alors, comme il me semble encore aujourd’hui, que j’ai été la complice de cette horrible tragédie ! car j’ai entendu le faible cri de l’innocent au moment oü il tombait dans la rivière ; car je savais qu’il était l’enfant d’une jeune dame appartenant à l’aristocratie et qui occupait la chambre voisine de la mienne ; car je savais, à n’en pouvoir douter, que l’assassin était Madame Lindley; car vous m’en aviez dit assez, après l’événement, pour me convaincre que vous aviez toute votre connaissance quand vous aviez donné le jour à cet enfant et que vous u’aviez pu ignorer le sort que cette détestable créature lui réservait ; voilà pourquoi je dis que j’ai senti alors que je me faisais la complice de cet horrible crime, en restant inactive et en ne le révélant pas à la justice.
— Fernanda..., Fernanda.... — murmura Lord Holderness d’une voix éteinte, après avoir tiré sa femme à l’écart, — quel parti devons-nous prendre relativement à cette jeune femme? Qu’exige-t-elle?... Délivrons-nous d’elle, pour l’amour de Dieu!
— Oui, oui, — répondit Fernanda à voix basse à l’oreille de son mari, — mais il ne faut pas avoir l’air
de nous laisser effrayer par elle ; — puis se tournant' du côté de Caroline elle 'lui dit d’un ton plus conciliant: — Caroline, vous accumulez les accusations, les inductions, et les suppositions pour donner cours à votre mauvaise humeur contre moi, purement et simplement parceque je ne vous ai pas reçue à liras ouverts au moment où vous m’avez abordée il n’y a qu’un instant, mais laissons cela de côté ; les accusations appellent les récriminations et en admettant comme parfaitement vrai tout ce qui pourrait être allégué de part et d’autre, il n’en peut rien résulter de bon ni pour vous ni pour moi ; car voüs n’osez pas révéler publiquement ce que vous savez ou ce que vous voüs imaginez savoir sur mon compte, et, en ce qui me concerne, je n’ai nulle envie de requérir un constable et de lui dire que Caroline Walters est dans ma maison, sous le déguisement d’un midshipman de la Marine Royale et les joues ornées d’une ravissante paire de favoris.
— Ah ! vous avez recours à la raillerie ! — s’écria Caroline sentant renaître sa colère et piquée au vif par l’accent moqueur et le sourire ironique qui avaient accompagné les dernières paroles de Fernanda.
— Vous êtes décidée à me chercher querelle, Caroline, — reprit. Lady Holderuess en poussant la condescendance jusqu’à sourire d’un air affable ; — mais c’est par trop absurde. Quel avantage peut-il résulter pour l’une ou pour l’autre de nous d’un échange de paroles désagréables ? Ditos-moi en quoi je puis vous
LES MYSTÈRES l)E LA COUR DE LONDRES
être utile? qiie voulez-vous?.... de l’argent...., un conseil....?
— Je n’ai besoin ni de votre argent, ui de vos conseils, — répliqua-t-elle d'un ton péremptoire, — mais je suis enchantée du hasard qui nous a fait nous rencontrer ; mes idées ont pris maintenant un autre cours, concernant certains événements qui, jusqu’à présent, étaient restés pour moi enveloppés d’un impénétrable mystère.
— Et ces événements? — demanda Fernanda.
Et en dépit de tous ses. efforts pour garder un maintien digne et calme, cette femme énergique ..se sentit trembler de crainte et d’effroi.
— Ces événements ! — répéta Caroline avec une cruelle expression do triomphe, — * oh! il n’est, pas nécessaire de les préciser, Madame, il ine suffira de vous dire que maintenant, autant je suis sûre et certaine d’être innocente du meurtre de Madame Lindley, autant je suis convaincue que Arthur Eaton n’est pas coupable du meurtre de William Dudley.
Sur ces mots Caroline se hâtait de gagner la porte, lorsqu'elle fut saisie par le bras et ramenée de force par Fernanda, qui lui dit d’une voix altérée : —
- Nous ne devons pas nous quitter encore et surtout de celte manière.
Caroline se serait soustraite à celte contrainte et se serait échappée des mains de la noble patricienne si un gémissement et des sanglots étouffés qu’elle entendit ne lui avaient pas fait retourner la tête, e’etait Lord
Holderness qui, succombant à son émotion, s’était laissé tomber sur lo sofa et cachait son visage dans ses mai n .
— Que veut de moi Votre Seigneurie, et pourquoi me retenez- vous? — demanda Caroline.
— Soyons amies, de bonnes amies comme autrefois, comme nous l’étions chez la sage -femme, — dit Feruanda d’une vois altérée et sans chercher désormais dissimuler son trouble et son agitation.
— Madame, cette offre vient trop tard, — répondit Caroline, avec une expression sinistre et solonnelle, — votre arrogance a cherché à me fouler aux pieds, votre présomption vous a poussée à vouloir m’écraser ; mais le ver de terre, l’humble ver de terre s’est retourné et vous a déjà effrayée ; prenez garde qu’il ne se change eu serpent et que sou dard ne vous pique au vif.
Fernanda recula avec effroi en entendant cette terrible menace et devant les regards pleins d’éclairs qui l’accompagnaient Caroline en profita pour s’élancer vers la porte du salon et quitter la maison.
Elle avait bien raison de dire que l’heure qui venait de s’écouler avait changé le cours de ses idées, ou plutôt lui avait fait découvrir une voie dans laquelle elle pouvait s’avancer avec un certain degré de certitude. Elle avait été tout à coup amenée à considérer les choses sous un nouveau jour, il lui semblait que le brouillard profond à travers lequel elle marchait s’était subitement dissipé et elle se sentait soutenue et inspirée par une espérance do nature à changer totalement l’aspect de sa destinée.
Il lui tardait d’ôtre seule dans une chambre où elle put s’asseoir et réfléchir à loisir sur toutes ces choses, si grande était son impatience de se trouver dans des conditions de solitude qui lui permissent de coordonner les nouvelles pensées qui assaillaient son esprit, qu’elle renonça il s’occuper pour le moment do chercher uu logement. Elle retourna donc au cale dont il a été déjà fait mention, et en entrant dans la salle publique, elle la trouva remplie par les habitués du lieu en train do discuter entre eux sur les particularités de l’interrogatoire subi par Madame Brace devant le tribunal de Bow Street.
Caroline s’arrêta quelques instants pour écouter les détails sur lesquels roulait la conversation et elle apprit ainsi que Harriett, la femme de chambre de la marchande de modes, avait comparu comme témoin et qu’elle avait été retenue comme complice et envoyée à Newgate. Il fut aussi question do la lettre anonyme, mais les renseignements fournis par celui qui y fit allusion étaient trop vagues pour qu’il fût possible de savoir au juste ce qui s’était passé au tribunal de Bow Street, au sujet do cette lettre anonyme.
Ignorant donc que sa lettre au magistrat avait provoqué une mesure qui pouvait compromettre sa suroté personnelle, et se réjouissant au contraire du succès du moyen qu’elle avait employé pour perdre Madame Brace et l’envoyer à l’échalaud, Caroline quitta la salle publique et remonta dans, la chambre qu’elle avait occupée la nuit précédente.
— C’est un gentil garçon, — fit observer un des habitués de la maison ea s’adressant au groupe de personnes parmi lesquelles il se trouvait.
— De qui voulez-vous parler? — De ce jeune homme en uniforme de midshipman? — s’écria l’une des personnes du groupe. — Eh! bien, pour ma part, que je sois pendu si je ne pense pas que c’est une jeune fille déguisée. Il y a quelque chose de particulier dans sa tournure et dans sa marche.
— Une jeune fille déguisée ! — s’écria Crawley, l'agent de Bow Street, qui venait d’entrer dans le café. — Qui parle d’une jeune fille déguisée?
— Seriez-vous en quête d’une personne dans ces conditions, mon vieux camarade ? — demanda celui qui venait de parler et duquel le constable était parfaitement connu. .
— - Je cherche une jeune fille, et il est très-probable qu’elle se cache sous im déguisement, - répondit Crawley. — Je viens d’en finir avec l’affaire de Madame Brace, elle est envoyée à Newgate, et je suis maintenant à la recherche d’une autre femme.
— Ah ! celui dont je parle a tout-à-fait l’air d’une fille, à moins que ce ne soit un garçon après tout, — reprit l’autre.
Tout le monde se mit à rire de sa naïveté.
— Allons, dépeignez-moi votre héros ou votre héroïne, — dit Crawley en tirant un papier de sa poche. — Voilà le signalement de la femme que je cherche.
— Eh ! bien, — coutiaua celui auquel il s’adressait, - la personne dont je parle pourrait avoir de vingt à vingt-deux ans si elle appartenait au sexe mêle et si ses favoris étaient bien à elle; mais pas plus de dixsept ans environ, si elle était du sexe féminin et si ses favoris étaient faux.
— Age seize ans et demie, — dit Crawley en consultant le papier qu’il tenaità la main, — de petite taille, bien faite, un peu fluette, teint bruu, très- beaux yeux noirs, dents splendides, les lèvres d’un rouge vif.
— De par tous les diables, c’est cela même! — s’écrièrent plusieurs voix; — mais qui est-elle?... qu’a-t-elle fait?..., la pauvre petite! de quoi l’accuset-on?...
Le constable ne s’arrêta pas pour répondro à ces questions, et sans s’occuper des exclamations que la curiosité et l’étonnement arrachaient à tous les habitués du café, il se dirigea directement vers le comptoir et demanda où était la chambre occupée par la personne dont il venait d’étre question. La fille du comptoir avait entendu tout ce qui s'était dit, elle n’eut donc aucune difficulté pour répondre à la demande qui lui était faite, et moins d’une minute après le constable entrait dans la chambre où se trouvait Caroline.
Elle comprit immédiatement qu’elle était découverte. L’aspect de l’homme qui se présentait devant elle dénotait sa profession et la malheureuse fille ne put faire autrement que de deviner le but de sa visite. Pondant quelques moment elle trembla, elle pâlit, et parut
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confuse. Mais recouvrant sa présence d’esprit, elle lui demanda hardiment ce qui l’amenait. La chose fut promptement expliquée conformément à ce qu’elle avait prévu, et Caroline affecta de rire à l’idée qu’elle n’était pas ce qu’elle semblait être, c’est-à-dire un véritable midshipman. Mais Crawley était certain de ne pas se tromper et il insista pour qu’elle le suivit au bureau de Bow Street. Caroline fut forcée de céder à cette injonction et lorsqu’elle traversa le café l’ardente curiosité dont elle sévit l’objet fit monter une vive rougeur à ses joues. Cette rougeur et son embarras qui lui fit baisser les yeux confirmèrent encore les soupçons qu’on avait déjà sur son sexe réel, et en arrivant au poste de BowStreet ellefut obligé d’avouer la vérité poursesoustraire à l’ignominie d’être dépouillée de ses vêtements.
Elle parutàla barre, fut reconnue comme étant Caroline Walters, et après un court interrogatoire renvoyée à Newgate pour attendre le moment oh elle passerait aux assises comme accusée du meurtre de Madame Lindley.