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CHAPITRE II

ALFRED

Revenons à l’étude de Monsieur Rigden.

Après le départ de Caroline, le jeune Alfred saisit un moment favorahle pour écrire ces quelques mots sur un morceau de papier: Enfin]' ai réussi! Vous pouvez m'attendre ce soir. Puis sans attirer l’attention du maître clerc qui était assis en face de lui, il plia ce papier sous la forme d’une lettre qu’il cacheta et sur laquelle il mit l’adresse. Quelques minutes après il se glissa hors de l’étude, se hûta de se rendre au bureau de poste le plus proche, glissa sa lettre dans la boîte et, ceci fait, il revint à l’étude, se remit à sa place, et reprit son travail.

Pendant ce temps, Rigden, enfoncé dans son fauteuil devaùt le bureau de son cabinet, s’était remis à l’étude des nombreuses pièces qui étaient étalées devant lui et poursuivit son travail jusqu’au moment où il en

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fut tiré par l’entrée de son noble client, le Comte de Montgomery.

— Ah ! je suis enchanté que Votre Seigneurie soit

venue, — s’écria l’avoué en prenant une prise de tabac avec sa précaution habituelle, de manière à ce que le plus léger grain de tabac ne tombât pas sur le jabot de sa chemise, — j’avais le plus vif désir do voir Votre Seigneurie... •

— Auriez-vous appris quelque chose de nouveau ? — demanda le Comte avec une fébrile impatience.

— Rien de particulier, Milord, — répondit Rigden de son ton froid et sententieqx.— Mais Votre Seigneurie sait dans quelle fausse position je suis placé relativement à. son frère Lord Raymond Montgomery, et comme le moment suprême approche, je serais bien aise de savoir si Votre Seigneurie ne juge pas nécessaire que je me mette en route pour le comté deWarvick, dans le b.ut de faire comprendre à Lord Raymond l’absolue nécessité qu’il y a, pour lui, à s’occuper un peu du procès important dont la décision o ;t si proche. Je suppose que Votre Seigneurie n’a reçu aucune nouvelle de lui,

— Aucune, — répondit tristement le Comte.

— Il s’est maintenant écoulé près de deux mois, — . continua Rigden, — depuis que le Conseiller de la Cour de la Chancellerie s’est déclaré prêt à faire son rapport dans les différentes affaires Montgomeiy contre Bellenden, Raymond Montgomery contre Bellenden, et Aylmer contre Bellenden. Et depuis ce temps nous n’a-

vous pas réussi à obtenir de Lord Raymond qu’il vint à Londres pour s’occuper de son affaire, et comme les lettres que nous lui avons adressées sont restées sans réponse, j’ai été obligé de prendre certaines conclusions pour obtenir une remise.

— Et le délai accordé a été de deux mois? — demanda le Comte.

• — Oui, Milord, il nous a été accordé jusqu’à la fin

de Mai. «

— Alors il ne nous reste plus que cinq jours, — ditMontgomery en paraissantréfléchir. — Ne feriez-vous pas bien d’envoyer immédiatement votre maîtrederc dans le comté de Warvick; s’il ne trouve pas mon frère à la ferme de Malden, je ne sais véritablement pas de quel côté diriger nos recherches.

— Et pourtant il est de la dernière importance pour lui qu’on puisse le trouver. Vous vous rappelez la singulière clause du testament de votre aieul sur laquelle se fondent les droits de Lord Raymond sur les domaines du comté do Warvick? s’il ne se conforme pas aux conditions imposées par cette clause avant ou le jour môme où il atteindra sa vingt-deuxième année, il perd tous ses droits sur les domaines en question. Tl résulte de son acte de naissance qu’il aura vingt-deux ans le 30 Mai et le 31 Mai le Conseiller de la Chancellerie fera son rapport. Si ce rapport doit être défavorable à Lord Raymond, il importe peu qu’il se soit ou non conformé aux stipulations de l’acte testamentaire, mais s’il doit lui être favorable, et je ne vois guère comment il pour-

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rait eu être autrement, il me reste à administrer la preuve que les conditions imposées par le testament ont été remplies.

— Et si elles ne l’ont pas été? - dit Lord Montgomery avec une agitation continue.

— Mais, Votre Seigneurie sait aussi bien que moi,

— s’écria Rigden, — que dans ce cas les deux tiers des domaines du comté de Warvick feraient retour à Mademoiselle Aylmer ou plutôt à Lady Holderness, et le dernier tiers à vous- même. Cela, bien entendu, dans l’hypothèse du gain du procès contre la Marquise de Bcllenden.

— Ce qui ne fait pas pour vous l’objet d’un doute?

— dit Montgomery.

— Le supplément de preuves que vous avez fourni, il y a trois mois, quand Votre Seigneurie s’est rendue dans le comté do Warwick dans lo but que vous savez...

— Oui, oui, — s’écria Lord Montgomery avec une certaine impétuosité. —Je sais ce que vous voulez dire.

— Eh! bien, Milord, — reprit Rigden quelque peu surpris de l’irritabilité qu’il remarquait chez son client,

— la lumière nouvelle que vous avez jetée sur l’affaireà votre retour à Londres, les investigations auxquelles on s’est livré depuis ont fait impression sur l’esprit du rapporteur et changé sa manière de voir sur toute l’affaire. Pour parler franchement j crois que nous battrons complètement la Marquise de Bellcndeu et que jamais un procès soutenu devant la Cour de la

Chancellerie n’aura ôté couronné d’un plus beau triomphe.

— Quoi ! nous la battrons sur tous les points? — s’écria le Comte avec joie.

— Oui, Milord, — répondit Rigden; — maintenant pour la première fois j’exprime une opinion positive. En vérité il n’est guère dans me . habitudes de me compromettre vis-à-vis de mes clients en les berçant de belles promesses, mais cette fois si nous ne battons pas la Marquise deBellenden en ce qui vous concerne personnellement, en ce qui touche les prétentions de Lord Raymond et celle de Lady Holderness, je consens à être traité publiquement de sot et de menteur.

— Je guis ravi de vous entendre parler avec tant de confiance, mon cher Rigden, — dit le Comte dont la physionomie s’était éclaircie et sur le visage duquel toute trace d’inquiétude avait complètement disparue, — mais vous ne manquerez pas d’envoyer à la recherche de mon frère Raymond ?

— Je vais lui dépêcher mon maître clerc aujourd’hui même, — répondit l’avoué; — il partira dans une heure et se rendra en chaise de poste à la ferme do Malden. S’il n’y trouveras Lord Raymond, il obtiendra sans doute de ses nouvelles. Dans tous les cas nous ferons de notre mieux, et si ce jeune homme est assez indifférent à ses intérêts pour être parti, sans dire où il se rendait, dans un moment où un procès aussi important est pendant, il mérite de tout perdre : voilà tout ce que je peux dire; mais néanmoins, comme

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son conseil, je ne dois rien négliger pour le retrouver, et ce devoir je l’accomplirai.

— Certainement, — s’écria Lord Montgomery, — de mon côté je vais écrire une lettre à riion frère et votre clerc l’emportera avec lui.

Le Comte, conformément à l’intention exprimée par lui, s’assit devant le bureau (décrivit une longue lettre à Lord Raymond, qu’il invitait instamment à se rendre à Londres sans délai. Il le priait à l’avenir de ne pas faire preuve envers ses parents d’une si cruelle indifférence, et de ne pas les laisser, comme cela venait d’avoir lieu, plus de trois mois sans nouvelles de lui. Le Comte lui faisait observer que leur mère, la Comtesse Douairière de Montgomery, était tout particulièrement blessée du long silence qu’il avait gardé, et il terminait en suppliant son frère de faire appel à son énergie morale et de surmonter le désappointement qu’il avait éprouvé au sujet de leur cousine Fernanda Aylmer. /

— Tenez 1... cela suffira-t-il ? — s’écria le Comte en passant sa lettre sur le pupitre de Rigden.

— C’est parfait, Milord, — répondit l’avoué après l’avoir parcourue des yeux; — réellement je commençais à croire que Votre Seigneurie avait le désir secret que Lord Raymond ne vint pas, et. que les conditions stipulées par le testament n’étant pas remplies, sa part de l’héritage vint augmenter la vôtre et celle de Lady Holderness. Mais maintenant je vois combien mes soupçons étaient injustes.

lus MYsrfcurcs du la coin dk i.ondhks

— M'auriez vous cru capable de nourrir de pareils seutimeuts, — s’écria le Comte, eu bondissant de sou siège le visage ronge comme une pivoine; puis devenant tout-à-cnup d’une pâleur livide, il ajouta en cherchant à paraître calme : — d’ailleurs n’y aurait-il pas folie h préférer ma cousine à mon frère, en supposant que je puisse avoir une influence quelconque dans tout ceci.

— En effet, je suis entièrement de cet avis, — dit Kigden, — ce serait une incontestable folie. Mais si j’ai offensé Votre Seigneurie, en exprimant le soupçon qui m’avait passé par l’esprit, je la supplie instamment de me pardonner.

— Oh ! vous êtes tout pardonné, — s’écria le Comte, qui était parvenu à recouvrer tout son sang froid. — Vous chargerez votre clerc de porter cette lettre, — ditil après l’avoir pliée, cachetée, et y avoir apposé l’adresse.

L’avoué lui fit une réponse affirmative et Lord Montgomery se retira.

— Il y a quelque chose d’étrange, d’inexplicable, chez mon noble client, — murmura Rigden, en se parlant à lui-même, — et malgré sa dénégatiou indignée, malgré la lettre qu’il a écrite, je persiste à croire mes soupçons bien fondés 11 a toujours été très-intime avec sa cousine Eernanda, trop intime, je l’ai toujours pensé Mais, quoiqu’il en soit, je m’en soucie peu, Sa Sei gneurie est l’un de mes meilleurs clients et voilà tout ce qui m’intéresse.

Après celte judicieuse conclusion, Rigden sonna. Le

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maître clerc fut appelé et reçut l’ordre de faire immédiatement ses préparatifs de départ pour une excursion dans les 1 provinces du centre. L’avoué lui donna toutes ses instructions, lui remit les lettres qu’il devait emporter ainsi que de l’argent et le jeune homme partit en chaise de poste pour le comté de Warwick.

Pendant tous le reste de la journée Rigden continua l’examen des titres et pièces réunis sur son bureau, et comme le travail qu’il avait à faire devenait urgent, il demeura dans son cabinet longtemps après cinq heures.

Le maître clerc, ainsi que nous l’avons expliqué, était • absent et tous les autres clers, à l’exception d’Alfred, étaient partis è l’heure habituelle.

Il était près de neuf heures quand Rigden se décida à quitter son cabinet, accablé par le rude travaille toute la journée. Il n’avait pas plutôt franchi le seuil de l’étude qu’ Alfred se frotta les mains et sembla pouvoir à peine contenir dans de justes bornes la joie qui le débordait; mais après quelques manifestations extérieures de sa satisfaction, il se rassit et attendit une grande demi-heure avant de rien faire pour mettre à exécution le projet dont la mise en œuvre lui avait été confiée. Alors, quand il fut bien sûr que Rigden était définitivement parti, et qu’il n’y avait aucune probabilité pour qu’il revint le soir même, le jeune homme se leva de sa chaise en se murmurant à lui-même :

— Maintenant il est temps !

L’homme de lois ne manquait jamais de fermer la porte de son cabinet et d’emporter la clef sur lui Ceci,

comme de raison, était parfaitement connu d’Alfred, ot il était préparé à se trouver en présence de cette difficulté. Tirant de sa poche un passe-partout, il l’introduisit dans la serrure, ouvrit tout doucement la porte, et en pénétrant dans le cabinet il vit que tous les parchemins, tous les litres, et toutes les pièces de quelque importance ne se trouvaient plus sur le bureau. Pendant un moment Alfred out peur que Rigden eut emporté avec lui les pièces dont il voulait s'emparer, mais il se rassura bientôt en réfléchissant qu’un tel procédé étâit tout-à-fait contraire aux habitudes de l’homme de lois. Il prit donc la résolution de forcer les serrures de tous les casiers jusqu’à ce qu’il ait trouvé les pièces qu’il cherchait, ou jusqu’à ce qu’il se soit assuré qu’elles n’étaient plus dans le cabinet de Rigden. dette décision prise, il se mit à l’œuvre avec un petit supplément d’instruments dont il avait eu la précaution de se munir.

Il y avait environ vingt casiers, les uns portant les noms des clients, les autres no portant aucun nom. Celui de Montgomery ne se trouvait sur aucun d’eux. Le jeune homme commença donc par ceux qui ne portaient aucune désignation. Ces recherches furent bientôt couronnées de succès et les pièces qu’il convoitait tombèrent entre ses mains.

C’était bien les papiers qu’il cherchait, ceux qu’il avait été chargé de se procurer, ceux auxquels il avait entendu Caroline Walters faire allusion dans la matinée.

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Après avoir mis les papiers en sûreté sur sa personne, le jeune homme quitta l’étude dont il ne fit que pousser la porte extérieure en laissant la clef dans la serrure, puis il se dirigea vers Horslydown, et vers dix heures et demie environ, il faisait son entrée dans ce pjandemonium, bien connu du lecteur, sous le nom du Bâton du Pauvre.

L’accueil qu’Alfred reçut de Carotte et de Potence fut plein de cordialité ; toutes deux l’embrassèrent avec effusion dans l’exaltation de leur joie, et Elisabeth Marks, elle-même, laissa paraître une émotion qui était contraire à toutes ses habitudes.

— C’est le plus admirable tour qui jamais ait été exécuté! — s’écria-t-ollo, en examinant les actes qu’Alfred avait déposés sur la table; — Florimel nous récompensera avec magnificence !

— C’est certain, — dit Carotte, en débouchant une bouteille de vin, — maintenant, Alfred, prenez un verre de vin et contez-nous comment vous avez conduit cette affaire?

— Je suppose que vous avez reçu mon billet, ma vieille, — dit le jeune homme qui semblait avoir laissé * dans l’étude de l’avoué l’air humble et timide qu’il avait pris pour la circonstance.

Oui, nous avons reçu votre lettre, Alfred, — répondit Carotte, — et elle nous a comblé de joie, mais nous avions toujours la crainte que vous ne réussissiez pas au dernier moment, ou que vous fussiez découvert.

— Pour quel imbécile me prenez-vous, — s’écria le jeune homme, en jetant l’un de ses bras autour du cou de Carotte et l’autre autour de celui de Potence, - non, non, je sais mieux tenir mes cartes et jouer mon jeu que vous ne le pensez. Le vieux Rigden est rusé comme un renard, et il m’a semblé qu’il m’avait regardé d’une manière étrange deux ou trois fois dans la journée. Mais avant cela, jamais il n’avait témoigné le moindre . soupçon, si tant est que sa défiance ait jamais été éveillée un seul moment.

— Et comment êtes-vous parvenu à découvrir aujourd’hui oh étaient les papiers? — demanda Carotte.

— Oh! un jeune garçon de bonne mine, un midshipman, est venu voir le patron, — répondit Alfred, — e( je venais justement d’entrer dans le cabinet quand j’entendis le jeune marin dire : « Je vois que vous avez devant vous toutes les pièces de Florimel, » ces paroles me donneront pour la première fois l’assurance que les papiers étaient là, et je crois que le jeune midshipman s’aperçut de la satisfaction que je ressentis et qui me lit monter le rouge au visage. Une fois *si‘ir du fait dont je cherchais à me convaincre depuis mon entrée chez Monsieur Rigden, je savais bien que le reste allait tout seul, aussi ai-je profité de la première occasion qui s’est présentée pour vous écrire et vous expédier ma lettre ; en réalité, je considérais ma mission comme remplie.

— Voyez ce que c’est que d’avoir parmi les nôtres des jeunes gens de bonnes manières et bien élevés,

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comme vous, ~ dit Carotte, — si vous ne vous étiez pas sauvé de votre pension et si vous n’aviez pas fait la connaissance du Grand Lord, vous n’auriez pas accompli ce glorieux exploit et certainement vous n’auriez pas gagné les vingts guinées que je vous ai promises.

— Et que vous allez me payer maintenant, Carotte, — s’écria Alfred, — car j’ai l’intention de mener joyeuse vie avec le Grand Lord, jusqu’à ce que tout l’argent soit mangé. Quand nous en serons-là vous me trouverez bien autre chose à faire.

— C’est certain, — répondit la fille du Gros Meg, — mais il faut vous tenir tranquille pendant quelques jours, Alfred, de peur que Rigden ne découvre vos traces et que ses plaintes mettent la police à nos trousses. Vous n’en aurez pas moins votre argent à l’instant, attendu que ce qui est convenu est convenu.

— Ce qui est assez juste, — dit Alfred en mettant dans sa poche les vingt guinées que Carotte lui avait comptées sur la table.

— Maintenant enfermons ces actes et rnettons-les en sûreté pour la nuit et demain matin nous irons chez Florimel pour savoir s’il est revenu en ville; s’il n’est pas revenu nous prendrons la poste et nous irons le trouver à Douvres.

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