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CHAPITRE XXI

UN SERPENT

Le même jour et presque à la même heure, Lord et Lady Holderness étaient engagés dans une conversation sérieuse, dans leur demeure de Cavendish Square.

Tls étaient assis tous deux sur un sofa dans le salon, et Fernanda tenait un journal à la main. Sa physionomie exprimait l’audace et le triomphe ; mais sur la physionomie de son mari se voyaient les traces d’une inquiétude qu’il s’efforçait de dissimuler; car le noble Lord était effrayé du caractère résolu et impétueux de sa jeune femme et il redoutait encore plus sa dédaigneuse ironie que ses emportements, sa colère, et ses injures. 11 s’était laissé plonger par elle dans un abîme d’iniquité et avec la faiblesse d’un enfant, il cherchait auprès d’elle des consolations aux terreurs qui l’assiégeaient nuit et jour.

— Eh ! bien, Walter, n’êtes-vous pas convaincu par

UN SERPENT

mes raisonnements ? — s’écria-t-elle tout-à-coup après un long silence ; et tout en parlant, elle dirigea le regard de ses grands yeux bleus pleins de pitié méprisante sur le visage de son mari. — Votre physionomie conserve encore une expression de tristesse et d’inquiétude. .

— Ne me grondez pas, Fernanda, — interrompit Lord Holderness avec un accent sflppliant. — Je ne puis m’empêcher d’éprouver encore un peu d’agitation, mais dans quelques jours, quand l’orage sera complètement passé, vous me trouverez aussi gai, aussi heureux qu’il est possible à un homme de l’êtro en ce monde.

— Pourquoi persistez vous à parler d’orage ? — demanda Fernanda avec impatience.

— Eh ! bien, ma chère, je veux dire qu’aussitôt que chacun des incidents qui peuvent nous menacer seront passés, mes appréhensions cesseront complètement, — répondit le noble Lord.

— Je n’en doute pas, dit laconiquement Fernanda d’un air méprisant. — En résumé, vous vous bornez à dire que lorsqu’il n’y aura plus de danger, vous n’aurez plus de craintes. C’est véritablement un grand effort do courage, Waller, et je vous félicite sincèrement de votre hrayoure.

— Pourquoi avoir- recours à cette cruelle ironie, Fernanda ?— s’écria Lord Holderness. — Je ne mérite pas d’être ainsi maltraité par vous, car je me suis plongé corps et âme dans le crime pour vous sauver du danger...

— Et aussi pour servir vos propres intérêts, — répliqua aigrement Fernanda.

— Quel intérêt avais-je h vous aider dans l'attentat contre la vie de la vieille femme de Fore Street? — demanda le noble Lord avec un éclair d'énergie réveillé par les duretés de Fernanda.

— N’aviez-vous pas intérêt à garantir votre femme contrô les chances d’une effroyable découverte et d’une mort ignominieuse 1 -- s’écria Fernanda les yeux étincelants et le visage rouge d’indignation.

— Oui, c’est bien certain, — balbutia Lord Holderness en regardant avec un mélange d’amour et de timidité la femme dont l’éblouissante beauté* cachait une êrne si noire ; semblable en cela aux serpents dont le venin est d’autant plus terrible, que leur robe est parée des plus brillantes couleurs.

— Et en mettant Dudley à mort, — continua-t-elle d’une voix moins haute et en prenant un ton plus doux à mesure qu elle voyait son mari céder de plus en plus au pouvoir de fascination qu’elle exerçait sur lui, — ne poursuivions -nous pas un double but, celui de nous délivrer d’un homme qui connaissait mes secrets . et dont une indiscrétion pouvait me perdre, et en accomplissant un crime d’en faire retomber la responsabilité sur la tête d’Arthur Eaton ?

— C’est vrai... c’est vrai!...-- s’écria le noble Lord,

— mais si demain les preuves allaient se retourner contre nous, quand le jeune Eaton paraîtra devant le tribunal d”01d Bailey?

i;n serpent

— Je vous ai déjà démontré l’impossibilité, ou du moins l’improbabilité d’une telle catastrophe, — dit Fernanda. — Ce journal, — continua-t-elle, en désignant une certaine colonne de la feuille qu’elle tenait à la main, — contient l’heureuse nouvelle de la mort de Caroline Walters, et quand elle a rendu hier son dernier soupir dans la prison de Newgate, avec elle a disparu la seule personne dont nous pouvions avoir à craindre les révélations.

— Mais supposez que Caroline Walters et Arthur Eaton se soient trouvés réunis ensemble à Newgate, — dit Lord Holderness ; — croyez-moi, Arthur a des soupçons sur vous, s’ils ne se portent pas sur moi, et si Caroline Walters. lui avait dit tout co qu’elle savait, ou du moins tout ce qu’elle soupçonnait...

— Il n’est en aucune façon probable qu’ils se soient rencontrés, — interrompit Fernanda avec une expression d’inquiétude qui se peignait dans ses regards. — En tous cas, — continua-t-elle avec la résolution d’une personne déterminée à ne pas céder à de vagues appréhensions et à ne pas se laisser influencer par des craintes imaginaires, — en tous cas, si une entrevue avait eu lieu dans l’intérieur de Newgate entre Arthur Eaton et Caroline Walters, il est probable que les journaux en auraient fait mention, ou plutôt, — ajouta-t-elle d’une voix plus basse et d’un air plus sombre, — nous serions déjà arrêtés !

— Aussi ne serons-nous en sûreté qu’après le jugement d’Arthur Eaton, — dit Lord Holderness en fris-

sonnant visiblement, car la terreur passagère qu’avait éprouvée sa femme n’avait pas été perdue pour lui, et il n’avait pas manqué d’en ressentir les effets. — Je voudrais bien que le ciel permît que nous fussions plus vieux de deux jours !

— Dans deux jours, — fit observer Lady Holderness d’un ton grave et solennel qui ne lui était pas habituel, — nous serons heureux et tranquilles, ou nous serons morts !

— Morts ! - répéta son mari avec un tressaillement nerveux, — que voulez-vous dire, Fernanda?

— Je veux dire, — répondit-elle, — que si quelque chose venait à transpirer et à menacer notre sécurité, que si nous étions exposés à être découverts, nous préviendrions notre arrêt...

— Par un suicide? — murmura son mari d’une voix éteinte et en frissonnant d’horreur.

— Certes! — s’écria Fernanda, — voudriez-vous reculer devant cette ressource extrême?.. . préférez- vous mourir sur l’échafaud?

— Mon Dieu! quelle alternative! — s’écria le malheureux, tremblant de la tête aux pieds et dont le visage s’était couvert d’une pâleur livide. — Mais vous ne pensez pas qu’il y ait du danger, Fernanda? — demanda-t-il avec les lâches défaillances d’un esprit qui cherche à reprendre confiance en provoquant les paroles rassurantes d’une personne plus ferme et plus énergique. — Vous m’avez dit qu’il n’y avait rien à craindre, et néanmoins vous n 'êtes pas non plus sans

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alarmes. Oh! parlez, parlez franchement, et dites-moi si vous pensez qu’Àrthur Eaton puisse repousser les charges qui pèsent sur lui et diriger contre nous une effroyable accusation?

— Je vous ai déjà assuré que dans ma conviction nous étions en sûreté, — répondit Fernanda, — mais je dois avouer franchement, puisque vous en avez vous-même suggéré l’idée, que tout dépend de la question de savoir si Caroline Walters a eu oui ou non un entretien avec Arthur Eaton, avant sa mort. L’affaire du couteau est la preuve la plus écrasante contre Arthur, et si les choses restent en l’état oh elles étaient lors de la première instruction, sa condamnation est certaine.

— Mafs ne peut il pas arriver à fournir des explica-

tions relatives à l’incident du couteau? — demanda Lord Holderness. dont la conscience coupable rendait son imagination plus active à inventer des sujets do terreur; — supposons, par exemple, que le coutelier duquel j’ai acheté ce couteau vienne à se présenter à l’audience

— Comment le pourrait-il, à moins d’avoir été appelé? — s’écria Fernanda • - D’ailleurs n’avez-vous pas eu soin de choisir un couteau ne portant pas de nom de fabricant sur ses lames ?

— C’est vrai, — répondit Lord Holderness; — il y a encore un autre point qui m’inquiète et qui se rapporte à l’histoire du couteau, et qui me fait craindre qu’ Arthur parvienne à donner une explication plausiblo rela-

tivemeut à cet incident. Durant sa longue incarcération il a eu amplement le loisir de rassembler ses souvenirs, et il n’a pu manquer de se rappeler la visite que nous lui avons faite immédiatement après notre mariage.

— Il ne peut guère l’avoir oubliée, — (it remarquer Lady Holderness.

— Non, et par conséquent il serappelera ce fait que vous ôtes restée seule avec lui pendant un court espace de temps, - continua le noble Lord.. — J’ai trouvé un prétexte pour me retirer dans ma bibliothèque, et il aura pu être frappé par cette idée qu’il était fort aisé pour moi de me glisser de là jusqu’à sa chambre et de cacher dans un de ses tiroirs l’une des lames du couteau brisée à dessein. Une fois ce soupçon conçu à mon égard, il n’y a pas besoin d’être sorcier pour deviner que la même main qui a glissé la lame brisée dans le tiroir, peut avoir gravé sur le manche du couteau les initiales W. D

— Véritablement vous vous abandonnez trop à vos terreurs, Walter, et votre imagination va trop loin, — s’écria Lady Holderness, en se levant du sofa, — vous êtes d’une pusillanimité

En ce moment un dumestique entra pour annoncer qu’un homme qui attendait dans le vestibule, demandait à parler immédiatement à Lord et à Lady Holderness.

— Conduisez-le dans le salon, — dit Fernanda sans s’émouvoir et même sans changer de couleur.

UN SERPENT

. Le domestique sortit et Lady Holderness vit que son mari était aussi blanc que sa chemise et qu’il tremblait de la tête aux pieds.

— Passez dans cette chambre, Walter, — dit-elle d’un tou impérieux, comme si elle s’adressait à un enfant, et pendant qu’elle le poussait dans la pièce voisine, elle ajouta : — si un danger nous menace nous saurons ce qui nous restera à faire, mais s’il ne s’élevait contre nous que de simples soupçons, votre air bouleversé les confirmerait.

Puis après avoir refermé la porte sur son mari qui était déjà comme mort de frayeur, eile s’empressa d’ouvrir le fenêtre et de regarder au dehors, — un homme de mauvaise mine statiounait devant la maison, un autre se promenait à une petite distance, un troisième était appuyé contre un reverbère un peu plus loin et y restait arrêté

Fernanda s’éloigna de la fenêtre, mordue au cœur par un horrible sentiment d’efiroi, elle sentait que toutes ses espérances de sécurité étaient détruites et que les sinistres pressentiments de son mari étaient bien fondés. Ce fut néanmoins par un violent et presque incroyable effort que cette femme si audacieuse dans le crime, si courageuse dans le danger, réussit à recouvrer sou empire sur elle-même lorsqu’elle s’avança à la rencontre do l’homme que le domestique venait d’introduire dans le salon.

— Quelle est l’affaire qui vous amène? — lui demanda-t-olle, en faisant signe au domestique de se retirer.

Sa voix ne tremblait pas, ses jambes ne fléchissaient pas, malgré le frisson qui l’avait glacée jusqu’au cœur à la vue de cet homme dont l’extérieur dénotait un agent de police.

— J’ai à entretenir Votre Seigneurie d’une affaire toute particulière, — dit l’homme, — mais Lord Hol derness doit être présent, si le hasard veut qu’il soit chez lui.

— Le domestique ne vous a-t-il pas dit qu’il y était, en effet? — demanda Fernanda.

— Mais oui, Milady, le domestique chargé du service de la porte me l’a dit, — reprit Crawley, l’officier de Bow Street.

C’était lui, mais le sang froid extraordinaire de Lady Holderness, sang froid qui s’allie si rarement à une conscience coupable, sa puissance de dissimulation si peu commune, tout cela confondit Crawley malgré toute son expérience.

— Et quelle est la nature de l’affaire qui vous amene ici? — demanda Lady Holderness avec la politesse digue d’une personne qui sait tenir son rang.

— Pour dire la vérité à Votre Seigneurie, — répondit Çrawley, — c’est une affaire qui n’a rien d’agréable, mais je préférerais ue m’expliquer qi^’en présence de Lord Holderness auquel j'ai besoin de parler aussi bien qu’.à vous-même.

— Asseyez-vous un moment, — dit-elle, en lui désignant un siège, - et je vais aller chercher Lord Holderness.

UN SERPENT

Puis, sans laisser paraître le moindre trouble, elle passa dans la pièce voisine et referma la porte derrière elle.

Son mari qui avait entendu la conversation qui venait d’avoir lieu entre sa femme et le constable, en se tenant debout près de la porte, semblait armé du cou rage du désespoir, et cette femme intrépide parut tout à la fois étonnée et réjouie, si la joie est possible en pareille circonstance, du changement qui s’était opéré en lui en ce moment suprême

— Tout est perdu ! — dit-elle, en lui prenant la main qu’elle pressa, comme pour le féliciter du changement survenu dans ses manières.

— Je le sais. Fernanda, — reprit Lord Holderness à demi-voix, mais d’un tou ferme, - j’ai tout entendu.

— Et vous en avez appris assez pour être certain que cet homme est un constable? — ajouta Fernanda, — je vous dirai de plus qu’il y a d’autres agents de police dans le square, et que notre arrestation est ordonnée !

— Mourons, Fernanda, mourons! — dit le noble Lord, en joignant les mains. Oh! mes pauvres enfants, les pauvres orphelines, mes pauvres filles... négligées... maltraitées

— Ne vous laissez pas aller à de vaines lamentations, Walter, — interrompit sa femme, d’un ton sévère, — chaque moment est précieux...

— Oui... oui... — murmura Lord Holderness, —

UN SKRPKNT

Dans la salle voisine, Crawley attendait avec anxiété le retour de Lady Holderness en compagnie de son mari, qu’il se tenait prêt à mettre tous deux en état d’arrestation, quand tout-à-coup il tressaillit au bruit d’un corps lourd qui tombait dans la pièce contigüe au salon.

— On dirait la chute d’un corps humain, la chute d’aucune autre chose sur terre ne produit ce bruit sourd et effrayant.

La pensée qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire lui traversa l’esprit.

Bondissant de son siège il s’élança vers la porte, l’ouvrit brusquement, et pénétra dans la pièce voisine

Quel spectacle s’offrit à sa vuel... sur le sofa gisait Lady Holderness la tête pendante et le corps inerte, comme lorsque toute trace de vitalité a disparu; et près d’elle, sur le tapis, était étendu son mari, raidemort !

Les-deux lioles vides attestaient qu'il3 avaient mis fin à leurs jours au moyen de quelque poison foudroyant.

C’était en effet le dernier usage qu’avait fait Fernanda de l’ami des héritiers.

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