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CHAPITRE XX

Le lendemain vers midi, la Princesse Amélie se glissa furtivement hors de son appartement et se rendit dans le parc.

Elle était bien changée depuis le moment où nous l’avons présentée à nos lecteurs dans toute la fraîcheur de sa jeunesse et dans tout l’éclat de sa voluptueuse beauté, et ce changement était l’œuvre de quelques jours.

Mais quelles pensées déchirantes, quelles réflexions terribles, quels affreux remords avaient accompli cette œuvre de destruction! Quels vautours dévorants s’étaient abattus sur ce cœur créé par l’amour, si ouvert à l’enthousiasme et si prompt à s’allumer au feu des ardentes passions !

Qu’il était indescriptible et sans égal le malheur qui était venu réveiller la Princesse après un court rêve de bonheur ! Ce n’était pas seulement la perte de l’objet

d’un amour sans bornes qui la torturait, c’était l’idée qui la poursuivait sans trêve et sans merci que cet amour était maudit, que cette tendresse immense à laquelle elle avait cédé était un inceste. Son cœur s’était ouvert à un culte que la nature flétrissait comme un blasphème, son imagination avait rôvé du ciel, et c’était l’enfer qui s’était entr’ouvert sous ses pieds.

Désormais quelles joies l’existence pouvait-elle promettre à la malheureuse Amélie? Comment lui serait-il possible même de supporter la vie. Les diamants pouvaient encore étinceler sur son front, mais son cœur ne pouvait plus que se réduire en cendres, et tout l’éclat, toutes les splendeurs de son rang, ne faisaient que rendre plus effrayantes les ténèbres qui enveloppaient son âme; car ce n’était pas seulement son propre secret, l’écrasant secret de son amour adultère, c’était encore le secret de son père qui lui avait été révélé en môme temps-. Depuis la terrible découverte qu’elle avait faite que Richard Stamford était le fils du Roi et de l’infortunée Aannah Lightfoot, la Princesse Amélie n’avait pas eu de difficultés à comprendre les moyens de coercition employés par Meagles et Lady Lade lors de leur entrevue avec son père au chateau de Windsor. C’est pourquoi son âme était écrasée par la conviction que son père, que le Roi d’Angleterre, s’était Ynontrô odieusement paijure envers une femme trop confiante, trop affectueuse, et sans défense contre sa tendresse 1 line pouvait plus rester l’ombre d’un doute dans l’esprit d’Amélie sur la Dature du document produit par Meagles

en cette circonstance et qui avait agi avec le pouvoir d’un talisman sur l’auteur de ses jours.

Ainsi la malheureuse Princesse n’avait pas seulement à supporter le poids de son propre chagrin, la torture que lui infligeait la pensée de son crime involontaire, elle avait encore à souffrir de la connaissance de la noire iniquité d’un père dont les remords avaient troublé la raison. Une maligne influence semblait s’exercer sur toute sa famille, c’était comme une malédiction qui frappait tous ses proches. Son père ôtait torturé par l’aiguillon des remords pour les fautes de sa jeunesse. Son frère aîné était un dégoûtant débauché, un séducteur sans cœur. Sa sœur de prédilection était mère d'un enfant illégitime et la conduite de ses autres frères et sœurs, n’était nullement de nature à lui inspirer meilleur espoir. Misérable, bien misérable, à tous les points de vue, était la condition de l’aimable Princesse et il y a peu è s’étonner si la splendeur de ses charmes était ternie, si la fleur de sa jeunesse et de sa beauté s’était flétrie si vite.

Ses joues pâles s’était amaigries, ses yeux s’étaient creusés, un tremblement nerveux agitait ses membres, et tous ces ravages s’étaient accomplis dans l’espace de quelques jours. Les sources de bonheur, de joie, et d’espérance qui soutenaient l’énergie de son esprit, s’étaient taries tout d’un coup et la réaction de cette dissolution morale avait été terrible sur sa constitution physique.

Mais pourquoi traversait-elle le Parc d’un pas si

rapide? Pourquoi avait-elle secrètement quitté la solitude de sa chambre, dans laquelle elle était restée enfermée sous de spécieux prétextes depuis le soir de la fatale découverte? C’est que, cachée dans le corsage, de sa robe, près de son sein que le bonheur et l’amour ne faisaient plus palpiter, était un billet de quelques lignes tracé à la hâte par Sir Richard Stamford Dans ce billet qu’il lui avait fait parvenir secrètement il lui demandait une dernière entrevue, avant de quitter son pays natal pour n’y revenir jamais.

Dans l’endroit le plus écarté de l’immense Parc, Sir Richard Stamford attendait Amélie. Son apparence extérieure était aussi changée, bien changée, car le poids de la douleur avait écrasé son âme et les tortures ne lui avaient pas été plus épargnées qu’à l’infortunée Princesse.

Une rencontre entre eux était péniblo, horriblement pénible, elle D’était pas seulement pénible comme celle d’un frère et d’une sœur qui se trouvent réunis dans des circonstances où ils sont accablés par l’adversité, elle était encore rendue plus poignante par le profond sentiment de honte qui venait s'ajouter à l’excès de leur douleur.

— Nous nous rencontrons pour la dernière fois, Amélie, — dit le Baronnet d’une voix basse et tremblante, — j’ai pensé que vous seriez désireuse de me voir une fois encore avant que je ne quitte ce pays pour toujours...

— Et dans quelle partie du .monde, Richard, avez-

vous l’intention de vous rendre? — demanda la Princesse les yeux baissés et les joues couvertes d’une faible rougeur.

— Je l’ignore..., je n’ai encore rien résolu, — répondit Richard, — je ne suis décidé qu’à une chose, c’est à quitter l’Angleterre pour toujours, c’est la seule résolution que j’aie prise et je suis certain qu’elle aura votre approbation.

— Oui, oui, — dit la Princesse avec une véhémence passionnée, et alors ses beaux yeux noyés de larmes se levèrent et se fixèrent avec un mélange de tendresse et de honte sur le visage du Baronnet. — Oui, vous faites bien de quitter ce pays ovx vous avez éprouvé tant de malheurs, — continuâ t- elle, — et dans quelque lieu que vous portiez vos pas, Richard, puisse la bénédiction du Tout-Puissant vous accompagner I

— Je sais que vous penserez souvent à moi, Amélie que quelques fois mon nom se mêlera à vos prières, — reprit le Baronnet avec un accent de profonde tristesse, — et cette pensée me consolera dans mon exil volontaire ; mais vous, chère Amélie, comment surmonterez-vous l’épouvantable calamité qui nous accable?

— Je succomberai sous sod poids, Richard, — répondit la Princesse Royale, — car elle est plus forte que toute l’énergie que je puis trouver à lui opposer. La nuit et le jour je suis torturée par les plus horribles réflexions, endormie ou éveillée la mémoire me poursuit et mon imagination me fait voir l’avenir sous de

plus sombres couleurs eucore; car hélas, je n’ai plus un espoir de bonheur en ce monde, mon cœur est ^ brisé, toutes mes affections tous mes sentiments sont flétris et je suis destinée à passer le reste de mes jours dans les larmes.

— Pauvre fille, je ne comprends que trop bien la cruelle vérité de vos paroles, — dit le Baronnet avec un découragement plus profond encore, — et je sens qu’il serait dérisoire de chercher à vous faire entendre des paroles de consolation ; je suis moi-même si abattu, toute mon énergie morale est si complètement éteinte, j’ai un si profond sentiment de la désolation de mon cœur, que je ne pourrais forcer mes lèvres à sourire, et ma langue à articuler des paroles de sympathie, même pour relever le courage de celle qui m’est le plus chère.

— La terre n’a pas de baume capable de guérir les âmes aussi profondément blessées que les nôtres, Richard, — dit la Princesse d’une voix éteinte et plaintive, — et le monde n’a pas de consolations pour les tortures qui nous déchirent. Oh ! si ce n’était pas accumuler”crime sur crime, — s’écria-t-elle avec une explosion soudaine de désespoir, — je chercherais un refuge dans la tombe ouverte par lu suicide.

— Pour l’amour du ciel, ne parlez plus ainsi, Amélie!

— s’écria le Baronnet épouvanté par ses paroles et par l’accent désespéré avec lequel elle les avait prononcées. — Allons, donnez-moi votre bras et promenons-nous ensemble pour la dernière fois ; nous ne

pouvons nous quitter avant que nos âmes soient au moins devenues plus tranquilles et plus résignées.

— Pardonnez-moi, Richard, si j’ai dit quelque chose qui ait pu vous frapper de terreur, — répondit la Princesse d’un ton suppliant en pressant le liras du Baronnet, — mais vous comprenez combien je suis malheureuse !

Sa voix s’éteignit dans un sanglot convulsif.

— Vous avez tout à l’heure employé le mot crime, Amélie, — dit Richard, — et vous arez eu tort ! Non, vous n’êtes pas criminelle, pauvre fille affligée! vous n'êtes pas coupable, ma sœur bien aimée ! C’est dans l’ignorance du lieu qui nous unissait que vous m’avez aimé, que vous m’avez donné votre cœur. La voix du .sang n’a pas parlé assez haut pour nous avertir et par conséquent tu n’as pas de reproches à t’adresser !

Dieu veuille que je puisse admettre un pareil raisonnement! — s’écria la Princesse, puis modérant tout à coup l’exalialion à laquelle elle s’était laissée emporter et reprenant son empire sur elle-même, elle dit: — R y a là- bas sous ces arbres un homme qui semble nous épier.

— Non, c’est impossible, — répliqua le Baronnet, — pourquoi nous épierait-il? qui pourrait employer un espion pour surveiller nos actions? mais nous allons nous diriger paisiblement dans cette direction, et nous nous assurerons du fait.

— Un vague pressentiment île malheur m’a frappée tout-à-coup, — dit la Princesse.

Richard sentit la main d’Amélie trembler sur son bras.

— Ce sont vos nerfs qui sont agités, votre énergie est brisée, — dit le Baronnet en l’entraînant doucement.

Mais les paroles d’Amélie avaient jeté une vague terreur dans son âme, et la Princesse lui avait communiqué ses tristes pressentiments.

— Assurément cet homme nous épie, — dit-elle avec un redoublement d’alarme, — retournons sur nos pas.

-- Au contraire. — fit observer Richard, — s’il surveille réellement nos mouvements, nous devons savoir qui l’emploie ; je ne pourrais supporter l’idée de quitter l’Angleterre en vous sachant exposée à un danger. Allons, reprenez courage, nous approchons du bouquet d’arbres près duquel il est arrêté...

— Ah ! le voilà maintenant qui sort de sa cachette, — dit la Princesse, — et il n’a pas l’air de faire attention à uous ; j’étais folle de m’abandonner à ces ridicules terreurs, mais quand on subit l’influence d’un profond découragement les plus futiles circonstances suffisent pour enfanter la crainte.'

Sir Richard laissa l’observation d’Amélie sans réponse parce qu’ils étaient alors tout près de cet hommo dont la présence leur avait causé une sinistre appréhension. L’homme après avoir quitté le groupe d’ar-

bres au milieu duquel il avait stationné, regardait avec attention dans une 'direction opposée à celle que suivaient Amélie et le Baronnet et plus ils se rapprochaient de lui , plus ils se sentaient convaincus que leurs craintes étaient sans fondement.

Mais tout-à-coup l’homme se retourna, s’avança sur eux, et avec la rapidité de l’éclair, déchargea un pistolet à bout portant sur Sir Richard Stamford.

Un cri perçant s’échappa des lèvres d’Amélie, un gémissement'd’angoisse fut poussé par le Baronnet qui tressaillit et tomba lourdement à terre. La Princesse se jeta à genoux auprès de lui et presque au même instant elle entendit une seconde détonation.

Folle de terreur et dans la conviction que ce second coup de pistolet était dirigée sur elle, elle tourna ses regards du côté de l’assassin, mais il n’y avait plus rien à redouter de lui, cet homme était étendu raide mort à une petite distance.

Dix minutes après, un gardien du parc qui passait par là fut frappé d’horreur par le spectacle qui s’offrit à ses regards

Sur la terre gisait un homme baigné dans son sang et dont la tête, horriblement fracassée, donnait facilement à comprendre qu’il s’était fait sauter la cervelle, en se tirant un coup de pistolet dans la bouche.

Tout près de là, une dame était étendue par terre à

côté d’un gentleman dont la chemise était couverte de sang. 11 était mort, une blessure mortelle l’avait frappé A la poitrine, mais la dame que le gardien reconnut comme étant la Princesse Amélie n’était qu’évanouie.

Des secours arrivèrent bientôt du château où la Princesse fut transportée sans connaissance et quand elle reprit ses sens, elle s’éveilla au sentiment d’horreur et aux affreux souvenirs qui l’exaltaient jusqu’à la folie.

Les particularités d’une aussi épouvantable tragédie ne pouvaient être complètement étouffées. Mais à l’enquête à laquelle furent soumis les deux cadavres, la circonstance de la présence de la Princesse Amélie, au momeut du meurtre et du suicide, fut soigneusement passée sous silence. Pour le monde, Sir Richard Stamford avait été assassiné par un individu resté inconnu qui avait mis fin à ses jours aussitôt après la perpétratration de son crime., Sur le corps de l’assassin on n’avait rien trouvé qui put aider à le faire reconnaître et ses traits étaient tellement défigurés par l’effet du moyen de destruction qu’il avait employé, qu’il était impossible de donner de lui un signalement qui pût faciliter les recherches sur son identité.

Les restes du Baronnot furent enterrés dans l’église paroissiale de Windsor et quant au corps de l’assassin, il fut mis enterre, au carrefour d’une route, en l’absence de toute cérémonie religieuse.

Pour le lecteur, l’explication de ce tragique événe-

ment est facile à trouver. L’assassiu était Melmoth et la grande ressemblance qui existait entre Sir Richard et le Prince de Galles avait causé son erreur ; il avait pris l’infortuné Baronnet pour l'héritier présomptif du trône d’Angleterre.

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