Prologue
— Eh bien ! Monsieur le docteur, disait la sœur Marthe au docteur Varnière, qui achevait sa visite dans un de nos hospices de Paris, que pensez-vous de nos malades aujourd’hui? Le numéro 50 et le numéro 26 ont bien souffert!... Il m’en coûte toujours de classer ces pauvres femmes par numéro} même à l’hôpital, on devrait garder son étiquette humaine. Vous dites, n’est-ce pas, Monsieur le docteur, que la première a une pleurésie, la seconde un anévrisme ?
— Oui, reprit le docteur ; mais, par le fait, l’une est malade de misère; l’autre, d’un remords; la troisième, d'un mariage malheureux. La maladie, la fièvre, voyez-vous, ma sœur, ce n’est que l’incendie; mais il y a toujours quelque passion qui est l’incendiaire.
— Vous connaissez bien le cœur humain, dit la sœur Marthe. Et que pensez-vous du n° 17 ?
— 11 a le pouls très-agité.
— Je crois, reprit la sœur, que sa maladie vient d'une sueur rentrée.
— Effectivement, dit le docteur, puisque c’est l’expression usitée; mais, en réalité, on est aussi souvent malade d’une pas
a LES MYSTÈIIES l)E LA MAISON. -
sion, d’une cupidité, d’une ambition rentrée que d’une sueur rentrée. Cette pauvre femme est une ancienne actrice, fort applaudie autrefois, complètement oubliée aujourd’hui. Vous ne savez pas cela, vous, ma bonne sœur; mais le public traite les acteurs comme des pantins animés; quand le pantin est récemment fabriqué,» qu’il a vingt-cinq ou trente ans, et manœuvre bien, on lui donne à profusion des bouquets, des bravos et de l’argent ; mais quand le temps a usé la ficelle, quand l’artiste a la soixantaine, adieu les riches appointements; chaque dent qui s’en va et altère la prononciation est un lingot d’or qui tombe, et souvent il faut que le pauvre acteur choisisse entre le suicide et l’hôpital 1... Soignez bien cette femme, ma sœur, c’est une bonne chrétienne.
— Je prierai Dieu pour elle. Mais comment avez-vous su que c’était une ancienne actrice?...
— C’est qu’en général, ma chère sœur, j’aime à savoir, par système, l’histoire, les chagrins, les secrets de me3 malades. Je ne m’occupe pas seulement de l’engorgement des poumons, je veux connaître aussi celui de la conscience ; je ne me contente pa3 d’appliquer mon oreille sur la poitrine, sur le cœur, et d’écouter ce qui se passe à travers ces cloisons de chair ; ma curiosité va plus loin ; je veux savoir aussi ce qui se dit, ce qui arrive derrière les murailles du logis : j'étudie les mystères de la maison. 11 y a souvent une cause morale au mal physique; quand la cause est trouvée, j’agis en conséquence, et je guéris plus vite celui dont je connais la vie intime.
— Oh I c’est bien ! dit la sœur; c’est Dieu qui vous a inspiré cette pensée ; vous spiritualisez votre tâche. Ah! près du mal physique, vous voyez bien des douleurs morales, dans les mansardes, dans les hôpitaux.
— Et dans les chambres tendues de soie, reprit le docteur ; l’étude y est même plus piquante: aussi, je l’avoue, elle
m’attire de préférence, parce qu’elle a le mérite de la difficulté vaincue. La vie des pauvres a bien moins de secrets que celle des gens du monde. Quand on a vu chez l’homme du peuple, d’une part, la misère courageuse, la résignation sublime et chrétienne, de l’autre, l’envie et les passions brutales, on sait à peu près toute l’histoire de la mansarde. Mais le monde avec ses charmantes hypocrisies, ses passions voilées, scs colères qui renlrentleurs griffes, ses jalousies qui s’embrassent sur les deux joues, est plus difficile à pénétrer ! On y trouve aussi bien des douleurs, allez ; mais, comme elles mettent du rouge pour cacher leur pâleur, il faut les regarder de près pour les deviner. Je vous assure qu’il serait utile d’organiser dans nos salons une congrégation de sœurs de charité en robe de crêpe et en guirlande de fleurs; elles panseraient toutes les petites vanités qui saignent, elles réveilleraient toutes les consciences qui dorment, et dont le sommeil lourd est souvent malsain pour la santé de l’âme.
— Eh bien! dit la sœur Marthe, vous serez là pour les remplacer; car, vous êtes le médecin de l’âme, vous!
— De l’Ame et du corps, reprit le docteur; il est bon quelquefois de les réunir. Les prêtres, qui ne doivent songer qu’à leur divine mission, ne s’inquiètent que de l'âme ; les médecins, qui trop souvent sont matérialistes, ne s’occupent que du corps ; pourquoi ne soignerait-on pas à la fois le corps et râme?Ce sont deux compagnons de route qui sont destinés à marcher dans la vie bras dessus, bras dessous ; il faut tâcher de les épurer tous les deux, car autrement leur liaison serait pernicieuse, et l’un des deux pourrait bien gâter l’autre... Mais voici un malade qui vous réclame, ma bonne sœur. Je vous fais causer trop longtemps; je retiens l’ange par le bout de l’aile.
— Allez remplir la belle tâche que vous vous êtes imposée, dit la sœur; mes vœux vous suivront... Adieu, Monsieur le docteur.
— Adieu, sœur Marthe. Restez ici, comme le bon ange de l’hospice ; moi, je sors et je vais, d'étage en étage, étudier les mystères de la maison.
■/Énigme en Burnons blanc.
Huit jours après, il y avait aux Italiens le plus beau spectacle du monde, non pas sur la scène, mais dans la salle : les entr’actes étaient superbes. Si vous êtes provincial, vous vous demandez sans doute comment il se fait qu’une femme du monde aille entendre, avec le même empressement , cinquante ou soixante fois la Lucia, il Barbiere, il Trovatore, etc., etc. Mystère profond de la vie parisienne, énigme plus incompréhensible que celle du sphinx ! Priez un Parisien pur sang de vous servir d’Œdipe, il vous répondra :
— Une Parisienne va aux Italiens pour briller, causer, médire, poser, parader, minauder, s’éventer, lorgner, être lorgnée, et jouir du spectacle des toilettes, spectacle palpitant d’intérêt, que lui donnent les autres, et qu’elle donne aux autres.
Il y avait ce soir-là, dans une première loge, une femme qui mettait en mouvement plus de lorgnettes que la comète n’a fait manœuvrer de télescopes. Celte femme, qui était jeune, jolie, riche et veuve, s’appelait madame de Beauvilliers. Quoiqu’elle fût Parisienne, une marraine des Antilles l'avait douée à sa naissance, et lui avait donné, avec toutes les séductions du pays, le petit nom créole d’Andrèse.
Madame de Beauvilliers n’était pas régulièrement belle, mais, ce qui vaut mieux encore, elle était capricieusemenl
jolie. Elle possédait au suprême degré les trois talismans qui sont toute la magie d’une femme : le regard, le sourire et la grâce. Sa parure, simple et sans tapage, brillait cependant . au milieu de toutes ces toilettes roses, bleues, jaunes, rouges, et plus variées qu’une collection de tulipes. Les autres femmes portaient tout bonnement des robes ; elle était habillée d’un nuage de tulle et de dentelle : les poètes de sa connaissance assuraient que la fée Titania était sa couturière et le petit génie Ariel son coiffeur.
— Derrière elle se tenait noire médecin de l’hospice, le docteur Varnière. C’était un homme d’environ cinquante ans, assez grand, assez maigre, un peu chauve, cachant sa nature compatissanle et bonne sous un masque froid et railleur. Deux plis profonds, creusés entre les sourcils, annonçaient qu’il méditait laborieusement sur les souffrances de l’espèce humaine; mais deux autres plis très-marqués, au coin de la bouche, disaient aussi qu’il souriait bien souvent de nos travers. Ses cheveux étaient d’un blond pâle; ses yeux, d’une couleur incertaine, hésitaient entre le gris et le brun clair. Ce n’étaient pas de ces gros yeux à fleur de tête, qui vous sautent pour ainsi dire à la figure; c’étaient de petits yeux brillants, enfoncés sournoisement dans leurs orbites, comme pour mieux surprendre au passage les vices et les ridicules qui débusquaient sur la route. Son regard profond, scrutateur, plongeait dans le cœur comme un scalpel; il dévisageait une âme plus vile qu’un regard de femme n’analyse uue toilette, depuis le chapeau jusqu’au brodequin.
Madame de Beauvilliers jetait un regard distrait sur les loges, et étouffait un bâillement.
— Ma chère enfant, lui dit le docteur, qui la connaissait depuis la coqueluche, c’est peu flatteur pour, moi, mais vous vous ennuyez. Cependant la salle est très-curieuse aujourd’hui.
— Eh ! qu’y voyez-vous, mon Dieu ?... des poupées du no-
lariat ou du haut commerce... des hommes d’argent, des spéculateurs, des agioteurs... L’hisloire delà société du dis- , neuvième siècle pourrait s’écrire sur un registre en partie double.
— A la première vue, c’est possible, dit le docteur; mais moi je découvre ici-môme des romans, des contes fantastiques, des histoires d’Anne Itadcliffe : il ne s’agit que de savoir lire.
— Ah t vous voilà bien t vous trouvez des mystères partout.
— Assurément. Vous-mémc, ma chère enfant, vous êtes un charmant mystère.
— Moi ?
— Sans doute. On ne vous connaît pas. Certainement il y a des choses que tout le monde voit : il suffit de vous regarder pour savoir que vous ôtes une jolie femme, que vous avez une beauté cosmopolite, des yeux d’Andalouse, un teint d’Anglaise, des cheveux de Suissesse, un pied de Portugaise, une taille de Parisienne et une grâce de créole.
— Ah 1 le docteur qui devient galant 1
— Attendez... Comme vos yeux noirs sont veloutés, votre sourire toujours gracieux, on vous croit la créature la plus douce qu’il y ait au monde; mais...
— A la bonne heure ! voilà le mais.
— Mais quand vous ôtes seule, dans le secret de la maison, vous ôtes une tempête, un volcan ; vous ôtes aussi vive que la poudre ; mais la poudre fait partir la balle qui tue, et vos colères, mon enfant, ne font jamais de mal. Je ne dis pas que, quand on vous offense, vous ne formiez une foule de projets de vengeance; mais ces projets n’aboutissent à rien, parce que vous ôtes avant tout d’une bonté parfaite. Vous préparez dans votre mauvaise tète tout ce qu’il faut pour faire sauter la mine ; mais vous n’y mettez jamais le feu, vous auriez trop peur de blesser quelqu’un. Quand il s'agit d’un élan généreux, d’un dévouement, d’un sacrifice, vous sentez la môme ardeur, la môme flamme; mais alors vous n’hésitez pas,
LES MYSTÈRES l)E LA MAISON.
vous ne raisonnez pas, vous agissez. Voilà pourtant le portrait de la personne si douce, si tranquille, qui m'écoute dans ce moment avec un si gracieux sourire, et à qui le monde donne un brevet de colombe et d'agneau.
— C’est-à-dire, mon boit docteur, reprit Andrèse en souriant, que je suis légèrement hypocrite.
— Ah ! Dieu me préserve de le penser 1 s’écria le docteur. Si vous réprimez dans les salons vos moindres mouvements d'impalience et de colère, c’est tout simplement parce que vous êtes une femme bien élevée ; vous vous soumettez humblement à toutes les lois du monde, tant qu'il ne s’agit que de la civilité puérile et honnête; mais dans les grandes choses, ce n’est plus le monde et ses petites routines que vous consultez, c’est Dieu et votre conscience. Vous hypocrite... parce que vous paraissez douce et calme, tandis que vous êtes vive et passionnée 1... Mais si vous cachez l’exaltation, les rêves, les élans de votie âme, c’est d’abord par dédain pour ceuxqui ne les comprendraient pas, c’est ensuite par crainte de les voir déflorer. Tenez, par exemple, vous avez une piété ardente, et vous la cachez avec autant de soin que d’autres s’en vanteraient. Est-ce par respect humain? Non, mais il vous semble que lésâmes sont comme les églises, et ne sont pas faites pour être toutes grandes ouvertes : il ne faut pas qu’en traversant la rue, le premier passant venu puisse plonger son regard jusqu'au fond du sanctuaire.
— Ah 1 mon cher sorcier, reprit Andrèse, on voit bien que vous êtes un ancien ami de la famille.
A ce moment, on entendit des voix de femmes derrière la loge.
— Ah! voici madame de Rozan, dit Andrèse, elle vient avec sa fille... je leur aiotTert deux places. Nous trouverons encore un petit coin pour vous, dans l’ombre de la loge.
— Madame de Hozan, dites-vous? voilà une femme vrai-
LKS MYSTKUES l)li l..\ MAISON.
raenl curieuse à étudier... Elle est citée dans tous nos salons pour le luxe et l’éclat de ses toilettes; cependant elle a perdu son mari depuis plusieurs années, et par conséquent sa place de secrétaire d’ambassade... On ne lui connaît pas de terres, de maisons... d’où vient donc cette fortune mystérieuse?
— Prenez garde, elle va entrer.
— Oh ! nous avons le temps ! elles sont là deux femmes qui ôtent leurs manteaux, rajustent leurs dentelles, passent la main sur leurs coiffures, et se mettent sous les armes pour la revue des lorgnettes... tout cela est très-long. Je vous dis que madame de Rozan est un conte des Mille et une Nuit s. Je parie qu’elle a trouvé les trésors d 'Ali Baba, ou peut-être...
A ce moment, madame de Rozan entra avec sa fille Séraphine. La mère était étourdissante de parure; la fille, belle enfant de dix-huit ans, avait une toilette fraîche et gracieuse comme elle. Toutes les deux étaient mises avec une élégance irréprochable, depuis les gants jusqu’à l’éventail.
Bientôt la toile se leva. Laissons chanter le ténor en * et la cantatrice en a ; ne nous occupons que des entr’actes.
Quand le rideau fut baissé, le docteur, qui lorgnait çà et là, s’écria :
— Ah ! pour le coup, voilà un véritable magicien. L’enchanteur Merlin n’était rien en comparaison.
— Que dites- vous donc là, Monsieur? reprit la blonde Séraphine, avec une curiosité enfantine. Un magicien!... je voudrais bien qu’il y en eût; ce serait amusant.
— Si vous aimez l’étrangeté, la fantasmagorie, reprit Andrèse, vous vous entendrez fort bien avec le docteur, ma chère enfant. 11 prétend que dans nos maisons, dans nos réunions, dans cette salle môme, il y a une foule de mystères et de personnages fantastiques.
— Oh ! quant à cela, dit madame de Rozan, en s’éventant avec son précieux éventail Pompadour, je vous défie bien de nous le prouver, Monsieur le docteur.
— J'accepte le défi, Madame, et je commencerai ma galerie mystérieuse par le magicien dont je vous parlais tout à l’heure, et que je vois là, au bout de ma lorgnette.
Le sorcier que désignait le docteur, et qui était placé au premier rang du balcon, n’avait rien d’étrange au premier abord. C’était tout simplement un petit homme de quarantecinq à quarante-huit ans, frais, alerte, souriant et fringant.
— C’est là votre magicien? dit madame de Rozan ; il n’a pas la figure de l’emploi.
— Et comment se nomme-t-il ? demanda curieusement ^ Séraphine.
— Ce doit être l’enchanteur Merlin, reprit solennellement le docteur : il est assez bien conservé depuis le cinquième siècle, n’est-ce pas?.. . Ou plutôt c’est Faust, le grand Faust... Je cherche Méphislophélès à ses côtés.
— Quelle plaisanterie I dit Andrèse.
— C’est très-sérieux. Faust, avec l’aide du diable, peut seul rajeunir ainsi. Cet homme a le pouvoir de changer de peau comme le serpent, non-seulement tous les ans, mais tous les jours, s’il le veut.
— Quel conte nous faites-vous-là? reprit Andrèse.
— Je ne fais jamais de contes, répondit le docteur sérieusement, je fais de l’histoire. Regardez-le bien : son front est sans rides, ses cheveux sont sans mélange, sa taille est droite; il est plus cambré qu’un officier à la revue. Tout à l’heure, je le regardais au foyer, il marchait d’un pas vif et léger. Enfin c’est assurément ce que l’on appelle un homme encore vert, ou plutôt un homme encore châtain. Quel âge lui donnez-vous. Mesdames?
— Mais tout au plus quarante-huit ans, reprit madame de Rozan, qui se hasarda à le regarder avec son énorme et magnifique lorgnette.
— Eh bien, dit le docteur, hier, il avait soixante-quinze ans.
— Soixante-quinze ans ! s’écria-t-on en chœur.
— Oui, Mesdames, soixante-quinze ans. Il est vrai que c’était rue Jacob.
— Ah ! quelle folie ! s’écria Andrèse. Que fait à cela la rue Jacob ?
— Gela fait beaucoup, reprit le docteur, toujours grave. Cet homme a deux visages, comme M. Janus : ce que vous \oyez là, c’est sa figure de soirées, d'Italiens, d’Opéra; mais son visage de la rue Jacob, grand Dieu!., c’est vieux, ridé, sillonné. Je l’ai rencontré cinq ou six fois dans cette rue-lâ, sortant d’une belle maison, n° 40, et j’ai pu m'assurer de ce que je vous dis. Hier encore, je me suis croisé avec lui ; c’était dans la rue Saint-Benoît, mais elle donne rue Jacob, et il n’avait pas encore eu le temps de changer de peau. 11 uvait la tâte blanche comme un patriarche.
Vous me direz que, dans un pays civilisé, la neige se teint ; mais c’était une métamorphose complète. C’était un veillard de la tâte au pieds, car son pas était aussi pesant qu’il est léger aujourd’hui : il semblait traîner après lui tous les boulets du rhumatisme. Il était ridé, courbé en deux ; enfin, c'était un de ces hommes qu’un héritier cajole, qu’une gouvernante soigne pieusement et auquel un médecin envoie souvent sa carte.
— Mais, reprit Andrèse, le dilettante de ce soir et le veillard de la rue Jacob, c’est l'oncle et le neveu sans doute.
— Du tout, je l’ai assez souvent rencontré sous ses deux visages, pour pouvoir l’étudier ; je suis certain que c’est le même homme.
— Alors, dit Séraphine avec sa curiosité d’enfant, vous savez son secret?
— Ah ! vous croyez que les sorciers laissent ainsi découvrir leurs secrets? Je no sais rien, Mademoiselle; mais il y a là nécessairement un très-curieux mystère, que je veux approfondir. Dès que je l’aurai pénétré, j’aurai l’honneur de vous en instruire.
— Oh I quel bonheur ! s’écria Séraphine.
Dans ce moment, une loge, qui se trouvait em face de celle d'Andrèse, s’ouvrit avec fracas et une femme y entra.
— Regardez donc, bonne amie, dit Séraphine à Andrèse, qui l’aimait comme une petite sœur chérie, regardez comme celte dame est belle !
— Rien belle, en effet, reprit le docteur : mais de toutes les femmes qui sont ici, c’est assurément la plus ténébreuse, lu plus curieuse, la plus mystérieuse, la plus criminelle peut-être !
— Allez-vous nous faire encore un conte fantastique ? dit Andrèse.
— Celte fois, reprit le docteur, ce sera un roman d’Anne Radcliffe.
— Avec des revenants ? demanda Séraphine enchantée.
— Peut être. D’abord, regardez bien celte femme.
Cette beauté mystérieuse n’avait pas encore eu le temps de se placer ; elle était debout, et l’on pouvait juger de la majesté de sa taille de reine; un long burnous blanc, qui la drapait , semblait encore la grandir. Scs cheveux noirs comme la nuit faisaient ressortir la pâleur mate de son visage ; son regard était impérieux ; son nez busqué et aristocratique; ses traits, d’une admirable régularité, semblaient taillés au ciseau. On eût dit d’une belle patricienne, retrouvée dans les fouilles d’Herculanum, conservée sous les cendres du Vésuve, et raminée par miracle, pour donner aux Parisiens une idée=de la beauté antique.
— Mais je la reconnais, dit Andrèse, c'est madame Dumoulin.
Ce nom de madame Dumoulin allait à cette femme comme une cornette à une impératrice.
— Madame Dumoulin», reprit madame de Rozan; vous vous trompez, c’est la marquise de Valfremar.
— Je suis bien certaine, dit Andrèse, que c’est ma-
dame Dumoulin, une femme qui est excessivement riche-
— Du tout, elle est complètement ruinée.
— Vous ôtes dans l’erreur: je la reconnais bien, c’est une femme à l’esprit froid, sérieux; qui parle politique comme un député, et sait mieux que le Moniteur les nouvelles de l’intérieur et les nouvelles étrangères.
— Allons donc 1 dit madame de Rozan, elle ne sait pas plus ce qui se passe sur la terre que l’astronome qui regardait le ciel et tombait dans le puits. C’est une nature contemplative; sa conversation est constellée de tous les astres d’en haut. Quand elle ne va pas à l’Opéra, elle court à l’observatoire regarder les étoiles, et c’est elle qui a dû découvrir la dernière comète.
— Comment, ma mère, dit Sérapbine, lu connais cette
dame?
— Ce n’est pas une dame, reprit le docteur.
— Ah 1... alors, c’est une demoiselle ?
— Ce n’est pas une demoiselle.
— Eh bien! dit Andrèse impatientée, c’est une veuve.
— Ce n’est pas une veuve.
Les trois femmes se récrièrent : le docteur continua.
— Cette femme, qui peut avoir aujourd’hui une trentaine d’années, se nommait effectivement, il y a sept ou huit ans, la marquise de Valfremar. Je ne sais par quelle fenêtre son noble et prodigue époux a jeté son argent ; est-ce par la fenêtre d’un boudoir, est-ce par le balcon du Jockey-Club? Je l’ignore. Toujours est-il qu’iU’ est ruiné. Alors, il a jugé à propos de se faire sauter la cervelle, peut-être pour donner un démenti à ceux qui prétendaient qu’il n’en avait jamais eu. On affirme que la veuve a beaucoup pleuré. Était-ce son mari, était-ce sa fortune? C’est encore une chose que j’ignore. Mais enfin, les larmes du veuvage se sont taries, la saison des pluies s’est passée, et la veuve n’a pas été fâchée de retrouver un second mari et une seconde fortune. La noble marquise
de Valfremar a donc épousé M. Dumoulin, ses cinq ou six maisons et ses rentes sur l’État. Maintenant qu’est-ce que M. Dumoulin? That is the question! comme dirait Hamlet. C’est un êlre problématique... On l’a vu, à ce qu'il paraît, pendant les premiers temps de son mariage, mais depuis trois ans il a complètement disparu. On prétend cependant qu’il habite la maison de sa femme; mais comment se fait-il qu’ilsoit invisible? Est-ce un homme, est-ce un sylphe, est-ce une ombre, est-ce un vivant, est-ce un revenant? Les gens dont l’humeur est ténébreuse et l’esprit inventif affirment que madame Irène Dumoulin enferme son mari dans un souterrain, au-dessous de la brillante salle à manger où elle donne des repas splendides : pendant que les convives mangent des ailes de faisan et boivent du champagne, l’infortuné se nourrit de pain sec, d’eau claire et de larmes.
Fernand et Urbain.
On continuait à causer et à lorgner, lorsque tout à coup le docteur vit pâlir Andrèse. Évidemment, il venait de se passer pour elle, dans la salle, un de ces petits événements que l’œil d’un véritable ami peut seul découvrir; l’amitié est un microscope infiniment mieux fait que ceux des meilleurs opticiens.
Le docteur suivit la direction des regards d’Andrèse, et les vit se porter sans cesse sur la loge de madame Dumoulin. Uu jeune homme venait d’y entrer; il avait pris place à côté de la belle Irène, et lui parlait avec ces regards adulateurs, avec cet empressement compromettant, qui remplacent avan-
tageusement un porte-voix, pour dire à toute une salie : « Voici une jolie femme à. laquelle je fais la cour. »
— Mais je ne me trempe pas, dit madame de Rozan, qui venait de tourner les yeux vers la loge ; c’est Fernand Dufranval, notre grand peintre.
Fernand Dufranval était effectivement une gloire artistique; la renommée aux cent journaux avait maintes fois imprimé son nom ; elle l’avait mis en relief sur ses colonnes île papier, qui mènent aussi vite à la gloire que la colonne Trajane.
Cette bonne renommée, qui se trompe rarement, et qui, après tout, est une femme d'esprit, n’avait été que juste en vantant son peintre chéri. Fernand était réellement un artiste inspiré, capable de tout, quand il s’agissait de son art : brave, audacieux, sublime ! Il était allé en Crimée peindre une bataille jusque sous le feu de l’ennemi, et, si Dieu l’eût voulu, il eût été le martyr de l’art, comme Pline l’ancien fut celui de la science. Son imagination était aussi une œuvre artistique, où Dieu s’était plu à réunir les uuances les plus délicates, les couleurs les plus tranchées, les rayons les plus lumineux. Cette belle nature eût été un chef-d’œuvre, si le cœur avait valu la tète. Assurément on n’aurait pas pu dire à notre artiste ce que disait madame de Tencin à Fontenelle, en lui posant la main sur la poitrine : « Ce n’est pas un cœur que vous avez là ; c’est de la cervelle. » Le cœur existait, sans nul doute, mais il était profondément assoupi. L’amour, la foi, les saintes affections, manquaient totalement à notre glorieux peintre ; il avait la religion de son art, il n’avait guère que celle-là, et l’on se demandait, sans pouvoir se l’expliquer, pourquoi ce talent original et plein de sève était incomplet malgré tout son éclat.
Fernand avait trente-trois ans; son large front, où trônait un orgueil démesuré, occupait une grande partie de son visage, et était encadré par de longs cheveux bruns ;
car, si nous ne sommes plus dans le siècle des rois chevelus, nous sommes dans celui des peintres chevelus. Ses jeux chatoyants jetaient quelquefois des feux comme les diamants dans l’ombre; ses traits irréguliers n’étaient sculptés ni à la grecque ni à la romaine ; mais le génie, qui s’entend aussi bien que Phidias et Michel-Ange à composer de belles et nobles figures, éclairait toute cette physionomie.
— En vérité, dit madame de Rozan à Andrèse, notre grand peintre parle à madame Dumoulin avec un empressement
trop marqué ; on n’affiche pas ainsi une femme Je vois
bien qu’on avait dit vrai.
— Et que disait-on ? demanda vivement Andrèse.
— Comment ! vous l’ignoriez? reprit madame de Rozan. Mon enfant, dit-elle à Séraphine, les cheveux sont un peu en désordre, un coup d’œil à la glace qui est dans le petit salon de la loge ne ferait pas de mal, je crois.
Séraphine passa dans le petit salon, et la conversation continua.
— On dit, reprit madame de Rozan à demi-voix, que notre artiste a une passion folle pour celte superbe beauté, mais une passion partagée. C’est une femme qui se perd ; bientôt on ne mettra plus les pieds dans son salon.
— Il y avait cependant, dit le docteur, près de douze cents pieds à son dernier bal, des pieds très-aristocratiques, qui ont dansé une foule de polkas et de rédowas.
— C’est tout simple, répondit madame de Rozan, elle a S0,000 livres de rente, c’est-à-dire de considération. Il est très-certain, continua-l-elle, sans remarquer l’émotion d'Andrèse, qu’elle adore notre célèbre peintre.
— C’est impossible! dit le docteur; je vous affirme qu’il lui est parfaitement indifférent.
— Vous croyez ? s’écria Andrèse, qui respira plus librement.
— J’en suis certain, car hier encore elle parlait astronomie.
IG
— F.h bien!... dirent les deux femmes avec étonnement, qu’est-ce que cela prouve?
— Comment I ce que cela prouve! mais c'est concluant. Malgré ses grands airs dédaigneux, la noble Irène a le cœur tendre : je ne prétends pas que ce soit une Aspasic, mais c’est au moins une Célimône. Au milieu de son essaim d’adorateurs, elle choisit de temps à autre un favori. Pendant qu’il est en vogue, il occupe toutes scs pensées ; elle s'identifie tellement à lui, à ses goûts, à sa profession, qu’elle devient son reflet et emprunte son langage. Ainsi, par exemple, il y a deux ans, son cœur siégeait au Sénat : ce fut alors, continua-t-il en s’adressant à Andrèse, qu’elle parla politique et s’abonna au Moniteur. Maintenant, elle est de l’Académie des sciences et ne songe qu’à l’astronomie.
— Vraiment! s’écria Andrèse ; ainsi sa nouvelle passion n’est pas...
— Une palette, non vraiment, c’est un astre, et, à moins qu’il n’y ait éclipse...
— Elle est originale, cette femme, dit Andrèse, à qui l’espoir revint.
Précisément alors, elle vit Fernand saluer Irène et quitter sa loge.
— Décidément elle est fort belle, continua-t-elle en devenant rayonnante.
— Avez-vous bientôt fini? demanda Séraphine, qui parut à l’entrée du petit salon, et montra sa tète blonde.
— Cette pauvre Séraphine qu’on oubliait ! dit Andrèse en lui souriant. Revenez vous asseoir, mon enfant.
Séraphine reprit sa place, avec la mine boudeuse d’une petite fille qu’on vient de mettre à la porte.
Dans ce moment, le docteur, qui braquait toujours sa lorgnette sur quelqu’un, s’écria :
— Mais ce n’est pas possible, cela ne peut pas être lui !
— Quel nouveau phénomène découvrez-vous encore? demanda Andrèse. Où est-il, je vous prie ?
— Au premier rang de L’orchestre. 11 est debout et regarde de ce cûté. C’est un beau jeune homme de vingt-huit ans à peine; sa mise est soignée, sans être élégante; le linge est d’une blancheur immaculée; l’habit, j’en suis certain, n’a pas une seule tache, mais la coupe en est vulgaire, il doit sortir des mains d’un petit tailleur économique.
— Je ne vois, reprit Andrèse, rien d’original dans ce jeune homme, si ce n’est une suprême expression de bonté, qui caractérise sa figure ; or, la bonté est assez rare dans le inonde pour être originale.
Séraphine aperçut alors le jeune homme qu’on désignait et qui, depuis le commencement du spéciale, se tournait sans cesse vers la loge.
— Mais c’est lui 1 s’écria-t-elle.
— Lui ! dit le docteur, en la regardant fixement.
Séraphine devint non pas rouge comme une cerise,
c’est un peu vif, mais rose comme une pêche mûre. Le jeune homme la salua, parut enchanté d’étre aperçû, et le docteur, qui avait une excellente lorgnette, le vil rougir encore plus qu’elle.
— Vous connaissez M. Urbain Giraud? demanda le docteur à Séraphine.
— C’est-à-dire, répondit madame de Rozan, que nous l’avons vu plusieurs fois au bal; voilà toutes nos relations. 11 était, je crois, l’autre soir chez madame d’Arbelle, et ma fille a dansé une fois avec lui.
— Non, maman, cinq fois, reprit ingénument Séraphine.
Andrèse sourit et dit au docteur :
— Mais qu’y a-t-il donc de si étrange à ce que ce jeune homme soit aux Italiens?
— Ce' qu’il y a d’étrange ! s’écria le docteur, mais c’est
raille fois plus extraordinaire que les métamorphoses du sorcier de la rue Jacob.
Vous saurez d'abord qu’Urbain Giraud est employé à l’Hôtel de ville, et n'a guère d’autre ressource que ses 2,000 francs d'appointements. C’est l’homme le plus rangé qui se puisse voir ; il ne se permettrait jamais le luxe inouï d’une place aux Italiens. La moindre dépense supplémentaire pourrait causer une privation à sa mère et empêcher notre employé de lui offrir le présent de fête ou le cadeau du jour de l’an. Je suis certain qu’il a un billet de faveur.
A la sortie des Italiens, on rencontra Urbain Giraud sur le grand escalier. Il s’avança avec la ferme intention de dire quelques mots gracieux ; mais il ne put que balbutier, rougir et saluer gauchement.
Andrèse, qui ramenait madame de Rozan et Séraphine,
monta avec elles dans son brillant équipage, et nargua la pluie qui commençait à tomber. Quant à Urbain, il ouvrit son. parapluie, qu’il portait toujours avec lui, comme l’Arabe porte sa tente.
11 marchait en songeant à la blonde Séraphine ; il s’en alla rêveur, mouillé, crotté, mais abrité sous son pavillon de taffetas gros bleu, et arriva enfin dans la rue Meslay; il demeurait là, avec sa mère, au quatrième étage d’une modeste maison.
Madame Giraud, qui avait bien soixante ans, s’était mariée tardivement. Klle avait épousé un savant, un chercheur de pierre philosophale, un de ces esprits inquiets et éclairés qui sont toujours à la poursuite de quelque découverte, et sèment leurs écus comme des graines qui ne germent souvent que pour les âges futurs; un de ces pauvres hommes de génie, qui enrichissent la science et appauvrissent leurs femmes. Le savant était mort, la dot de sa femme était dissipée, et madame Giraud, autant par système que par nécessité, s’était appliquée à donner à son fils un esprit positif
LES MYSTÈliES DE LA MAISON.
et des habitudes d’ordre et d’économie. Elle avait été fort heureuse d’obtenir pour lui une modeste place, et, depuis quelques années, Urbain était employé à l’Hôtel de ville.
Rien n’est élastique comme ce mot employé; sans parler des grands dignitaires bureaucratiques, on trouve, dans les rangs secondaires, des employés de toute nature et de tout plumage, depuis lo plus simple jusqu’au plus fashionable.
Il y a les employés artistes, souvent célèbres dans la poésie, dans les arts, et dont la place n’est qu’un accessoire. Leurs rêves d'or se payent souvent en monnaie si incertaine, qu’ils sentent la nécessité d’y ajouter un chiffre faible, mais positif.
il y a les employés mondains, qui sout plus assidus au bal qu’au bureau. Leur famille obtient pour eux une petite place dans quelque ministère, pour leur faire mettre le pied à l’échelle administrative. En attendant, leurs faibles appointements sont pour leurs menus plaisirs, et ne servent souvent qu’à payer leurs gants jaunes et leurs bottes vernies.
Ce n’est donc qu’un très-petit coin du tableau que nous prétendons peindre ici : ce n’est pas l’employé en général, c’est le simple bureaucrate, qui n’a pour toute ressource que sa modeste place, et doit, par conséquent, en faire une question dévie ou de mort. C’est presque toujours le moins protégé, et c’est celui qui a le plus besoin de protection.
Urbain Giraud appartenait à cette modeste classe d’employés. Après avoir été simple expéditionnaire, il était maintenant èommis-rédacleur, aux appointements de deux mille francs : en y joignant cinq cents francs de rente, seul débris de la fortune perdue par le pauvre savant, c’était l’unique ressource du fils et de la mère. Deux mille cinq cents francs, c’est la journée d’un fou, mais cela peut être tannée d’un homme raisonnable.
Urbain et sa mère se trouvaient heureux comme des princes du budget que leur volait le gouvernement. Leuis
dépenses, leurs plaisirs, tout était réglé : leur vie était régulière comme le cadran de l’Hôtel de ville, qui ne se dérange jamais. L’ordre était leur intendant; une femme de ménage, leur valet de chambre; un omnibus, leur équipage. Pas une dette, pas un remords, ne les empêchaient de dormir; c’étaient deux âmes pures, aimantes, qui se comprenaient et s’adoraient; ils avaient de la tendresse plein le cœur, et si leurs poches étaient un peu légères, leurs consciences l’étaient aussi.
Le lendemain du spectacle des Italiens, Urbain partit pour son bureau, avec sa ponctualité habituelle. 11 se sentit mécontent de lui en donnant à sa mère le baiser d’adieu.
— Je suis un ingrat ! se disait-il.
11 y a vingt-huit ans que je connais ma mère ; elle m'a soigné depuis le berceau, elle m’a sauvé de deux ou trois maladies, et cette jolie blonde n’a jamais rien fait pour moi. Je lui suis peut-être complètement indifférent. Cela n’empêche pas, qu’en embrassant ma bonne et sainte mère, je me sentais aujourd’hui plus froid qu’à l'ordinaire, et je pensais que je serais bien heureux si je pouvais seulement baiser le bout des doigts de ma petite blonde. Assurément, c’est de l’ingratitude 1
En sortant, il se croisa avec deux gamins du voisinage.
— Guguste, disait l’un des deux à son camarade, veux-tu me dire quelle heure qu'il est ?
— Ce n’est pas malin, répondit Guguste en apercevant Urbain, v’ià M. Giraud qui part pour l’Hôtel de ville : il est neuf heures trois quarts. Il ne sort jamais ni plus tôt ni plus tard.
— Tiern 1 dit son camarade, c’est joliment commode d’avoir ce particulier-là pour voisin ! Ça dispense de montre ; c’est une horloge ambulante et économique.
Dix heures sonnaient quand Urbain arriva à l’Hôtel de ville. Il escalada de larges escaliers, entra dans un long cor-
ridor, orné de deux poêles, de Irois garçons de bureau, et d’une multitude de portes avec la désignation des divers bureaux. Urbain arriva le premier dans le sien, et s'occupa d’une correspondance dont son chef l’avait chargé.
11 y avait déjà près de deux heures qu’Urbain faisait grincer sa plume sur le papier du gouvernement; ses collègues avaient disparu les uns après les autres, sous différents prétextes ; il travaillait seul, quand une difficulté se présenta dans la rédaction qui lui était confiée ; il voulut consulter son sous-chef.
En face du bureau où se tenait Urbain, sur deux autres portes donnant également sur le corridor, on lisait : « Chef. » « Sous-chef. » Il entra dans le cabinet du dernier, et quelques instants après revint dans son bureau.
Mais il y trouva son chef, seul et le sourcil froncé, comme Jupiter Olympien.
— Je vous fais mon compliment, Monsieur, dit le chef. C’est à présent que vous arrivez... à midi !
— A midi ! s’écria Urbain; mais dix heures sonnaient quand je suis entré : j’étais allé parler au sous-chef.
— Allons donc ! votre chapeau que vous Otez à l’instant n’atteste-t-il pas que vous venez du dehors ?
— Il atteste simplement que, pour le moment, un léger rhume de cerveau nous rend inséparables.
— Je ne suis pas si facile à abuser, répondit le chef. Parlez-moi de ces messieurs; aucun de leurs chapeaux ne manque à l’appel. Je suis certain qu’ils étaient là avant dix heures.
— I.es chapeaux?
— Eh non, les employés !
— Je les défie d’être plus exacts que moi, dit Urbain. Dans ce moment encore je suis le seul à l’ouvrage, et c’est à moi que vous adressez des reproches !
— Eh parbleu ! à qui voulez vous que j’en fasse puisque
LES MYSTÈRES l>E LA MAISON.
vous ôtes seul ? Du reste, ces messieurs vous avaient devancé; leurs chapeaux ne le prouvent-ils pas?
Urbain garda le silence, il ne voulait pas trahir ses collègues. Effectivement les chapeaux se faisaient remarquer par une exactitude scrupuleuse, et se proposaient môme de demander de l’avancement à la première vacance. Leurs maîtres, en arrivant au bureau, avaient soin de les tirer de l’armoire, de les laisser traîner ostensiblement. Puis, la tôte ornée d’un autre feutre, plus neuf et plus lustré, ils s’en allaient le pied leste, et circulaient dans Paris. C’était là ce que le docteur eût appelé le mystère des chapeaux, qui, dans presque tous les ministères, est un des secrets de la maison.
— Le travail dont je vous avais chargé est-il seulement terminé ? dit le chef.
— Pas encore; c’était précisément à ce sujet que j’allais demander quelques renseignements au sous-chef.
— Quand je disais que vous manquiez de zèle, d'activité ; vous ôtes d’une négligence impardonnable.
— Et vous. Monsieur, s’écria Urbain, vous ôtes d’une injustice qui me révolte à la fin, et surtout d’une partialité pour certains employés !...
— 'Prenez garde, Monsieur, vous manquez à voire chef; ne me forcez pas à provoquer une destitution.
— Me destituer, moi! s’écria Urbain avec l’éloquence de l’indignation ; moi, si ponctuel, si exact, moi que dans mon quartier on appelle l'homme-horloge ; moi, le seul employé de France, peut-ôtre, dont la montre ne retarde jamais!
Le pauvre Urbain avait mille fois raison; mais le chef avait ses motifs secrets, et, depuis quelques mois, il cherchait à accumuler les griefs sur cette tôle inuocenle.
Quelque temps après, Urbain traversait le boulevard, en rêvant comme un amoureux, lorsqu’un élégant coupé, qui l’éclaboussa, le ramena à la réalité du macadam.
l.a tête du docteur parut à la portière.
En deux minutes Urbain fut enlevé, installé à côté de lui, et les chevaux reprirent le grand trot.
— Je vais faire mes visites de médecin, dit le docteur. Nous causerons en route. Eh bien, mon cher Urbain, allezvous toujours aux bals de madame d’Arbelle?
— Oui certes, dit vivement Urbain, le plus souvent possible.
— Je croyais que vous n’aimiez pas la danse ?
— Ah ! ce n’est pas Strauss que j’aime 1 s’écria Urbain.
— Mais c’est la fille de madame de Rozan.
— Qui vous l’a dit? demanda Urbain tout étonné.
— Qui me l’a dit? mais vous-méme, dit le docteur en le regardant. Est-ce que cela ne se voit pas toujours dans les yeux ! Quand l’amour est au logis, il se met tout de suite à la fenêtre.
— Eh bien I oui, je l’aime comme un fou, et, si vous saviez... quel bonheur U. je peux bien vous le dire, à vous, qui êtes mou ami... elle m’aime aussi.
— Comment ! s’écria le docteur, elle vous l’a dit?
— Elle! grand Dieu ! une jeune fille si innocente, si réservée... elle ne me l’a pas dit une seule fois.
— A la bonne heure !
— Mais elle me l’a dit cent.
— Oh ! pour le coup, ceci demande explication.
— C’est-à-dire que je l’ai deviné. Quand j’arrive au milieu du bal, elle paraît toute joyeuse. Quand je l’invite à danser, elle rougit, et quand je parle départir, elle dit : Déjà 1 fût-il quatre heures du matin. Vous voyez bien qu’elle m’aime.
— En vérité, dit le docteur, je ne comprends pas comment vous, si novice dans ces sortes de choses, vous devenez maintenant si clairvoyant.
— Écoutez donc, mon ami, dit Urbain, quand un Français va en Angleterre, la nécessité lui fait apprendre prompte-
uient l’anglais. Eh bien 1 jusqu’à présent, le cœur des femmes était pour moi un pays étranger; maintenant que je suis amoureux, et que je tiens à voyager dans ce pays-là, il faut à tout prix que j'en connaisse la langue ; ne vous étonnez donc pas si je fais des progrès si rapides, et si je commence à traduire sans dictionnaire.
— Far le fait, vous traduisez fort bien, dit le docteur; mais voyons, mon cher Urbain, parlons raison; cette jeune fille ne vous convient nullement : madame de Kozan cherchera son gendre dans les splendeurs de la banque, de la finance, de la noblesse, lit quand même elle vous accueillerait, il y a par le monde bien des jeunes filles qui ont beaucoup de toilettes et peu de dot. Que deviendrez- vous, si le chiffre était faible ? madame de Rozan a dû donner à sa fille des idées de luxe, qui ne s’accorderaient pas avec votre modeste place.
— Hélas ! je le sais bien, dit Urbain en soupirant. Je n’ai pas le moyen d’épouser un astre 1 Ce qu’il me faut ù moi, c’est une femme qui sache faire ses confitures. Mes dépenses sont si bornées, si régulières surtout ! mes moyens ne me permettent qu’une femme en robe d’orléans ou de taffetas léger, à 3 francs 30, les jours de grande parure.
— Enfin t dit le docteur, je vous retrouve... vous devenez raisonnable.
— Eh bien, non ! s’écria Urbain, je ne le suis pas, je ne veux pas l’être... je l’aime trop... J’irai la demander en mariage, et, si on me l’accorde, je serai si heureux, mais si heureux, que je ferai des merveilles ; rien ne me sera impossible, et je serai capable de devenir... qui sait? chef de bureau , peut-être !
— Vous êtes décidé à vous présenter comme prétendant?
— Mais, certainement, je..* je... Hélas ! reprit-il avec découragement, je n’oserai jamais. Je ne saurais comment m’y prendre pour la demander à sa mère. Elle est si brillante, ectte madame de Rozan ! Une femme eu grande toilette
m'impose toujours. Les dentelles m’intimident et le velours m’inspire un respect qui m’ôte quelquefois la parole.
Dans ce moment, la voiture passait au coin de la rue Bréda, et le docteur s’écria tout à coup :
— Oh 1 le malheureux !
— Vous avez failli écraser quelqu’un? demanda Urbain.
— C’est bien pis, dit le docteur. Je viens de voir un de mes amis entrer dans la maison du vampire.
— La maison du vampire? mais ce sont des sépulcres ces maisons-là, et celle-ci est fraîche, coquette, pimpante t Quel est donc ce vampire ?
— Un vampire plus terrible que ceux qui sortent à minuit des cimetières, se drapent dans leur linceul, se glissent jusqu’au lit de la jeune fille, jusqu’au berceau de l’enfant, jusqu’au chevet de l’adolescent; qui cherchent enfin tout ce qui a dans le cœur du sang jeune, chaud, vermeil, et le boivent goutte à goutte à leur repas du soir, comme un vin fortifiant... Notre vampire dépasse tous ces revenants classiques.
— Quel est son nom dans l'Almanach des adresses? demanda Urbain.
— Ne riez pas, reprit le docteur, et faites le signe de la croix en passant devant ce logis; car il y a là, voyez-vous, un des plus terribles mystères de la maison.
Le docteur se fit descendre quelques pas plus loin ; il alla porter à une fièvre nerveuse, qui l’attendait impatiemment, les consolations du quinquina et la goutte d’eau de la fleur de mauve; puis il remonta dans son coupé, qui l’emporta jusqu’au faubourg Saint-Germain.
resta fort peu de temps auprès de sou malade de la rue Saint-Benoit, et revint bientôt s’asseoir près d’Urbain.
Au moment où il traversait Ja rue Jacob, un cri se fit entendre, le cocher retint brusquement les rênes, et Urbain vit un petit vieillard qui venait de tomber sous les pieds du cheval.
— Grand Dieu ! s’écria-t-il en cherchant à ouvrir la portière, portons-lui secours.
Mais le petit vieillard s’élait relevé parfaitement intact, et s’éloignait en grommelant.
— Dieu merci, il est sauvé ! dit Urbain. Si pourtant la voiture l’avait écrasé !...
— Eh bien , reprit le docteur avec calme, il ressusciterait.
— Plaît-il?
— C’est positif, cet homme est le magicien de la rue Jacob.
— Hein?... je n’ai pas bien entendu.
— Je dis, reprit le docteur avecson sang-froid habituel, que c’est le magicien de la rue Jacob. Du reste, il est de votre connaissance.
— Allons doncl dit Urbain, je ne connais pas de magicien.
— Regardez-le bien... Tenez, justement, il se retourne de
ce côté. ,
— Sa physionomie me déplaît, dit Urbain, il ressemble à mon chef de bureau.
— Précisément... c’est son frère, un frère chéri, qui a tout pouvoir sur son esprit, et dont votre irascible chef qui, m’a vez-vous dit, vous montre tant de malveillance, suit docilement tous les conseils.
— Quelle plaisanterie 1 reprit Urbain. Le frère de mon chef de bureau est un homme vif et alerte, qui a tout au plus quarante-six ou quarante -huit ans.
— Sur larive droite de la Seine ; mais il en a bien soixantequinze rue Jacob.
— Ah çà ! vous me dites de telles extravagances que je renonce à vous comprendre.
— Je ne me comprends pas davantage, mais j e constate des faits : je vois un logogriphe qui passe ; quand j’en saurai le mot, je vous le dirai. Mais peut-être vous ferai-je bientôt connaître une énigme plus intéressante pour vous.
— Laquelle?
— Je vais demain, pour la première fois, chez madame de Rozan, la mère de la blonde Séraphine.
— Grand Dieu ! mademoiselle Séraphine serait-elle malade?
— Ce n'est pas elle, reprit le docteur, c’est sa mère. Je ne suis pas fâché de pénétrer dans cet intérieur ; quelque chose me dit qu’il y a un mystère au fond de tout ce luxe. J'observerai, j’étudierai, et je vous dirai franchement ensuite si vous devez penser à votre charmante Séraphine.
Lei Princesses nu I.offls.
Madame de Rozan avait fait prier le docteur de passer chez elle le lendemain, de quatre à cinq heures; mais Varnière, qui était aussi zélé que curieux, n’attendit pas jusque-là. et se fit conduire chez sa nouvelle cliente, à dix heures du matin.
Les maisons de Paris ont des physionomies très-variées : . les unes sont d'humbles nids d’oiseaux, calmes et retirés, que le petit bourgeois aime à placer près de l’ombrage des arbres du Luxembourg, du Jardin des Plantes ou de la place Royale; d’autres sont d'élégantes volières de la Chausséed’Antin, où logent, à des prix fabuleux, nos oiseaux à la mode, appelés banquiers, agents de change, etc., oiseaux plus dorés que les faisans de la Chine.
D’autres maisons enfin, noires, profondes, populeuses, et situées en général dans le centre de Paris, sont de véritables ruches, qui appartiennent au commerce; cependant il n’est pas absolument nécessaire d’être abeille, et de fabriquer un miel quelconque, pour y loger. Beaucoup de personnes qui
n’ont aucune profession industrielle, cherchent volontiersces grandes ruches bourdonnantes, parce que les alvéoles, qu’on y nomme ambitieusement appartements, y sont d’un loyer modeste, et à la portée des petites bourses.
Madame de Rozan, la belle dame aux robes de velours, et la blonde Séraphine, l’ange à l’auréole de muguets ou de roses, logeaient dans une de ces maisons.
Le docteur, qui s’attendait à les trouver dans un délicieux petit hôtel, fut au comble de la surprise.
11 chercha le concierge, qui ne ressemblait guère à ces puissants fonctionnaires du rez-de-chaussée, qui, dans les grands quartiers,’ occupent une loge meublée en palissandre.
Celui-ci était un artiste en vieux souliers, et sa petite loge, noire et enfumée, ressemblait assez à la coquille d’un colimaçon.
— Madame de Rozan? dit le docteur; c’est au premier, n’est-ce pas?
Le colimaçon, coiffé d’un vieille casquette, avança la télé hors de sa coquille, et cria d’une voix de fausset :
— Au troisième, au-dessus de l’entre-sol.
— Tiens ! liens ! se dit le docteur, c’était à peu près à celte hauteur que je conseillais à Urbain de choisir sa tiançée.
L’escalier, assez grand, mais mal soigné, attestait que l’estimable concierge était plus souvent armé du tire-pied que du balai.
A mesure que le docteur montait, il trouvait la maison chargée d’inscriptions, comme un obélisque.
A t’entrc-sol, on lisait sur un écusson :
Lcdôux, professeur de canne, bâton et boxe française.
Une fabrique occupait tout le premier étage; on lisait sur une belle plaque de cuivre :
Jacquemont , fabricant de perles d’ imitation,
(Tournez le bouton, S. V. P.)
Au second élage, sur un autre écusson, ornant la porte qui se trouvait à la droite de l’escalier :
Mademoiselle Alain, couturière en robes.
Fuis, sur la porte du niilcu :
Madame Leblanc : fleurs et verdures.
Sur la porte de gauche, pour économiser les caractères gravés, on avait écrit à la main, sur une bande de papier :
Saint-Léger, pédicure : guérit sans aucune espèce de douleur les cors, poireaux et ails de perdrix.
Mais au troisième, un paillasson propre et n£uf, un timbre moderne, remplaçant la sonnette classique, et arraché à grand’peine à la munificence du propriétaire, étaient les indices d’une certaine élégance.
— Allons! se dit le docteur, on a fait une petite économie de loyer, pour pouvoir meubler l’appartement avec plus de coquetterie.
Il tira le petit bouton, et ie^ timbre, avec sa voix moderne, jeune et claire, résonna dans l’appartement.
On vint ouvrir : ce n’était ni Frontin ni Lisette ; c’était plutôt Maritorne, une fille gauche et commune, récemment échappée de son village, qui n’avait ni l’ampleur ni la dignité de la cuisinière, dite cordon bleu, ni la cornette à rubans roses et la robe ajustée de la soubrette; c’était ce que l'on appelle, en style de petites affiches, la bonne pour tout faire.
Le docteur l’examina avec l’attention d’un observateur; car il savait que le domestique qui vient vous ouvrir est l’enseigne de la maison.
Dès que Varnière fut introduit dans la pièce d’entrée, une jeune fille, une femme de chambre sans doute, qui tenait un foulard à la main, et qui évidemment aidait la bonne à essuyer les meubles, se sauva comme une sylphide.
Cette jeune fille avait un petit bonnet de jaconas, noué
scus le menton, une robe de mérinos, passablement fanée, et un tablier de laine noire. Malgré la promptitude de sa fuite, le docteur avait aperçu son frais et gracieux visage et reconnu Séraphine.
— Voilà un mystère de la maison, pcnsa-l-il, qui ressemble à un conte de Perrault : l’autre soir, aux Italiens, j’ai vu la petite princesse en robe couleur de soleil ; ce matin, je ne trouve plus que Peau-d’Ane. Je recommanderai à tous les poètes de ma connaissance de n’aller voir le matin que les femmes d’une fortune incontestable.
La bonne pour tout faire abaissa ses manches retroussées, qui attestaient de laborieux travaux, puis alla prévenir sa maîtresse.
Le docteur attendit dans un petit salon, et fit l’inspection de l’appartement : au nid on connaît l’oiseau.
Tout dans ce logement exigu, et quelque peu prétentieux, offrait un mélange de meubles fanés et de luxe à bon marché.
Le canapé et les fauteuils étalaient ambitieusement de superbes housses de toile perse, où brillaient dans l'hiver toutes les fleurs du printemps. Malheureusement le docteur, habitué aux autopsies, souleva du doigt l’enveloppe, et vit un affreux velours d'Utrecht, usé jusqu’à la corde. Hélas ! il faut le moins possible regarder le fond du cœur, le dessous des cartes et le dessous de la housse I
Un tapis élégant recouvrait une vieille table, et sur la cheminée, près d’une pendule assez vulgaire, deux magnifiques potiches remplaçaient les vases du Japon et leurs fines peintures, représentant de précieux magots.
Chose étrange que le luxe et la valeur de convention l Hien n’est plus commun ni plus méprisé que les magots vivants; mais, dès qu’ils sont en peinture, ils deviennent rares, recherchés, et s’achètent à prix d’or.
On fit longtemps attendre le docteur ; quand il fut admis
SI
dans la chambre de madame de Rozan, Séraphine avait eu le temps de se métamorphoser en petite princesse ; madame de Rozan, qui était couchée, avait un bonnet merveilleusement brodé, dont l'entière blancheur annonçait qu’on venait de le mettre à l’instant.
La chambre de madame de Rozan, où elle ne recevait jamais, était la pièce sacrifiée. Quand une porcelaine était ébréchée, quand une chaise était boiteuse, on les reléguait dans la chambre hospitalière. Peu à peu, on s’était dispensé ainsi d’en renouveler le mobilier; c’était l’Hôtel des Invalides des meubles estropiés de l’appartement.
Dans sa préoccupation à changer de toilette, Séraphine avait laissé deux armoires entr’ouvertes, armoirps indiscrètes, qui formaient un étrange contraste et révélaient toute la vie de ces deux femmes. L’une de ces amoires était le portemanteau, où les robes couleur du soleil et couleur de la lune se pressaient nombreuses et éclatantes; l’autre était l’armoire au linge, où le vide se faisait cruellement sentir. U était évident que les deux maîtresses du logis, les deux brillants oiseaux de celte cage étaient plus abondamment fournis de plumes que de duvet.
Madame de Rozan avait une toux inquiétante, et était menacée d’une bronchite.
— Il faut beaucoup de chaleur, dit le docteur en jetant un regard sur la cheminée.
Hélas 1 cette cheminée était, comme l’armoire au linge, un logis presque inhabité. Un tison noirci, que doraient ça et là quelques étincelles, était seul au fond de Pâtre : ou s’enrhumait en le regardant.
— 11 fait froid ici, Madame, dit le docteur; votre indisposition peut devenir grave, si vous ne maintenez pas dans celte chambre une température plus chaude.
— Vous avez mille fois raison, répondit madame de Rozan, en rougissant plus de confusion que de fièvre. C’est la faute
de ma femme de chambre, qui ne songe à rien, ajoutat-elle en agitant la sonnette.
La femme de chambre, qui n’était autre que la bonne pour tout faire, arriva en retroussant son tablier. C’était, nous l’avons dit, unebravepaysanne,récemment débarquée, et qui n’avait de remarquablequ’une expression de suprême niaiserie.
— Françoise, dit madame de Rozan, du bois sur-lechamp!... On gèle, ici... C’est votre faute : vous laissez complètement éteindre le feu.
— Ah ! si l’on peut dire ! s’écria la naïve paysanne remplaçant avantageusement les enfants terribles; j’ai voulu tout à l’heure mettre deux bonnes grosses bûches au foyer, madame m'a reproché d’être prodigue.
— Taisez-vous et rallumez le feu, dit madame de Rozan, qui était au supplice.
En sortant de la maison, le docteur vit un superbe landau qui s’arrêtait à la porte. Les chevaux étaient blancs comme des cygnes, mais en revanche le cocher et le valet de pied étaient noirs comme des corbeaux. Naturellement les passants s’arrêtaient, car tout est spectacle à Paris ; ils regardaient ce curieux équipage, ils se plantaient devant ces nègres, tous les deux également laids, car tous les nègres pur sang se ressemblent comme deux gouttes d’encre. Ceuxlà étaient de vrais fils de la nuit, fils de càpresses et de nègres, appelés grifes dans les Antilles, et dont nos charbonniers ne sont que la contrefaçon.
Le docteur entendit une voix qui parlait du fond de la voiture, et disait au noir valet de pied.
— Jupiter!... demande si madame de Rozan est chez elle.
Les nègres portent souvent ces noms olympiens ; ils empruntent leurs visages aux diables chrétiens, et leurs noms aux dieux païens.
Le noir Jupiter revint dire que madame de Rozan était malade.
— Raison de plus pour descendre, dit le créole ; on me recevra, moi.
Jupiter abaissa le marchepied, et Varnièrc vit descendre le créole.
C’était un homme de trente-cinq ans environ, dont le visage pâle et blanc contrastait merveilleusement avec les figures noires de ses nègres ; ses traits fins, sa taille mince et élancée, avaient toute l’élégance des types créoles. Depuis un an, il avait quitté la Guadeloupe, où était son habitation. Sa famille était originaire de l’île de Saint-Domingue; aussi remarquait-on dans toutes ses manières la plus parfaite distinction. 11 ne faisait pas mentir cet ancien proverbe qui classait ainsi les colons : « Les bonnes gens de la Guadeloupe, messieurs de la Martinique, les seigneurs de Saint- Domingue. »
Le docteur s’éloigua, et, suivant son habitude d’analyser les moindres circonstances, il médita sur ce brillant visiteur.
— On me recevra, moi ! répéta-t-il tout bas. Voilà une étrange assurance ! 11 est certain d’être reçu, quoique madame de Rozan soit malade... La réputation de ces deux femmes est trop intacte pour qu’il soit permis d’avoir le moindre soupçon injurieux. Ce créole n’a pas le physique d’un oncle d’Amérique ; ce doit être un prétendant... Pauvre Urbain!... Il faut que je poursuive mes études dans cette maison, avant de lui annoncer cette triste nouvelle.
Varnière ne parut pas chez Urbain, comme il le lui avait promis, et le pauvre amoureux vint frapper à sa porte; mais on lui dit que le docteur n’était visible que de midi à deux
heures l’heure du travail, l’heure du bureau!... 11 y eut
dans le cœur d’Urbain une lutte cruelle entre l’amour et l'Hôtel de ville; ce fut l’Hôtel de ville qui l’emporta. — Attendons le dimanche ! se dit-il en soupirant. Assurément on inventa le dimanche pour les employés amoureux !
- — 'ssr
Malheureusement pour Urbain, on n’était qu’au lundi. Le docteur continua pendant toute la semaine ses visites à madame de Rozan ; grâce à ses observations et aux naïvetés de la bonne terrible, il découvrit l’un après l’autre fous les secrets de la misère dorée. Tantôt il surprenait une de ces petites dettes de fournisseurs, dettes vulgaires et mesquines, réclamées à grands cris ; d’autres fois, il découvrait les privations de toutes sortes qu’on s’imposait au logis. Ses ordonnances mêmes subissaient une foule de retranchements; on regrettait cet argent obscurément converti en looch et en sirop, et l'on économisait chez le pharmacien, pour pouvoir dépenser chez le marchand de nouveautés.
C’était toujours enfin le même système de privations intérieures et de luxe extérieur.
Le docteur rencontrait souvent il la porte cochère le créole, ses chevaux blancs, ses laquais noirs et son splendide équipage. Il était évident que le brillant visiteur était amoureux de Séraphine ; mais il était certain aussi qu’on refusait de puiser dans celte bourse du nouveau monde, pleine de flots d’or, sans doute, comme une rivière de la Californie. La gêne du logis répondait de la pureté de ses habitantes.
Heureusement la menace de bronchite n’eut pas de suite ; la maladie n’était pas grave, la convalescence fut courte.
Un jour, le docteur surprit madame de Rozan au moment de son dîner. Triste chose, et) vérité, qu’un repas de la misère dorée ! La convalescente se nourrissait frugalement d’aliments communs, arrosés d’une sorte de vin de Suresnes. Repas économique, malsain pour l’estomac, mais très-sain pour une petite bourse.
Pendant que madame de Rozan achevait son dîner frugal, on introduisit un jeune homme, chargé de paquets, qui lui apportait de riches étoffes de soie. Ce jeune homme blond, souriant et inoffensif en apparence, était cependant le démon de la tentation, sous la forme d’un commis.
Madame de Hozan hésitait entre une brillante moire et un superbe satin.
— Voyons, docteur, dit-elle à Varnière, donnez-moi votre avis. Que dites-vous de celte moire?
— Quel en est le prix? répondit le docteur un peu brusquement.
— Quatorze francs le mètre, Monsieur, dit le commis. C’est une occasion, il faut que madame se hâte.,.. demain peut-être nous n'en aurons plus une seule robe !
Et le commis, qui était un des meilleurs orateurs du comptoir, déploya son éloquence insinuante , douce et soyeuse comme scs tissus.
— Voyons décidément, docteur, qu’en pensez-vous? reprit madame de Hozan.
— Je pense, Madame, que j’ai vu l’autre jour au Jardin des Plantes un paon magniüquement vêtu, dont les pluines ne coûtaient pas si cher.
— Décidément, mon cher docteur, reprit madame de Hozan en souriant, vous êtes un peu original. L’étoffe est large, il n’en faut pas une énorme quantité... Allons, ajoutat-elle en achevant un morceau de saucisson, je me laisse tenter.
— Mais, ma mère, dit Séraphine, qui depuis le commencement lui faisait des signes qu’elle feignait de ne pas comprendre, réfléchis encore, attends à demain.
Madame de Hozan fit couper l’étoffe sans l’écouter.
—• Maintenant, dit-elle, à ton tour, mon enfant. Voici un taffetas rose, couleur de tes dix-huit ans... Sept francs le mètre, c’est modeste... Il est vrai qu’il en faut bien une vingtaine de mètres.
— Oh ! je ne veux rien 1 dit vivement Séraphine.
— Et moi, j’exige que tu sois belle, reprit sa mère.
— Happortez-vous en à Dieu pour cela, dit le docteur; n’a-t-clle pas la jeunesse, son satin, son velouté... qui sont
plus précieux, n’en déplaise à monsieur, que toutes les étoffes de son magasin?
— C’est vrai, reprit madame de Rozan en souriant; cela n’empéche pas, dit-elle au commis, que je vous prie de couper ce taffetas.
— IN’en faites rien, Monsieur! s’écria Séraphine.
Puis tout à coup elle se jeta au cou de sa mère, et lui glissa à l’.oreille :
— Réserve cet argent pour te soigner. Pas de folies... Sois sage, mère!
Le docteur surprit les derniers mots, et jeta à la jeune fille un regard de sympathie et d’encouragement.
Madame de Rozan n’écouta rien ; elle fit mesurer la moire et le taffetas, puis, pour payer les précieuses étoffes, elle ouvrit le tiroir d’un petit bureau, tiroir magique, où l’on trouvait difficilement de la monnaie pour les aliments de la journée, mais qui contenait de l’or pour les robes de bal.
Au lieu de remercier sa mère, Séraphine alla bouder dans un coin, essuya quelques larmes à la dérobée, et, pendant que le docteur causait avec madame de Rozan, elle ouvrit un livre, pour se donner une contenance.
— Que lisez vous donc là, Mademoiselle / lui demanda tout à coup le docteur, qui l’observait.
— L’histoire de Sully, Monsieur, répondit-elle; c’est trèsintéressant. Écoutez plutôt ce passage, ajouta-t-elle, en regardant sa mère d’une manière significative :
« Ce grand ministre prit des mesures habiles pour substi- « tuer au pillage des finances un ordre régulier, un système « d’administration, qui prévenait tout désordre, etaugmen- « tait les ressources du gouvernement. »
— Il me semble que j’aurais fait comme lui, dit-elle en regardant sa mère. Je crois que, lorsque je me marierai, je. serai dans mon ménage un bon ministre des finances; je ferai des économies... et, si l’on avait voulu me laisser
commencer ici, seulement pour faire mon apprentissage...
— Taisez-vous, Mademoiselle de Sully î dit madame de Hozan en riant ; assez d’enfantillages, laissez -nous causer de choses sérieuses. Docteur , reprit-elle, voici deux robes neuves qui me donnent le désir de retourner dans le monde. Je le pourrai bientôt sans danger, n’est-ce pas? Je suis à peuprés guérie.
— Vous vous trompez, Madame, dit le docteur. Je crains une rechute.
— Ah! mon Dieu ! s’écria Séraphine.
— Ce n’est pas possible ! dit madame de Hozan ; vous cherchez à nous effrayer.
— Veuillez, reprit le docteur, me donner une plume et de l’encre.
11 écrivit une ordonnance, cl dit à madame de Rozan :
— Si vous suivez ponctuellement ces [prescriptions, Madame, vous ôtes sauvée; elles vous sembleront peut-ôtre un peu rudes... cruclles-môme... mais il faut du courage. Du reste, reprit-il en regardant affectueusement Séraphine, vous avez auprès de vous la plus sage et la plus angélique des sœurs de charité.
lise leva d’un air solennel, salua gravement et sortit.
Séraphine crut sa mère menacée d’une maladie sérieuse, et les deux femmes effrayées lurent en tremblant l’ordonnance, qui contenait ceci :
« Suivre un régime simple :
« Faire abstinence complète de moire à 14 francs le mètre.
a Ne se permettre qu’un taffetas léger, pour, soutenir la coquetterie, qui ne doit pas tomber d’inanition.
« Convertir les riches étoffes et les toilettes luxueuses en voies de bois, en poulets rôtis et en vin de Bordeaux fortifiant pour l’estomac. Ne pas se vêtir en princesse, pour ne pas dîner en ermite.
« Pour guérir la fièvre intermittente de vanité, faire fon-
dre 30 grammes de sagesse, dans une infusion d'économie. » « D. M. P. » Varnière.
— Eh bien, il a raison ! s’écria Séraphioe.
Quant à madame à Roznn, elle eut une attaque de nerfs.
Madame Giraud.
Le dimanche arriva, le bienheureux dimanche, où l’employé recouvre un instant de liberté, où les Spartacus des ministères et de l’Hôtel de ville brisent leurs chaînes bureaucratiques; le beau dimanche où l’employé peut voir celle qn’il aime, et ne pas voir son chef de bureau.
Urbain n’avait eu garde d’oublier qu’on trouvait le docteur de midi à deux heures; il calcula la distance, le temps qu’il lui fallait, avec l'exactitude d’un géomètre et d’un mathématicien. A onze heures et demie, il sortit de chez lui, le pied leste et le cœur palpitant, pour se rendre chez Varnière.
— Tiens, v’ià ton employé qui sort, Guguste, dit un des gamins que nous avons déjà rencontrés dans la rue Meslay ; tu vas me dire quelle heure qu'il est.
— Imbécile, répondit Guguste, tu ne sais donc pas que ces horloges-là ne vont pas le dimanche? Et dire que cette pendule en habit noir est si exacte dans la semaine ! Mais le dimanche, dans l’hiver, elle retarde, parce qu’elle fait la paresseuse ; elle avance l’été, parce qu’elle va passer la journée à la campagne. C’est tout de même vexant. Je suis tout chose, moi, quand ma montre est dérangée.
A midi et quelques minutes, comme il l’avait calculé, Urbain entrait chez le docteur.
— Enfin, mon ami, je vous trouve! dit-il à Varnière. Vous
n’avez pas eu pitié de moi... Vous n’ôtes pas venu me dire ierésultatde vos observations. Je me mourais d’impatience.
— On ne s’en douterait pas, reprit le docteur en souriant ; car, enfin, vous pouviez me trouver tous les jours, de midi à deux heures.
— De midi à deux heures! s’écria Urbain, mais c’est l’heure de mon bureau.
Le docteur le savait bien; il avait compté sur l’exactitude d’Urbain à remplir sa tâche bureaucratique, afin d’avoir jusqu’au dimanche pour faire ses études chez madame de Rozan.
— Qu’importe? reprit-il, en s'amusant de l’exaspératiou d’Urbain, vous n’ôtes pas aussi amoureux que vous voulez me le faire croire.
— Qu’osez-vous dire ! s’écria Urbain ; oh ! oui, je suis amoureux!... mais je suis employé. Je vous ai parlé de la gracieuseté de mon chef de bureau... La moindre inexactitude peut me faire destituer. S’il ne s’agissait que de moi, je pourrais, à la rigueur, vivre d’amour... mais ma mère, que deviendrait-elle? Enfin, c’est aujourd’hui dimanche, et je n’ai plus besoin de régler les battements de mon cœur sur le cadran de l’Hôtel de ville... Eh bien, vous êtes allé chez madame de Rozan, chez cette adorable Séraphine?
— Oui-, répondit le docteur.
— Elles habitent une espèce de palais, n’est-ce pas? continua Urbain avec chagrin. Avez-vous vu dans l’antichambre, comme je le craignais, un domestique en grande livrée?... Vous ne me répondez pas... alors c’est qu’il y avait aussi un groom... qui sait... un chasseur peut-être!... Ces malheurslà sont faits pour moi.
Le docteur resta muet.
— Ah ! ça, voyons, reprit Urbain, quand vous me regarderez fixement, sans parler, cela ne m’avancera pas... Vous avez vu de près l’intérieur, les habitudes de la maison ?
— Oui, répondit enfin le docteur, et j'y ai découvert un grand mystère .
— Ah! mon Dieu! s’écria Urbain en pâlissant, vous m’effrayez... Quel mystère ?
— Un des plus tristes et des plus cachés de la vie parisienne : le revers d’une médaille dorée, les souffrances intérieures, les petites misères du logis, dont personne ne se doute, quand on sort de chez soi avec des plumes sur le chapeau... Ah! vous voulez savoir ce que j'ai découvert dans cette maison, reprit-il en s'animant; jy ai vu le plus triste de tous les fléaux: l’orgueil dans un logis mesquin, retranchant au buffet pour remplir le portemanteau, éteignant le feu dans l'âtre pour le faire briller dans un bracelet; l’orgueil, cet Harpagon splendide, qui ne craint pas de refroidir et d’exténuer le corps, mais qui ne trouve jamais assez de soie, assez de perles, assez de clinquant pour brillanter l’enveloppe ; car souvent l’avare du logis est le prodigue du dehors.
Ce triste mystère de tant de maisons parisiennes, voulez-vous savoir comment il s’appelle? C’est le mystère de la grande vanité et de la petite fortune.
— Que me dites-vôus là! reprit Urbain stupéfait, mais radieux, une petite fortune!... maisc’estune double sympathie entre nous !
— Le rapprochement n’existe que dans le budget, répondit Varnière; mais dans l’administration, quelle différence 1... Chez madame de Hozan, c’est la misère en gants blancs, et, chez vous, mon bon Urbain, c’est presque l’aisance en gants de filoseile.
— Au fait, reprit Urbain, qui devint sérieux, je suis habi- . tué à l’ordre, moi... Si j’avais seulement la moindre dette, il me semble que je serais bourrelé de remords. Si les folies de cette jolie sirène allaient coûter la moindre privation à ma merci...
— Oh ! quant à cela, dit le docteur, il ne faut pas confondre
Séraphine avec madame de Rozan; je serais bien surpris si celte petite fille-là n’était pas la raison du logis.
— Que dites- vous! s’écria Urbain tout joyeux. Comment vous en êtes-vous aperçu? Qu’a-t-elle fait? qu’a-t-elle dit?
— Peu de chose, mais assez pour m’éclairer. 11 y a des riens qui sont toute une révélation :il n’a fallu qu’une poire, tombant sur le nez de Newton, pour lui faire deviner la loi de la pesanteur. Je crois qu'il y a bien de la raison dans la jolie tête de mademoiselle Séraphine ; la folie n’est que du côté de la mère... Eh bien 1 que jaites-vous donc? Vous cherchez votre chapeau?...
— Je vais la demander en mariage. C’est-à-dire, je vais d’abord prendre conseil de ma mère; je ne lui ai rien confié avant de connaître le résultat de vos observations. Cette * bonne mère, elle va me dire, j’en suis sûr : « Puisque tu l’aimes, mon enfant, épouse-la. » J’irai tout de suite après faire ma demande. Adieu, mon ami.
— Un instant, dit le docteur en le retenant, vous avez un rival.
— Un rival ! s’écria Urbain... Et ce rival, reprit-il eniïemblant, pensez-vous qu’elle l’aime?
— Mon ami, je sais l’algèbre, je traduis la langue hébraïque, et même un peu le sanscrit, mais je ne lis pas couramment dans le cœur des femmes. Pourtant je sais épeler : vous me disiez l’autre jour que vous espériez être aimé; je trouve aussi que la petite Séraphine est devenue bien rouge, en vous apercevant aux Italiens. Ce qui m’inquiète le plus, ce qui séduira la mère, c’est le luxe de votre rival.
— Ah I mon Dieu 1 il est donc bien riche?
— lia un superbe landau, avec des chevaux blancs et un cocher noir. Madame de Rozan préférera toujours, pour sa fille, un prétendant en voiture à un prétendant à pied.
— Hélas! s’écria Urbain, je n’ai pas d’équipage, moi; je n’ai qu’un omnibus, les jours de luxe ou d’averse... Eh bien,
ma foi, je vais faire des folies ; je vais me faire conduire en remise chez madame de Roean.
— En remise... vousl... dit le docteur au comble de la surprise. Comme vous êtes amoureux, mon pauvre ami!... C’est une dépense inutile; les fenêtres de madame de Rozan ne«Ionnent pas sur la rue.
— Ah!... alors, j’irai à pied, reprit vivement Urbain. J’aime mieux cela : avec ce que j’aurais dépensé, j’achèterai à ma mère un petit col brodé, qu’elhe désire depuis longtemps.
Avant d’aller chez madame de Rozan, Urbain rentra chez lui, comme il l’avait dit, pour demander conseil A sa mère.
Il était embarrassé ; il allait et venait dans la chambre, et ne savait par quel exorde commencer son discours.
— Qu’as-tu donc? lui dit madame Giraud, tu tournes sans cesse autour de moi, absolument comme lorsque tu étais petit, et que tu voulais me demander des dragées.
— C’est à peu près la même chose, pensa UVbain. Tu ne ne sais pas, ma mère, lui dit-il au bout d'un instant, mon collègue, Étienne Leblanc, va épouser demain mademoiselle Héloïse Morand.
— Ah! dit laconiquement madame Giraud, qui parut s’v intéresser médiocrement.
— Et mon sous-chef, ajouta Urbain, après un moment de silence, épouse mademoiselle Elodie de Landelle.
Cette fois, madame Giraud ne répondit pas du tout.
— Cela ne prend pas, pensa Urbain, qui ne se découragea pas, et reprit un instant après : — El mon ami Claude Chauvelin, un de nos commis expéditionnaires, épouse...
— Ah ça, dit madame Giraud, est-ce que tu es chargé maintenant de la publication des bans?
— Oh! si j’en étais chargé, ma mère, reprit enfin Urbain, j’annoncerais le mariage de M. Urbain Giraud avec mademoiselle Séraphine de Rozan.
— Plaît-il ? dit madame Giraud, qui devint toute pâle; tu veux te marier... déjà, mon Dieu !
— Mais, dame, ma bonne mère, il me semble que je suis en âge.
— C’est vrai, dit-elle en soupirant ; les années passent si vite... Ali! tssveux te marier! Tu n’es donc pas heureux avec moi, tu ne m’aimes donc plus, Urbain?
— Moi! s'écria Urbain en se jetant à son cou, comme lorsqu’il avait dix ans ; mais est-ce qu’on ne peut pas aimer à la fois sa mère et sa femme? Le cœur n’est pas, comme un ermitage, habité par un solitaire, ou comme une châsse, où il n’y a qu’une sainte. J’aurai deux saintes, moi, deux adorations; entends-tu, ma mère chérie?
— Ainsi, nous serons deux dans ton cœur... et serons-nous deux aussi dans ton logis?... Une mère qui est en tiers dans les joies de la lune de miel, c’est si importun quelques fois!.. Alors on la quitte, on va loger seul... avec sa femme, continua-t-elle, comme si ce mot lui déchirait les lèvres.
— Me séparer de toi 1 Oh ! c’est mal d’avoir pu le supposer! nous resterons tous trois ensemble... Mais quand je voudrais déménager, mon cœur ne déménagerait pas, lui; il ne veut pas te quitter, il ne le peut pas, il est à toi pour la vie; c’est un bail emphytéotique, comme dirait notre propriétaire.
Madame Giraud lui serra la main, le regarda avec tendresse et douleur à la fois, comme un avare regarderait un trésor qu’il faudrait bientôt partager. Puis elle lui dit :
— Et cette jeune fille réunit-elle toutes les conditions que j’exigerai pour qu’elle te rende heureux?
— O ma mère ! elle est si jolie !
A cette exclamation, un père eût haussé les épaules, mais une femme ne regarde jamais la beauté comme une chose inutile. Madame Giraud se préparait à parler raison, et cependant elle ne put s’empêcher de dire :
— Ah ! elle est jolie... tant mieux... Est-elle brune ou blonde?
— . Elle est blonde, d’un blond adorable, ni trop doré ni Irop brun, d'un blond cendré.
— Ah! c’est charmant 1 dit madame Giraud qui avait été blonde, et l’était encore à moitié; mais il ne*s’agit pas de cela; est-elle bonne, dévouée, raisonnable? Je ne te demande pas si elle a une grande fortune, tune peux pas y prétendre. Ce qu’il te faut, à toi, c’est une petite dot et une grande raison. Est-ce une bonne ménagère, une jeune fille modeste .dans ses goûts, dans sa mise?
— Quant à sa mise, je ne l’ai guère vue qu’au bal, avec une robe de tulle et une guirlande de muguets, qui lui allait si bien!... Elle a un succès dans le monde 1... elle danse comme une sylphide; c’est à qui se fera inscrire pour être son cavalier.
— Une sylphide! une femme à la mode !... mais ce n’est pas cela qui te convient, mon pauvre Urbain !... Tu es fou... Voyons, donne-moi des détails sur elle, sur ses habitudes, sa famille. Je veux tout savoir.
Urbain, qui était la sincérité même, raconta tout à sa mère, la vie élégante de madame de Hozan, son luxe extérieur, sa gène intérieure.
Mais il se bâta d’ajouter que Séraphine ne semblait pas partager les idées de madame de Rozan, qu’elle prêchait la sagesse, l’économie; il répéta enfin ce que lui avait raconté le docteur.
Cependant ce grain de raison, qui semblait germer dans cette jeune tête, ne parut pas sulfisant à madame Giraud. Elle répondit que madame de Rozan lui semblait une folle, que Séraphine avait été élevée de la manière la plus frivole du monde, qu’il fallait pour mari à cette jeune fille un banquier, un agent de change, et non pas un modeste employé. .
Tout cela était mille fois vrai; Urbain était d’une raison trop exacte pour ne pas se le dire sans cesse à lui-méme; mais il adorait Séraphine. Le cœur d’un homme raisonnable peut quelquefois être un peu fou... ou le paraître du moins : le cœur est averti par un instinct secret, qu’il voit juste, qu’il ne se trompe pas, et cependant il semble parfois absurde ; il lui est impossible de réfuter ce qu’on lui dit de sensé, en apparence, parce que sa logique à lui n’a aucune règle positive.
Urbain sentait parfaitement que son choix était bon, qu’il serait heureux avec Séraphine; mais il ne pouvait même pas se le prouver à lui-méme. C’était comme une voixsecrète qui lui parlait, une voix du ciel, dont l’âme entend le langage, parce qu’elle est du pays, mais que la raison humaine ne peut ni comprendre ni expliquer.
11 ne trouva donc que ces mots à répondre auxarguments de madame Giraud :
— Je l’aime !
Sa mère était trop femme pour ne pas comprendre cette phrase-là; elle s’y rendit et lui répondit, comme il l’avait prévu :
— Puisque tu l’aimes, mon enfant, épouse-la.
Urbain devint rayonnant. Madame Giraud prit un livre, et parut fort attentive à sa lecture, ce qui étonna un peu Urbain, qui, dans ce moment, ne pouvait lire que dans son cœur.
Au bout de quelques instants, il se prépara à sortir.
— Où vas-tu? demanda madame Giraud.
— Eh bien, ma mère, tu m’as dit: « Épouse-la.» Je vais • la demander en mariage ; je veux profiter de mon dimanche. J’annoncerai ta visite, n’est-ce pas? Ce sera convenable.
Madame Giraud voulut en vain le retenir, il n’écouta rien; mais quand il s’approcha d’elle, pour lui dire adieu, il s’écria tout à coup :
— Comment, tu pleures, ma mère!
— Moi! reprit-elle en baissant vivement la tâte sur son livre.
— Mais certainement... je vois des larmes dans tes yeux.
— C’est cette lecture qui me fatigue, dit madame Giraud, ma vue baisse... il faudra que je me décide à porter des lunettes.
Urbain, qui devenait un peu grand seigneur, prit un omnibus. Son éqûipage à trente centimes passait au bout de la rue de madame de Rozan. 11 fit arrêter là cette grande machine roulante, et, pour ménager le lustre de sa chaussure, marcha sur la pointe du pied jusqu’à la porte cochère.
O surprise !ô douleur! le brillant équipage que lui avait dépeint le docteur y stationnait superbe, avec son cocher couleur de jais et son valet de pied couleur d’ébène.
— Je suis perdu ! pensa Urbain. Allez donc lutter avec un prince comme ce créole!... C’est égal, se dit-il, ces nègres sont bien laids ; il me semble que, si j’étais un lion, je ne me ferais pas servir par des singes.
11 demanda madame de Rozan en tremblant, et ne fut pas môme reçu.
II ne dormit pas de la nuit, et le lendemain, chose inouïe dans sa vie, il ne parut pas à son bureau, afin de se réserver la journée pour faire une seconde tentative auprès de madame de Rozan, car le soir elle allait dans le monde, et il n’espérait pas la trouver chez elle.
Urbain ne fut pas plus heureux le lundi que le dimanche. Mais le mardi, juste ciel! il revit son chef de bureau, droit, fier, imposant, l’éclair dans les yeux et la menace à la bouche.
Par le fait, le chef de bureau n'était pas fâché de le trouver en défaut; il avait deux ou trois parents en disponibilité, et pas une place vacante.
11 ne manquait pas assurément d’employés inexacts, à commencer par ceux qui se faisaient si bien remplacer par
leurs chapeaux; mais ces chapeaux ingénieux étaient puissamment recommandés; le pauvre Urbain, lui, n|avait que le bon droit et la justice pour prendre sa défense, et ce sont les avocats qui gagnent le moins de causes.
— Ah ! si je n’avais pas ma mère, pensa Urbain, je braverais tout pour parler à madame de Rozan, pour connaître mon sorti.., Mais si je perds ma place, que deviendra ma pauvre mère!... Je me sacrifierai pour elle, j’attendrai jusqu’à dimanche, quand je devrais mourir de chagrin dans la semaine.
Hélas! on n’était qu’au mardi! Que d’heures à compter jusqu’au dimanche! que d’impatiences, que de tourments; Madame Giraud, il est vrai,, aurait pu se charger seule de faire la demande ; mais elle était souffrante et ne quittait pas le logis.
Le jeudi matin, à 9 heures 40 minutes, Urbain suivait tristement, non pas le chemin de Mycènes, mais celui de l’Hôtel de ville.
Encore trois longs jours à attendre, pensait-il ! Quand viendras-tu, bienheureux dimanche, ô sunday! jour de soleil ! comme disent si justement les Anglais.
, Mais ce jour de soleil ne luisait pas encore; le temps était noir comme un mélodrame de la Gaieté. Bientôt une petite averse survint, mais Urbain pouvait la braver; n’avait-il pas toujours son toit portatif de taffetas gros bleu? Il ouvrit mélancoliquement son parapluie.
Tout à coup il jeta un cri de joie, et les passants le regardèrent avec surprise.
Qu’avait-il donc vu poindre à l’horizon, ou plutôt sur les pavés? Une femme qui s’avançait au milieu des eaux, comme une naïade du trottoir.
Une Demande en mariage «oui nn parapluie.
Celle femme cheminant devant lui, dans la rue, était madame de Rozan, qui, conlreson habitude, faisait une course matinale.
— Oh ! c’est la Providence qui me l’envoie t pensa Urbain.
. Son premier mouvement fut de regarder sa montre - ; elle marquait neuf heures trois quarts.
— J’ai bien peu de temps; se dit-il ; un quart d'heure pour une demande en mariage!... encore faut-il la faire tout en marchant, ce qui nécessairement ralentira mon pas; cela me fera cinq ou dix minutes de retard sur ma course habituelle,* ajoutons cinq minutes de préliminaires... Je perdrai un quart d’heure. Total, une demi-heure en tout. J’arriverai à dix heures un quart. Une foi9 par exception, je puis bien me le permettre. Mais comment aborder madame de Rozan? .
il s'aperçut alors que la Providence n’avait pas fait les choses à demi, et que madame de Rozan était sortie sans parapluie.
Elle paraissait fort pressée, et allait pourtant se réfugier sous une arche de salut, qui avait la forme d’une porte eochère, lorsqu’Urbain l’aborda.
Il la salua avec toute la grâce que peut avoir un homme mouillé, crotté, et abrité sous la bannière d’un parapluie.
Mais le parapluie de ce preux chevalier, préférable dans ce moment à la lance d’or d’un paladin, était précisément sa force et sa puissance : c’était une arme protectrice et défensive, c’était le bouclier de soie qui devait repousser les attaques de la pluie.
TTTÎr- r » *r •
— Me permettrez-vous, Madame, dit Urbain avec la plus grande courtoisie, de vous offrir mes hommages et la moitié de ce...
Madame de Rozan sourit gracieusement... au parapluie, et, comme elle était trop pressée pour rester longlemps sous la porte cochère, elle accepta le bras qu’Urbain lui offrait.
— Je suis sûr, pensa Urbain, que j’ai déjà perdu trois mi- * v nutes, hAlons-nous... Il faudrait bien, cependant, un petit compliment pour la disposer en ma faveur.
Et il se mit à chercher le compliment qui devait servir d’exorde.
— Quel affreux temps 1 dit madame de Rozan. 11 m’a été impossible de trouver une voiture.
Elle avait déjà refusé deux ou trois cochers de fiacre ou de remise , qui lui avaient offert leurs services intéressés.
— Et quelle odieuse bouel continua-t-elle; je suis vraiment honteuse d’étre dans un pareil état !
— Oh ! Madame, s’écria Urbain, qui venait enfin de trouver son compliment, n’êtes-vous pas toujours charmante!...
Vous avez vraiment l’air de la sœur de mademoiselle votre fille, et quand on la voit sortiravec vous, on croirait quec’est le mois d'avril qui donne le bras au mois de juillet.
— Eh mais ! pensa madame de Rozan, il a de l’esprit, ce petit employé.
— C’est gentil, ce que j’ai dit là, pensa Urbain, mais ça m’a pris au moins deux minutes. Deux et trois font cinq; reste vingt-cinq minutes. Arrivons au fait.
— Madame, dit-il tout à coup, vous connaissez M. le docteur Varnière; il a dû vous parler de moi?
— Très-souvent, répondit madame de Rozan, que lfc petit compliment d’Urbain avait mise de bonne humeur; il nous a dit de vous un bien infini.
— O excellent ami ! s’écria Urbain. Certainement, je n’ai pas des qualités brillantes ; mais le docteur a dû vous dire
que je suis un jeune homme sage, rangé ; que j’habite seul avec ma mère, dans un petit logement, rue Meslay.
— Une fort belle rue, dit madame de Rozan, qui crut poli d’entreprendre un panégyrique de la rue Meslay.
Urbain fut reconnaissant, mais consterné de cette admiration inattendue, qui détournait tout à fait la conversation.
— Oui, Madame, dit-il en soupirant, et avec découragement, c’est une belle rue, une rue en colline, que j’ai cherchée, parce que les voilures l’évitent, et qu’il y règne le calme le plus absolu.
Allons, pensa-t-il avec impatience, je ne pourrai pas sortir de la rue Meslay; notre conversation y fait une station indéfinie.
11 regarda sa montre à la dérobée, il était dix heures moins cinq.
— Malheureux ! pensa-t-il, encore cinq minutes perdues 1 Heureusement que je me donne le quart d’heure de grâce. Par quel chemin de fer puis-je arriver à mademoiselle Séraphine et à la première phrase delà demande en mariage?
— Je vous ai aperçu l’autre soir aux Italiens, dit madame de Rozan ; comment avez-vous trouvé le spectacle?
— Palpitant d’intérôt, répondit Urbain, qui ne savait pas ce qu’il disait, et cherchait toujours sa phrase.
— Étiez-vous au dernier bal des Tuileries? reprit madame de Rozan; il était fort brillant; nous y sommes restées jusqu’à deux heures du matin.
Elle savait parfaitement qu’Urbain n’avait aucun titre qui pût l’y faire admettre ; mais elle n’était pas fâchée de lui montrer qu’elle était du nombre des élus. Elle avait toute l’orgûeilleuse gaucherie de la vanité : les gens de bon goût et de bon cœur évitent de faire ressortir leurs avantages devant ceux qui ne peuvent pas les partager; mais il y a une foule d’orgueilleux maladroits qui sont ^toujours empressés de dire aux boiteux : « Voyez-vous comme j’ai les* pieds
St
lestes! » aux aveugles : « Si vous saviez comme j’ai de bons yeux ! » et qui vous chantent aux oreilles, avec toutes sortes de variantes :
. J’ai du bon tabac dans ma tabatière.
J'ai du bon tabac, tu n’en auras pas!
— Je n’ai pas l’honneur d’être admis aux Tuileries, répondit Urbain.
Je suis sûr, pensait-il, tout bouillant d’impatience, qu’il est dix heures cinq, dix heures dix peut-être... 11 n’y a plus de délai possible.
Alors, sans chercher de transition, il dit résolûment à madame de Rozan :
— Madame, je...
— Mais la pluie a cessé, dit madame de Rozan en l’interjrompant. Vous m’avez rendu un vrai service, en m’abritant sous votre parapluie. Moi, je ne suis pas...
Urbain l’interrompit à son tour, et reprit vivement :
— Madame, je...
Mais madame de Rozan tenait à finir sa phrase, qui sauvait son orgueil.
— Moi, je ne suis pas, continua-t-elle, aussi prudente que vous; je vais si rarement à pied ! 11 ne me reste plus qu’à vous remercier, Monsieur, dit-elle en quittant son bras et en le saluant.
Mais Urbain, épouvanté de la voir partir, lui saisit la main, qu’il remit brusquement sous son bras, et pendant qu’elle le regardait d’un air stupéfait, il s’écria avec volubilité :
— Madame, je ne suis qu’un simple employé : je suis commis rédacteur à l’Hôtel de ville. J’ai 2,000 fr. d’appointements, ce n’est pas le revenu de Rothschild. Mon père, que j’ai eu le malheur de perdre, et qui s’est ruiné en expériences scientifiques, ne m’a laissé qu’une petite rente de 500 fr.-, 2,000 fr. d’une part, 500 fr. de l’autre; to-
tal, 2,500 fr. Avec cela, ma mère et moi nous nous trouvons riches comme des princes; car, ainsi que je vous l’ai dit, Madame, je demeure avec ma mère.
— Ah ! oui, rue Meslay, reprit madame de Rozan.
— Il ne s’agit pas de la rue Meslay t s’écria Urbain, qui trembla qu’on n’y fit une seconde station. Je n’aurai donc à offrir à ma femme ni fortune ni noblesse. Je m’appelle tout bonnement Urbain Giraud ; mais j’appartiens à une honnête famille, dont l’éducation, la position honorable et surtout la conduite sans tache . ne peuvent faire rougir personne. Les Giraud n'ont pas de quartiers de noblesse, c’est vrai, mais ils ont au moins douze quartiers de probité.
— Où voulez-vous en venir, Monsieur? dit madame de Kozan.
— Oh 1 ne m’interrompez pas, je vous en supplie, Madame, nous n’en avons pas le temps ! Il doit être déjà dix heures un quart, ajouta-t-il douloureusement, en songeant au terrible chef de bureau, et en tirant sa montre; je viens vous demander, Madame...
Mais il s’interrompit et poussa un grand cri, en regardant sa montre :
— Onze heures moins un quart ! s'écria- t-il.
11 s’était détourné de son chemin, pour accompagner madame de Rozan; il lui fallait encore le temps d’arriver à l’Hôtel de ville et de s’installer à son poste; il allait être ' en retard d’une heure peut-être.
Alors, il perdit la tête; il crut voir dans les profondeurs de la rue, comme Charles VI dans la forêt du Mans, se dresser un fantôme devant lui, le fantôme du chef de bureau.
» Autour du spectre bureaucratique, il lui sembla voir volti-
ger, comme de mauvais esprits, les parents ou amis en disponibilité. 11 ne voulut donner aucun prétexte à un rapport défavorable. Si une destitution n’eût atteint que lui, il l’aurait
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affrontée; ruais il se disait que ce serait la misère, la souffrance, les privations pour sa mère.
Il n’hésita pas, et salua madame de Rozan, pour prendre congé d’elle, en répétant avec désespoir :
— Onze heures moins un quart !
— Mais il est à peine dix heures, dit madame de Rozan, en regardant à son tour sa délicieuse petite montre; vous avancez horriblement.
— J'avance ! s’écria Urbain transporté de joie... Au fait,
. j’ai la tête perdue depuis quelques jours, et ma montre, que je néglige, se dérange comme ma télé... J’avance de trois quarts d’heure... Oh ! redites cette bienheureuse parole 1
— Mais certainement, vous avancez, reprit madame de Rozan, qui le regardait avec stupeur, et commençait à le croire un peu fou.
— Oh! alors, s’écria Urbain, je n’attendrai pa3 jusqu’à dimanche... Madame, j’aime avec passion mademoiselle votre fille, et je viens vous la demander en mariage.
Gomment ! Monsieur... Cette brusque demande...
— Hélas 1 je le sais, ma position n’est pas assez brillante pour mademoiselle Séraphine. Comme je vous l’ait dit, je n’ai que 2,500 fr. à dépenser par an, mais j’ai un million d’amour dans le cœur; puis, je suis un homme sage, rangé.
Il vaut mieux savoir conserver 2,500 fr. que de savoir en * perdre 500,000. Sans doute, je ne pourrais pas donner à ma femme une loge aux Italiens, mais je lui offrirais, de loin en en loin, des stalles à la Porte-Saint-Martin. Je vous assure. Madame, que c’est aussi agréable. Je ne lui achèterais pas des robes de velours, mais, en me privant un peu, en retranchant le plus possible sur ma dépense personnelle, je trouverais bien le moyen de lui avoir de jolies toilettes; s’il y manquait quelque chose, sa jeunesse et sa beauté feraient le reste, et elle serait brillante comme une reine.
— Monsieur, répondit madame de Rozan avec dignité, je
regrette d'être forcée de vous rappeler que mademoiselle de Hczan ne peut pas être la femme d'un simple employé. Du reste, j’ai pris des engagements : ma fille épouse un riche créole qui n’a pas moins de cent mille livres de rente. Veuillez donc, Monsieur, recevoir tous mes regrets, ainsi que mes remerclmenls pour votre parapluie hospitalier.
Et elle le salua aussi majestueusement qu’on peut le faire au milieu d’un trottoir, en relevant disgracieusement une énorme jupe que menace la boue, et qui réclamerait un page ; puis elle s’éloigna.
Urbain resta immobile, atterré ; il aimait Séraphine comme il savait aimer, avec tout son cœur. 11 continua son chemin pour ainsi dire au hasard, en ne songeant qu’à son désespoir ; il oubliait tout le reste, même l’heure et le chef de bureau. S’il arriva à l’Hôtel de ville, s’il revint s’asseoir à sa place ordinaire, ce fut machinalement, comme un automate; ce ne fut pas par sa volonté, mais par la force de l’habitude.
Mais, hélas ! le chef qu’il avait oublié ne l’oubliait pas : il guettait le moment de son arrivée, et se dressa devant lui, non pas menaçant, comme la dernière fois, mais mille fois plus redoutable; il était calme, ironique ; son visage rayonna d’une joie infernale, quand il adressa à Urbain celte fatale question :
* — Quelle heure est-il ?
— Eh ! mon Dieu î Monsieur, répondit Urbain, je suis un peu en retard, je le sais, mais il est des circonstances dans la vie... J’avance de trois quarts d’heure, dit-il en tirant sa montre. 11 doit être dix heures un quart.
— Vous n’avez donc pas regardé le cadran, Monsieur? dit l’impitoyable chef. 11 est onze heures... Votre montre va bien.
11 ne manquait plus à Urbain que ce dernier chagrin : il se trouvait en retard d’une heure. Sa montre, sage et régulière, injustement accusée, n’avait eu garde de se déranger;
c’était la petite montre de madame de Rozan, qui n’allait pas. Ce charmant bijou était fait à l’image de sa maîtresse : l’extérieur en était brillant, pimpant, doré, émaillé ; mais le pivot, les rouages, les ressorts intérieurs, en étaient d’une extrême fragilité.
Ainsi le pauvre Urbain, qui devait renoncer à Séraphine, tremblait en môme temps pour sa place. Le chef de bureau ne cherchait pas à dissimuler sa malveillance : les nuages s’amoncelaient, l’orage grondait, et il était évident, qu’à la première occasion, la foudre allait éclater.
lia Rente viagère.
Quelques jours s’étaient écoulés; le docteur Varnière était seul chez lui. 11 songeait au pauvre Urbain, qui l’avait pris pour confident, au malencontreux chef de bureau, et au moyen de conjurer l’orage, lorsqu’il reçut une lettre qui contenait ceci :
« Je vous attends ce soir, à sept heures, chez Véfour. Nous aurons un troisième convive avec lequel je viens de terminer une excellente affaire. Je vous demanderai votre avis sur lui.
« Tout à vous.
« Morin. »
Ce M. Morin était ce qu’on appelle un brave homme, un homme probe, consciencieux, estimé dans son quartier, et payant régulièrement ses contributions.
Le docteur se rendit à l’invitation. Trois couverts étaient mis dans un petit salon particulier. Varnière, qui se trouvait près du Palais-Royal, était arrivé avant l’heure indiquée, et
pourtant M. Morin l'avait dt>jà devancé; il était seul et méditait gravement la carte.
Le docteur partit d’un éclat de rire en entrant. M. Morin releva la tôle, et lui dit d’un air surpris :
— De quoi riez-vous donc, mon cher ?
— De vos méditations gastronomiques, du mal que les gens les plus sérieux se donnent pour manger, ou du moins pour faire manger leurs amis. J’en profile, c’est vrai, mais je puis bien faire en passant mes observations philosophiques.
Je vous demande un peu si l’on a besoin pour vivre de faire massacrer et assaisonner sous toutes les formes, tant d’innocent gibier, tant de malheureux oiseaux? Pauvres petits oiseaux du ciel I Dieu les a faits pour réjouir le cœur des uns et l’estomac des autres. Le poète les aime sur une branche, et le gourmand sur un plat. Eh bien ! vous ne m’écoutez pas, vous méditez toujours le plan de votre dîner ?
— Ah t c’est que je ne saurais traiter d’une manière trop splendide le convive que j’attends, reprit M. Morin. Je vous demande pardon, mon cher ami, si cette fois je ne vous mets pas en première ligne; mais j’avoue que ce dîner est donné en son honneur. Je viens de terminer avec lui dne merveilleuse afTaire. Imaginez-vous que cet homme, que je connais <\ peine depuis deux mois, vient de me compter, ce matin même, 100,000 francs.
— Qu’il vous donne?
— Oui.
— Comme souvenir, comme présent de jour de l’an ?
■ — Pas tout à fait; il me les donne à la condition toute simple de lui servir une petite rente viagère, à douze pour cent. Douze mille francs par an... une bagatelle.
— Et vous appelez cela une bonne atTaire... Pour lui, je ne dis pas; il place son argent à de fort bons intérêts et d’une manière parfaitement sûre; car vous avez une fortune so-
Jide, des maisons sur lesquelles il a certainement pris des hypothèques.
— Assurément.
— Mais, mon cher, dans quelques années, vous lui aurez rendu son capital; ce sera vous ou vos héritiers, qui lui donnerez ensuite cent, deux cent mille francs, car vous savez qu’une rente viagère est un philtre, comme la médecine n’en a jamais inventé, et qui fait vivre aussi longtemps que le comte de Saint-Germain.
— Dans deux ou trois mois, dans huit jours peut-être, reprit tranquillement M. Morin, la rente viagère sera éteinte.
— Est -ce que vous méditez un assassinat? demanda le docteur en riant.
— Je n’ai pas ces projets mélodramatiques. Je vous prie seulement d’examiner avec attention, comme médecin, notre homme à la rente viagère. Je suis certain qu’après cela vous serez de mon avis.
Figurez-vous un petit vieillard goutteux, quinteux, cassé, courbé, qui a soixante-seize ans. Je n’ai pas vu, il est vrai, son acte de naissance; il fallait le faire venir d’une pro vince éloignée, et j’ai eu tant de frayeur qu’on ne m’enlevât l’affaire, que j’ai voulu éviter toute espèce de délai. D’ailleurs
Ses rides sur son front ont gravé ses années.
Et même au delà, car, en se donnant soixante-seize ans, il paraît y mettre de la coquetterie. Enfin, c’est un sujet magnifique... pour lui servir une rente viagère.
Le docteur sourit tristement. Ces spéculations sur la mort ont passé dans nos mœurs: on base ses calculs sur la maladie, sur la vieillesse; l’acte qui constitue la rente est écrit, pour ainsi dire, sur le marbre d’une tombe que l’on croit toute prête à s’ouvrir. La mort est le funèbre notaire qu’on
prend pour intermédiaire, et qu’on charge de trouver un placement avantageux.
— Votis comprenez, reprit M. Morin en riant, que je n’ai pas voulu luioffrirà dîner chez moi : il n’aurait eu qu’à me supposer de sinistres intentions... Mais ici, c'est un terrain neutre. 11 ne s’en trouvera pas plus mal; il sera traité chez un des princes de la science culinaire, dont la noblesse est incontestable et qui compte plus de deux cents quartiers... de chevreuils... Mais permettez que j’achève le menu.
Et il se remit à consulter la carte, pendant que le docteur parcourait le journal.
— C’est cela, dit M. Morin on écrivant, pâté de fuies gras, dinde truffée... vin de Chambertin.
— Comment! s’écria le docteur en l’interrompant, du pâté de foies gras; une dinde truffée, du chambertin !... mais voilà d'affreuses choses pour l’estomac et la tâte d’un vieillard !
— Vous croyez? dit M. Morin, qui parut contrarié de l’observation.
— J’en suis certain; donnez-lui tout au plus une alouette, une caille. Vous n’avez donc pas lu l’ouvrage de M. Flourens, qui prétend que la nourriture doit être plus restreinte, plus légère à mesure qu'on avance en Age? Il affirme même qu’en réduisant ainsi peu à peu la quantité des aliments, on pourrait vivre jusqu’à deux cents ans. .
— Ah! mon Dieu ! s’écria M. Morin, qui ne put réussir à cacher son épouvante.
— En vérité, dit le docteur, les hommes sont bien étranges l ils apportent dans leurs repas une telle abondance, un tel raffinement, que les aliments destinés à les faire vivre servent souvent à les faire mourir. Des gens qui assurément ne se tireraient pas un coup de pistolet, pour se faire sauter la cervelle, se mettent sur l’estomac des balles de plomb, appelées pâtés de foies gras, dindes truffées, etc. Ils se gardc-
raient bien de se jeter dans le feu ; mais ils boivenl à leurs repas un feu liquide, qui brûle leurs corps, sous le nom de vins fins, de rhum de la Jamaïque. .. Ils frémiraient à la seule idée de s’empoisonner, et ils savourent à chaque instant de délicieux poisons qui empruntent une foule de noms friands et culinaires.
— Ces médecins sont incroyables, reprit M. Morin, ils vous parlent hygiène jusque chez Véfour ! Moi, je vous dis qu’un vieillard a besoin d’aliments qui le soutiennent. Du reste, je ne l’ai pas invité pour lui faire faire un dîner d’anachorète. Je maintiens le pâté de foies gras, la dinde truffée et le chambertin.
11 sonna le garçon et lui donna son menu.
Le docteur trouva ce menu un peu succulent, et même un peu menaçant pour le vieillard que M. Morin attendait. Encore quelques repas de la sorte, et la rente viagère s’éteindrait promptement. 11 regarda fixement M. Morin, pour deviner sa pensée. Celui-ci parut embarrassé, baissa les yeux, et, comme ses regards tombèrent sur le journal que tçnait le docteur, il lui dit, pour détourner son attention :
— Quel journal lisiez-vous là ?
— La Gazette des îVfim/iaux, répondit Varnière ; je parcou rais une séance de cour d’assises fort intéressante... Écoutez plutôt.
Et il lut à haute voix le compte rendu d’une affaire d’empoisonnement avec préméditation.
— Quelle infamie! s’écria M. Morin : comprend-on qu’on puisse de sang-froid méditer ainsi un empoisonnement, assister aux tortures, à la mort d’un homme, fût-ce môme un ennemi I Mais ces gens-là ne songent donc pas au remords, à la conscience, au sommeil ! Je ne dormirais pas, moi, si j’empoisonnais mon chien.
M. Morin parlait chaleureusement et sincèrement, et le docteur, qui aimait les réflexions philosophiques, se fit tout bas celte tirade intérieure :
— Voilà un homme qui est ce qu’ou appelle dans le monde un honnôle homme, mais l'assassinat par indigestion lui semble parfaitement innocent. Du reste, le crime le révolte, il est incapable d’y arriver par les moyens sinistres et habituels des scélérats, ensuivant la grande roule de l'assassinat; mais il prend naïvement un chemin de traverse, et parce qu’il ne voit pas écrit sur un poteau : « Roule de l’empoisonnement, » il marche en toute sûreté de conscience, sans se douter du chemin qu’il suit ni du but où il arrive.
Pendant que le docteur réfléchissait ainsi, une petite toux se fit entendre sur l’escalier, puis on frappa doucement à la porte.
— C’est lui I dit M. Morin, qui s'empressa d’ouvrir.
— Je me rends à votre appel, mon cher Monsieur, dit le * petit vieillard en entrant, et en coupant sa phrase par une . toux obstinée. Ah ! je suis épuisé... je ne puis monter un escalier sans être haletant.
Le docteur le regarda; mais le jour baissait, le gaz n’était pas allumé. 11 ne put distinguer ses traits, et ne vit qu’une forme grêle et courbée; mais la voix était si cassée, les quintes si fréquentes et si prolongées, que le docteur jugea bien que la vie se retirait de ce corps débile.
— M. Morin avait raison, pensa-t-il, c’est bien là ce qu’un spéculateur doit appeler un merveilleux sujet... C’est égal, il est triste de chercher ainsi son or dans la cendre humaine !
— Savez-vous, dit le petit vieillard à M. Morin, que vous me traitez comme un jeune homme î Un dîner de garçon au Palais-Rcyal, ce n’est plus de mon âge ; j’ai été sur le point de vous écrire pour m’en dispenser.
— Si j’avais voulu en faire autant, reprit le docteur, j’aurais été fort embarrassé, car depuis longtemps je ne sais plus votre adresse, mon cher Morin. La vie parisienne est ainsi faite : à Paris, rien n’eat plus facile à perdre qu’un ami, si ce n’est une montre. On se perd de vue pendant plu-
sieurs années^quelquefois; puisuu jour, un pied vient écraser le vôtre, sur un trottoir; il se trouve que ce pied appartient à un ami ; on échange quelques bonnes paroles, et l’on se quitte... En voilà pour un ou deux ans. Alors on se retrouve dans un restaurant du Palais-Royal, et l’on se dit : — A propos, mon cher, où demeurez-vous donc depuis ma derrière visite sur le trottoir de la rue de Rivoli ?
— Comment 1 vous ne le savez pas? répondit en riant M. Morin; mais depuis plus d’un an je loge rue Jacob.
— Rue Jacob ! s’écria le docteur.
— Dans un fort bel appartement, reprit le petit vieillard, où j’ai eu le plaisir de faire plusieurs visites à monsieur, et où nous avons terminé et signé l’autre jour une petite affaire dont je ne puis que me féliciter.
Ce changement d’adresse de M. Morin éclaira le docteur ; ce fut de la rue Jacob que lui vint la lumière. 11 se souvint du caméléon, du magicien, du Faust qui, vieux et courbé dans la rue Jacob, devenait leste et fringant sur la rive droite de la Seine, il eut une sorte d’hallucination : il lui sembla que la voix du petit vieillard était sarcastique et satanique ; il chercha Méphistophélès à côté de ce second Faust, et s’écria :
— Du gàz! du gaz !
Le vœu fut exaucé immédiatement ; un garçon, que le docteur dut prendre pour Méphistophélès, parut subitement, s’approcha du lustre, avec une mèche au bout d’un long bâton; un léger bruit sé fit entendre, et le gaz arriva dans le petit salon, par un tuyau de l'enfer sans doute.
Alors, comme Satan apparaissant dansles flammes, la figure du mystérieux convive se détacha au milieu des vives clartés du gaz, et le docteur reconnut le petit vieillard de la rue Jacob.
11 fut stupéfait d’abord, puis joyeux ensuite d’avoir trouvé le mol d’une nouvelle énigme. Il voulut s’assurer qu’il ne
se trompait pas, et chercha les moyens de rester seul avec le vieillard satanique.
11 donna de graves inquiétudes à M. Morin sur le potage, qui se trouvait en retard, et lui persuada d’aller le réclamer lui-méme avec instance.
M. Morin sortit, et comme le docteur se levait pour fermer la porté, qui était restée ouverte, le vieillard, qui se piquait* de politesse, s’empressa de le devancer.
11 s’élança d’un pas leste, avec des jambes légères, que le rhumatisme semblait n’avoir jamais effleurées; puis, après avoir fermé la porte, il revint avec la même allure fringante s'asseoir en face du docteur.
— Comme vous êtes alerte pour votre âge l dit le docteur en le regardant.
Le vieillard tressaillit, et, pour réparer son imprudence, il 3e hâta d’avoir une affreuse quinte, qui parut ébranler tout son corps.
— Vous étouffez, Monsieur 1 dit le docteur, qui sembla lui témoigner un extrême empressement. Par bonheur, je suis médecin, et je saurai bien arrêter cette terrible quinte. D’abord, il faut éviter ces bouffées de chaleur: le sang vous porte à la tête.
En disant cela, il s’avança pour enlever officieusement un bonnet desoie noire, que portait le vieillard ; mais il eut soin de saisir en même temps une poignée de cheveux : le vieillard fit un brusque mouvement pour l’arrêter ; mais le docteur, encore plus prompt que lui, arracha à la fois, comme par maladresse, le bonnet de soie noire et une respectable perruque blanche, vraiment patriarcale. Alors ce front vénérable parut couronné de cheveux châtains.
— Que faites-vous, Monsieur? s’écria le faux vieillard, confus comme un renard pris au piège.
— Mille pardons, Monsieur, dit le docteur; je vous enlève une sainte auréole. J’ai surplis... par hasard, votre petite
ruse, et j’en devine le motif. Pour placer votre argent à des intérêts plus élevés, vous vous êtes affublé d’une perruque blanche, vous vous êtes badigeonné sur le visage une vieillesse productive.
— Mais, monsieur...
— C’est très-ingénieux, continua le docteur. Pour attraper la fortune, sou9 la forme d’une bonne rente viagère, au lieu de courir, vous avez courbé votre corps, alourdi votre marche ; ce n’est pas une course au clocher, c’est une course aux béquilles ; mais prenez garde, on n’estime pas les plagiaires, et Sixte-Quint est venu avant vous.
— Après tout, Monsieur, répondit le faux vieillard, tout cela ne vous est pas personnel, que vous importe?...
— Cela m’importe beaucoup... J’ai surpris votre secret et vous me permettrez d’en profiter.
— Comment ?... que prétendez-vous faire?
— Je vais vous l’expliquer. Vous avez vu quelquefois un de mes amis, M. Urbain Giraud ; il est commis-rédacteur i l’Hôtel de ville, et M. votre frère est son chef de bureau. Le pauvre Urbain, qui n’a pas le bonheur de lui plaire, est menacé par lui d’une destitution. Il faut que non-seulement Urbain soit maintenu, mais encore qu’il obtienne de l’avancement ; le sous-chef se retire ; j’entends qu’Urbain Giraud soit nommé à sa place.
Mais, Monsieur, cela ne dépend pas de moi.
— Cela dépend de votre frère, et vous avez tout pouvoir sur lui. Il proposera Urbain, il en parlera avec toutes sortes d’instances au chef de division, qui est un de ses amis et est fort bien vu à la Préfecture. Enfin il s’arrangera comme il l’entendra, mais il me faut la nomination d’Urbain, comme sous-cbef.
— Et à quel titre voulez-vous que je recommande si chaleureusement ce M. Urbain Giraud, que je connais à peine? Quel prétexte donnerai-je à mon frère? '
— Celui que vous voudrez. Dites-lui, par exemple, qu’Ur-
bain vous a rendu service, que vous voulez lui prouver voire reconnaissance... Non, ce ne serait pas là une raison de l’époque, la reconnaissance ne se trouve plus qu’au mont-depiété. — Dites-lui plutôt qu’Urbain vous doit de l’argent et est insolvable... que des appointements plus considérables pourront seuls lui permettre de vous payer sa dette. C’est là une de ces raisons palpables, que l’on comprend dans notre siècle.
— En vérité ! dit le vieillard, je ne sais pourquoi je vous écoute... je n’ai plus de ménagements à garder ; l’affaire de ma rente viagère est signée.
— Si elle ne l’était pas, je ne vous proposerais point de transaction ; j’irais sur-le-champ tout apprendre à M. Morin. Maintenant il est trop tard, je le reconnais... mais...
— Mais...
— Je puis divulguer par le monde cette petite espièglerie. Je ne sais si la loi atteindrait ce genre de friponnerie, pardonnez-moi l’expression, ajouta-t-il en le voyant faire un mouvement d’indignation ; j’aime à nommer les choses par leur nom... mais l’opinion publique la flétrirait sans pitié, et c’est un tribunal redoutable aussi ; car vous le trouverez établi partout; siégeant dans la loge de voire portier, comme dans les salons de vos amis.
L’homme à la rente viagère ne put s'empêcher de frémir, et reprit vivement :
— Vous avez ma parole : M. Urbain Giraud peut compter sur mon appui ; mais, à votre tour, vous me promettez le secret le plus absolu.
— Je vous le promets, répondit le docteur.
Dans ce moment, M. Morin rentra, suivi du garçon et du potage.
Le faux vieillard, qui s’était redressé, s’empressa de se courber en deux. Il eut une nouvelle quinte de toux, et ce bon M. Morin se réjouit en songeant à la bonne affaire qu’il venait de conclure.
De son côté, le docteur était radieux, et se frottait les mains en se disant :
— J’ajoute à ma collection un curieux mystère de la maison : le mystère de la rente viagère.
Urbain fut nommé sous-chef ; c’était le comble de son am- ^ bition, c’était pour lui le plus haut échelon de l’échelle des grandeurs; car la place de chef de bureau, celle de chef de division, s’élevaient trop haut dansl’empyrée bureaucratique pour qu’il osât même y rêver.
Mais hélas ! les dignités lui venaient trop tard ; le mariage de Séraphine était décidé d’une manière irrévocable.
Enfin, le jour fatal arriva; il en fut averti parle docteur et voulut assister, dans un coin de l’église, à cette cérémonie, qui devait lui briser le cœur. 11 y a pour les âmes tendres je ne sais quelle joie à savourer la douleur.
L<e Miroir d’une méchante Femme.
Urbain se dirigea donc vers l’église, tandis que les parents, tes témoins et les amis de la famille, se réunissaient chez madame de Rozan. Us venaient chercher la blonde mariée, pour la conduire à la mairie, puis ensuite à l’église.
Madame de Rozan était étincelante de joie et de parure. Elle jetait un dernier regard sur ce petit logement qu’elle allait enfin quitter, pour habiter un riche hôtel, avec sa fille et son gendre. Séraphine traînait après elle des flots de satin et de dentelles; tout semblait heureux et brillant dans cette splendide union, mais les yeux de la mariée étaient rouges.
11 n’y a rien d’indiscret comme les yeux ; ils conservent la
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trace de toutes les impressions : la joie y laisse des rayons; la colère, des éclairs; la douleur, des larmes. Ils savent, il est vrai, les retenir devant le monde ; mais quand ils ont bien pleuré dans la solitude, ils conservent un petit cercle rouge, qui trahit les souffrances cachées.
Si les yeux de Séraphine étaient rouges, ceux d’Andrèse étaient rayonnants. Fernand Dufranval, le célèbre peintre,
causait avec elledans un coin . De quoi s’entretenaient-ils ?
De choses indifférentes; mais les regards de Fernand lui disaient : « Vous êtes belle 1 » Puis la veille, Andrèse avait rencontré madame Dumoulin, qui lui avait parlé cours de la rente, prime et liquidation.
Andrèse, se souvenant des habitudes de cette belle Irène, qui était toujours le reflet de son attentif, se disait qu’elle n’avait rien à craindre, à moins toutefois qu’Irène ne liquidât son amour, pour le placer dans les arts.
Le docteur, assis dans un coin, regardait Andrèse et jouissait de son bonheur; madame de Rozan regardait les bijoux et les dentelles de Séraphine ; Séraphine regardait dans son cœur, où elle ne voyait qu’Urbain.
La pauvre enfant avait commencé par repousser de tout son pouvoir la demande du riche créole ; mais madame de Rozan avait parlé des souffrances, des privations de leur intérieur ; elle avait dit qu’elle ne pouvait plus supporter une pareille existence, et la pauvre jeune fille s’était sacrifiée pour sa mère.
Cependant le riche fiancé ne paraissait pas encore, et madame deRozan commençait à s’inquiéter. L’heure fixée pour se réunir venait à peine de sonner ; mais madame de Rozan était si heureuse de ce mariage, qu’elle tremblait toujours de voir s’évanouir ce brillant rêve. 11 lui semblait qu’elle tenait son gendre au bout d’un fil, comme un hanneton : un coup de vent pouvait casser le fil et faire envoler le coléoptère doré.
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Enfin la porte s’ouvrit. Séraphine tressaillit, et madame de Rozan s’écria joyeuse :
— C’est lui !
Un magnifique valet de chambre improvisé, dont madame de Rozan avait loué le service pour la journée, annonça d’une voix retentissante :
— Madame la baronne de Clarambourg !
Hélas ! ce n’était pas encore lui !
La baronne entra solennellement, salua les assistants cérémonieusement, et alla s’asseoir majestueusement.
La baronne de Clarambourg, qui était la sœur très-aînée de madame de Rozan, pouvait avoir cinquante-cinq ans. Elle était grande, anguleuse, jaune et sèche. Elle passait pour avoir toujours été essentiellement vertueuse, mais c'était la vertu reliée en parchemin. Cette sécheresse existait en elle au moral comme au physique ; dans ses maximes, comme dans le son de sa voix, ses paroles avaient un bruit de feuilles sèches. A l’église, elle marmottait, mais ne lisait jamais dans son âme; ses lèvres murmuraient toutes les prières du Paroissien complet, mais son cœur ne savait pas même le Pater.
En y regardant bien pourtant, on voyait que cette femme avait pu être jolie autrefois. Qui sait?... peut-être aimable et gracieuse, mais en vieillissant, elle avait changé de nature, et s’était conservée dans du vinaigre.
La baronne s’était posée dans le monde en grand juge de la vertu des femmes. Elle y présidait une espèce de tribunal composé de femmes méchantes comme elle, et condamnait les prévenues, soit au pilori, soit à l’exil du salon, selon les délits qui leur étaient reprochés.
Dans une conversation de dix minutes, elle trouva le secret d’attaquer dix réputations, une par minute, et surtout de proclamer les actes de naissance de ses bonnes amies; c’était là surtout sa spécialité.
— En vérité, dit au docteur un des témoins du fiancé, c’est un registre de la mairie que cette femme-là 1
— Non pas, reprit le docteur, elle ne dit pas l’âge, elle l’augmente : avec elle, les années des femmes sont absolument comme les années de campagne, elles comptent double.
Son emploi spécial est d’enregistrer les femmes dont l’été touche à l’automne, et surtout de faire remarquer le moment où elles doivent se retirer de la coquetterie : c’est elle qui, dans les salons, s’est chargée de battre la retraite.
Si la baronne donne une petite réunion, un peu plus joyeuse qu’à l’ordinaire, et accompagnée de quelques quadrilles, malheur à la mère mondaine, fût-elle encore jeune et bridante, qui lui adresse cette éternelle question de femme :
— Quelle toilette faut-il faire?
— Des fleurs, de la gaze, une robe décolletée pour votre chère enfant, dit la baronne; je veux qu’elle soit belle... Quant à vous, chère amie, une robe montante, une toilette simple, vous serez toujours bien.
Cela veut dire : «Vous êtes hors de concours. »
C’est elle qui prend soin de marquer, toujours prématurément, l’instant précis où une femme doit abandonner la couleur rose, le moment où elle doit cesser de danser. Alors malheur à celle qui veut figurer dans le quadrille I la baronne a toujours quelque ironie incisive pour lui couper le jarret.
— Mais d’où vient cette malveillance ? dit le naïf témoin.
— Ah ! c’est là, reprit le docteur, le mystère de sa maison. L’explication en est dans sa chambre, devant le miroir de sa toilette. On assure que la baronne a été jolie, et sa glace le lui a dit dans sa jeunesse, et même pendant les années supplémentaires, qu’on pourrait appeler, de toute façon, des années de grâce. Mais quand décidément elle n’a
LES MYSTÈRES DE LA MAISON. f. 9
plus été ni jeune ni belle, son miroir le lui a annoncé un matin, tout bonnement, avec cette franchise qui caractéris les miroirs.
Alors la baronne, inconsolable comme Calypso du départ... de la beauté, et peut-étré de tous les Ulysses qui s’en vont en même temps, a cherché autour d’elle des compagnes d'infortune. Elle a endossé franchement son âge et ses robes couleur marron, pour avoir le droit de vieillir les autres femmes; c’est la consolation de cette âme tendre. Elle est très-gravement atteinte d’une fièvre de jalousie et de méchanceté.
— Et malgré toute votre science, dit le témoin en riant, vous ne connaissez pour cela aucune espèce de calmant.
— Si fait, reprit le docteur, il y aurait une eau souveraine.
— Et laquelle, grand Dieu ! Une eau minérale, ferrugineuse !
— Non !. . l’eau de la fontaine de Jouvence.
Un petit monsieur grave, important, parent éloigné de madame deRozan, eÇqu’on appelaitM. Duperret, vint saluer la baronne.
M. Duperret était un chirurgien constamment vêtu d’un habit noir, d’une cravate blanche, et toutes les fois que la circonstance, le lui permettait, chargé d'une boîte d’instruments de chirurgie. Bien entendu, dans les salons, il était forcé de se priver de cet ornement; mais il le remplaçait par une conversation hérissée de bistouris.
11 alla s’asseoir auprès de la baronne, et, en causant, ils amputèrent à qui mieux mieux l’un les membres de ses clients, l’autre la vertu de ses amies.
Mais le beau valet improvisé vint interrompre cette intéressante conversation, en disant au chirurgien que son domestique accourait le chercher. On le demandait en toute hâte pour une amputation.
— Quel contre-temps I s’écria M. Duperret en prenant son chapeau. On ne peut pas seulement assister au mariage de ses amis... Que les hommes occupés sont malheureux !
. — C’est singulier, pensa le docteur, dans chaque maison
où je me rencontre avec M. Duperret, on vient lui dire régulièrement que son domestique accourt à l’instant, et le prévient qu’on le réclame pour une opération quelconque. Il a dû échafauder une fortune splendide sur toutes ces jambes et tous ces bras coupés : pourtant, son habit est souvent râpé, ses bottes sont souvent crottées ; c’est toujours à pied qu’il court après les jambes qu'il coupe. Il y a là quelque mystère de la maison, que je crois pressentir et que j’approfondirai.
Enfin l’équipage aux chevaux blancs, et aux laquais noirs comme le valet de trèfle et le valet de pique, s’arrêta devant la porte, et, quelques minutes après, le créole arriva comme le roi de cœur, pour chercher sa blonde fiancée.
A beau mentir qui vient de loin.
Ce beau créole, qui se nommait Raoul l.ucenel, et qui, comme nous l’avons dit, pouvait avoir trente-cinq ans, était grand, svelte, pâle, et avait toute la distinction des créoles, sans en avoir la nonchalance. On remarquait au contraire dans toute sa physionomie quelque chose de ferme et d’énergique. Si son teint était blanc comme les chevaux de son carrosse, ses yeux étaient noirs comme ses nègres, et brillants comme le soleil de l’Amérique. Ils concentraient tous leurs rayons sur Séraphine ; mais la jeune fille baissait la tête et,
dans ses blancs habits de mariée, ressemblait à Iphigénie marchant au sacrifice.
Madame de Rozan, fière et superbe, dit à Andrôse :
— Comment trouvez-vous mon gendre ?
Mais Andrôse, qui n’écoutait et ne voyait que Fernand, répondit :
— Je ne l’ai pas remarqué quand il est entré. Maintenant il s’obstine à ne pas se retourner : il est absorbé dans la contemplation de sa. fiancée.
— Je vais vous le présenter.
— Vous m’avez dit, je crois, qu’il s’appelle M. Lucenel ?
— De Lucenel, reprit vivement madame de Rozan.
— Bien entendu, dit Andrôse en souriant. Je ne l’aurai pas rencontré dans le monde, je ne reconnais pas ce nom.
— Vous êtes notre meilleure amie, dit madame de Rozan, et vous vous réjouirez comme nous de ce riche mariage. Figurez-vous que M. le comte de Lucenel...
— Ah ! il est comte ?
— Je crois que oui, reprit madame de Rozan en rougissant ; figurez-vous, ma toute belle, qu’il a cent mille livres de rente.
— Et où avez-vous trouvé ce prince de Perrault? Est-ce au milieu de la forêt... de Saint-Germain ou de Montmorency? Un mari de cent mille livres de rente, c’est fantastique ! Prenez garde que ce beau fiancé ne se change en oiseau bleu.
— Je vais vous le présenter avant la métamorphose, répondit madame de Rozan.
Elle courut à Raoul, lui prit la main et lui dit :
— Venez donc, mon cher comte. Vous avez ici presque une compatriote, une belle Parisienne dont le nom, les yeux, les pieds et la grâce sont créoles.
— Raoul, qui était au près de Sérapliine, n’avait pas l’air fort empressé, de la quitter; mais madame de Rozan l’entraîna et dit à Andrôse :
— Permettez-moi, chère belle, de vous présenter mon gendre, M. le comte de Lucenel.
Raoul et Andrèse s'apprêtaient à se saluer gracieusement; mais quand leurs yeux se rencontrèrent, ils firent une exclamation de surprise, et se regardèrent avec une sorte d'effroi.
Raoul tourna vivement la tète vers madame de Rozan, qui sans doute allait lui demander l’explication de cette terreur ; mais elle avait déjà disparu pour donner quelques ordres et n’avait rien entendu. Elle était folle de joie, et voltigeait dans tous les coins de son appartement, comme l’oiseau sur les branches d’un arbre.
Fernand s’était éloigné au moment de la présentation, de sorte qu’Andrèse et Raoul se trouvaient isolés dans un coin du salon.
— Vous !... dit Andrèse, vous !... Mais je crois réver 1... Ma pauvre marraine est donc morte ï
— Silence 1 lui dit Raoul, qui lui serra la main de manière à la lui briser.
11 se remit cependant, et reprit à haute voix :
— Belle dame, vous devez avoir un goût exquis. Je tiens à vous montrer la corbeille que je donne à ma charmante fiancée.
Et il lui offrit le bras avec une grâce parfaite, pour passer dans une chambre où se trouvait la corbeille. Cette chambre était séparée du salon par une autre pièce, et ils n’avaient pas à craindre qu’une parole plus élevée, une exclamation plus vibrante, fussent entendues par quelque oreille indis crête.
Raoul ferma la porte avec soin. 11 faisait des efforts inouïs pour rester calme, mais sa pâleur était effrayante.
Après un instant de silence, il dit d’un air hypocrite, en cherchant une larme qui ne venait pas :
— Je n’ai pas voulu attrister le jour de mon mariage, en parlant devant ma jeune fiancée de ma première femme.
L’union que je vais contracter vous dit assez que j'ai eu le malheur de la perdre. Des lettres que j’ai reçues de la Guadeloupe m’ont appris, il y a six mois, celte triste nouvelle.
' — 11 y a six mois ! s’écria Andrése.
— Oui, Madame... six mois.
— Les morts ressuscitent donc, Monsieur ? Car votre femme m’a écrit il y a trois mois.
— Que dites-vous ?
— Je dis que vous alliez commettre un crime... Voire trouble me l’aurait fait deviner, si le mensonge que vous ve- • nez de tenter pouvait me laisser un doute.
— Mais...
— Mais je vais prévenir madame de Rozan.
— Taisez-vous I dit-il épouvanté, en lui mettant la maiu sur la bouche. Ma vie, ma liberté sont en votre* pouvoir... Si vous vous taisez, rien ne pourra me trahir. On ne me connaît à la Guadeloupe, et vous ne me connaissiez vousméme, que sous le nom de mon habitation. Ma femme le désirait ainsi; c’était un moyen de s’anoblir, et l’on m’appelait M. de Grandmorne.
Ici, j’ai repris mon véritable nom, le nom régulier, celui de l’acte de naissance, Raoul Lucenel, dont madame de Rozan a eu la fantaisie de faire le comte de Lucenel. Ma femme est en Amérique, dans une habitation perdue au milieu des mornes et des savanes; les bruits de la France n’arrivent pas jusqu’à elle ; elle ne connaît uniquement que vous eh France. Nous sommes séparés depuis longtemps, et je ne crqjns pas qu’elle vienne me rejoindre ; c’est une nature essentiellement indolente, elle ne consentirait pas à se déranger pour aller en paradis, à plus forte raison pour se rendre en enfer; or, recommencer notre vie conjugale, ce serait l'enfer pour elle, comme pour moi.
— Ainsi, ditAndrèse stupéfaite, vous avez encore l’audace de songer à ces projets de mariage !
— Vous ne savez donc pas ce que c'est, reprit llaou!, qu’une ardente passion qui vous pousse, qui vous fait obéir plus servilement que nous autres créoles nous ne faisions obéir nos nègres? Vous ne songez donc pas que ma femme et moi nous nous détestons souverainement? S’il avait fallu vivre auprès d'elle, j’aurais préféré me jeter dans le volcan de la Soufrière ! Quand j’ai vu cette angélique Sérâphine, je suis devenu amoureux de ce printemps, de cette beauté, de ces cheveux blonds. J’adore les cheveux blonds... ceux de ma femme sont noirs. Ma belle fiancée est une de ces chastes jeunes filles que l’on insulterait en leur offrant son cœur sans son nom; pour l’obtenir, il fallait un mariage, un Crime, une bigamie!... Que vous dirai-je? J’ai perdu la tète, j’ai osé me présenter. Dans quelques instants je vais la conduire à la mairie, et si vous consentez à vous taire...
— Me taire ! s’écria Andrèse avec toute la vivacité de sa nature impétueuse, c’est m’outrager que de le supposer. Moi ! laisser commettre un crime que je peux empêcher!... Mais ma conscience parle, Monsieur, et quand elle parle, je fais comme elle.
En disant cela, elle se leva et se précipita vers la porte du salon ; mais le créole la saisit avec une main de fer, la rejeta sur son fauteuil et lui dit :
— Vous ne sortirez pas d’ici.
— Ah ! mon Dieu ! dit Andrèse... quel regard !... vous me faites peur !...
Effectivement, il y avait dans les yeux noirs de Raoul quelque chose de sinistre, d’égaré. 11 était dans un de,ccs moments où l’épouvante et la fureur vont jusqu à la folie, et rendent certaines natures capables de tout.
Andrèse se leva de nouveau, et s’écria toute frémissante :
— Laissez-moi sortir 1
— Non.
— Que prétendez-vous faire ?
— Je ne sais pas..., dit le créole avec un accent si farouche, qu’Andrèse fut épouvantée et cria de toutes ses forces :
— Au secours !
La chambre où ils se trouvaient était, comme nous l’avons dit, séparée du salon par une autre pièce; mais le cri d’Andrèse avait été si aigu, si désespéré, qu’il avait traversé les cloisons. Un bruit de voix et de pas précipités lui fit voir qu'on l’avait entendue.
— On vient ! dit Raoul éperdu, vous êtes exaucée. Dénoncez moi, faites-moi traîner au bague.
— Au bagne 1 s’écria Andrèse, qui n’avait jamais fait de mal à personne au monde ; jamais !
— Ah 1 dit le créole en respirant.
Andrèse se reprit vivement et ajouta :
— Jamais, si vous rompez ce mariage vous-mème ; je l’exige, ou bien...
— Ou bien ?
— Je parlerai... Trouvez un prétexte de rupture, il le faut.
— Je vous le promets, dit Raoul, qui se résignait avec rage, mais comprenait qu’il fallait obéir.
A ce moment on ouvrit vivement la porte et l’on entoura Andrèse, en l’accablant de questions. Au milieu de son trouble, elle remarqua avec joie que Fernand Dufranval était venu le premier.
— (Jü’avez-vous ? que se passe-t-il î lui dcmanda-l-ou.
— Répondez, de grâce ! dit Séraphinc.
— Chère enfant ! s’écria Andrèse.
Raoul frémit, et crut qu’elle allait parler. Elle le regarda comme pour lui demander s'il tiendrait sa promesse. 11 fit un signe de tâte affirmatif.
— Pardon de vous avoir effrayés, dit Andrèse à ceux qui l’entouraient; c’est une espèce de crise nerveuse... une suffocation subite... j’ai eu peur et j’ai crié au secours.
— Effectivement, dit le docteur, vous ôtes toute pâle, toute tremblante... vite de l’éther l
— C’est inutile, répondit Andrèse, cela n’a rien de sérieux.
— Eh bien! au moins de la fleur d’oranger dans un verre d’eau sucrée ; c’est un calmant simple, mais efficace.
— Soyez assez bon, mon cher Kaoul, dit madame de Rozan au créole, pour faire préparer ce verre d’eau sur-le-champ.
Raoul passa dans la salle à manger ; n’y trouvant aucun domestique, il apprêta lui-môme le verre d’eau sucrée. Il mettait la main sur une petite fiole qui ressemblait à un flacon de fleur d’oranger, lorsque la bonne pour tout faire entra, et s’écria en le voyant :
— Prenez donc garde, Monsieur ! c’est une potion qu’il y a dans ce flacon.
— Comment ! quelle espèce de potion ?
Elle lui expliqua que sa maîtresse avait été malade, et privée de sommeil pendant plusieurs nuits; le docteur lui avait ordonné un somnifère dont quelques gouttes, dans un verre d'eau, suffisaient pour la calmer, l’engourdir, et la plonger en peu d’instants dans un profond sommeil.
— Que me diles-vous-lâ?... s’écria Raoul, dont une pensée infernale traversa le cerveau.
La bonne pour tout faire, à qui madame de Rozan avait recommandé de n’entrer dans le salon sous aucun prétexte, alla chercher le maguifique valet de chambre en location, pour qu’il apportât le verre d’eau sucrée. Mais Raoul, profilant du moment où il se trouvait seul, versa vivement quelques gouttes de la potion dans le verre d’eau qu’il avait préparé, et revint galamment l’offrir lui-mémo à sa victime.
Andrèse, qui était tout émue, et qui sentait réellement un tremblement nerveux, prit le verre et but précipitamment. Cette fleur d’oranger, qui lui parut d’abord un peu fade, lui sembla bientôt un calmant merveilleux. Elle déclara qu’elle se trouvait infiniment mieux.
Toutes les voitures étaient rangées en file, devant la porte cochère, et l’on venait d’annoncer le dernier témoin.
Madame de Rozan se levant donna le signal du départ :
— Partons, voici l’heure de nous rendre à la mairie, ditelle en rajustant le voile de la blanche victime.
— Parlez donc î Monsieur, dit Andrèse bas à Raoul, qui se Irouvait auprès d'elle.
— Mais, Madame, je ne sais .. quel prétexte... imaginer... balbutia-t-il.
— Des prétextes, dit Andrèse qui commençait à sentir un engourdissement dans tout le corps, s’il le faut... je vous en trouverai, moi.
Cependant la mariée se levait toute pâle et toute frémissante. Chacun se préparait à la suivre, et madame de Rozan, s’avançant vers Raoul, lui dit :
— Venez donc, mon gendre ; nous devrions déjà être à la mairie.
11 lui offrit le bras avec empressement.
Lorsque Andrèse vit qu’on allait partir, elle fit un effort surhumain pour secouer son engourdissement. Le moral l'emporta un instant sur le physique ; son àme donna un vigoureux coup d’aile pour réveiller ce corps appesanti. Elle se redressa, comme par un ressort, et s’écria :
— Ne partez pas..', écoutez-moi !
On s’arrêta avec stupéfaction, et l’on se rapprocha d’elle.
• Mais elle était déjà retombée sur son fauteuil. Le sommeil cependant ne l’envahissait pas encore complètement, et elle murmura, en faisant des efforts inouïs pour rassembler ses idées :
— Il s’agit d’un secret... d’un mystère... je le sais, moi... je...
— Quel mystère ? s’écria Séraphine.
— Je vais vous le dire... je le veux... Je... je ne peux pas, balbutiâ t elle.
Déjà elle ne pouvait plus voir nettement sa pensée et formuler sa phrase. Il y avait en elle celte lutte qui existe quelquefois dans le sommeil, entre le rêve et la réalité.
Ce sommeil envahissant s’étendait sur son intelligence comme un nuage sur le soleil : le nuage s’avançait, s'avançait, et elle distinguait à peine encore une faible clarté.
— Grand Dieu ! dit le docteur, est-ce quelque maladie grave qui se déclare ? un accès de fièvre, de délire?
— Comme elle est encore belle au milieu de ses souffrances! reprit Fernand.
— Mais de quoi voulait elle parler ? dit Séraphine.
— Le savait-elle elle-même? reprit madame de Rozan; cela n’avait pas de sens. Le docteur, tu le vois bien, croit que c’est un accès de fièvre, de délire. Nous allons la mettre sur mon lit.
— Non, dit le docteur, il faut la faire porter dans ma voiture, qui est devant la porte; je monte à ses cOtés, je la ramène chez elle, je la soigne, je la veille et ne la quitte plus.
— Mais c’est impossible ! s’écria madame de Rozan ; vous et M. Dufranval, vous êtes nos deux témoins, et personne ici ne...
— Eh 1 Madame dit brusquement le docteur, la vie de cette pauvre jeune femme avant tout !
— Eh bien ! dit Séraphine avec empressement, nous attendrons... nous remettrons le mariage.
— Que dites-vous ! s’écria Raoul.
— Vousêtes folle, ma fille, reprit madame de Rozan.
— Ma chère belle-mère, dit Raoul, je vous demande un quart d’heure à peine pour trouver un témoin. J’ai deux de mes amis dans votre voisinage; si je ne trouve pas l’un, je cours chez l’autre ; je ramènerai bien l’un des deux.
Et, sans attendre la réponse, il sortit brusquement.
Andrèse avait les yeux fermés, elle avait complètement
perdu connaissance. Fernand aida le docteur à la transporter dans ta voilure, pendant que madame de Rozan murmurait :
— Ces fcnimcs nerveuses sont insupportables! Elle ne pouvait donc pas remettre à demain sa crise de nerfs?
Tout en descendant, chargé de son précieux fardeau, Fernand regardait Andrèse avec admiration, et s’écriait :
— Elle est magnifique de pâleur... On pourrait reproduire ces tons-là avec un mélange de blanc et de jaune de Naples.
— Moi, Monsieur, dit le docteur brusquement, je ne m’occupe pas de ce qu’il faut pour les reproduire, mais bien pour les faire disparaître. J’aimerais mieux lui voir sur les joues les tons chauds de la santé, fussent-ils ponceaux 1
On plaça Andrése dans la voilure, et le docteur reprit, en l’examinant attentivement :
— C’est étrange, rien ne la réveille. Elle est absolument comme ces malades à qui je fais prendre des potions somnifères.
— Une potion... dit la servante, qui les avait suivis; c’est vrai. Quand madame avait pris la sienne, elle était comme cette pauvre petite dame.
* — Ah ! mon Dieu ! s’écria le docteur, on lui a donné un
verre d’eau sucrée...
— Et elle y trouvait un goût fade, reprit Fernand.
— Parlez ! parlez ! dit le docteur à la servante. Restait-il encore quelques gouttes de la potion de madame de Rozan? I.a fiole se trouvait-elle par hasard près du flacon de fleur d'oranget ?
— Oui ! oui ! répondit la servante ; cependant...
— Tout s'explique, reprit le docteur, sans la laisser achever, c’est une affreuse méprise... Je sais ce que j’ai à faire : un excitant détruira l’effet du somnifère.
Le docteur n’avait deviné qu’une partie de la vérité ; il croyait à une méprise, mais ne soupçonnait pas Raoul.
so
Il prit place dans la voiture, à côté d’Andrèse, fit un signe d'adieu à Fernand, et donna l’ordre à son cocher de s’arrêter chez le premier pharmacien venu.
Quelques instants après, il achetait une petite fiole, puis remontait dans la voiture, et versait quelques gouttes d’un liquide puissant dans la bouche d’Andrèse.
Tout en dormant, elle sentit qu’on lui entr’ouvrait les lèvres, et qu’on lui introduisait quelque chose dans la bouche.
Elle fit un mouvement, avala machinalement le liquide qu’on lui donnait, puis laissa retomber sa tête.
Bientôt la voiture s’arrêta chez elle. On appela ses gens, qui accoururent tout eftarés, et aidèrent le docteur à la porter sur son lit.
Quand on lui eut donné les premiers soins, sa femme de chambre dit tout à coup :
— Et moi qui oubliais celle dame! Je vais lui dire que madame est ici.
— Une visite ! dit le docteur, il ne manque plus que cela! Vous allez me faire le plaisir de la congédier.
— Comme vous voudrez^ Monsieur, dit la femme de chambre.
— Mais, madame de Beauvilliers, reprit le docteur, devait être absente une partie de la journée; comment se fait-il que cette dame l’ait attendue?
Elle r.e l’attendait pas, Monsieur; mais elle était si fatiguée, qu’elle a désiré se reposer un instant.
— Elle demeure donc bien loin, celte dame ?
— Non, Monsieur; elle loge depuis hier, m’a-t-elle dit, dans un hôtel, qui n’est pas très-éloigné d’ici et où descendent les riches voyageurs. Elle a voulu essayer de venir à pied, pour faire une promenade, et s’est trouvée épuisée de fatigue. Il parait que celte dame se sert peu do ses jambes. Du reste, elle a des pieds si petits ! si petits ! qu’ils de doi-
vent vraiment pas avoir la force de la porter. Elle s'est plongée dans un fauteuil, en disant qu’elle grelottait. Alors, poliment, j’ai allumé du feu. Elle a paru enchantée, et elle a avancé sur les chenets son joli petit pied... Elle ne doit pas porter de robes longues, cette dame-là... Elle ne voudra peut être pas s’en aller et tiendra à voir madame.
— Eh bien, je vais lui parler moi-méme, dit le docteur.
11 entra dans le salon, et trouva la dame aux petits pieds endormie dans un fauteuil.
l<e Bigame.
l.a dormeuse avançait instinctivement son petit pied de Cendrillon, par l’extrême habitude qu’elle avait contractée de le montrer avec coquetterie. C’était une femme d’une trentaine d’années, aux traits délicats, au type fin et distingué, mais dont la figure maigre et chétive était déjà flétrie.
Il y a des visages sur lesquels la beauté se fixe, comme une plante vivace qui prend racine; mais hélas! il est des fronts charmants où elle ne fait que se poser comme un oiseau.
Ce docteur s’approcha de cette femme, mignonne comme un enfant, paresseuse comme une sultane, et blottie dans son fauteuil comme une chatte qui fait la sieste.
— Pardon, Madame, dit-il en lui frappant sur l’épaule.
— C’est toi, Zizi ? dit la petite femme, qui dormait encore; balance donc un peu mon hamac. Ah! mon Dieu ! dit-elle en s’éveillant tout à fait, je rêvais !
— Veuillez m’excuser, Madame, de vous avoir réveillée, dit le docteur ; mais vous désirez voir madame de Beauvil-
liers, et je viens vous dire que-c’est impossible... Une maladie subite...
— Ah 1 pauvre chère enfant ! qu’a-t-elle donc ? dit-elle en s'animant.
— Hien de grave. Elle se portait à ravir il y a une heure; mais elle est tombée tout à coup dans un sommeil léthargique.
— Eh bien ! dit la petite femme toute surprise, ce n’est pas une maladie, le sommeil... c’est si bon !
Le docteur vit à son accent qu'elle devait arriver d’une de nos colonies des Antilles: elle parlait lentement, avec une gracieuse nonchalance, et un grasseyement qui ne manquait pas de charme. Elle avait banni de l’alphabet la lettre r, et la condamnait impitoyablement à un exil éternel.
— Nous craignons, dit le docteur, que ce sommeil ne soit forcé, et qu’ou ne lui ait donné un somnifère.
— Ah ! mon Dieu ! dit la créole avec une inquiétude réelle, si c’était du poison I Est-ce qu’elle a urf nègre qui lui en veut?
— Elle n’a pas de nègre, Madame.
— Je veux la voir ! dit-elle.
Et avec la mobilité des natures créoles, elle passa de l’indolence à l’énergie; elle obligea le docteur à la conduire jusqu'à la chambre d'Andrèse, et y courut avec une vivacité qu’on ne lui soupçonnait pas. Son cœur fut le ressort qui la fit mouvoir.
La liqueur que le docteur avait fait prendre à Andrèse, comme antidote du somnifère, produisait déjà son effet: l’engourdissement avait diminué par degrés, les joues commençaient à perdre cette belle pSleur que Fernand avait admirée. Elle étendait les bras et semblait prèle à se réveiller.
— Elle est sauvée ! dit le docteur.
La petite femme s’approcha du lit, et la contempla avecun mélange d’espoir, d’inquiétude cl de tendresse.
Bientôt Andrèse ouvrit les yeux ; elle la regarda machinalement d’abord, puis tout à coup jeta un cri.
— Vous ! dit-elle; c’est une vision... Je rêve encore.
— Non, ma chère enfant, dit l’inconnue; c’est moi qui reviens du nouveau monde pour l’aimer encore, comme si j’étais ta sœur et ta mère, en même temps.
— Vous! reprit Andrèse, vous, Odélie! ma marraine chérie!
La marraine, figée de trente-trois ans, n’avait que huit ans de plus que sa filleule, et était pour elle comme une sœur aînée.
— Mais tout à l’heure, reprit Andrèse, qui cherchait à rassembler ses pensées, je vous désirais, je vous demandais à Dieu... Pourquoi?... 11 me semble que votre présence est un miracle. Que s’est-il donc passé?
Ah l je m’en souviens ! s’écria-t-elle tout à coup. Partez vite, il faut les rejoindre, empêcher ce mariage.
— Que voulez-vous dire? s’écria le docteur.
— Quel mariage? reprit Odélie.
— Ma pauvre et chère marraine! dit Andrèse, votre mari est un infflme, qui vous trahit, qui vous trompe.
— Je le sais bien, ce n'est pas une nouvelle, répondit nonchalamment la créole, qui se plongea dans un fauteuil et reprit son indolence, dès qu’elle vil Andrèse sauvée.
— Vous le saviez ! dit Andrèse, et c’est pour le rejoindre et le confondre que vous venez en France, n’est-ce pas?
— Pour le rejoindre ! répondit la créole, qui partit d’un éclat de rire; traverser la mer, faire seize cents lieues pour rejoindre mon mari! non vraiment; je vienspour des affaires de famille.
— Mais je ne l’accuse pas seulement d’une infidélité, reprit Andrèse, il s’agit d’un crime ! 11 faut courir à la mairie; le docteur va vous conduire. Votre mari, dans ce moment, épouse une autre femme.
— Grand Dieu î que me dites-vous là ! s’écria madame de Grandmorne.
On se souvient que c’était le nom de son habitation, et qu’il avait fini, comme cela arrive souvent, par chasser le nom réel. Raoul n’avait repris en France son nom de Lucenel que pour éloigner toute idée de son premier mariage.
— Se pourrait-il ? dit le docteur; le fiancé de Séraphine, c’était... Ah ! je devine tout ! c’est lui qui vous a présenté ce verre d’eau sucrée, c'est lui...
— Mais partez donc, courez donc après eux ! dit Andrèse.
— Non, vraiment, répondit Odélie de Grandmorne en s’étendant dans son fauteuil, je me garderai bien de me déranger.
— Comment 1 s’écrièrent à la fois Andrèse et le docteur.
— Je suis la 'femme la plus heureuse du inonde, continua la créole; je suis riche... d’une fortune personnelle, que mon mari ne peut pas m’enlever ; il ne manquait à mon bonheur qu’une seule chose : je n’étais pas veuve. Mais grâce à l’aimable attention de ce cher ami, je vais le devenir ; car enfin un bigame ne peut pas réclamer sa première femme, sans s’exposer à paraître aux assises... Ordinairement il se mêle toujours quelque chose de triste et de repoussant à la satisfaction du veuvage: il faut se féliciter de la mort d’un mari ; c’est une mauvaise pensée, et je n’aime pas les mauvaises pensées, moi, ça fatigue; mois la veuve d’un mari vivant a une conscience calme, une joie radieuse et sans ombre ; laissez-moi donc la savourer, ma chère Andrèse, et vous. Monsieur, soyez assez bon pour m’approcher ce tabouret.
Andrèse resta stupéfaite, et le docteur s’écria brusquement :
— Mais vous ne sentez donc rien. Madame ?
— Ah! ne m’insultez pas ! reprit la créole, qui se releva vivement, et dont le regard étincela. Andrèse sait bien tout ce qu’il y a de tendresse dans mon cœur. Si j’aiuiais mon
mari, j’aurais des ailes pour courir après lui, et malheur à la femme qui me le disputerait! Mais il ne mérite que mon mépris. Quand j’ai perdu un louis d’or, je le cherche; mais quand j’ai perdu un centime, je le laisse pour le premier pauvre qui passera et voudra le ramasser.
— Je vous retrouve et je vous comprends, dit Andrèse en lui serrant la main ; mais vous ne pouvez pas laisser commettre un pareil crime sans le dénoncer.
— Moi! dénoncer ce pauvre garçon ! l’exposer... à la peine de mort peut-être !
— La loi n’est pas si cruelle, reprit le docteur; il est vrai qu’en 1626 encore, un baron de Saint-Angel a été pendu pour crime de bigamie.
— Vous voyez bien ! s’écria Odélie, jamais vous ne me déciderez.
— Mais, Madame, dit le docteur, depuis 1626 on s’est contenté de condamner le coupable au carcan ou au pilori, avec autant de quenouilles qu’il avait de femmes vivantes. Les chapeaux d’homme remplaçaient les quenouilles, quand c’était une femme qui était bigame.
— De nos jours, Monsieur, il n’y a plus de pilori.
— De nos jours, Madame, l’article 340 du Code pénal condamne le bigame aux travaux forcés à temps.
— Les travaux forcés ! s’écria la créole, le bagne... où l’on doi l être si mal ! Moi qui aime toutes mes aises, je comprends combien cela doit être affreux. Je me reprocherais toute ma vie de le dénoncer.
— Mais il ne s’agit pas seulement de vous, reprit Andrèse, il s’agit de la pauvre jeune fille dont il veut faire sa femme, et qu’il trompe lAchement.
— C’est vrai, dit la créole en se levant résolùmenl. Je la sauverai.
— Cnfin ! dit Andrèse.
Ce qui voulait dire sa fortune. Pour ces pauvres gens du peuple, qui ne connaissent la fortune que de réputation, le bonheur sort-d’un coffre-fort, comme la vérité sort d’un puits.
Madame de Rozan, toute grande dame qu’elle était, pensait absolument comme eux. Ce mariage, à ses yeux, c’était la félicité parfaite, c’était le calme doré, après les agitations de la petite fortune : l'écharpe aux trois couleurs de M. le maire allait lui sembler un arc-en-ciel annonçant le beau temps.
Quand les voitures s’arrêtèrent devant la mairie, elle descendit fière et radieuse. Cette riche union n’allait donc pas faire naufrage ; on venait enfin de toucher au port de la municipalité !
On ne put arriver tout de suite à la salle des mariages; les unions étaient nombreuses ; il est vrai qu’on les expédiait très-rapidement. Le mariage civil est la chose du monde qui se fait le plus vite, et dure le plus longtemps.
On attendit dans un petit salon, qui parut à madame de Rozan le vestibule du paradis.
Quant à la pauvre Séraphine, qui pourtant s’était résignée' au sacrifice, elle ne put s’empêcher de se pencher vers sa mère, et de lui dire bien bas :
— Oh! que je souffre, que je suis à plaindre !
— Mais, mon enfant, répondit madame de Rozan, tu me remercieras plus tard; n’est-ce pas, ma sœur? dit-elle à la baronne, qui était assise auprès d’elle.
— Sans doute, reprit celle-ci sèchement; on est toujours heureux quand on est riche.
Enfin, on passa dans la salle des mariages. Les parents et les amis se placèrent sur des banquettes disposées les unes devant les autres ; tandis que les mariés, madame de Rozan et les témoins allèrent s’asseoir devant le maire, en dedans de la balustrade.