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Le maire sembla à madame de Hozan l'ange des miséricordes célestes ; cet ange municipal, qui venait de faire défiler devant lui tant de bienheureux ou de martyrs, était revêtu de son écharpe, et placé devant une sorte de bureau solennel, qui avait une quasi-forme d’autel.
On fit la lecture de l’acte de mariage, puis on procéda à la cérémonie. Raoul avait perdu ses parents, le maire n’eut donc à demander de ce côté aucun consentement; mais il se tourna vers madame de Rozan et lui dit :
— Consentez-vous à ce que votre fille Séraphine de Rozan prenne pour mari Raoul Lucenel?
Lajoie faillit étouffer madame de Rozan; elle eut cependant la force d’articuler le oui du consentement, et d’adresser à l’ange municipal un sourire de béatitude.
Le maire dit aux mariés de se lever. Séraphine fut prête à se trouver mal. * • .
Monsieur Raoul Lucenel, dit-il â Raoul, consentez-vous :i prendre pour votre légitime épouse mademoiselle Séraphine de Rozan, ici présente?
Raoul pâlit, jeta un regard rapide autour de lui, comme tour voir si Andrèse ne lui apparaissait pas menaçante ; mais 1 ne vit que la figure souriante de madame de Rozan ; il se •assura et dit d’une voix ferme et sonore :
— Oui.
Alors le maire, se tournant vers Séraphine, lui répéta la annule:
— Mademoiselle Séraphine de Rozan, consentez-vous à rendre pour mari M. Raoul Lucenel, ici présent?
Séraphine se sentit défaillir, elle vibpasser dans son cœur,
mime devant un miroir, le visage bien-aimé d’Urbain; il leuiail, il la regardait tendrement, avec un désespoir doux miséricordieux comme lui. En prononçant le oui fatal, le allait dire adieu au bonheur, car le bonheur, c’éit lui; elle allait renoncer à ce divin roman de l’atnour.
que l’on peut écrire quelquefois sur les feuillets d’un contrat de mariage. Elle hésita ; madame de Rozan frémit. Le maire, qui devait déjeuner en ville, s'impatienta et renouvela la question.
Enfin, la jeune fille se décida, ses lèvres tremblantes s’entr’ouvrirent, et...
Mais revenons ù Urbain, que nous avons laissé se dirigeant vers l’église, oubliant jusqu’à son bureau, pour aller se cacher derrière un pilier, attendre les mariés, et mourir de douleur peut-être en les voyant unir.
Urbain savait par le docteur que les billets de part annonçaient pour onze heures la bénédiction nuptiale, ce qui, selon l’usage, voulait dire pour midi; mais Urbain n’avait jamais pu se décider à lire midi, quand on imprimait onze heures. Avec son exactitude ordinaire, il entra dans l’église à onze heures moins un quart, et n’y trouva que le donneur d’eau bénite ; peu après, le suisse, ce véritable soldat du pape, arriva dans son costume guerrier.
Le marié avait une fortune splendide, qui lui permettait un mariage de première classe. Urbain assista, la mort dans l’âme, à tous ces préparatifs de fêle, il vit apporter les prie- Dieu de velours, les candélabres dorés, et déployer les lapis moelleux, sur lesquels Séraphine et Raoul devaient marcher jusqu’à l’autel.
Onze heures, midi, une heure, sonnèrent ù l’horloge de l'église; les personnes invitées se retournaient et s’étonnaient. Urbain passa par toutes les angoisses de l’attente. Il était comme le condamné dont le supplice est fixé; le coup fatal qui devait le frapper était différé, mais certain; il le ressentait mille fois dans le cœur, en l’attendant, et n’en souffrait que plus cruellement.
Les gens de l’église allaient et venaient avec inquiétude. Urbain se décida à les interroger.
— C’est encore un tour de la mariée, lui répondit le suisse,
d’un ton de mauvaise humeur, c'est quelque toilette infiniment prolongée. On fait bien de prêcher contre le luxe des femmes.
— tille se pare pour lui I se dit Urbain.
Celle pensée lui brisa l’âme... 11 retourna dans un côin de l’églisc, pour cacher sa douleur, tomba à genoux, et demanda à I ieu la force qui lui manquait.
U se trouvait placé derrière le chœur, de manière à voir, à travers la grille, la figure adorée de Séraphine.
Cependant les invités,- inquiets ou impatients, s’étaient retirés les mis après les autres; Urbain, prévoyant quelque événement, allait les suivre et s’informer de ce qui s’était passé, quand tout à coup il aperçut la tête blonde de la belle mariée.
il tressaillit et se demanda s’il rêvait... C’était bien Séraphine, en effet, qui était là, en face de lui; mais elle n’avait rien de la toilette d’une mariée; ni la robe blanche, ni le voile, ni la tleur d'oranger.
Elle portait une robe de sôie, de couleur foncée, une écharpe de velours noir, et un chapeau simple et gracieux, qui encadrait ses boucles blondes.
Ce marié n’était pas à ses côtés ; elle n’était pas entourée de sa mère, de ses parents, et de tout ce cortège d’amis et d’indifférents, qui fait de chaque mariée une reine d’un jour.
Elle était seule devant le maitre-autel, qu’on avait orné pour elle. Elle s’était avancée dans le chœur, rempli de chaises vides, car tout le monde était parti. Une femme l’avait accompagnée, puis l'avait laissée prier en liberté, et d’un air alfairé, s’était dirigée vers la sacristie.
Urbain se leva, palpitant d’espérance. Que s'élail-il passé? 11 voulait le savoir, parler à Séraphine... Mais comment oser la rejoindre jusque dans le chœur, s’expliquer dans une église, où la bouche se lait pour laisser parler l’âme?
*On ne veut pas déranger une femme qui prie et faire cn-
voler sa prière ; on n’ose pas secouer une branche où chante un oiseau du bon Dieu.
Mais il s’agissait là de tout son avenir, de tout son bonheur ; il se décida. Il s’avança dans le chœur, en marchant de ce pas timide qu’on a dans le palais d’un roi.
Quand il fut tout près de Séraphine, il lui dit tout bas, * d’une voix tremblante :
— Mademoiselle... car c’est toujours mademoiselle qu’il faut dire, n’est-ce pas?
En l’apercevant, Séraphine se leVa vivement, des larmesde joie lui vinrent aux yeux, et, avant qu’elle eût répondu, avant qu’un seul mot d’elle eût troublé la majesté du saint lieu, ses regards parlèrent et laissèrent voir à Urbain tout son chaste amour.
— Mon mariage est manqué, dit-elle enfin d'une voix tremblante d'émotion. Une de mes parentes s’est chargée de le faire savoir à l’église ; elle est en ce moment dans la sacristie. Moi, j’ai quitté à la hâte mes tristes habits de mariée, et j’ai voulu l'accompagner. J’avais hâte de venir remercier Dieu.
— Votre mariage est manqué! s’écria Urbain, qui uc pouvait à peine croire à tantde bonheur; mais alors...
— On ne parle pas ici, répondit Séraphine avec un sourire d’ange. Demandez-moi à Dieu.
Et elle sc remit, ou plutôt elle retomba à genoux : il y avait dans son âme tant de reconnaissance pour la bonté de la Providence, tant d’actions de grâces, tant d’ineffable joie, que tout cela débordait et voulait se répandre dans la prière : son cœur faisait ployer ses genoux.
Séraphine s’était agenouillée sur une des chaises qu’on avait préparées, derrière le prie-Dieu de velours destiné à la mariée ; elle avait voulu remercier Dieu, tout près de la place même où elle devait s’immoler.
Urbain jeta un regard de l’autre côté; il lui sembla que, s’il osait s’y placer, il se croirait le fiancé.
11 hésita; il se demanda si cette fantaisie n’était pas un peu puérile ; niais il n’eut pas le courage d’v résister, et se dit tout bas, en s’agenouillant à son tour derrière le prie- Dieu du marié :
— Je suis sûr que Dieu ne s’en fâchera pas.
Il avait raison de le penser : il y a dans le cœur des caprices sacrés, des puérilités divines; le cœur est un enfant sublime; Dieu, qui est un bon père, connaît ses faiblesses et les lui pardonne.
Jamais l’église n’entendit de plus ardents alléluia que les actions de grâces de ces deux jeunes âmes ; tout leur amour se fondit en prière. Ils sentaient en eux une félicité dont ils étaient éblouis. Ils s'imaginaient être les mariés ; ils laissaient leur jeune et active pensée peupler le chœur, tenir le poêle, et chacun d’eux se fit tout bas, sans se le dire, le serment de fidélité.
Cependant un homme qui vint ranger les chaises, et semblait fort désappointé d’avoir fuit des préparatifs inutiles, les aperçut, et s’apprêta à les déranger. Ilélas î les choses se passent souvent ainsi; dans nos appartements, sous la figure d’un importun, à l’église, sous la forme d’une loueuse de chaises, il y a toujours des gens qui viennent troubler nos plus chères pensées. On dirait qu’ils tiennent d’invisibles paires de ciseaux pour couper les ailes de nos rêves ou de nos prières.
Mais un prêtre était là, depuis quelques instants, et les regardait avec attendrissement. Ce prêtre était le curé de la paroisse. C’était bien là le ministre de Dieu, vraiment digne de sa grande tâche (car le prêtre est le trait d’union entre Dieu et l’homme). Il y avait sur son doux visage un reflet de la divinité ; sur son front une dignité qui inspirait le respect, et sur ses lèvres un sourire de bonté, qui attirait la confiance. Ses regards fins, scrutateurs, plongeaient jusqu’au fond de l’âme; mais s'il découvrait scs plaies, ce n’était pas pour les
LES MYSTÈIiES DE LA MAISON.
aigrir, c’était pour les panser. Son cœur, plein d'une ardente ferveur, était un bon livre que l'on venait souvent feuilleter, comme une des meilleures traductions de l’Évangile. C’était le prêtre de la miséricorde ; il était toujours prêt à ouvrir le paradis, et aurait J)ien voulu pouvoir murer la porte de l'enfer.
Il était à la sacristie, quand on vint annoncer que le mariage était manqué. En entrant dans l’église, un instant après, il avait vu Séraphine, qu’il connaissait pour une chaste enfant et voyait prier tous les dimanches dans son église. Il avait remarqué près d’elle Urbain, qu’il savait parfaitement ne pas être le fiancé; mais l’air respectueux d’Urbain en regardant Séraphine, la joie naïve de la jeune fille, disaient toute la pureté de ces jeunes âmes.
Le bon prêtre avait souri, en les voyant s’agenouiller tout près des deux places destinées aux mariés, et, comme il était habitué à lire dans les âmes, il avait tout deviné.
L’impitoyable rangeur de chaises allait faire déplacer ces deux tendres fidèles, mais le prêtre l’arrêta d'un signe, et lui dit :
— Laissez prier ces deux enfants.
Maintenant quittons l’église, et retournons à la mairie pour savoir ce qui s’y était passé.
Quand le fiancé eut prônoncé le oui solennel, on se souvient que la réponse de Séraphine se fit attendre ; le maire, surpris, renouvela la question ; alors une voix de femme lui répondit :
— Non ! '
Mais cette voix n’était pas celle de Séraphine, elle partait du fond de la salle. Celle qui venait de dire non, c'était la créole, la femme légitime de Raoul, Odélie de Grandmorne enfin, qui arrivait au bras du docteur.
Nécessairement, il y eut un bouleversement général, un saisissant effet de «cène. Raoul jeta un cri, et resta épouvanté
devant cette apparition conjugale. Madame de Rozan fut près de se trouver mal, la baronne elle-même fut émue et pâlit, ou plutôt devint d’un jaune plus livide qu’à l’ordinaire. Les gens friands de scandale accoururent des salles voisines, pour suvourer cette petite dragée dramatique, qu’on leur offrait ainsi à l’improviste. Quant au maire, il montra une sévérité que la circonstance justifiait.
Séraphine partagea d'abord la surprise générale, puis il lui prit un désir effréné de se jeter dans les bras de cette inconnue qui la sauvait. Malheureusement, la balustrade les séparait.
Le maire prit la parole, et dit :
— Qui êtes-vous, Madame, pour vous permettre de troubler un mariage que la loi allait sanctionner de son autorité, et pour oser?...
La créole, que son mari regardait avec anxiété, interrompit le maire en lui disant avec son sans-gêne habituel :
— Qui je suis?... cela ne regarde personne, Monsieur.
Raoul respira plus librement, et le maire s’écria :
— Madame !... je vous somme de répondre à ma question : Qui êtes-vous?
— Vous voulez absolument le savoir?
— Je le veux. *
Elle regarda encore son mari, qui devenait d’une pâleur mortelle.
• — Eh mon Dieu ! Monsieur le maire, reprit-elle avec sa voix grasseyante et tramante, je suis tout simplement une bonne âme qui vient sauver cette jeune fille.
— Ce n’est pas répondre, Madame. Je ne vois que trop le motif de cette hésitation, je devine tout.
Alors toutes les têtes s’avancèrent; chacun prêta l’oreille, et madame de Rozan s’écria :
— Que voule/.-vous dire ?
l.o maire continua, en regardant Odélie de Grandmornc avec sévérité :
— Je vous trouve bien audacieuse d’oser venir jusqu'ici faire valoir des droits immoraux. Vous êtes jalouse de cette jeune fille, que monsieur allait prendre pour femme, tandis que vous, vous n’êtes que...
— N’achevez pas, Monsieur ! dit la créole avec énergie. Je suis...
Elle s’arrêta. Les regards suppliants de son mari lui disaient : « Ne me perdez pas ! »
— Parlez donc, Madame, lui dit le docteur; tout à l’heure il ne vous a fallu qu’un seul mot pour rompre un mariage, il ne vous en faut qu’un maintenant pour vous justifier.
— Eh bien 1 lui répondit-elle à voix basse, avec son apparente nonchalance, qui n’était autre qu’une sublime bonté, qu’on m’insulte, si l’on veut, mais je ne ferai jamais de mal à personne.
La baronne de Clarambourg et madame de Rozan inter-, prêtèrent son silence d’une manière outrageante. La baronne lui jeta un regard méprisant, et madame de Rozan, qui commençait k se remettre, dit au maire :
— Veuillez finir le mariage, Monsieur, ma fille est prèle à vous répondre.
Elle toisa Odélie de Grandmorne, et reprit, en s’adressant toujours au maire :
— Nous voulons bien pardonner le passé. Je vous prie, Monsieur, de donner des ordres pour qu’on fasse sortir cette femme.
— Cette femme ! s’écria Odélie, qui bondit comme
une gazelle jusqu’à madame de Rozan, ne m’outragez pas, Madame !
Elle l’entraîna dans un coin, et lui dit tout bas :
— Cette femme est la femme légitime de M. Lucencl de
Grandmorne, et peut vous montrer son contrat de mariage ; cette femme se laisse insulter par des gens qui ne la valent pas, parce qu'elle ne veut pas faire traîner au bague un homme dont elle porte le nom.-
Madame de Rozan allait pousser un cri, mais, d’un geste impérieux, Odélie lui imposa silence.
— Qu’allais-je faire I dit madame de Rozan. Malheureuse enfant !
Glle revint tout émue jusqu'auprès du maire, et lui dit à haute voix :
— Monsieur le maire, j’ai outragé injustement madame, et je lui en demande pardon. Ce mariage...
— Eh bien, ce mariage ne vous convient plus, reprit Odélie en l’interrompant; il est inutile de donner d’autres raisons : on n’a pas besoin de conter publiquement scs affaires de famille.
Séraphine ne comprenait qu’une chose à tout cela, c'est que le bonheur et la liberté lui étaient rendus. Elle courut à .Odélie et lui dit à l’oreille :
— O Madame ! que je vous aime l
Elle aurait voulu pouvoir sauter au cou de sa mère, et se préparait à sortir avec elle, joyeuse et légère ; mais madame de Rozan et la baronne pensèrent que la situation exigeait qu’elle se trouvât mal. Elles tirèrent des flacons de leurs poches, lui firent respirer des sels, puis la prirent chacune par un bras, la soutinrent, et l’emmenèrent loin de Raoul.
On sortit de la mairie en désordre, en causant tumultueusement de ce qui venait de se passer.
La créole, que cette scène avait épuisée, se suspendait de tout son poids au bras du docteur.
Raoul, qui s’élait esquivé prudemment, aperçut sa femme au moment où elle sortait : il eut un élan sincère de reconnaissance, courut à elle, saisit son bras cl l'entraîna loin du docteur.
— Vous pouviez me perdre, dit-il, et vous m’avez sauvé !... J’ai été Lien coupable... je vous avais méconnue.
— Ah ! mais un instant, dit la créole, si j’ai fait manquer ce mariage, ce n’est pas pour vous réclamer t Faites-moi le plaisir de vivre aussi éloigné de moi que si vous étiez remarié. Et tenez, si vous voulez m’étre agréable, faites avancer celte voiture que j’aperçois là-bas ; car je suis morte de fatigue.
— Je vais prendre congé de vous, Madame, dit le docteur, qui les rejoignit. Vous êtes réconciliée, je le vois, avec monsieur votre mari, qui se charge de vous reconduire.
— Du tout I du tout ! s’écria Odélie. Adieu, mon ami, ditelle à son mari ; vous resterez en France sans doute ; moi, je retournerai en Amérique; ce sera le seul moyen d’être d’un accord parfait.
Raoul la quitta et remonta dans son splendide équipage. Le noir cocher fouetta ses chevaux, qui partirent comme l’éclair, entraînant le bigame dans quelque quartier de l’enfer sans doute.
La voiture que réclamait Odélie, et que Raoul avait voulu faire avancer, ne se trouvait pas disponible; celle du docteur était encore là: craignant que celte scène n’eût impressionné trop vivement madame de Grandmorne, Varnière lui proposa de la ramener à son hôtel.
— Savez-vous, Madame, luidit-il, dès qu’ils furent en route, que vous avez été tout simplement sublime?
— Moi ! dit la créole.
— Vous vous êtes laissé outrager, continua le docteur, et pourtant vous n’aviez qu’un mot à dire, pour faire tomber toutes les calomnies. S’il y a de tristes secrets à découvrir dans le cœur humain, il y a quelquefois aussi des trésors de bonté et de compassion. Vous arriviez comme une énigme ; on l’expliquait d’une manière outrageante pour vous, on vous jetait à la face le mot déshonneur, tandis que le mot réel c’était : grandeur d'âme. On croyait voir dans cette
scène un mystère des maisons du demi-monde, et c’était un des plus terribles secrets du toit conjugal.
Le docteur prit son calepin et écrivit :
« Mystères de la maison, chapitre du mariage. »
— Veuillez me dire, Madame, par quel symptôme s’est manifesté...
— Que faites-vous donc li\? demanda-t-elle.
— Je prends des notes : quand je trouve, parmi mes malades, un sujet curieux, je l’étudie dans l’intérêt de la science ; eh bien, en ce moment, j’écris mes observations sur la maladie morale qu’on appelle mauvais ménage. 11 y a dans les afl'ections de poitrine une foule de diversités : la bronchite, la pleurésie, la péripneumonie, la phthisie pulmonaire. 11 en est de même dans le mauvais ménage. C’est une maladie qui a aussi toutes sortes de variétés : l’incompatibilité d’humeur, la jalousie, l’infidélité, la séparation et enfin la bigamie, plus terrible encore que la phthisie, car elle est incurable.
Soyez donc assez bonne, .Madame, pour me dire de quelle manière la maladie s’esf déclarée. Cela pourra me servir pour d’autres sujets du même genre. Qui sait, je les sauverai peut-être; on prétend bien avoir trouvé le moyen de guérir la phthisie.
Laissons le docteur prendre ses notes, sous la dictée d’Odélie de Grandmorne, et revenons à Urbain.
Quand il rentra chez lui, sa mère l’attendait avec impatience. En le voyant sortir, elle avait été effrayée de son désespoir. Elle courut à lui, les bras ouverts, pour le consoler, pour lui parler de courage, de résignation; mais elle s’arrêta stupéfaite, éblouie par tous les rayons de joie que dardaient les yehx d’Urbain.
— Que s’est-il donc passé? s’écria-t-elle.
— Un miracle l Le mariage est manqué, Séraphine est libre.
Et Urbain redit à sa mère toute l’histoire du bigame, que
Séraphine, en sortant de l’église avec sa parente, lui avait racontée sous le portail.
Étrange contradiction du cœur humain I Quelques instants auparavant, madame Giraud eût donné tout au monde pour voir manquer ce mariage, qui désespérait son tils ; maintenant, en songeant que Séraphine était libre, et deviendrait sans doute la femme d’Urbain, elle sentait un serrement de cœur.
— Comme elle priait avec ferveur, devant l’autel 1 dit Urbain. On ne connaît pas une femme quand on ne l’a pas vue à l’église 1 Au bal, les femmes sont décolletées, et l’on peut voir si leurs épaules sont blanches; mais à l’église, en priant, c’est leur âme qu’elles découvrent, et ma foi, j’aime encore mieux voir la blancheur d’une âme que celle d’ une épaule.
— Je reconnais bien là mon Urbain,- dit madame Giraud.
— Si tu savais, ma mère, continua-t-il, comme elle était belle, avec son petit chapeau ! un chapeau bien simple, qui ne vaut pas 18 francs, j’en suis sûr. Tu vois que je pourrai bien lui en donner de pareils, quand elle sera ma femme.
— Ta femme !... murmura madame Giraud.
— Elle m’aime !... elle m’aime !... s’écria Urbain, qui était fou de joie... La belle journée ! Avec tout cela, je n’ai pas paru au bureau. 11 est vrai que maintenant je suis sous-chef; mais je n’en tiens pas moins à être exact comme un surnuméraire. En comptant le 16 où j’ai eu un accès de fièvre, cela me fait deux jours d’absence ce mois-ci; c’est désagréable. Le bon Dieu devrait bien attendre au dimanche
pour envoyer la fièvre aux employés Or, si tu veux, ma
bonne petite mère, nous irons tous deux faire la demande en mariage. Grand Dieu! si on allait me la refuser encore !... Tiens, j’en mourrais; je ne peux pas vivre sans elle.
— C’est-à-dire que je ne compte plus, moi ! s'écria madame Giraud. Que les enfants sont ingrats!
— Que dis-tu là, ma mère ! Allons, bon ! voilà que lu
pleures... Qu’as-lu donc?
— Mais je n’ai rien... On ne peut pas verser une larme à présent, sans en rendre compte; c’est une inquisition !
— Est-ce que, par hasard, ce mariage te rendrait malheureuse ? Si cela était, je crois que j’aurais le courage d’y renoncer... J’abandonnerais tout, je fuirais loin du monde, je me ferais trappiste. Ah ! mais non, si j’étais trappiste, je ne pourrais plus demeurer avec toi.
— Mon cher enfant 1 s’écria madame Giraud, tu vaux mieux que moi, vois-tu. Nous irons ensemble, scus peu de jours, faire notre demande à la mère de la bien-aimée.
— Cependant, tout à l’heure, j'avais cru que ce mariage...
— Mais j’en suis aussi heureuse que toi, dit madame Giraud, en s’efforçant de sourire, ta... femme sera une compagne pour moi. Car^nfin, tu comprends bien que, lorsque tu es à ton bureau, ces longues journées, que je passe dans la solitude, sont un peu tristes. Celte jeune femme ira et viendra ; elle sera dans la maison comme un battant dans une cloche; elle fera du bruit' et cela me distraira. Ainsi, c’est pour moi, c’est dans mon intérêt que je te prie de l’épouser. Tu y consens, n’cst-ce pas? continua-t-elle en souriant; il ne faut pas être égoïste.
Urbain aurait voulu courir dès le lendemain chez madame de Rozan ; mais madame Giraud jugea prudent de lui laisser le temps de se remèltrc de sa mésaventure. Un joui - , enfin, Urbain choisit le plus beau fiacre qu’il put trouver, y monta avec sa mère, et se fit conduire chez madame de Hozan.
Madame Giraud, en apercevant Séraphine, la trouva charmante, et lui jeta un doux regard. Les deux jeunes gens étaient tout tremblants, et craignaient que madame de Rozan ne répondit encore par un refus. Elle, qui avait rêvé pour sa fille une fortune splendide, se contenterait-elle des modestes appointements d’un sous-chef de bureau ? Mais
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madame de Rozan était complètement désillusionnée, elle ne croyait plus aux gendres du nouveau monde, elle ne rêvait plus à leurs cent mille livres de rente. 11 lui semblait que tous les riches prétendants devaient être des bigames. Elle s’était si cruellement trompée en faisant la chasse au gendre !
Chose inouïe, il y avait depuis ce temps-là, dans sa tête, une lueur de raison ; elle comprenait qu’une jeune fille sans dot ne peut pas faire un choix ambitieux : il faut jeter des filets d’or, pour les retirer lourds et chargés d’un notaire ou d’un banquier ; mais quand on n’a que de pauvres filets, on doit s’estimer trop heureux d’y prendre un sous-chef de bureau.
Madame de Rozan jela un coup d’œil sur la toilette un peu simple de madamcGiraud, étouffa un soupir,et finitpar dire :
— Je consens à ce mariage, mais...
Affreuse conjonction que ce mais! elle fît frissonner Urbain et Séraphine. *
— Mais, continua-t-elle, cela ne dépend pas uniquement de moi ; il faut aussi le consentement de ma sœur, la baronne de Clarambourg. Si le gendre que je choisirai a son approbation, elle s'engage à doter Séraphine... modestement, il est vrai, mais enfin une vingtaine de mille francs peuvent ajouter | l’aisance. Moi* je ne puis donner à ma fille que dix mille francs; c’est bien peu, je le sais.
— Qu’importe ! s’écria Urbain, elle a pour dot, avant tout, sa jeunesse et sa beauté; c’est la dot du bon Dieu; je m’en contenterai, Madame. Je travaillerai pour elle, je redoublerai d’exactitude à mon bureau, si c’est possible.
Madame de Rozan pensa qu’un supplément à cette poétique dot de jeunesse et de beauté ne serait pas sans quelque utilité dans le jeune ménage. Rien ne la fil changer de détermination : le bonheur et le mariage d’Urbain furent remis entre les mains de madame la baronne de Clarambourg.
t 0 a LES MYSTÈRES DE LA MAISON.
Il importait à Urbain de savoir quelle était cette femme qui allait disposer de son sort. Le docteur, à qui il demanda quelques détails sur elle, lui dit que la baronne était une grande dame jaune et sèche, qui, par orgueil sans doute, portait scs parchemins jusque sur son visage. Quant aux qualités morales, elle était médisante, malveillante et prude.
Mais si Séraphine avait une tante, Urbain avait un oncle, et cet oncle formait avec la baronne une véritable antithèse. La baronne était aigre et revêche; l’oncle d’Urbain, M. Boisfleury, était gracieux et galant. Il semblait descendre en ligne directe des roués de la Régence. L’esprit de Boisfleury avait parfois des allüres un peu émancipées ; souvent sa conversation était trop leste ; la baronne, au contraire, jetait sur toutes ses phrases, non pas le voile chaste et charmant de la pudeur ou de la bienséance, mais celui de la pruderie, voile roide et disgracieux, empesé à double empois.
Boisfleury était un papillon en retraite, qui avait voltigé de préférence dans les bocages de carton de l’Opéra; il y avait laissé la riche poussière d’or de ses ailes, ce qui ne l’empêchait pas de papillonner encore. 11 avait été Chérubin dans son adolescence, Lauzun dans.son été; dans sa vieillesse, c’était le duc de Richelieu. Au lieu de poudre à l’ambre, il portait une perruque blonde, très-artistement faite ; sa boutonnière était toujours ornée d’une jleur, qui variait selon la saison : au printemps, c’était un œillet ; l’été, une rose-pompon ; l’automne et l'hiver, une rose des quatresaisons, comme lui. Boisfleury élait toujours jeune, pimpant, conquérant : il y a des gens qui, en dépit des ans, sont toujours au mois de mai ; tout vieillit autour d’eux ; la saison rigoureuse arrive... qu’importe ? ils ont un jardin d’hiver dans le cœur I
Le Secret de la Baronne.
Boisfleury prétendit qu’il connaissait l’art de parler aux femmes et d’adoucir les plus cruelles. Il se chargea de demander à la baronne, au nom de son neveu, la main blanche de Séraphine; mais il fallait d’abord connaître cette terrible baronne, l’observer, l'étudier; il pria le docteur de le présenter chez elle.
La baronne recevait tous les jeudis soir : elle réunissait ses élus dans un grand salon aesez confortable, mais qui avait quelque chose de si sévère, de si triste et de si froid, où les hommes étaient si solennels, les femmes si roidcs, les figures si impassibles, et si semblables à celles du salon de Curlius, qu’on se prenait à bAiller, rien qu’en y entrant.
Boisfleury fut présenté par le docteur à la baronne, et se sentit glacé à son aspect, comme par une gelée de 10 degrés.
De son côté, la baronne lui trouva de petits airs galants et légers qui lui déplurent souverainement.
Boisfleury, qui avait la vue basse, crut apercevoir, au fond du salon, une célébrité artistique.
— Vous avez un cercle très-choisi et très-brillant, belle dame, dit-il à la baronne, à qui il voulait absolument adresser quelque gracieuseté ; n’est-ce pas notre poète Lucien Dambray que j'aperçois là-basî
— Je ne reçois jamais de poètes dans mon salon, répondit sèchement la baronne, qui parut offensée de la supposition.
— Ah! reprit Boisfleury tout étonné... Mais cette fois, je ne me trompe pas... ce grand jeune homme, qui est près de la fenêtre, est bien notre célèbre peintre, Fernand Dufranval?
— Je ne reçois jamais d’artistes dans mon salon, repartit la • baronne.
— Cela n’a pas assez de consistance, dit M. Duperret, le chirurgien si occupé. Il avait cejour-là un air, un ton et une cravate encore plus empesés qu’à l’ordinaire.
— Comme dit très-bien monsieur, reprit la baronne, cela n’a pas de consistance. Ces gons-là n’ont ni feu ni lieu, comme on dit : cela loge au Parnasse, cela se chauffe à la flamme de l’inspiration.
— Ce ne sont pas des gens sérieux, reprit M. Duperret en se rengorgeant dans sa cravate blanche.
— Qu’appelez-vous donc des gens sérieux ? dit le docteur, qui vint se mêler à la conversation.
Quant à Boisfleury, qui craignait de déplaire encore à la baronne, il garda un silence prujient.
— Des gens sérieux, répondit M. Duperret, mais ce sont des médecins, comme vous; des chirurgiens, comme moi; des notaires, des avoués, des commerçants ; tout ce qui peut, par une industrie certaine et palpable, par une profession solide, s’assurer un revenu, acheter des immeubles ou des rentes sur l’État.
— Fort bien, reprit le docteur, et moi, je vous dis que ce sont les écrivains et les artistes qui sont les gens sérieux.
La baronne et le chirurgien restèrent stupéfaits en entendant cette énormité.
— Vous voulez plaisanter! dit M. Duperret.
— Du tout. Les travailleurs qui élèvent l’âme me paraissent plus sérieux que ceux qui soignent le corps, ou ne s'occupent que des biens matériels. Le poète, le moraliste, le peintre, qui vous ramènent à Dieu, avec la plume ou le pinceau, qui réveillent en vous, avec une page ou un tableau, une vertu qui dormait, sont plus utiles à l’humanité que le notaire qui rédige un contrat de vente, ou le marchand qui mesure, la toile. Une profession n’est réellement sérieuse que lorsqu’elle se rattache à l’âme immortelle : ce qui fait la grandeur de l’avocat, ce n’est pas l’immeuble qu’il défend, c’est
LES MYSTERES l)E LA MAISON.
l’honneur qu’il sauve; ce qui rend noire tâche, à nous autres médecins, vraiment grande et belle, c’est que nous pouvons étudier les passions à travers les maladies physiques, c’est que le séjour de l’âme ennoblit le corps que nous soignons. Ce pauvre corps qui se détraque, se brise, et que nous cherchons à consolider, c’est le flambeau qui porte la lumière. 'Bien n’est donc réellement sérieux dans les choses matérielles, tout est grand dans ce qui relève de l’âme : les artistes, les écrivains, tous ces gens que vous dédaignez sont donc les hommes graves et les véritables ouvriers de Dieu.
La baronne et M. Duperret se regardèrent en haussant les épaules, puis allèrent se placer à une table de whist avec deux espèces d’automates, qui voulurent bien compléter la partie.
Mais au moment où M. Duperret allait s’asseoir, on vint lui dire qu’on le demandait pour un bras démis.
— Encore! se dit le docteur; quel homme occupé !
Un marguillier de la paroisse de la baronne remplaça le chirurgien, et fit le quatrième.
Boisfleury alla s’asseoir près de la table de jeu. Il espérait pouvoir faire sa cour A la baronne et glisser de temps à autre un petit madrigal ; mais la baronne ne plaisantait pas, et surtout ne parlait jamais quand elle jouait.
Le pauvre Boisfleury, isolé, dépaysé dans ce cercle si différent du sien, fit signe au docteur de se rapprocher, et se mit à causer avec lui.
— Vous ne devineriez jamais, lui dit Boisfleury, l’heureuse découverte que j’ai faite aujourd’hui. Ah! cela m’a rappelé le bon temps, mon printemps fleuri, mes conquêtes ! Imaginez-vous que j’ai retrouvé, sur les quais, une gravure coloriée, qui m’a ramené à de tendres souvenirs de jeunesse; c’est le portrait d’une danseuse qui avait des bontés pour moi : il me remet en mémoire une petite anecdote.
Cette danseuse, que nous appelions Flore, parce qu’elle avait paru avec succès dans le ballet d c Flore et Zéphirc...