‹ Les Mystères de la maisonChapitre 9 sur 20 · Épilogue · texte numérisé non relu

Épilogue

L’hôpilal où nous étions au début de cette histoire se trouvait encombré de malades. Il y avait là des fièvres de toutes les sortes : cérébrales, maligneSj typhoïdes ; des maladies de de tous les noms: des pleurésies, des péripneumonies, toutes les tortures étiquetées dans les dictionnaires de médecine. Bien des lits de douleur étaient remplis, bien d’autres tristement vacants, et la mort emportait sans cesse ce que la maladie apportait.

Mais, dans le purgatoire de Dante, il y a des anges pour consoler ; dans l’hôpital, autre purgatoire, il y a des sœurs de charité.

On en remarquait deux surtout, actives, dévouées, infatigables : l’une aux yeux bleus comme le ciel, dont elle parlait si souvent, était la sœur Marthe, que nous connaissons ; l’autre, aux yeux noirs, venait de finir ce qu’on appelle le postulat, et de prononcer ses vœux. Elle avait quitté son nom mondain, et se faisait appeler sœur Marie. Malgré sa jeunesse, il y avait déjà bien des douleurs empreintes sur son front ; le calme cependant commençait à y revenir, et le souffle de Dieu le rafraîchissait.

Elle était près d’une pauvre femme, quand elle vit le docteur Varnière qui s'avançait avec la sœur Marthe, et venait de visiter les malades de l'hôpital.

Elle tressaillit à sa vue, qui parut lui rappeler un amer souvenir.

Le docteur l’aperçut de loin, et dit à la sœur Marthe :

— Vous avez là une nouvelle sœur ?

— Oui, Monsieur le docteur, répondit la sœur Marthe, une pauvre enfant qui serait peut-être maintenant au fond de la rivière, si Dieu ne l’eût prise dans son arche. Aujourd’hui

‘il-

c’est une petite sainte. Il faut lavoir auprès de nos malades, patiente et calme quand il faut subir leurs caprices, vive comme le salpêtre quand il faut les secourir ; donnant à celle-ci quelque breuvage pour son corps, à celje-là de saintes paroles pour son Ame ; parlant à l’une de la convalescence et des feuilles vertes du printemps, qui repoussent pour elle ; montrant à l’autre, pauvre agonisante, la palme du martyre ; apportant à toutes enfin l’espérance sur la terre ou dans le ciel.

— C'est votre portrait que vous faites là, sœur Marthe, dit le docteur.

Il aurait pu ajouter :

— C’est le portrait de toutes les sœurs de charité; c’est une lithographie tirée à deux milliers d’exemplaires.

Tout en marchant, il était arrivé près de la jeune sœur. 11 s'arrêta, la regarda fixement, chercha à rappeler ses souvenirs, puis s’écria tout à coup :

— Mais c’est vous, c’est bien vous que j’ai surprise chez madame Dufranval, en flagrant délit de vertu, rapportant des diamants volés 1

La jeune sœur baissa la tête, et ne répondit pas.

— Voyons, continua le docteur, je ne me trompe pas, vous êtes bien la petite brodeuse qu’un jour, un jour fatal, madame Giraud alla trouver à son sixième étage ; vous vous nommez Rose Martel, surnommée la Rose des Alpes ï

— La rose du paradis, Monsieur le docteur, dit la sœur Marthe.

La sœur Marie leva enfin sur lui ses grands yeux noirs, puis elle lui dit :

— Monsieur le docteur, n’oubliez pas de faire savoir à cette bonne madame Dufranval que j’ai racheté, grâce à elle, la montre de ma pauvre mère. Diles-lui que je la remercie de son présent de noce, et que je prie tous les jours pour elle.

— C’est donc bien vous, pauvre enfant ! dit le docteur, vous martyre et sainte, vous la femme de ce scélérat ! Car vous avez voulu inutilement nous cacher son nom, et nous savons maintenant que cet odieux Grégoire...

— Oh ! de grâce, s’écria la sœur Marie, qui devint pâle comme une morte au nom seul de Grégoire; ne me parlez jamais de lui.

— Mais comment se fait-il, dit le docteur, que je vous rencontre ici ? On ne reçoit pas les femmes mariées parmi les sœurs de charité.

— Mais on y reçoit les veuves, dit la sœur Marthe; notre première supérieure (et fondatrice, avec saint Vincent de Paul) fut Louisa.de Marillac, veuve d’Antoine Legras, secrétaire de Marie de Médicis.

La sœur Marie regarda le docteur, et ce regard si profondément triste lui déchira le cœur ; puis elle reprit d’une voix frémissante, où vibraient toutes ses douleurs passées :

— Et moi aussi, je suis veuve... Vous le savez.

Un cri de souffrance se fit entendre, et elle s’écria :

— Égoïste que je suis ! je pense à moi, quand les autres souffrent.

Puis elle courut à la pauvre femme qu’elle soignait à l’arrivée du docteur. Alors, comme par enchantement, pendant qu’elle consolait, elle se sentit consolée.

Elle trouva à ce chevet de douleur deux célestes amies, qui la prirent dans leurs bras : c'étaient la charité et la foi.

— Celte bonne sœur Marie, dit la sœur Marlhe, la voilà qui retourne près du n° 30 ; mais, malgré tout son zèle, tous ses soins, depuis plusieurs jours déjà, vous avez prononcé l’arrêt de celte malheureuse femme.

— Le n. 30... dit le docteur en cherchant dans sa tête, n’a-t-il pas une pleurésie?

— Précisément. Vous savez bien... c’est cette jeune femme si pauvre, si misérable, que vous avez rencontrée quelque-

fois, m’avez-vous dit, et que vous avez eu tant de peine à reconnaître, tant la misère et la maladie l’ont changée.

— Ah 1 oui, répondit le docteur, c’est le Vampire.

— Quel nom lugubre ! dit la sœur, et comment se fait-il?...

— Oh ! je comprends, répondit le docteur, que vous ne connaissiez pas ces vampires-là ! Celui que vous soignez maintenant, dans cet hôpital, a eu des cachemires, des diamants, des carrosses ; il a fait tourner et brûlèr des cervelles ; il a causé des faillites, des banqueroutes, des duels, des suicides ; mais le dernier de tous lui a été fatal : un homme, que cette femme a ruiné, s’est jeté devant elle dans un précipice du Rigi, et l’a laissée sans ressources. Elle aura vendu quelque cachemire, quelques bijoux pour revenir à Paris. Par égard pour vos chastes oreilles, ma sœur, je ne chercherai pas par quelles transitions elle a dû passer pour arriver jusqu’à l’hôpital. Les victimes lui auront manqué, car il faut des flots d’or russe, anglais, français, pour abreuver et faire vivre ces vampires-là.

La misère est venue. Ce ne sont pas alors ses compagnes qui l’ont secourue : les vices en robe de soie l’ont abandonnée, et les anges en robe de bure l’ont recueillie. Elle sera morte demain, ma sœur, et son histoire est celle de tous les vampires de son espèce, elle meurt plus jeune que les autres; voilà tout.

— Si du moins, dit la sœur Marthe, elle pouvait se repentir... Voilà une bien sinistre et bien cruelle histoire.

— Ah ! reprit le docteur, c’est que parmi les mystères delà jnaison, un des plus vils, et parfois des plus sanglants épisodes, c’est celui du vampire.

— A propos des mystères delà maison, dont vous me parlez quelquefois, dit la sœur Marthe, en avez-vous découvert de nouveaux ?

Toute sœur de charité qu’elle était, cette bonne sœur Mar-

ibe était un peu curieuse ; elle touchait de l’aile aux cieux et des pieds à la terre.

— Mais j’en découvre tous les jours ! s’écria le docteur, et je pourrais vous en faire une longue énumération. J’ai surpris successivement la grande vanité cachant la petite fortune ; les ruses d’un habile charlatan à la recherche d’une clientèle; les pièges du fripon à l’affût d’une dot à marier: j’ai vu les deux mystérieux amis qui l’accompagnaient à la signature du contrat, puis, en sortant, se changèrent en recors et le ramenèrent à Clichy. J’ai surpris la rivalité secrète de la belle-mère et de la belle-fille; les souffrances intérieures, les blessures d’amour-propre, causées par les mésalliances; les unions menteuses où la maîtresse usurpe le nom de la femme, et se vante d’un contrat de mariage, auquel elle n’a touché que pour y donner un coup de canif; j’ai découvert le mystère de la rente viagère, mystère à double face, où l’on voit d’un côté le spéculateur, basant de funèbres calculs sur la vieillesse, sur la mort, et servant une rente à un vieux corps, sujet à une prochaine démolition ; de l’autre, un fourbe adroit s’affublant de faux cheveux blancs, avec autant de soin qu’une vieille coquette mettrait de faux cheveux noirs, et jouant au vieillard pour placer son argent à de plus hauts intérêts.

J’ai appris le mystère *du cachemire, renaissant trois fois chez le marchand, comme le phénix; le mystère du stras conjugal, métamorphosé en diamant; celui de la jeune danseuse changée en vieille prude, et cachant avec un art merveilleux l’ancienne légèreté de ses jambes et de sa conduite. J’ai découvert le secret du fiancé mystérieux, déjà marié dans le Nouveau-Monde, et aspirant à la bigamie ; les ruses du fripon, les crimes du voleur et la supériorité des renards sur les loups.

Dans les mystères de la mansarde, chez votre angéliqu sœur Marie, la douce Rose des Alpes, j’ai rencontré la vert

dans l’ombre, la loyauté, le dévouement. J'ai trouvé là, près de l’ivrognerie brutale, de l’envie féroce et du crime, le travail patient et courageux, remplissant, jour par jour, la sainte tirelire.

Dans les maisons artistiques, dans les logis de tous ceux qui tiennent ou la plume ou le pinceau, j’ai vu de poétiques folies, de sublimes extravagances, parfois d’étranges erreurs et de coupables excentricités; mais je n’ai vu là de génie complet qu’avec la pureté, la foi et toutes les poésies de l'âme. Quand j’ai voulu chercher dans quel coin se nichait l’inspiration, je l’ai trouvée dans le cœur aussi bien que dans la tête.

Vous voyez, ma sœur, qu’il y a des mystères partout, dans toutes les maisons. Pour en découvrir, on n’a qu’à frapper aux portes cochôres, à monter à tous les étages, à tirer le timbre du premier, la patte de lièvre du cinquième, à relever dans certains logis la belle housse qui masque un affreux velours d’Utrecht, à soulever ailleurs la portière du boudoir ou de la chambre à coucher, épais rideau de tapisserie, qui pourrait laisser voir, en se tirant, bien des drames intimes, bien des comédies de mœurs et des scènes de ménage.

Ou trouve aux plus brillants étages une énigme habillée de velours; un peu plus haut, un rébus en robe de laine, et, sous les toits, unlogogriphe en blouse.

— En vérité, dit la sœur Marthe, je ne me serais jamais doutée de tout cela... Et en étudiant les mystères du logis, vous avez pu sans doute, comme vous l’espériez, guérir à la fois le corps et l’âme ?

— Je l’ai tenté, du moins. En ordonnant, pour une bronchite, des loochs et des tisanes, j’ai tâché d’apaiser en même temps une fièvre de vanité, qui causait bien des privations nlérieurcs, et j’ai ordonné de faire fondre 30 grammes de sagesse dans une infusion d'économie.

— Oh! c’est bien! djt la sœur Marthe; vous avez exorcisé e démon de l'orgueil.

Digilized by Googl

— Puis, continua le docteur, pour une hypocondrie causée par le chagrin, par de petites jalousies du foyer, j’ai ordonné un philtre qui s’appelle l’entente cordiale.

J’ai guéri la double maladie de deux mésalliances, en ordonnant au malade, devenu veuf pour la seconde fois, de contracter une union assortie.

J'ai encouragé l’artiste quand je l’ai vu abandonner un bel ouvrage pour faire une bonne œuvre, afin de travailler plus vite ensuite. Je l’ai donné pour modèle à ses rivaux; car je tiens aussi à maintenir le talent en bonne santé, et quand la conscience crie trop fort, cette sainte bavarde empêche d’entendre la voix de l’inspiration.

Mais, hélas ! j’ai trouvé bien des maladies incurables : je n’ai pu calmer ni la fièvre d’or ni la fièvre de vanité : on n’a pas suivi mes prescriptions, et il m'a été impossible de procurer à une femme méchante et vieillissante l'eau de la fontaine de Jouvence, qui l’aurait rendue meilleure et l’eût radicalement guérie.

— Ainsi, dit la sœur Marthe, en poursuivant votre noble entreprise, aussi morale que salutaire, vous avez découvert tous les secrets du logis?

— Tous, grand Dieu 1 s’écria le docteur; mais ils sont innombrables ! Vous voyez certes, dans votre hôpital, ma bonne sœur, bien des douleurs, bien des maladies, mais nous avons encore plus de plaies à panser dans le grand hôpital du cœur humain. Je n’ai pas la prétention d’avoir surpris ou calmé toutes les souffrances, dénoncé ou corrigé tous les ridicules : je n’ai entrevu qu’un coin du tableau, et je renonce à enregistrer tous leswiî/îtèrcs de la maison.

Page 1