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Troisièmes I¥ocea.
Fernand prit un modèle plus pur que le premier. Andrèse posa avec toute sa grâce chaste et suave; la chapelle fut ornée d’une autre sainte Thérèse, et les femmes, sans trop savoir pourquoi, priaient avec plus de ferveur devant la sainte.
La maison de Fernand devint bienheureuse entre toutes r quand il ouvrait les yeux chaque matin, le bonheur l’éblouissait, comme le soleil, quand on ouvrait ses volets. La gloire, sa seconde bien-aimée — car Andrèse était la première — vint à lui plus brillante que jamais. Edgard Dali in lui-mémc n’eut que le second rang; le génie de Fernaui était plus grand, plus éclatant. Jusqu’alors ce génie, qui n’avait pour lui que les prestiges de la science et de la cré* tion, ne battait pour ainsi dire que d’une aile ; du moment où les inspi-
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rations du cœur se joignirent à celles de la tâte, Fernand dut nécessairement l’emporter : la seconde aile poussa, et le génie de l’artiste atteignit toute sa croissance.
— Vous qui savez tout, disait un jour Fernand au docteur, expliquez- moi donc pourquoi ma réputation grandit précisément au moment où je n'en fais plus nia pensée unique, où des sentiments doux et tendres trouvent place dans mon cœur, à côté d’une ardente et noble ambition?
— Ceci, répondit le docteur, est un des plus beaux mystères des maisons d’artistes et de penseurs. Au fond de votre logis, au coin de votre foyer, vous avez une chaste muse qui vous initie à toutes les saintes poésies du cœur; celte muse est une femme adorée que vous pouvez aimer sans remords, et le remords est un brouillard épais qui obscurcit le génie. Au fond de votre âme, une autre muse, plus belle encore, vous raconte les secrets du ciel ; celte muse, c'est la foi. Laissez dire à d’autres artistes qu'il faut, pour s'inspirer, une vie déréglée ou plutôt déraillée ; vous, mon cher Fernand, gardez précieusement en vous l’amour, la foi, la conscience pure et souriante : ce sont les trois grandes sources de l'inspiration. Je vous dis cela en confidence ; ne donnez pas votre secret à vos rivaux.
— Dieu merci, se disait le bon docteur en quittant Fernand, tout le monde est heureux :
L’amour et la gloire sont dans la maison d’Andrèse et de Fernand, l’entente cordiale dans la maison d’Urbain, des robes splendides dans le porte-manteau de madame de Rozan ; la créole est veuve et Flore est séparée de son mari. File a eu l’esprit d’arracher la moitié de sa fortune aux griffes de l’adroit fripon; puis cette légère Flore a fait deux pas de zéphyr, suivis d’une pirouette, et elle est habilement retombée loin du toit conjugal.
J Le docteur entrevoyait cependant quelques ombres au milieu de toutes ces félicités; Andrèse l'inquiétait encore; il
craignait que quelque soir, dans un salon, elle ne se rencontrât avec la belle Irène, et n’eût un cruel souvenir du passé.
Celte crainte le préoccupait, lorsqu’un jour, en traversant la rue Saint-Denis, il aperçut M. Dumoulin, en contemplation devant son ancienne boutique du Lion d'or.
M. Dumoulin regardait à travers les vitres du magasin. On apercevait à l’intérieur des gants de chevreau, éparpillés sur le comptoir, des pièces dé rubans blancs, verts, roses, des séductions de toutes les couleurs, sans compter les yeux noirs ou bleus des demoiselles de boutique.
Le docteur, qui s’était rapproché de l’ancien mercier, sans en être remarqué, eut la curiosité de suivre la direction de son regard, et il découvrit avec un profond étonnement que monsieur Dumoulin regardait beaucoup moins la mercerie que la mercière.
— Ah ! je vous y prends, petit fripon, dit le docteur en lui frappant sur l’épaule.
— Tiens 1 c’est vous, monsieur Esculape I répondit M. Dumoulin en se retournant. Vous me surprenez comme cela, farceur que vous êtes!
Le docteur s’aperçut alors que M. Dumoulin portait un grand crêpe au chapeau.
— Vous êtes en deuil, lui dit-il, vous avez perdu un de vos parents?
— J’ai eu le malheur de perdre ma femme, il y a six mois.
— Madame Dumoulin est morte ! s’écria le docteur, et vous dites que vous avez eu le malheur...
— Je dis cela, parce que c'est une phrase reçue.
— A la bonne heure, car je vous trouve une figure tout épanouie.
M. Dumoulin cependant aurait dû avoir un air profondément triste, car il venait de porter le diable en terre.
— Vous regardiez tout à l’heure, dit le docteur eu l’observant, une mercière qui m’a paru assez gentille.
— Assez gentille 1 s’écria M. Dumoulin ; dites donc jolie comme tous les petits amours de Cythère 1 C’est la maîtresse du magasin, la patronne.
— Et celte patronne a-t-elle un patron ? demanda le docteur ; il y a sans doute un mari ?
— Il n’y en a plus, elle est veuve depuis cinq ans. Voyez donc comme elle est bien requinquée : des cheveux en bandeaux bien lissés, une robe de soie de couleur foncée : c’est simple, mais c’est cossu. Elle a été élevée en pension, elle a de l’orthographe, de la mythologie ; elle connaît même les vers de la vieille tragédie, et quand je m’écrie que je suis, en la regardant,
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai,
elle me rit au nez en me disant que j’ai l’organe* de Grassot en récitant les vers de Racine. Eh bien, ça fait plaisir, on voit qu’elle a de la littérature. Ce n’est pas une mal apprise comme ma première, qui faisait plus de cuirs qu’on n’en fait dans la rue Mauconseiljmais ce n’est pas non plus une princesse comme ma seconde : elle ne fait pas sa mijaurée, elle ne prend pas de grands airs, il ne faut pas mettre des gants pour lui parler... Je me trompe, reprit-il en riant, il faut en mettre, au contraire, elle n’est pas fâchée qu’on lui en achète.
— Eh bien, mon cher M. Dumoulin, dit le docteur gravement, il faut aller sur-le-champ acheter à cette charmante > veuve une paire de gants blancs.
— Quand j’en ai encore deux douzaines dans mon casier ! Mais pourquoi diable voulez-vous que j’aille lui acheter des gants blancs ?
— Pour la demander en mariage d’une manière officielle et convenable.
— Ah parbleu ! voilà une idée ! s’écria M. Dumoulin tout rayonnant.
— Écoutez-moi, reprit le docteur. Vous avez eu deux graves maladies...
— Deux graves maladies, sans m’en douter ? dit M. Dumoulin tout ébahi.
— La première maladie, continua le docteur, s’appelait Marianne la cuisinière : c’était une femme au-dessous de votre classe. Votre seconde maladie s’appelait madame la marquise de Valfremar, une femme au-dessus de votre condition. Vous avez eu le malheur de la perdre, comme vous le disiez tout à l’heure ; vous ôtes en convalescence ; mais je prétends vous guérir complètement.
Voici mon ordonnance : vous allez épouser la mercière : celle-là est précisément à votre niveau ; tout juste entre les deux que vous aviez choisies si malheureusement. Vous ne serez forcé, pour la regarder, ni de vous baisser ni de vous hausser. Allez donc faire votre demande, tâchez qu’on l’accueille, et vous allez recouvrer une santé florissante.
M. Dumoulin observa scrupuleusement l’ordonnance du docteur, il épousa la mercière, et môme la mercerie: il rentra dans la propriété du Lion d'or ; car il avait cette sorte de mal du pays qu’on pourrait appeler le mal de la boutique.
Ses quatre-vingt mille livres de rente ne lui permettaient guère de tenir le magasin ostensiblement : mais il en chargea un homme de confiance. Par ce moyen, quand son cœur était trop plein de tulle et de rubans, il pouvait venir les mesurer aux chalands, car M. Dumoulin était né mercier comme on naît poète. Sa troisième femme, si bien faite pour son cœur, le consola des deux premières ; il l’appela tout à son aise mon épouse, et s’en alla disant partout que le docteur Varnière était le plus grand de tous les médecins.