Hoefer, Histoire de la chimie, t. I, p
2. Testamentum novum, lib. I, cap. xxv {De virga transcendente).
LA BAGUETTE EMPLOYÉE EN ALLEMAGNE, AU SEIZIÈME SIÈCLE, TOUR LA BECHERGHE DES MÉTAUX (tAGE
LA BAGUETTE DIVINATOIRE
même à Paracelse d'avoir indiqué de quel bois il fallait se servir pour découvrir les différents métaux au moyen de la baguette. Pour donner une idée complète des incertitudes et des variations de Paracelse sur ce point, nous devons ajouter qu'il se tenait quelquefois dans un prudent milieu entre le oui et le non. Dans son traité de la Philosophie occulte^ il prescrit de distinguer entre les trésors cachés par les humains et ceux qui sont amassés et gardés par des gnomes. Mais comment faire cette distinction ? C'est ce qu'il se garde bien de nous apprendre.
Tout ce que le jésuite Kircher assure avoir lu, de son temps, dans les écrits de Paracelse, ne se retrouve pas dans le volumineux recueil des œuvres du médecin suisse, qui a été publié à Genève en 1658. Mais il n'en est pas moins établi, et c'est là ce qui nous intéresse, qu'à l'époque où vivait Paracelse, on croyait avec lui à la vertu de la baguette pour la découverte des métaux.
La coutume de chercher les métaux à l'aide de la baguette divinatoire, qui s'est montrée pour la première fois en Allemagne au quinzième siècle avec Basile Valenlin, et au commencement du siècle suivant avec Paracelse, passe bientôt en Flandre, et successivement en Angleterre, en Suède, en France et dans les contrées les plus méridionales de l'Europe.
Dans son admirable Traité des métaux [De rehus metallicis), le sage et savant Agricola nous fait connaître les pratiques ordinaires des hommes à baguette. Mais il se prononce contre cet usage, qu'il regarde comme un souvenir des opérations des magiciens antiques. D'après lui, on ne voit que les petits ouvriers des mines, « gens sans religion », employer la baguette pour chercher les métaux.
Un disciple de Paracelse, Goclénius, dont nous aurons à parler plus au long dans le volume suivant de cet ouvrage, à propos des antécédents historiques du magnétisme animal, a composé les traités De la vertu des plantes^ et De l'onguent aux armes, dans lesquels il admet l'efficacité et approuve l'emploi de la baguette de coudrier pour découvrir les métaux.
L'opinion de ce Goclénius déplut au P. Roberti, jésuite flamand; après l'avoir attaquée par le raisonnement, ensuite par l'injure, le P. Roberti passe du sévère au plaisant, et parodie, en guise d'épigramme contre son adversaire, deux vers des bucoliques de Virgile :
Goclenamat Corylos; illas dum Goclen amabit, Nec myrtus vincet corylos, nec laurea Phœbi.
Un autre paracelsisle, André Libavius, allègue les expériences qu'il a exécutées, pour se déclarer partisan de la baguette divinatoire et trouver
son usage fort licite. S'il ne s'agissait pas d'une question particulière et sans rapport avec un système quelconque de philosophie, il serait peut-être rationnel de juger de l'opinion définitive de Paracelse par celle de ses disciples.
Mais l'opinion d'Agricola, qui attribuait à des enchantements et à des paroles magiques les effets de la baguette, ne manquait pas d'adhérents. Tels étaient, par exemple, le jésuite Cœsius, auteur d'une Blinéralogie ; le P. Forerus, autre jésuite, et surtout Kircher. Ce dernier, plus savant et bien meilleur physicien que son confrère, fonde son sentiment sur l'expérience. Il a tout à fait le droit de déclarer chimérique la prétendue sympathie entre une baguette et les métaux, puisqu'il a, comme il nous le dit, « expérimenté plusieurs fois que les baguettes du bois que l'on déclarait être sympathique avec certains métaux, étant placées sur des pivots, en équilibre, auprès de ces métaux, ne remuaient en aucune manière ». [De arte magnetica.) Dans son autre ouvrage, Mimdus subterraneus^ le P. Kircher, revenant sur celte question, déclare que le mouvement de la baguette ne peut être qu'un effet surnaturel, si toutefois il n'est le résultat de l'adresse ou de la supercherie de celui qui la tient entre ses mains.
En 1659, le jésuite Gaspard Schott, contemporain et confrère de Kircher, dit que dans toutes les villes d'Allemagne où il a demeuré, l'emploi de la baguette était un moyen très répandu, et qu'il a pu voir lui-même plusieurs personnes trouver par ce moyen l'or et l'argent cachés.
Gaspard Schott a eu le mérite d'entrevoir, dès son époque, la véritable cause des mouvements de la baguette, qu'il n'est pas très éloigné d'attribuer à Ximagination de celui qui la fait mouvoir.
« J'ai cherché, dit-il, avec grand soin si la baguette de coudrier a réellement une symphatie avec l'or et l'argent, et si elle est mise en mouvement par une force naturelle. De même j'ai cherché si un anneau de métal qu'on tient suspendu par un fd au milieu d'un vase de verre, et qui marque l'heure par les battements, est mû par une force semblable. J'ai trouvé que ces effets ne pouvaient avoir lieu que par la tromperie de ceux qui tiennent la baguette ou la pendule, ou peut-être par une secrète impulsion diabolique, ou peut-être encore parce que l'imagination met la main en mouvement. >>
Gaspard Peucer a publié, en 1584, un Traité des principaux genres des divinations dans lequel il attribue l'efficacité de la baguette divinatoire à la sympathie entre le bois du coudrier et les métaux, fidèle en cela à la doctrine si fort en faveur au moyen âge, qui établissait des relations secrètes d'attraction et de sympathie mutuelles entre certaines choses matérielles, et même entre celles-ci et les choses du monde moral.
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Philippe Mélanchlon, dont Peucer était gendre, professe la même opinion dans le discours qu'il a composé sur la sympathie.
Porta, dans sa Magie naturelle., la partage encore, et tel est aussi l'avis de Keckermann, qui invoque à ce sujet l'autorité de Mélanchton.
Michel Mayer, philosophe alchimiste, auteur d'un ouvrage intitulé Verum inventinn^ hoc est mimera Germanise., n'accorde qu'à la baguette de coudrier des propriétés précieuses qui tiennent, selon lui, à la sympathie de ce bois pour les métaux. Il compare la baguette à une sage-femme aidant aux montagnes à accoucher des matières métalliques dont elles sont enceintes. Il attribue à l'Allemagne, ainsi que beaucoup d'autres inventions, la découverte des vertus de la baguette divinatoire.
Le témoignage de Mayer confirme donc l'opinion que nous avons émise plus haut, et qui considère l'Allemagne comme le pays où l'usage de la baguette a pris pour la première fois naissance en Occident. Les auteurs que nous avons cités depuis le commencement du quinzième siècle jusqu'à la fin du seizième sont Allemands pour la plupart. Un usage dont aucun antécédent ne se montre ailleurs ne doit-il pas être considéré comme une invention propre aux peuples qui l'ont les premiers mis en pratique et l'ont ensuite communiqué aux autres nations? Notre opinion sur l'origine de l'usage de la baguette au moyen âge pourra donc sembler acceptable, et nous pourrons répéter avec Michel Mayer: Munera Germaniœ!
Les noms des différents écrivains ou philosophes célèbres que nous avons cités dans les pages qui précèdent, montrent qu'aux quinzième et seizième siècles, la plupart des savants de celte période avaient adopté la croyance aux vertus de la baguette divinatoire. L'esprit de crédulité, l'amour du merveilleux, qui distinguent cette époque, ne pouvaient en effet manquer de s'emparer de ce nouvel et puissant aliment. Pendant que d'autres écrivains, plus ou moins illustres, tels que Robert Fludd, Rodolphe Glauber, Edo Neuhusius, Sylvestèr Rattray, Boyle, Mathias Villenius, etc., vont continuer, pendant le dix- septième siècle, à disserter sur l'usage de la baguette appliquée à la découverte des métaux précieux et des trésors cachés, cet instrument va tout à coup acquérir une propriété nouvelle, celle de révéler l'existence des eaux.
Emploi de la baguette divinatoire pour la découverte des eaux.
C'est dans le livre de la baronne de Beausoleil, Véritable déclaration de la découverte des mines et minières de France, qu'il est fait mention, pour la première fois, de l'emploi de la baguette pour la recherche des eaux. Voici comment la baronne de Beausoleil s'explique sur les eaux minérales ferrugineuses qu'elle découvrit à Château-Thierry, lors de de son passage dans cette ville, vers la fin de Tannée 1629. Il résultera clairement de ce qui va suivre que les moyens dont la baronne se servait pour la recherche des trésors minéraux enfouis dans le sol n'avaient rien au fond que de naturel, mais qu'elle s'efforçait de cacher ces moyens sous l'apparence continuelle et sous l'étalage d'un attirail cabalistique à l'adresse du vulgaire.
«... Revenant, nous dit la baronne, du voyage de Metz, me servant partout et toujours de mes inventions pour découvrir et reconnaître ce qu'il y a eu en chacun lieu. Approchant de Château-Thierry, posant le compas minéral dans la charnière astronomique, pour reconnaître s'il y avait là quelques mines ou minéraux, je trouvai y avoir quelques sources d'eaux minérales qui s'y rendaient. De fait, m'y étant transportée, cherchant là dedans le lieu de ce courant, et entrée casuellement en l'hôtellerie dite la Fleur de Lys, je trouvai des sources : sur quoi, ayant appelé les officiers de la justice, les médecins et les apothicaires de la ville, pour voir la preuve de mon expérience et reconnaître la qualité de ces eaux, posant derechef le compas minéral dans sa charnière, sur les sources et en leur présence, je leur fis voir oculairement et par épreuves certaines que cette fontaine et une eau qui est en la maison de veuve Gajot étaient minérales et tiraient leurs qualités médicinales passant par quelques mines d'argent tenant d'or, et par quelques mines de fer où le vitriol était assez abondant, et, par conséquent, très propres pour désopiler les obstructions du foie et de la rate, chasser la pierre et la gravelle des reins, arrêter la dyssenterie et tout flux de sang, et apaiser les grandes altérations »
1. Véritable déclaration des mines et minières de France (Gobct, Anciens minéralogistes, t. I, p. 306).
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A côté de ce récit, où la baronne se montre à nous décrouvrant l'existence de sources minérales par l'emploi d'instruments fantastiques et imaginaires, plaçons la simple narration d'un spectateur de cette découverte. On y verra suffisamment que les moyens employés par notre exploratrice n'avaient de surnaturel que l'apparence, et se réduisaient à un usage judicieux de l'observation et de la connaissance des terrains.
Claude Galien, médecin à Château-Thierry, qui avait été appelé, avec d'autres de ses confrères, pour assister aux épreuves de la baronne, nous a laissé un opuscule qui a pour titre : la Découverte des eaux minérales de Château-Thierry et de leurs propriétés^ et dans lequel il exalte en une prose épique le génie d\me vertueuse dame à qui cette découverte est due. Or voici comment le fait se passa, d'après le témoignage de ce spectateur désintéressé :
« Passant par notre ville en ce temps-là, dit Claude Galien, cette dame y fut retenue quinze jours ou un mois par la grandeur d'une chaleur allumée dans les entrailles de son fils aîné ; c'est pourquoi, dans ses promenades ordinaires, admirant dans le milieu de nos rues par lesquelles coule ce bel ornement de la nature, les pavés grandement rougeâtres et teints ou peints naturellement par la vertu de nos eaux, elle s'advisa de nous en parler, et de fait, après plusieurs visites que nous faisions, pour voir les dispositions de celui qui vivait plus en elle qu'en luimême, elle nous dit, chose infaillible, que notre moite élément cachait dans la froidure de sa substance les mêmes propriétés des eaux de Fougues*. »
Ainsi Claude Galien, dans son style ampoulé et métaphorique, confirme le fait de la découverte des eaux de Château-Thierry par la baronne de Beausoleil, mais rien de plus. Quant aux moyens qui ont été employés pour les découvrir, il contredit implicitement les assertions de la baronne. Non seulement, en effet, il n'accorde aucun rôle au compas minéral ni à la charnière astronomique, dont il ne dit pas le moindre mot, mais il nous montre la célèbre hydroscope guidée par des indices bien différents et tout naturels, c'est-à-dire par «ces pavés grandement rougeâtres et teints parla vertu des eaux » . Évidemment si le compas minéral et la charnière astronomique furent exhibés dans cette circonstance, ce n'était que pour le prestige.
La baronne de Beausoleil, pour éblouir le vulgaire, voulait donc que l'on attribuât une grande vertu à ses instruments astrologiques dans la découverte des eaux. C'est par elle que l'usage de consacrer la baguette, ou un instrument analogue, à la recherche des sources minérales fut introduit en France pour la première fois. C'est seulement, en effet, après les expériences et les
1. La Découverte des eaux minérales de Château-Thierry et de leurs propriétés, par Claude Galien, D.-M., iû-8, Paris, Cardin-Bisognc, 1630, 56 pages.
o60 LES MYSTÈRES DE LA SCIENCE
entreprises des Beausoleil, qu'on trouve la baguette divinatoire employée en France à cet usage. On la voit adoptée, avec quelque hésitation d'abord, dans les diverses contrées qu'ils avaient parcourues ; mais bientôt, c'est-àdire vers l'année 1640, elle se trouve entre les mains de quantité de personnes dans le Dauphiné, la province qui, on peut le dire sans faire tort aux autres, a produit le plus grand nombre de sourciers.
Le secret que la France venait de tirer de l'Allemagne, par l'entremise des Beausoleil, fut bientôt communiqué à l'Angleterre, cà l'Italie et à l'Espagne. Dès le milieu du dix-septième siècle, il est déjà si universellement connu et pratiqué, que les écrivains qui vont traiter dorénavant de la baguette divinatoire parleront tous de sa nouvelle vertu.
Le savant jésuite Kircher, bien qu'il n'accordât pas à la baguette, comme on l'a vu plus haut, le don de découvrir les métaux, admet pourtant qu'elle s'incline manifestement vers les eaux souterraines, et il ajoute que, pour découvrir des sources, il faut se servir d'une verge faite en partie d'un corps sympathique à l'eau, en partie de quelque autre matière indifférente, c'està-dire sans sympathie pour ce liquide. « Je ne l'affirmerais pas, dit-il, si je ne l'avais constaté par ma propre expérience'. »
Le P. Jean François, autre jésuite, dans son Traité de la science des cau-i\ imprimé à Rennes en 1655, répète à peu près ce qu'avait dit Kircher. Il indique même avec pins de précision l'espèce de baguette qui s'incline sur l'eau. Mais les contradictions et les inconséquences lleurissent à l'envi dans le champ fantastique que nous explorons. Aussi ne sera-t-on pas surpris si nous ajoutons que, dans le même ouvrage, le P. Jean François finit par s'autoriser de l'opinion d'Agricola pour se moquer de l'emploi de la baguette comme moyen de divination. Mais notre dissident trouva bientôt à qui parler.
Un troisième jésuite, le P. Dechales, auteur d'un Traité des sources naturelles, et d'un livre énorme intitulé Mundus mathematicus, déclare, dans ce dernier ouvrage, qu'il n'est pas de méthode comparable à celle de la baguette pour la découverte des eaux. Il cite l'exemple d'un gentilhomme de ses amis qui, armé d'une baguette de coudrier, trouvait les sources avec tant de facilité et de certitude, qu'il pouvait tracer sur la terre le cours du ruisseau qui coulait dessous.
Un autre auteur, nommé de Saint-Romain, dans sa Science dégagée des chimères de l'école, exalte les merveilles de la verge d'Aaron, et il s'écrie :
« N'est-il pas surprenant de voir qu'une baguetle, qu'on tient ferme entre les mains, se penche et se tourne visiblement du côté où il y a de l'eau et du métal,
1. Quad non dicerem nisi expérimenta a me sumplo id verum cognovissem.
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plus ou moins promptement, selon que le métal ou l'eau sont plus proches de la superficie de la terre ? »
Un sieur Le Royer, avocat de Rouen, juge de gabelles, et par-dessus tout homme à projets, après avoir assiégé longtemps le roi et ses ministres de nombreux mémoires, dans lesquels il prétendait avoir des secrets capables de faire couler le Pactole en France, publia, en 1674, un Traité du bâton universel, où il montre la baguette divinatoire propre à découvrir toutes sortes de choses cachées, et, par conséquent, les eaux souterraines.
Sur ce dernier point, Le Royer est parfaitement explicite. Il affirme qu'il a fait à Rennes, dès l'année 1662, une expérience si bien réussie, qu'elle convertit cinq ou six savants, dont trois jésuites. Parmi ces trois pères, il en est un qui ne fut pas simplement converti, mais bien et dûment confondu. Or quel était cet incrédule? Le P. Jean François en personne, ce railleur mal inspiré dont il a été question tout à l'heure. C'était pour lui, que l'avocat de Rouen faisait son épreuve.
Le bdtim universel de Le Royer justifiait dans deux sens son ambitieuse épithète. Outre qu'il était bon à trouver quoi que ce fût, il offrait encore cette particularité précieuse, de pouvoir être composé de toute matière indifféremment, d'or, d'argent, de bois, d'ivoire, de corne de bœuf ou d'un autre animal, voire même d'un morceau de tronc de chou. Toutefois ce bâton omnibus restait incomplet sous un rapport bien important : il ne tournait point pour les choses du monde moral.
Nous avons établi, en commençant, que dansles temps antiques l'attribut moral était l'unique quaUté de la baguette divinatoire. Pendant la période du moyen âge, ce premier attribut s'était si bien perdu, que c'est à peine si on le voit reparaître, de loin en loin, dans quelques écrits, dont les auteurs auraient eu grand besoin de caution Mais Le Royer avait à peine quitté la plume que le magique bâton recevait le complément qui lui manquait depuis l'antiquité. La main d'un sourcier du Dauphiné, Jacques Aymar, lui restituait cette vertu primitive, encore amplifiée : la baguette tournait pour des crimes, pour des délits, pour des passions, pour des projets, et même pour des êtres de raison, ou pour de pures idées. En même temps, elle conservait le don, plus récemment acquis, de s'incliner sur les sources, de sorte que l'on pouvait dire delà baguette divinatoire, comme delà Renommée, dont les cent bouches se mirent dès lors au service de ses merveilles : crescit eundo.
1. 11 faut en excepter Delrio, qui, dans sa Disquisiiio magica, lib. III, nous dit que de son temps, c'est-à-dire vers la fin du xvi^ siècle, on recourait à une baguette de coudrier pour la découverte des voleurs.
Histoire de Jacques Aymar.
Le 5 juillet 1692, vers dix heures du soir, un marchand de vin de Lyon et sa femme furent assassinés dans leur cave, et leur argent volé dans leur petite boutique. Le lendemain, lorsque la justice, avertie, arriva sur les lieux pour constater le crime, elle ne recueiUit aucun renseignement propre à diriger ses soupçons. A côté des deux cadavres on ne trouva qu'une grosse bouteille, enveloppée de paille, et une serpe ensanglantée qui, sans aucun doute, avait été l'un des instruments du meurtre ; mais ces indices muets ne suffisaient pas pour mettre sur la trace des coupables.
L'instruction se trouvait ainsi arrêtée dès ses premiers pas, lorsqu'un voisin, se mêlant de l'affaire, proposa aux gens du roi de faire venir les lumières qui leur manquaient. Dans un village du Dauphiné, il connaissait, leur dit-il, un riche paysan qui avait le don extraordinaire de suivre à la piste les larrons et les meurtriers. Ce paysan, nommé .Jacques Aymar, et qui habitait aux environs de Saint-Marcellin, à quatorze lieues de Lyon, jouissait, en effet, d'une réputation hors ligne, parmi tous les sorciers dont son pays pullulait à cette époque. Quatre années auparavant, il avait déjà donné la preuve de ses talents en présence d'un magistrat qui n'avait pu se refuser à en rendre témoignage. A la suite d'un vol commis à Grenoble, Aymar avait su, grâce au secours de la baguette, dénoncer les auteurs de ce délit, et il avait, peu de temps après, mis le comble à sa réputation en concourant, par le même artifice, à faire découvrir l'auteur d'un assassinat commis dans le pays '.
1. Voici le fait, tel qu'il s'était passé à Grenoble, en 1688, alors que Jacques Aymar demeurait dans la paroisse de Crôle, près de cette ville. On cherchait un homme à baguette pour découvrir les auteurs d'un vol de bardes. Aymar, ayant été appelé, fut conduit vers l'endroit où le vol avait été commis. Sa baguette y tourna. Elle continua de tourner hors de la maison, et, suivant ce guide de rue en rue, on arriva à la prison, où l'on pénétra. On fut conduit par la baguette
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Avec de tels antécédents, un sorcier pouvait sans aucun doute être employé par la justice comme un agent de recherches. A une époque où la torture était un moyen légal d'instruction en matière criminelle, il devait paraître au moins fort innocent de recourir à l'oracle de la baguette. Du reste, les magistrats n'eurent pas besoin de mander le sorcier, car, en même temps qu'il recommandait Jacques Aymar à la justice, l'officieux voisin l'avait fait venir à Lyon.
Présenté au procureur du roi, le paysan sorcier assura qu'il saurait retrouver les traces des assassins, les suivre et les reconnaître en tous lieux, si l'on pouvait seulement le conduire à l'endroit où le meurtre avait été commis pour qu'il pût y prendre son impression.
Le lieutenant criminel et le procureur du roi se mirent donc en devoir de conduire le sorcier sur le théâtre du crime. - On plaça entre ses mains une baguette du premier bois qui se rencontra, et, accompagné des magistrats, il commença à parcourir la cave. Sa baguette resta immobile jusqu'au moment où il vint à passer sur l'endroit même où l'on avait relevé le cadavre du marchand de vin. Mais alors la baguette s'agita avec violence: lui-même fut très ému, et son pouls s'éleva comme dans la fièvre. Cette émotion redoubla quand il parvint à la place où l'on avait relevé le corps de la seconde victime.
devant une porte qui ne s'ouvrait jamais sans la permission expresse du juge. 11 fut donc nécessaire d'aller trouver ce magistrat, qui accorda la demande qu'on lui adressait, mais en se réservant d'être lui-même témoin de l'expérience. Le juge se rend donc à la prison et fait ouvrir la porte désignée. Tout aussitôt Aymar, guidé par sa baguette, s'avance vers quatre voleurs tout récemment incarcérés. Il les fait ranger sur une même ligne et pose son pied sur le pied du premier: la baguette reste immobile. Il passe au second, la baguette tourne, et il affirme que c'est là le voleur des bardes, quoique celui-ci repousse vivement cette accusation. Au troisième prisonnier, la baguette reste immobile, mais elle tourne sur le quatrième, qui, tout tremblant, demande à faire des révélations, avoue sa part dans le délit, et dénonce le second comme son complice. Enfin, ils se mettent d'accord tous deux et nomment leurs recéleurs. Sur leur indication, on va faire une perquisition dans une ferme du voisinage. Les fermiers nient le recel; mais la perquisition dirigée par la baguette dénonciatrice fait bien vite découvrir ce qu'ils croyaient avoir mis en sûreté dans une cachette introuvable.
C'est, dit-on, par l'effet du hasard que le paysan dauphinois fut conduit, dans une autre occasion, à reconnaître que sa baguette pouvait tourner sur les assassins et sur leurs victimes. Eu cherchant, un jour, une source au moyeu de sa baguette, Aymar vit sa baguette tourner avec tant de rapidité, qu'il ne douta pas de la présence de l'eau. On fouilla la terre en cet endroit pour découvrir la source ; mais, au lieu d'eau, on trouva un tonneau renfermant le cadavre d'une femme qui avait encore autour du cou une corde dont sans doute on s'était servi pour l'étrangler. On reconnut, dans ce corps enseveli, une femme du voisinage disparue depuis quatre mois, et dont on était fort en peine. Aymar, s'étant rendu à la maison qu'avait habitée la victime, présenta sa baguette sur tous ceux qui s'y trouvaient; mais elle demeura immobile jusqu'à ce qu'il l'eût appliquée au mari, sur lequel elle tourna avec violence. Ce malheureux prit aussitôt la fuite, s'accusant ainsi lui-même, et révélant à Aymar une vertu nouvelle de la baguette divinatoire.
Ayant ainsi reçu soji impression^ Aymar, sortit de la cave, et guidé par sa baguette, où plutôt par le sentiment intérieur qui la faisait mouvoir, il remonta dans la boutique où s'était commis le vol qui avait suivi l'assassinat. Bientôt, sortant de la maison, il suivit, de rue en rue, la piste des meurtriers. Il entra dans la cour de l'archevêché, la traversa, et ne s'arrêta qu'à la porte du Rhône, qui se trouva fermée, parce que cette fantastique perquisition s'exécutait pendant la nuit.
Le lendemain, Aymar, ayant repris sa baguette, se remit sur la piste des meurtriers. Accompagné de trois personnes, il sortit de Lyon par le pont du Rhône, et descendit la rive droite du fleuve. Sa baguette lui révélait tantôt trois complices, tantôt deux seulement. Elle le dirigea ainsi vers la maison d'un jardinier, où cette question de nombre fut pleinement éclaircie. Là, en effet, Aymar soutint, avec une grande chaleur de conviction, et contre les dénégations du jardinier, que les fugitifs étaient entrés dans sa maison, qu'ils s'étaient assis à une table, et que de trois bouteilles que l'on trouva dans la chambre, ils en avaient certainement touché une, sur laquelle tournait sa baguette. Mais il y avait une moyen infaillible pour décider si le maître de la maison ou ses domestiques avaient eu quelque contact avec les assassins : Aymar appliqua sur eux sa baguette ; elle resta immobile ; elle tourna pourtant sur deux enfants de neuf à dix ans qui se trouvaient là : c'étaient les enfants du jardinier. Pressés de questions, ils se troublèrent, et finirent par avouer, ce qu'ils auraient voulu cacher, de crainte d'être punis pour avoir tenu la porte de la maison ouverte malgré la défense de leur père. Ils déclarèrent donc qu'un dimanche au matin trois hommes, dont ils donnèrent le signalement et le costume, s'étaient introduits dans la maison, où ils avaient bu le vin de la bouteille signalée par l'homme à baguette.
Cette première vérification des talents de Jacques Aymar permettait de se fier à sa parole. Toutefois, avant de l'envoyer plus loin, les magistrats décidèrent de le soumettre à de nouvelles épreuves en présence des autorités et de plusieurs personnes de distinction.
Dans la boutique où le crime s'était accompli on avait trouvé, comme nous l'avons dit plus haut, la serpe dont s'étaient servis les meurtriers. On envoya prendre chez le marchand qui l'avait vendue trois serpes pareilles, qui furent portées dans un jardin et enfouies dans la terre sans que le sorcier eût pu les voir. Amené en ce lieu, Aymar passa successivement sur toutes, et sa baguette ne tourna que sur celle que l'on avait trouvée sur le théâtre du crime. Afin de varier une expérience si concluante, l'intendant de la province voulut lui-même bander les yeux à Aymar. Il fît ensuite cacher les serpes
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dans de hautes herbes. On le mena par la main auprès de ce lieu, et la baguette ne manqua pas de tourner sur la serpe ensanglantée, sans faire le moindre mouvement sur les autres. Les plus difficiles et les plus soupçonneux durent dès lors s'avouer convaincus.
La justice elle-même n'hésitant plus à prendre sérieusement pour guide la baguette divinatoire, on donna au paysan dauphinois un commis du greffe et des archers, pour l'accompagner dans la poursuite des assassins qu'il fut chargé d'entreprendre.
Guidé par sa baguette, Aymar commença donc ce voyage. Il descendit le long du Rhône et s'arrêta à une demi-lieue après le dernier pont de Lyon. Là, on remarqua les traces de trois hommes imprimées sur le sable du rivage. On en inféra que les criminels s'étaient embarqués sur le fleuve. Aymar put suivreleurs traces sur eau, avec un peu plus de tâtonnement, mais avec autant d'assurance que sur terre.
Le bateau qui portait le sorcier et son escorte se trouva conduit par la baguette sous une arche du pont de Vienne où l'on ne passait jamais. On tira de là cette autre induction que les fugitifs n'avaient aucun guide pour se diriger, et ils avaient assurément de bonnes raisons pour ne point prendre de batelier. Durant ce singulier voyage, l'homme à la baguette fit aborder à divers endroits où les assassins avaient pris terre ; il allait alors à leur gîte, et prétendait reconnaître les lits où ils avaient couché, les tables auxquelles ils s'étaient assis et jusqu'aux verres qu'ils avaient touchés.
On arriva ainsi à un camp militaire qui se trouvait établi en ce moment à Sablon, entre Vienne et Saint- Vallier. Là, Aymar se sentit plus ému qu'auparavant. Dans la foule des soldats qui remplissait le camp, il lui semblait démêler les meurtriers. Il était persuadé que les coupables étaient là; mais il n'osa interroger sa baguette, pour en avoir une entière conviction, de crainte, dit-il, que les soldats ne lui fissent un mauvais parti. Retenu par la peur, et jugeant qu'il était inutile d'aller plus loin, Aymar se décida à revenir à Lyon. Sur le rapport qui leur fut fait de cette dernière circonstance, les magistrats de la ville lui donnèrent les autorisations et les saufs-conduits nécessaires pour pénétrer dans le camp de Sablon. Mais, à son retour au camp, il déclara que les assassins en étaient partis.
Aymar se remit à les suivre, et, continuant à marquer, dans sa route, les lits, les tables et les sièges où les meurtriers s'étaient reposés, il descendit le Rhône jusqu'à Reaucaire.
Arrivé dans celte ville, il assura que les fugitifs s'étaient séparés en y entrant. Sa baguette le conduisit à travers les rues, alors encombrées d'une foule immense, — car c'était le moment de la grande foire annuelle de cette
ville, — jusqu'à la porte de la prison. Il s'arrêta devant cette porte, et déclara avec assurance que l'un des meurtriers était là. Ayant obtenu la permission d'entrer, il fut aussitôt en présence de quatorze ou quinze détenus.
Parmi eux se trouvait un bossu, qui venait d'être arrêté, une heure auparavant, pour un petit larcin commis dans la foire. Aymar ayant appliqué sa baguette sur tous les prisonniers successivement, elle ne tourna que sur le bossu. Dès lors, il déclara sans hésiter que c'était là l'un des complices de l'assassinat commis à Lyon.
Une négligea pas pourtant de chercher les autres ; mais sa baguette lui ayant fait reconnaître qu'ils s'étaient éloignés de la ville par un petit sentier aboutissant à la route de Nîmes, on n'alla pas plus loin pour cette fois, et le bossu, réputé de bonne prise, fut conduit sous escorte à Lyon. De son côté, le sorcier quitta Beaucaire pour revenir à Lyon avec les archers qui l'accompagnaient.
A Lyon l'attendait un véritable triomphe. Le bossu avait soutenu jusquelà que la baguette mentait, qu'il n'avait pris aucune part à l'assassinat du marchand de vin, et bien plus, que de sa vie il n'avait mis les pieds dans la ville de Lyon. Mais comme on l'y ramenait par le même chemin qu'il avait suivi en fuyant, il avait le malheur d'être reconnu dans presque tous les endroits où il s'était arrêté. Enfin, arrivé à la petite ville de Bagnols, et mis en présence de ses hôtes, qui lui soutinrent l'avoir reçu chez eux à sa descente du Rhône, avec deux autres personnages tels que l'on désignait ses complices, d'après le récit des enfants du jardinier, le misérable fut tellement confondu par ce concours de témoignages, qu'il se décida à faire des aveux complets. Il déclara donc qu'il avait, en effet, passé par cette maison, quelques jours auparavant, en compagnie de deux Provençaux. Ces hommes, d'après sa déclaration, étaient les auteurs du crime. L'ayant pris pour leur valet, ils l'avaient, dit-il, engagé dans leur action ; mais il n'avait, pour son compte, ni tuéni volé, et s'étaitborné à faire le guet pendant que ses complices commettaient le meurtre et enlevaient l'argent, sur lequel ils ne lui avaient donné pour sa part que six écus et demi. Il convint d'ailleurs qu'étant sortis de Lyon tous les trois ensemble, ils avaient logé, bu, ou mangé en plusieurs des endroits que la baguette avait indiqués.
Arrivé à Lyon, le bossu fut remis à la justice, qui commença à instruire son procès. Il renouvela, dans son premier interrogatoire, tous les aveux qu'il avait faits à Aymar et à son escorte, en y ajoutant un détail, qui acheva d'expliquer toutes les circonstances de l'événement. Racontant toutes les particularités qui avaient accompagné le meurtre, le bossu déclara que le jour même du crime il avait rencontré dans les rues de Lyon deux hommes parlant le patois provençal, qui, l'ayant pris à leur service, le menèrent dans une boutique, où ils achetèrent deux serpes de bûcheron. Vers dix heures du soir,
JACQUES AYMAR SIGNALE LASSASSIiN DU MARCHAND DE YI.N DE LYOM (PAGE o68)
LA BAGUETTE DIVINATOIRE
ils entrèrent tous les trois chez le marchand de vin, qu'ils firent descendre à la cave avec sa femme, sous prétexte de leur remplir une grosse bouteille, couverte de paille, dontils s'étaient munis. Les deux Provençaux les suivirent dans la cave, pendant qu'il était resté lui-même en observation dans la boutique. Ils tuèrent ces pauvres gens à coups de serpe, remontèrent dans la boutique, ouvrirent un coffre, et volèrent 130 écus, 8 louis d'or, et une ceinture d'argent. Le crime accompli, on s'était réfugié dans la cour d'une grande maison, pour y passer la nuit. Au point du jour, on était sorti de Lyon, et, après s'être arrêté quelques instants, pour se reposer, dans la maison du jardinier, on avait détaché une barque du rivage, et l'on s'était dirigé sur le fleuve jusqu'à Beaucaire, abordant dans divers endroits pour se reposer ou se rafraîchir, et notamment au camp de Sablon, où les assassins s'étaient arrêtés pendant quelques jours.
Tout demeurait donc expliqué, éclairci, et la justice de Lyon avait, au grand complet, les éléments d'un facile et pathétique réquisitoire. Les magistrats furent si ravis d'un tel succès, que, deux jours après son retour à Lyon, ils renvoyaient Jacques Aymar, avec une nouvelle escorte, à la poursuite des deux autres complices.
Aymar reprit leur piste à la porte de Beaucaire, sur le sentier dont nous avons parlé et qui se dirigeait vers Nimes. De là, et par de longs détours, sa baguette le ramena de nouveau dans Beaucaire, devant la même prison où le bossu avait été découvert, Aymar assurait qu'il y avait encore un des coupables làdedans. Enréalitéil se trompait; seulement le geôlier déclara qu'un individu dont le signalement et le costume répondaient an portrait que l'on faisait de l'un des deux fugitifs était venu, depuis peu, demander des nouvelles du bossu. Il fallut donc retourner au sentier de Nîmes.
Aymar, continuant à suivre les mêmes traces, se trouva conduit, en traversant différentes villes, jusqu'à Toulon, dans une hôtellerie située sur le port, et où les deux assassins avaient, disait-il, dîné la veille. Ayant assuré qu'ils avaient pris la mer en cet endroit, Aymar monta dans une barque et les poursuivit sur mer. [1 remarqua qu'ils prenaient terre, de distance en distance, sur divers points de la côte. Il y descendit plusieurs fois accompagné de son escorte, et constata que, dans une de ces relâches, ils avaient couché dans un champ d'oliviers. Quoiqu'il arrivât toujours trop tard, et que la mer fût souvent mauvaise, il n'en continua pas moins de suivre les deux fugitifs le long delà côte. Ce ne fut qu'aux dernières limites du royaume qu'il fut contraint de s'arrêter et de renoncer à une poursuite reconnue inutile.
Pendant ce temps, la justice de Lyon poursuivait, de son côté, son
œuvre avec diligence. Le sorcier, qui pouvait à bon droit en réclamer la meilleure part, revint à temps pour assister au dénoûment de ce drame.
Le 30 août 1692, le bossu fut condamné à être rompu vif sur la place des Terreaux. En marchant au supplice, il passa devant la porte du marchand de vin. Là, le greffier lui lut sa sentence. Elle avait été rendue par trente juges à qui sans doute leur conscience ne reprochait rien, puisque les données de l'accusation, de quelque étrange manière qu'on les eût obtenues, avaient été pleinement confirmées par les aveux du condamné.
Lorsqu'il fut arrivé près de la maison des victimes, ce malheureux, qui n'avait que dix-neuf ans, voulut faire amende honorable de son forfait. Ilmit un genou en terre, et demanda pardon à ces pauvres gens dont il reconnut avoir causé la mort, soit, comme le disent certaines relations, en suggérant la pensée du vol, soit seulement en gardant la porte pendant que ses complices commettaient l'assassinat.
Arrêtons-nous un instant pour résumer ce récit, extrait de trois relations et de plusieurs lettres concordantes, écrites parles témoins et par des magistrats, hommes également honorables et désintéressés, et que personne dans le public contemporain n'a soupçonnés d'un concert véritablement impossible entre eux'.
Deux personnes sont assassinées à Lyon ; quelques semaines après, un homme y est rompu vif pour ce crime, en exécution d'un arrêt rendu par trente juges, qui ont examiné et jugé cette affaire avec la plus scrupuleuse conscience. Or, l'unique agent qui a découvert le criminel et qui l'a mis entre les mains delà justice, c'est un homme à baguette, le Dauphinois Jacques Aymar. Voilà des faits qui ont paru et qui doivent paraître encore réunir tous les caractères de certitude que peut exiger la foi humaine. Personne n'a donc hésité, à l'époque où ils se sont produits, à leur accorder pleine créance; on ne songea pas un moment à les mettre en doute, seulement on s'occupa beaucoup de les interpréter, et chacun les commenta à sa manière.
L'événement extraordinaire dont la cité lyonnaise avait été le théâtre eut
1. Lettre à madame la marquise de Senozan, sur les moyens dont on s'est servi pour découvrir les complices d'un assassinat commis à Lyon le b juillet 1692, par M. Chauvin, docteur en médecine ; brochure in-12, imprimée à Lyon en 1692, et reproduite au tome III, page 1-43, de VHistoire critique des pratiques superstitieuses, du P. Lebrun. — liécit de ce que Jacques Aymar a fait pour la découverte du meurtrier de Lyon, dressé sur le procès-verbal du procureur du roi de Lyon, M. de Vanini {Physique occulte ou Traité de la baguette divinatoire, par l'abbé de Vallemont; t. I, pages 27-49, 3e édition). Dissertation physique en forme de lettre, à M. de Sève, seigneur de Fléchères, sur Jacques Aymar, par Pierre Garnier, docteur en médecine de l'université de Montpellier; brochure in-12, imprimée à Lyon en 1692, reproduite au tome HT, p. 54-116, de l'Histoire critique des pratiques superstitieuses, du P. Lebrun.
LA BAGUETTE DIVINATOIRE
donc pour résultat d'attirer vivement l'attention du public vers les merveilles delà baguette divinatoire. Ce n'était pas, en effet, la première fois que l'on entendait parler en France des usages de la baguette ; elle était depuis longtemps populaire dans les campagnes. Mais elleavaitété réservée, jusqu'à cette époque, à la solution de difficultés d'un ordre secondaire : à la recherche des eaux souterraines, à la détermination des limites contestées d'un héritage, en un mot, au jugement des petits différends des campagnards. L'événement de Lyon vint agrandir tout d'un coup la sphère d'action et les applications de la baguette. Des hameaux, elle pénétra dans les villes, elle passa du vulgaire au savant. C'est, en effet, entre des hommes fort instruits que cette matière épineuse se traita à partir de cette époque, et l'on mit à contribution, pour essayer de l'éclaircir, tous les systèmes de philosophie, de physique et de théologie qui étaient alors en faveur. Cela devait être, puisque la vertu delà baguette divinatoire, si longtemps considérée comme une superstition populaire, venait de prendre rang parmi les vérités juridiques.
Mais avant d'apprécier les diverses opinions émises dans cette discussion , qui a si fort occupé les esprits pendant la fin du dix-septième siècle et le commencement du siècle suivant, nous devons raconter quelques détails curieux qui restent à connaître sur le drame qui nous occupe, et la suite des exploits de Jacques Aymar.
Fin de l'histoire de Jacques Aymar. — Expériences faites à Lyon. — Jacques Aymar à Paris, chez le prince de Gondé. — Le sorcier est démasqué.
A peine le bourreau eut-il accompli son œuvre sur la place des Terreaux, que la justice satisfaite, mais non entièrement tranquille, à ce qu'il semble, se mit encore à vérifier après coup les talents du sorcier dauphinois. On découvrit, dans le cours de ces expériences, que plusieurs individus se trouvaient favorisés du même talent. Le procureur du roi, M. de Vanini, dirigeait cette sorte d'enquête criminelle rétrospective, dans laquelle des personnes d'une grande distinction se joignirent aux gens de justice. Ces expériences parurent, d'ailleurs, de tout point démonstratives au magistrat qui les dirigeait.
Les expériences que M. de Vanini fit exécuter sous ses yeux et auxquelles il prit part, doivent être consignées ici, car elles constituent la base de la controverse qui eut lieu, bientôt après, sur la baguette divinatoire. Elles sont rapportées comme il suit dans une lettre citée parle P. Lebrun, et qui fut adressée à l'abbé Bignon par une personne de qualité dont on ne dit pas le nom :
<( Voici, monsieur, ce qui m'arriva hier au soir : M. le procureur du roi d'ici (de Lj^on), qui, par parenthèse, est un des plus sages et des plus habiles hommes de ce pays, me vint prendre sur les six heures et me mena à la maison où s'était fait le meurtre. Nous y trouvâmes M. Grimant, directeur de la douane, que je connaissais pour un fort honnête homme, et un jeune procureur nommé Besson, que je ne connaissais pas, et que M. le procureur me dit avoir la vertu de la baguette, aussi bien que M. Grimant. Nous descendîmes tous deux dans la cave où le meurtre s'était commis, et toutes les fois que M. Grimant et ce procureur passaient sur le lieu où le meurtre s'était fait et où il y avait encore du sang, les baguettes qu'ils tenaient en leurs mains ne manquaient jamais de tourner, et ne tournaient plus aussitôt qu'ils avaient passé cet endroit. Nous fîmes ce manège pendant une grosse heure et quantité d'expériences sur la serpe meurtrière que M. le procureur du roi avait
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fait apporter avec lui, qui se trouvèrent toutes justes. Je remarquai des choses extraordinaires au procureur. La baguette lui tournait bien plus fortement qu'à M. Grimant, et lorsque je mettais un de mes doigts dans chacune de ses mains, pendant que la baguette tournait, je sentais des battements d'artère tout à fait extraordinaires dans ses mains... Il avait le pouls élevé comme dans une grosse fièvre. Il suait à grosses gouttes. Il fallait de temps en temps qu'il allât prendre l'air dans la cour »
Le sieur Pauthot, doyen du collège de médecine de Lyon, rend compte en ces termes de ce qu'il a observé sur lui-même et sur d'autres :
« Nous commençâmes par la cave dans laquelle on a commis le meurtre, où l'homme du bâton (Aymar) craignait d'entrer, parce qu'il souffre des agitations violentes qui le saisissent quand il fait opérer le bâton sur la place où les corps ont été assassinés.
« A l'entrée de la cave, on me remit le bâton entre les mains, que le maître prit soin de disposer de la manière la plus convenable à son opération; je passai et repassai sur les lieux où l'on avait trouvé le cadavre, le bâton fut immobile, et je ne ressentis aucune agitation. Une personne de considération et de mérite, qui était avec nous, prit le bâton après moi ; il fit quelques mouvements entre ses mains, et elle se sentit intérieurement agitée ; ensuite le maître du bâton le porta sur tous ces mêmes lieux, et il tourna si fortement, que le bâton était plus prés de rompre que de s'arrêter.
« Ce paysan quitta d'abord la compagnie pour tomber en défaillance, à son ordinaire; je le suivis. Il est vrai qu'il pâlit beaucoup, il sua et eut le pouls extrêmement agité pendant un quart d'heure, et le mal fut si considérable, que l'on fut contraint de lui jeter de l'eau sur le visage et de lui en donner à boire pour le remettre.
« Au sortir de ce lieu, nous allâmes chez M. le procureur du roi, où nous vîmes les mouvements du bâton sur la serpe qui a fait le coup, préférablement à plusieurs autres avec lesquelles elle était mêlée ; le bâton fit encore quelques mouvements entre les mains de la personne de considération qui l'avait éprouvé dans la cave, et il n'eut aucun effet pour moi »
Il n'est pas hors de propos de faire remarquer, en passant, ce fait, que la baguette ne produit aucun des résultats extraordinaires dont il est question, quand elle est entre les mains de Pauthot, c'est-à-dire d'un médecin, et (jue les effets qui se manifestent devant le magistrat, imbu de la certitude des moyens qu'il expérimente par le souvenir du fait judiciaire dont il a été l'un des acteurs, manquent totalement avec le savant. On peut en inférer déjà l'influence de l'imagination et de la connivence involontaire de l'esprit pour la production de ce phénomène.
1. Histoire critique des pratiques superstitieuses, t. HI, p. 237, 2o9.