Ibid., t. 111, p
Un autre docteur, Pierre Garnier, médecin de l'école de Montpellier, agrégé au collège de Lyon, a fait aussi des observations et des expériences qui sont rapportées dans la lettre suivante :
<( M. le lieutenant général avait été volé, il y a sept ou huit mois, par un de ses laquais, qui lui avait pris environ vingt-cinq écus, dans un des cabinets qui sont derrière sa bibliothèque. 11 demanda à Aymar s'il pourrait connaître l'endroit où il avait été volé. Aymar fit plusieurs tours dans ce cabinet avec sa baguette aux mains, mettant le pied sur les chaises, sur les meubles et sur deux bureaux qui sont dans ce cabinet à chacun desquels il y a plusieurs tiroirs : il ne se trompa point, il reconnut précisément le bureau et le tiroir dans lequel avait été fait le vol. M. le lieutenant général lui dit ensuite d'essayer de suivre à la piste le voleur, ce qu'il fit. Sa baguette le mena d'abord sur la terrasse neuve, qui est à plain-pied dudit cabinet; de là dans le cabinet près du feu, puis dans la bibliothèque, et de là droit dans la montée à la chambre des valets, où la baguette, tournant toujours, le conduisit sur un lit, sur la moitié duquel seulement la bagueite tourna, ne tournant point du tout sur l'autre moitié ; et tous les autres laquais, là présents, dirent que c'était dans cette moitié de lit sur laquelle la baguette tournait, qu'avait toujours couché le laquais voleur, qui pour lors n'était plus dans la maison, un autre laquais ayant toujours couché de l'autre côté. M. le lieutenant général se souvint positivement que le jour où ce laquais le vola, il alla droit de ce cabinet à deux ou trois pas de la terrasse pour prendre du hois, ensuite traversa sa bibliothèque pour monter à la chambre des valets.
« Lorsque la baguette tournait sur la piste du laquais voleur et absent, Aymar mit son pied sur le pied de tous les laquais de la maison les uns après les autres, et leur présenta la baguette, laquelle cessa de tourner, parce qu'il n'y avait aucun coupable, Aymar assurant toujours que si l'on lui faisait venir le laquais voleur, la baguette tournerait sur lui et qu'il le reconnaîtrait.
« Je lui fis ensuite plusieurs questions. Je lui demandai si la baguette tournait aussi bien sur l'eau comme sur la terre, sur mer et au milieu d'une rivière comme au bord.
« Il a répondu qu'oui.
« S'il est vrai qu'il ressente des syncopes, des tressaillements et de grandes émotions en suivant les meurtriers, les voleurs, l'eau, les bornes transplantées et l'argent caché.
« lia répondu qu'il ne sentait aucune douleur, aucun trouble en suivant les voleurs, l'eau et l'argent, mais qu'il sentait de violentes agitations en suivant les bornes transplantées et les meurtriers, surtout là où les meurtriers s'étaient arrêtés et là où on avait fait le meurtre.
« Comment il ferait pour ne pas se tromper, lorsque, sur la piste d'un meurtrier ou d'un voleur, il y aurait de l'eau, ou de l'argent caché, ou des bornes transplantées; et si, lorsque sa baguette tournait, il pouvait distinguer par quelque signe pour laquelle de ces choses elle tournait, puisqu'elle avait la vertu de tourner pour chacune de ces choses.
« Il répondit que si, en cherchant de l'eau, il trouvait de l'argent, il pouvait se
JACylES AYMAIÎ AU DASSIN DU PARC DE CHANTILLY, CHEZ LE PRIîiCE DE COÎSDÉ (l'AGE oS4)
LA BAGUETTE DIVINATOIR'E
tromper, parce que sa baguette tournait aussi bien pour l'eau que pour l'argent caché, sans qu'il se passât chez lui aucune émotion ni aucun tressaillement; que s'il rencontrait la piste d'un voleur qu'il ne cherchait pas, cela ne pouvait le faire tromper, parce que, pour pouvoir suivre la piste d'un voleur, il faut qu'il ait été mis une fois sur l'endroit où a été fait le vol, sans quoi il ne peut plus suivre cette piste »
1. Histoire critique des pratiques superstitieuses, t. IIl, p. 261-264.
A la suite de sa Dissertation physique en forme de lettre, adressée à M. de Sève, seigneur de Fléchères, lieutenant général en la sénéchaussée, siège et présidial de Lyon, pièce que nous avons déjà citée, le médecin Pierre Garnier revient avec des détails nouveaux sur les expériences auxquelles il a assisté et sur les questions qu'il a faites à Jacques Aymar. Cette seconde version, quoique un peu longue, est trop curieuse pour que nous puissions nous dispenser de la reproduire, en observant d'ailleurs d'en retrancher toutes les parties qui répéteraient des faits déjà connus.
'< Le troisième de septembre de la présente année 1692, je passai, dit le médecin Pierre Garnier, trois heures avec Jacques Aymar, chez M. le lieutenant général de cette viUe. M. l'abbé son oncle, M. l'abbé de Saint-Romain, et M. Puget s'y trouvèrent, et furent témoins de ce qui suit:
« Jacques Aymar prit une baguette fourchue, qu'on coupa au premier balai qu'on trouva, il tint chacune des extrémités supérieures de la baguette fourchue dans l'une de ses mains, laissant en bas le bout où se réunissent les deux branches qui font la fourche. L'ayant ainsi disposée entre ses mains, ou mit sous son pied droit trois écus blancs, et incontinent la baguette tourna ; on en mit davantage et elle tourna plus fort. On disposa sur les tables de la bibliothèque de M. le lieutenant plusieurs chapeaux, on cacha de l'argent sous quelques uns des chapeaux, on n'en cacha point sous d'autres ; la baguette tourna entre les mains de Jacques Aymar sur les chapeaux qui couvraient de l'argent, elle ne tourna point sur les autres, sous lesquels il n'y avait point d'argent; et comme ces chapeaux étaient sur des tables, Aymar était obligé de mettre sur ces tables une de ses jambes, sans quoi la baguette n'aurait pas tourné, et cette circonstance peut sans doute servir de beaucoup pour appuyer l'opinion des corpuscules que j'ai établie dans la lettre.
« Plusieurs fois chacun de nous mit sous un pied la main, tantôt pleine, tantôt vide d'argent; lorsque nous avions de l'argent dans la main, la baguette tourna ; lorsque nous n'en avions point, elle ne tourna pas.
« Nous n'oubliâmes rien pour découvrir s'il y avait quelque artifice du côté de cet homme pour faire ainsi tourner la baguette ; nous lui fîmes étendre les mains autant qu'il le pouvait sans que la baguette tombât ; mais, malgré nos précautions, la baguette tourna toujours, et si bien qu'après l'avoir examiné nous fûmes tous encore plus convaincus qu'auparavant qu'il n'y avait aucune tromperie dans le fait
« "Voici encore un fait dont je suis témoin, et qui est digne de remarque :
« Madame la lieutenante générale eut la curio.--ité de savoir si cet homme pouvait deviner un vol qu'elle aurait fait elle-même; elle prit donc à ce dessein la bourse de M. Puget, puis elle demanda à cet homme « s'il n'y avait point de voleur dans la chambre où on était. » Aymar nous examina tous, et ne reconnut point de voleur. Elle lui dit encore : « Prends bieu garde, tu te trompes ; il y a ici quelqu'un qui a volé un autre sa bourse dans cette chambre même. » Aymar nous examina une seconde fois, et ne connut point le vol; et comme on lui soutint qu'il se trompait, et qu'il avait été fait un vol dans la chambre, il répondit froidement qu'il fallait que ce vol eût été fait pour rire, et d'une manière innocente, auquel cas il n'en pouvait rien connaître, assurant que si le vol avait été fait d'une manière criminelle, il n'aurait pas manqué de le connaître
» Je lui demandai s'il ne pouvait pas se tromper en cherchant un meurtrier, supposé qu'un autre meurtrier eût passé sur la ligne de la piste du premier meurtrier qu'il suit, ou bien que sur cette ligne il y eût des bornes criminellement transplantées, puisqu'il souffrait des tressaillements et des inquiétudes pour tous les meurtriers, et pour les bornes transplantées par malice.
Ce que Ton vient de lire montre quelle foi singulière les personnes les plus distinguées ^ par leurs lumières ou leur position, accordaient aux prouesses du sorcier. Les contradictions, les erreurs grossières dans lesquelles il tombait souvent, n'avaient pas le privilège d'entamer ou d'affaiblir cette absurde dévotion à ses mérites.
On ne se contenta pas des expériences faites par le procureur du roi. Aymar était souvent conduit dans la cave où s'était accompli l'assassinat du marchand. C'est là surtout qu'il opéra devant le docteur Chauvin, de Lyon, et devant l'abbé Lagarde, à qui l'on doit la relation la plus détaillée du crime de Lyon et de ses suites, jusques et y compris le supplice du bossu. Mais ces deux narrateurs, en parlant des expériences auxquelles ils ont assisté, mêlent dans les mêmes récits les expériences qui eurent lieu immédiatement après le meurtre, et que nous avons mentionnées en leur lieu, avec celles qui suivirent l'exécution du criminel, et dont les plus curieuses
« 11 répoudit qu'il pouvait moins se tromper pour cela que pour le reste, parce que, à l'égard premièrement des changes que l'on croyait que lui pouvait faire prendre la piste d'un second meurtrier qui eût passé sur les traces mêmes de l'autre, il aurait fallu, pour s'y tromper, qu'il eût été mis sur l'endroit où avaient été faits les deux meurtres, n'ayant aucune vertu pour reconnaître par sa baguette la piste d'un meurtrier, s'il n'avait auparavant été mis sur l'endroit où avait été commis le meurtre ; qu'en outre il distinguait fort bien cela par l'émotion, et qu'it trouvait toujours sur la piste du meurtrier une certaine manière d'émotion, semblable à celle qu'il avait ressentie à Tendroit où avait été commis le crime, et qu'il ne pouvait sentir de même, ni pour la piste d'un autre meurtrier, ni pour aucunes bornes transplantées, pour lesquelles il sentirait bien des émotions, mais telles qu'il pourrait par un seul sentiment les distinguer de la première émotion acquise à Tendroit où le meurtre avait été commis.
<i S'il était vrai que lorsqu'un meurtrier a avoué im crime, la baguette ne tourne plus sur lui.
r< Il répondit que cela était fort souvent, bien que cela ne fût pas infaillible.
« S'il y avait un temps limité et prescrit pour la vertu de la baguette à Tégard de la piste des meurtriers et des voleurs, et quel était ce terme, six mois par exemple ou un an.
« 11 répondit qu'il croyait qu'il n'y avait point de terme fixe, ou que du moins il avait sujet de croire que ce terme était fort long, puisque le premier meurtre qu'il avait connu avec sa baguette était arrivé depuis plus de vingt-cinq ans.
« Si la baguette tourne aussi bien pour un corps enterré et mort de mort naturelle que pour un corps assassiné.
« 11 a répondu que non.
'< En quel mois, à quelle heure, en quelle année il est né.
« 11 nous a répondu qu'il était né le 8 septembre 1662, à minuit.
« S'il connaît d'autres gens que lui qui aient le même talent.
« 11 a répondu que Mgr l'évêque de Moricnne a les mêmes talents et qu'il est à peu près de son âge.
« Si la baguette tourne quand il est sur une rivière pour l'eau de la rivière.
« Il a répondu que non, et qu'elle ne tourne que pour Teau couverte de terre.
<i S'il connaît le nombre des meurtriers ou des voleurs qui ont contribué au même vol ou bien au même crime, lorsqu'il suit leur piste.
« Il a répondu qu'il connaît le nombre, pourvu qu'ils n'aient pas tous passé sur une même ligne ; mais comme il est presque impossible que quatre hommes qui font voyage aient toujours marché sur une même ligne, il lui est facile de connaître le nombre. »
[Histoire critique des pratiques superstitieuses, t. III, p. 103-114.)
LA BAGUETTE DIVINATOIRE
viennent d'être rapportées. Nous signalons cette confusion au lecteur curieux de remonter aux sources originales.
Ce que le docteur Chauvin et l'abbé Lagarde ajoutent d'intéressant à ce qui précède, se réduit à quelques lignes. L'abbé Lagarde parle d'un homme de mérite^ habile à trouver des sources, et qui, dans la cave du marchand de vin, fut pris des mômes impressions que Jacques Aymar, et sentit tourner la baguette à l'endroit où les victimes étaient tombées. Mais il parle aussi d'une femme également savante à découvrir des sources, et qui n'éprouva rien dans le même lieu. « On a reconnu, dit l'abbé en terminant son récit, que la baguette entre les mains du paysan ne tourne que du côté de l'anse, par où les assassins la tenaient sans doute ! »
Le docteur Chauvin confirme ces faits, et il ajoute : « Par un grand nombre de faits et de circonstances, on a commencé d'approfondir une découverte si utile à la conservation du bien et de la vie des hommes'. » Il constate enfin que, grâce aux expériences faites depuis l'exéculion du criminel, déjà bien des personnes se sont trouvées pourvues du môme don que Jacques Aymar. C'était là un beau commencement, et qui devait rendre bien heureux le naïf docteur, qui prêtait tant d'importance à la baguette, « pour la conservation de la vie des hommes ».
Nous avons parcouru jusqu'ici la première phase, la phase ascendante et glorieuse de la carrière du sorcier du Dauphiné ; il nous reste à raconter sa décadence et sa chute. Lyon avait été le théâtre de ses triomphes : la capitale de la France devint celui de sa défaite, qui fut complète et décisive.
La renommée de Jacques Aymar était parvenue jusqu'à Paris. Elle frappa d'une manière particulière l'attention du prince de Condé (Henri- Jules, fils du grand Condé), qui désira se rendre compte par lui-môme de la réalité des merveilles que l'on attribuait à ce paysan. Le prince manda Jacques Aymar à Paris, et le logea chez le concierge de son hôtel, afin de l'avoir sous la main et d'éprouver tout à son aise son savoir-faire.
Le jour précis de l'entrée de Jacqaes Aymar à Paris nous a été conservé par un savant théologien, grand partisan de la baguette, pour qui ce jour est une date mémorable. Voici en quels termes l'abbé de Vallemont s'exprime dans la préface de sa Physique occulte :
« Enfin, cet homme si fameux est venu à Paris le 21 janvier lb93, par ordre d'un grand prince. Je l'ai vu deux heures par jour presque un mois durant, et on peut croire que, dans tout ce temps-là, je l'ai tourné et retourné comme je le devais. Il
1. Lettre à madame la 7narquise de Senozan, par M. Chauvin, docteur eo médeciue. Lyon,
est certain que la baguette lui tourne entre les mains sur les traces des voleurs et des meurtriers fugitifs.' »
Voilà donc Aymar installé à Paris, chez le concierge de l'hôtel de Condé. A partir de ce moment, et quoi qu'ait pu constater l'abbé de Valmont, son étoile va pâlir; dans les épreuves d'une surveillance plus sévère ou plus éclairée, va s'éclipser la magique auréole dont la crédulité publique avait entourré son front.
Après l'avoir laissé reposer quelques jours, le prince de Condé fit procéder aux épreuves, qui eurent lieu dans l'ordre suivant.
On commença par conduire Aymar dans un cabinet qui renfermait de l'argent caché en plusieurs endroits. Sa baguette y fut en défaut; mais il la justifia en faisant remarquer que les dorures qui couvraient les panneaux et les murs de ce cabinet avaient eu pour effet de troubler ses sens et d'empêcher son action.
Sur cette observation, Aymar fut amené dans le jardin, où l'on avait fait creuser plusieurs trous : l'un renfermait de l'or, un autre de l'argent, le troisième de l'or et de l'argent ; dans le quatrième trou se trouvait du cuivre, et dans le cinquième des pierres. Il s'agissait pour l'homme à baguette, non seulement de deviner la présence de ces métaux, mais, comme il s'en était vanté, de les distinguer les uns des autres.
Par malheur le sorcier ne distingua rien; bien plus, cherchant les métaux précieux il donna une fois dans le trou des pierres, et une autre fois dans un trou parfaitement vide.
Ce premier échec commença à porter une certaine atteinte au crédit de notre devin.
11 fut plus heureux pourtant à la troisième épreuve qu'il eut à subir. On avait volé à mademoiselle de Condé deux petits flambeaux d'argent. Mise entre les mains de Jacques Aymar, la baguette tourne et après plusieurs détours dans l'hôtel, elle mène à la cour des écuries, et fait savoir que le voleur a dû sortir par une porte de ces écuries qui ne s'ouvre que rarement, et seulement pour enlever le fumier. De là, la baguette conduit sur le quai, vis-à-vis du cheval de bronze, devant la boutique d'un orfèvre, au coin de la rue du Harlay. Comme la nuit était venue, la suite de l'épreuve fut renvoyée au lendemain ; on se contenta de remarquer la maison.
Le lendemain, le prince envoya chez l'orfèvre signalé, avec des flambeaux pareils à ceux qui avaient été volés, faisant dire au marchand qu'il devait, depuis peu, en avoir acheté de semblables d'un inconnu ; mais l'orfèvre protesta du contraire.