‹ Les mystères de la scienceChapitre 108 sur 117 · L.\ BAGUETTE DIVINATOIRE · texte numérisé non relu

L.\ BAGUETTE DIVINATOIRE

arc, de manière que le sommet de l'arc soit plus bas que ses deux extrémités, mais que le tout soit presque en équilibre, le plus petit rapprochement des doigts, ne fùt-il que d'une ligne, suffira pour que les extrémités l'emportent à leur tour, et que le sommet de l'arc vienne en haut. Si on les écarte, à l'instant le sommet de l'arc descendra, et avec une pareille alternative, le mouvement peut continuer aussi longtemps qu'on le jugera à propos. Un homme exercé n'a besoin, pour cela, que d'un léger tremblement qui est à peine sensible quand on n'est pas prévenu. »

Lalande n'est ni le seul ni le premier qui ait donné cette explication du tournoiement de la baguette. Déjà l'auteur de la Lettre sur V aventure de Jacques Aymar publiée dans le Mercure^ d'avril 1693, avait écrit:

« On m'a dit que la baguette tourne par le ressort que fait chaque branche en la courbant, comme deux forces qui se balancent, et qu'un mouvement insensible du poignet les détermine, de telle sorte que les mains sont comme deux pivots immobiles. » Et plus haut dans la même lettre : « Tout le monde la fait tourner aussi, pour peu qu'on veuille s'en donner la peine. Il ne faut que prendre deux plumes neuves, attachées par une ficelle, du côté qu'on les taille, une en chaque main, et les plier, les écarter, pour les obliger à faire ressort, et à se mouvoir; vous en verrez un modèle imparfait qui ne manquera pas de vous surprendre »

Enfm, le Journal de Paris ^ rendant compte des expériences de Bleton faites le 21 mai 1782, cite un physicien qui expliquait devant Franklin et le baron d'Holbach « comment une baguette de bois, ou de métal, tenue entre les doigts simplement en contraction convulsive, pouvait artiriciellement faire jusqu'à cent trente tours par minute». Diderot, présent à l'explication, répondit : « Cet artifice serait bien plus étonnant que le phénomène naturel de la baguette. » Nous ne sommes pas de l'avis du philosophe, et il ne faut que répéter l'expérience avec une mince tige d'un bois un peu lourd, pour comprendre qu'en effet on peut mettre cette tige en rotation rapide, sans que les mains paraissent exécuter le moindre mouvement. Mais remarquons que ces premières critiques n'attaquaient pas précisément le fond des opérations hydroscopiques de Bleton, puisque ce dernier avouait n'avoir aucunement besoin de baguette pour la découverte des eaux.

Le professeur Charles prouva par l'expérience le peu de fondement de l'hypothèse de Thouvenel. On a vu que ce dernier, rapportant le mouvement de la baguette à l'électricité émanée des eaux souterraines, croyait avoir à peu près démontré que la baguette ne tournait plus lorsque Bleton était monté sur un tabouret isolant, c'est-à-dire fait d'une matière non conductrice de l'électricité. Or, un jour, pendant que Bleton, placé au-dessus de l'aqueduc

1. Le p. Lebrun, Histoire critique des pratiques superstit'euses, i. III, p. 466 et 469.

d'Arcueil, répétait celte expérience, et faisait voir aux assistants que le mouvement de la baguette s'arrêtait quand il se trouvait sur le tabouret isolant, le physicien Charles, à l'insu de Bleton, fit communiquer, par un conducteur métallique, le tabouret avec le sol. L'isolement électrique étant ainsi détruit, la baguette aurait dû reprendre son mouvement ; cependant elle continua de rester immobile.

Lalande, qui rapporte ce fait, dit que le physicien Charles reconnut de cette manière la duplicité du sourcier. Il nous dit encore que Guy ton de Morveau, à Dijon, et le physicien Nicolas à Nancy, démasquèrent Bleton.

Imposture^ duplicité^ démasquer, voilà des mots qui, nous l'avouons, semblent un peu durs envers un homme que l'on s'accorde à représenter comme très simple et très honnête, qui avouait n'avoir aucun besoin de la baguette pour découvrir des sources, et qui en découvrait en réalité. En lisant tout ce que on a écrit à Paris contre Bleton, on est forcé de reconnaître qu'il y avait, chez des hommes mêmes très éclairés, un véritable parti pris de n'y voir que de la supercherie. Ce n'étaient plus, comme au siècle précédent, des théologiens qui condamnaient la baguette, comme une œuvre diabolique; c'étaient des savants qu'elle importunait en ressuscitant de ridicules préjugés, chers au vulgaire. Aussi Bleton fut-il fort maltraité par les physiciens de la capitale. — «J'ai écrit contre Parangue', disait l'un d'eux en présence de M. de Malesherbes ; je suis de trois académies, et vous voulez que je croie à ces sottises ! »

Mais Bleton n'eut pas seulement contre lui des physiciens qui, pour défendre les vrais principes de la science, niaient, de parti pris, ses facultés hydroscopiques ; on lui suggéra des rivaux, qui se disputèrent l'honneur d'avoir surpris son secret et d'en expliquer le mécanisme. L'un d'eux annonçait qu'il avait fait exécuter des baguettes mécaniques, composées de différents métaux, et que chacun pouvait faire tourner facilement. Une mstniction était jointe à ces baguettes, qui se vendaient au profit de l'inventeur, avec l'approbation de l'Académie des sciences. Dans un ouvrage publié à cette époque, sous le tire de Lacunes de la philosophie, écrit pour tourner en ridicule et Bleton et ses adversaires, on lisait :

« Déjà un géomètre nommé Delathe graduait la baguette, et calculait les miracles de Bleton, lorsque la patronne de Paris, qui est en possession d'arroser nos campagnes en temps de sécheresse, est venue au secours de la philosophie en déroute. Elle n'a pas permis qu'un quaker et son grimoire évoquassent de la terre des eaux que sa châsse nous fait descendre du ciel avec tant d'abondance. »

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